Lincoln pouvaient s'imaginer n'en être plus à demander des secours, mais bien à pouvoir en porter. Il fut donc convenu que l'on remonterait la Mercy, aussi loin que le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu'à un point avancé dans l'ouest de l'île. Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l'on emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être de ramener à Granite-House. S'il y avait eu un naufrage sur la côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en rendait l'emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer le regret que la caisse n'eût pas contenu, en même temps que «sa demi-livre de tabac», une paire de ces vigoureux chevaux du New- Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie! Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur fermentée, c'est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours, -- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à l'exploration. D'ailleurs, on comptait, au besoin, se réapprovisionner en route, et Nab n'eut garde d'oublier le petit fourneau portatif. En fait d'outils, les colons prirent les deux haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans l'épaisse forêt, et, en fait d'instruments, la lunette et la boussole de poche. Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans cette île que n'eussent été des fusils à système, les premiers n'employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds exigeant des amorces fulminantes, qu'un fréquent usage eût promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter une certaine provision, mais l'ingénieur comptait fabriquer une substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans ces conditions, les colons pouvaient s'aventurer dans cette vaste forêt avec quelque chance de se tirer d'affaire. Inutile d'ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés, étaient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur eût fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité. À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous s'embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l'embouchure de la Mercy. La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car, plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine trois jours après, et la pirogue, qu'il suffisait de maintenir dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives, sans qu'il fût nécessaire d'accroître sa vitesse avec l'aide des avirons. En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au coude que formait la Mercy, et précisément à l'angle où, sept mois auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois. Après cet angle assez aigu, la rivière, en s'arrondissant, obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous l'ombrage de grands conifères à verdure permanente. L'aspect des rives de la Mercy était magnifique. Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu'admirer sans réserve ces beaux effets qu'obtient si facilement la nature avec de l'eau et des arbres. À mesure qu'ils s'avançaient, les essences forestières se modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s'étageaient de magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes, si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se conserver longtemps dans l'eau. Puis, c'étaient de nombreux groupes appartenant à la même famille, entre autres des micocouliers, dont l'amande produit une huile fort utile. Plus loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux flexibles, macérés dans l'eau, fournissent d'excellents cordages, et deux ou trois troncs d'ébénacées, qui présentaient une belle couleur noire coupée de capricieuses veines. De temps en temps, à certains endroits, où l'atterrissage était facile, le canot s'arrêtait. Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il pouvait se rencontrer quelque utile plante qu'il ne fallait point dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il découvrit une sorte d'épinards sauvages de la famille des chénopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant au genre chou, qu'il serait certainement possible de «civiliser» par la transplantation; c'étaient du cresson, du raifort, des raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues, hautes d'un mètre, qui produisaient des graines presque brunes. «Sais-tu ce que c'est que cette plante-là? demanda Harbert au marin. -- Du tabac! s'écria Pencroff, qui, évidemment, n'avait jamais vu sa plante de prédilection que dans le fourneau de sa pipe. -- Non! Pencroff! répondit Harbert, ce n'est pas du tabac, c'est de la moutarde. -- Va pour la moutarde! répondit le marin, mais si, par hasard, un plant de tabac se présentait, mon garçon, veuillez ne point le dédaigner. -- Nous en trouverons un jour! dit Gédéon Spilett. -- Vrai! s'écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je ne sais vraiment plus ce qui manquera à notre île!» Ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec soin, furent transportées dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith, toujours absorbé dans ses réflexions. Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi plusieurs fois, tantôt sur la rive droite de la Mercy, tantôt sur sa rive gauche. Celle-ci était moins abrupte, mais celle-là plus boisée. L'ingénieur put reconnaître, en consultant sa boussole de poche, que la direction de la rivière depuis le premier coude était sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une longueur de trois milles environ. Mais il était supposable que cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient l'alimenter de leurs eaux. Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett parvint à s'emparer de deux couples de gallinacés vivants. C'étaient des volatiles à becs longs et grêles, à cous allongés, courts d'ailes et sans apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de «tinamous», et il fut résolu qu'on en ferait les premiers hôtes de la future basse-cour. Mais jusqu'alors les fusils n'avaient point parlé, et la première détonation qui retentit dans cette forêt du Far-West fut provoquée par l'apparition d'un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement à un martin-pêcheur. «Je le reconnais!» s'écria Pencroff, et on peut dire que son coup partit malgré lui. «Que reconnaissez-vous? demanda le reporter. -- Le volatile qui nous a échappé à notre première excursion et dont nous avons donné le nom à cette partie de la forêt. -- Un jacamar!» s'écria Harbert. C'était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez rude est revêtu d'un éclat métallique. Quelques grains de plomb l'avaient jeté à terre, et Top le rapporta au canot, en même temps qu'une douzaine de «touracos-loris», sortes de grimpeurs de la grosseur d'un pigeon, tout peinturlurés de vert, avec une partie des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonnée d'un liseré blanc. Au jeune garçon revint l'honneur de ce beau coup de fusil, et il s'en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on eût difficilement persuadé à Pencroff qu'il n'avait point tué le roi des volatiles comestibles. Il était dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second coude de la Mercy, environ à cinq milles de son embouchure. On fit halte en cet endroit pour déjeuner, et cette halte, à l'abri de grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure. La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix pieds de large, et son lit cinq à six pieds de profondeur. L'ingénieur avait observé que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais ce n'étaient que de simples rios innavigables. Quant à la forêt, aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts du Far-West, elle s'étendait à perte de vue. Nulle part, ni sous les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne se décelait la présence de l'homme. Les explorateurs ne purent trouver une trace suspecte, et il était évident que jamais la hache du bûcheron n'avait entaillé ces arbres, que jamais le couteau du pionnier n'avait tranché ces lianes tendues d'un tronc à l'autre, au milieu des broussailles touffues et des longues herbes. Si quelques naufragés avaient atterri sur l'île, ils n'en avaient point encore quitté le littoral, et ce n'était pas sous cet épais couvert qu'il fallait chercher les survivants du naufrage présumé. L'ingénieur manifestait donc une certaine hâte d'atteindre la côte occidentale de l'île Lincoln, distante, suivant son estime, de cinq milles au moins. La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle, la Mercy parût courir, non vers le littoral, mais plutôt vers le mont Franklin, il fut décidé que l'on se servirait de la pirogue, tant qu'elle trouverait assez d'eau sous sa quille pour flotter. C'était à la fois bien des fatigues épargnées, c'était aussi du temps gagné, car il aurait fallu se frayer un chemin à la hache à travers les épais fourrés. Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la marée baissât, -- et en effet elle devait baisser à cette heure, -- soit qu'elle ne se fît plus sentir à cette distance de l'embouchure de la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se placèrent sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage de la rivière fut continué. Il semblait alors que la forêt tendait à s'éclaircir du côté du Far-West. Les arbres y étaient moins pressés et se montraient souvent isolés. Mais, précisément parce qu'ils étaient plus espacés, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur qui circulait autour d'eux, et ils étaient magnifiques. Quels splendides échantillons de la flore de cette latitude! Certes, leur présence eût suffi à un botaniste pour qu'il nommât sans hésitation le parallèle que traversait l'île Lincoln! «Des eucalyptus!» s'était écrié Harbert. C'étaient, en effet, ces superbes végétaux, les derniers géants de la zone extra-tropicale, les congénères de ces eucalyptus de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, toutes deux situées sur la même latitude que l'île Lincoln. Quelques-uns s'élevaient à une hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de tour à sa base, et leur écorce, sillonnée par les réseaux d'une résine parfumée, comptait jusqu'à cinq pouces d'épaisseur. Rien de plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces énormes échantillons de la famille des myrtacées, dont le feuillage se présentait de profil à la lumière et laissait arriver jusqu'au sol les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe fraîche tapissait le sol, et du milieu des touffes s'échappaient des volées de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets lumineux comme des escarboucles ailées. «Voilà des arbres! s'écria Nab, mais sont-ils bons à quelque chose? -- Peuh! répondit Pencroff. Il en doit être des végétaux-géants comme des géants humains. Cela ne sert guère qu'à se montrer dans les foires! -- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et que le bois d'eucalyptus commence à être employé très avantageusement dans l'ébénisterie. -- Et j'ajouterai, dit le jeune garçon, que ces eucalyptus appartiennent à une famille qui comprend bien des membres utiles: le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l' «eugenia cauliflora», dont les fruits servent à la fabrication d'un vin passable; le myrte «ugni», qui contient une excellente liqueur alcoolique; le myrte «caryophyllus», dont l'écorce forme une cannelle estimée; l' «eugenia pimenta», d'où vient le piment de la Jamaïque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer le poivre; l' «eucalyptus robusta», qui produit une sorte de manne excellente; l' «eucalyptus gunei», dont la sève se transforme en bière par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le nom «d'arbres de vie» ou «bois de fer», qui appartiennent à cette famille des myrtacées, dont on compte quarante-six genres et treize cents espèces!» On laissait aller le jeune garçon, qui débitait avec beaucoup d'entrain sa petite leçon de botanique. Cyrus Smith l'écoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment de fierté impossible à rendre. «Bien, Harbert, répondit Pencroff, mais j'oserais jurer que tous ces échantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des géants comme ceux-ci! -- En effet, Pencroff. -- Cela vient donc à l'appui de ce que j'ai dit, répliqua le marin, à savoir: que les géants ne sont bons à rien! -- C'est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l'ingénieur, et précisément ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont bons à quelque chose. -- Et à quoi donc? -- À assainir le pays qu'ils habitent. -- savez-vous comment on les appelle dans l'Australie et la Nouvelle-Zélande? -- Non, Monsieur Cyrus. -- On les appelle les «arbres à fièvre.» -- Parce qu'ils la donnent? -- Non, parce qu'ils l'empêchent! -- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter. -- Notez donc, mon cher Spilett, car il paraît prouvé que la présence des eucalyptus suffit à neutraliser les miasmes paludéens. On a essayé de ce préservatif naturel dans certaines contrées du midi de l'Europe et du nord de l'Afrique, dont le sol était absolument malsain, et qui ont vu l'état sanitaire de leurs habitants s'améliorer peu à peu. Plus de fièvres intermittentes dans les régions que recouvrent les forêts de ces myrtacées. Ce fait est maintenant hors de doute, et c'est une heureuse circonstance pour nous autres, colons de l'île Lincoln. -- Ah! Quelle île! Quelle île bénie! s'écria Pencroff! Je vous le dis, il ne lui manque rien... Si ce n'est... -- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, répondit l'ingénieur; mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la rivière pourra porter notre pirogue!» L'exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au milieu d'une contrée couverte d'eucalyptus, qui dominaient tous les bois de cette portion de l'île. L'espace qu'ils couvraient s'étendait hors des limites du regard de chaque côté de la Mercy, dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes berges verdoyantes. Ce lit était souvent obstrué de hautes herbes et même de roches aiguës qui rendaient la navigation assez pénible. L'action des rames en fut gênée, et Pencroff dut pousser avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu à peu, et que le moment n'était pas éloigné où le canot, faute d'eau, serait obligé de s'arrêter. Déjà le soleil déclinait à l'horizon et projetait sur le sol les ombres démesurées des arbres. Cyrus Smith, voyant qu'il ne pourrait atteindre dans cette journée la côte occidentale de l'île, résolut de camper à l'endroit même où, faute d'eau, la navigation serait forcément arrêtée. Il estimait qu'il devait être encore à cinq ou six milles de la côte, et cette distance était trop grande pour qu'il tentât de la franchir pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus. L'embarcation fut donc poussée sans relâche à travers la forêt, qui peu à peu se refaisait plus épaisse et semblait plus habitée aussi, car, si les yeux du marin ne le trompèrent pas, il crut apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis. Quelquefois même, deux ou trois de ces animaux s'arrêtèrent à quelque distance du canot et regardèrent les colons sans manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la première fois, ils n'avaient pas encore appris à les redouter. Il eût été facile d'abattre ces quadrumanes à coups de fusil, mais Cyrus Smith s'opposa à ce massacre inutile qui tentait un peu l'enragé Pencroff. D'ailleurs, c'était prudent, car ces singes, vigoureux, doués d'une extrême agilité, pouvaient être redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une agression parfaitement inopportune. Il est vrai que le marin considérait le singe au point de vue purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque les provisions abondaient, il était inutile de dépenser les munitions en pure perte. Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint très difficile, car son cours était obstrué de plantes aquatiques et de roches. Les berges s'élevaient de plus en plus, et déjà le lit de la rivière se creusait entre les premiers contreforts du mont Franklin. Ses sources ne pouvaient donc être éloignées, puisqu'elles s'alimentaient de toutes les eaux des pentes méridionales de la montagne. «Avant un quart d'heure, dit le marin, nous serons forcés de nous arrêter, Monsieur Cyrus. -- Eh bien, nous nous arrêterons, Pencroff, et nous organiserons un campement pour la nuit. -- À quelle distance pouvons-nous être de Granite-House? demanda Harbert. -- À sept milles à peu près, répondit l'ingénieur, mais en tenant compte, toutefois, des détours de la rivière, qui nous ont portés dans le nord-ouest. -- Continuons-nous à aller en avant? demanda le reporter. -- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, répondit Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le canot, nous franchirons en deux heures, j'espère, la distance qui nous sépare de la côte, et nous aurons la journée presque tout entière pour explorer le littoral. -- En avant!» répondit Pencroff. Mais bientôt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivière, dont la largeur alors ne dépassait pas vingt pieds. Un épais berceau de verdure s'arrondissait au-dessus de son lit et l'enveloppait d'une demi-obscurité. On entendait aussi le bruit assez accentué d'une chute d'eau, qui indiquait, à quelques cents pas en amont, la présence d'un barrage naturel. Et, en effet, à un dernier détour de la rivière, une cascade apparut à travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et, quelques instants après, il était amarré à un tronc, près de la rive droite. Il était cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se glissaient sous l'épaisse ramure et frappaient obliquement la petite chute, dont l'humide poussière resplendissait des couleurs du prisme. Au delà, le lit de la Mercy disparaissait sous les taillis, où il s'alimentait à quelque source cachée. Les divers rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une véritable rivière, mais alors ce n'était plus qu'un ruisseau limpide et sans profondeur. On campa en cet endroit même, qui était charmant. Les colons débarquèrent, et un feu fut allumé sous un bouquet de larges micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses compagnons eussent, au besoin, trouvé un refuge pour la nuit. Le souper fut bientôt dévoré, car on avait faim, et il ne fut plus question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature suspecte s'étant fait entendre avec la tombée du jour, le foyer fut alimenté pour la nuit, de manière à protéger les dormeurs de ses flammes pétillantes. Nab et Pencroff veillèrent même à tour de rôle et n'épargnèrent pas le combustible. Peut-être ne se trompèrent-ils pas, lorsqu'ils crurent voir quelques ombres d'animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le lendemain, 31 octobre, à cinq heures du matin, tous étaient sur pied, prêts à partir. CHAPITRE IV Ce fut à six heures du matin que les colons, après un premier déjeuner, se remirent en route, avec l'intention de gagner par le plus court la côte occidentale de l'île. En combien de temps pourraient-ils l'atteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures, mais cela dépendait évidemment de la nature des obstacles qui se présenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serrée de bois, comme eût été un immense taillis composé d'essences extrêmement variées. Il était donc probable qu'il faudrait se frayer une voie à travers les herbes, les broussailles, les lianes, et marcher la hache à la main, -- et le fusil aussi, sans doute, si on s'en rapportait aux cris de fauves entendus dans la nuit. La position exacte du campement avait pu être déterminée par la situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans le nord à une distance de moins de trois milles, il ne s'agissait que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour atteindre la côte occidentale. On partit, après avoir soigneusement assuré l'amarrage de la pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient suffire à nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins. Il n'était plus question de chasser, et l'ingénieur recommanda même à ses compagnons d'éviter toute détonation intempestive, afin de ne point signaler leur présence aux environs du littoral. Les premiers coups de hache furent donnés dans les broussailles, au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la cascade, et, sa boussole à la main, Cyrus Smith indiqua la route à suivre. La forêt se composait alors d'arbres dont la plupart avaient été déjà reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue. C'étaient des déodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers, des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cèdres et autres essences, généralement de taille médiocre, car leur nombre avait nui à leur développement. Les colons ne purent donc avancer que lentement sur cette route qu'ils se frayaient en marchant, et qui, dans la pensée de l'ingénieur, devrait être reliée plus tard à celle du Creek-Rouge. Depuis leur départ, les colons descendaient les basses rampes qui constituaient le système orographique de l'île, et sur un terrain très sec, mais dont la luxuriante végétation laissait pressentir soit la présence d'un réseau hydrographique à l'intérieur du sol, soit le cours prochain de quelque ruisseau. Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion au cratère, d'avoir reconnu d'autre cours d'eau que ceux du Creek- Rouge et de la Mercy. Pendant les premières heures de l'excursion, on revit des bandes de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue de ces hommes, dont l'aspect était nouveau pour eux. Gédéon Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme des frères dégénérés! Et franchement, de simples piétons, à chaque pas gênés par les broussailles, empêchés par les lianes, barrés par les troncs d'arbres, ne brillaient pas auprès de ces souples animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien n'arrêtait dans leur marche. Ces singes étaient nombreux, mais, très heureusement, ils ne manifestèrent aucune disposition hostile. On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff eût volontiers adressé quelques charges de plomb. «Mais, disait-il, la chasse n'est pas ouverte. Gambadez donc, mes amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au retour!» À neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement dans le sud-ouest, se trouva tout à coup barrée par un cours d'eau inconnu, large de trente à quarante pieds, et dont le courant vif, provoqué par la pente de son lit et brisé par des roches nombreuses, se précipitait avec de rudes grondements. Ce creek était profond et clair, mais il eût été absolument innavigable. «Nous voilà coupés! s'écria Nab. -- Non, répondit Harbert, ce n'est qu'un ruisseau, et nous saurons bien le passer à la nage. -- À quoi bon, répondit Cyrus Smith. Il est évident que ce creek court à la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et je serai bien étonné s'il ne nous mène pas très promptement à la côte. En route! -- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis? Ne laissons pas notre géographie incomplète. -- Juste! dit Pencroff. -- Nomme-le, mon enfant, dit l'ingénieur en s'adressant au jeune garçon. -- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l'ayons reconnu jusqu'à son embouchure? fit observer Harbert. -- Soit, répondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrêter. -- Un instant encore! dit Pencroff. -- Qu'y a-t-il? demanda le reporter. -- Si la chasse est défendue, la pêche est permise, je suppose, dit le marin. -- Nous n'avons pas de temps à perdre, répondit l'ingénieur. -- Oh! cinq minutes! répliqua Pencroff. Je ne vous demande que cinq minutes dans l'intérêt de notre déjeuner!» Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les eaux vives et fit bientôt sauter quelques douzaines de belles écrevisses qui fourmillaient entre les roches. «Voilà qui sera bon! s'écria Nab, en venant en aide au marin. -- Quand je vous dis qu'excepté du tabac, il y a de tout dans cette île!» murmura Pencroff avec un soupir. Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pêche miraculeuse, car les écrevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacés, dont le test présentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient un rostre armé d'une petite dent, on remplit un sac, et la route fut reprise. Depuis qu'ils suivaient la berge de ce nouveau cours d'eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement. D'ailleurs, les rives étaient vierges de toute empreinte humaine. De temps en temps, on relevait quelques traces laissées par des animaux de grande taille, qui venaient habituellement se désaltérer à ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n'était pas encore dans cette partie du Far-West que le pécari avait reçu le grain de plomb qui coûtait une mâchelière à Pencroff. Cependant, en considérant ce rapide courant qui fuyait vers la mer, Cyrus Smith fut amené à supposer que ses compagnons et lui étaient beaucoup plus loin de la côte occidentale qu'ils ne le croyaient. Et, en effet, à cette heure, la marée montait sur le littoral et aurait dû rebrousser le cours du creek, si son embouchure n'eût été qu'à quelques milles seulement. Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l'eau suivait la pente naturelle du lit. L'ingénieur dut donc être très étonné, et il consulta fréquemment sa boussole, afin de s'assurer que quelque crochet de la rivière ne le ramenait pas à l'intérieur du Far- West. Cependant, le creek s'élargissait peu à peu, et ses eaux devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite étaient aussi pressés que ceux de sa rive gauche, et il était impossible à la vue de s'étendre au delà; mais ces masses boisées étaient certainement désertes, car Top n'aboyait pas, et l'intelligent animal n'eût pas manqué de signaler la présence de tout étranger dans le voisinage du cours d'eau. À dix heures et demie, à la grande surprise de Cyrus Smith, Harbert, qui s'était porté un peu en avant, s'arrêtait soudain et s'écriait: «La mer!» Et quelques instants après, les colons, arrêtés sur la lisière de la forêt, voyaient le rivage occidental de l'île se développer sous leurs yeux. Mais quel contraste entre cette côte et la côte est, sur laquelle le hasard les avait d'abord jetés! Plus de muraille de granit, aucun écueil au large, pas même une grève de sable. La forêt formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames, se penchaient sur les eaux. Ce n'était point un littoral, tel que le fait habituellement la nature, soit en étendant de vastes tapis de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisière faite des plus beaux arbres du monde. La berge était surélevée de manière à dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce sol luxuriant, supporté par une base de granit, les splendides essences forestières semblaient être aussi solidement implantées que celles qui se massaient à l'intérieur de l'île. Les colons se trouvaient alors à l'échancrure d'une petite crique sans importance, qui n'eût même pas pu contenir deux ou trois barques de pêche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais, disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter à la mer par une embouchure à pente douce, tombaient d'une hauteur de plus de quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi, à l'heure où le flot montait, il ne s'était point fait sentir en amont du creek. En effet, les marées du Pacifique, même à leur maximum d'élévation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivière, dont le lit formait un bief supérieur, et des millions d'années, sans doute, s'écouleraient encore avant que les eaux eussent rongé ce radier de granit et creusé une embouchure praticable. Aussi, d'un commun accord, donna-t-on à ce cours d'eau le nom de «rivière de la chute» (falls-river). Au delà, vers le nord, la lisière, formée par la forêt, se prolongeait sur un espace de deux milles environ; puis les arbres se raréfiaient, et, au delà, des hauteurs très pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite, qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du littoral comprise entre la rivière de la chute et le promontoire du Reptile, ce n'était que masses boisées, arbres magnifiques, les uns droits, les autres penchés, dont la longue ondulation de la mer venait baigner les racines. Or, c'était vers ce côté, c'est-à- dire sur toute la presqu'île Serpentine, que l'exploration devait être continuée, car cette partie du littoral offrait des refuges que l'autre, aride et sauvage, eût évidemment refusés à des naufragés, quels qu'ils fussent. Le temps était beau et clair, et du haut d'une falaise, sur laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard pouvait s'étendre au loin. L'horizon était parfaitement net, et il n'y avait pas une voile au large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l'ingénieur ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu'il aurait exploré la côte jusqu'à l'extrémité même de la presqu'île Serpentine. Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie, Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit l'arête d'une falaise, soit une grève de sable, les colons durent suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral. La distance qui séparait l'embouchure de la rivière de la chute du promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement leur route. Du reste, il n'y avait rien qui témoignât d'un naufrage récent sur ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu'il ne fallait pas conclure, de ce qu'on n'en trouvait plus aucune trace, qu'un navire n'eût pas été jeté à la côte sur cette partie de l'île Lincoln. Le raisonnement du reporter était juste, et, d'ailleurs, l'incident du grain de plomb prouvait d'une façon irrécusable que, depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans l'île. Il était déjà cinq heures, et l'extrémité de la presqu'île Serpentine se trouvait encore à deux milles de l'endroit alors occupé par les colons. Il était évident qu'après avoir atteint le promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n'auraient plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là, nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n'était qu'un littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient, jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets, kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n'eût un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d'ailes! Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue, arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la presqu'île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait l'aspect accoutumé d'une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses grèves. Il était donc possible qu'un navire désemparé se fût mis au plein sur cette portion de l'île, mais la nuit venait, et il fallut remettre l'exploration au lendemain. Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux, le jeune garçon reconnut d'épais bouquets de bambous. «Bon! dit-il, voilà une précieuse découverte. -- Précieuse? répondit Pencroff. -- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que l'écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des paniers ou des corbeilles; que cette écorce, réduite en pâte et macérée, sert à la fabrication du papier de Chine; que les tiges fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment d'excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n'ajouterai même pas qu'en sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais... -- Mais?... -- Mais je t'apprendrai, si tu l'ignores, que, dans l'Inde, on mange ces bambous en guise d'asperges. -- Des asperges de trente pieds! s'écria le marin. Et elles sont bonnes? -- Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des tiges de trente pieds que l'on mange, mais bien de jeunes pousses de bambous. -- Parfait, mon garçon, parfait! répondit Pencroff. -- J'ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite dans du vinaigre, forme un condiment très apprécié. -- De mieux en mieux, Harbert. -- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une liqueur sucrée, dont on peut faire une très agréable boisson. -- Est-ce tout? demanda le marin. -- C'est tout! -- Et ça ne se fume pas, par hasard? -- Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!» Harbert et le marin n'eurent pas à chercher longtemps un emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage -- très divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer sous l'influence des vents du sud-ouest -- présentaient des cavités qui devaient leur permettre de dormir à l'abri des intempéries de l'air. Mais, au moment où ils se disposaient à pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements les arrêtèrent. «En arrière! s'écria Pencroff. Nous n'avons que du petit plomb dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s'en soucieraient comme d'un grain de sel!» Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l'entraîna à l'abri des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à l'entrée de la caverne. C'était un jaguar, d'une taille au moins égale à celle de ses congénères d'Asie, c'est-à-dire qu'il mesurait plus de cinq pieds de l'extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien autrement redoutable que le couguar, qui n'est que le rival du loup! Le jaguar s'avança et regarda autour de lui, le poil hérissé, l'oeil en feu, comme s'il n'eût pas senti l'homme pour la première fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et Harbert, s'imaginant qu'il n'avait pas aperçu le jaguar, allait s'élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la main et continua de marcher. Il n'en était pas à son premier tigre, et, s'avançant jusqu'à dix pas de l'animal, il demeura immobile, la carabine à l'épaule, sans qu'un de ses muscles tressaillît. Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux yeux, et il tombait mort. Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants à contempler l'animal, étendu sur le sol, dont la magnifique dépouille ferait l'ornement de la grande salle de Granite-House. «Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie! s'écria Harbert dans un accès d'enthousiasme bien naturel. -- Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait autant. -- Moi! un pareil sang-froid! ... -- Figure-toi, Harbert, qu'un jaguar est un lièvre, et tu le tireras le plus tranquillement du monde. -- Voilà! répondit Pencroff. Ce n'est pas plus malin que cela! -- Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne l'occuperions pas pendant la nuit? -- Mais d'autres peuvent revenir! dit Pencroff. -- Il suffira d'allumer un feu à l'entrée de la caverne, dit le reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil. -- À la maison des jaguars, alors!» répondit le marin en tirant après lui le cadavre de l'animal. Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait abondamment. Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en couper une certaine quantité, qu'il mêla au combustible du foyer. Cela fait, on s'installa dans la grotte, dont le sable était jonché d'ossements; les armes furent chargées à tout hasard, pour le cas d'une agression subite; on soupa, et puis, le moment de prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé à l'entrée de la caverne. Aussitôt, une véritable pétarade d'éclater dans l'air! C'étaient les bambous, atteints par la flamme, qui détonaient comme des pièces d'artifice! Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus audacieux! Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n'était pas l'ingénieur qui l'avait inventé, car, suivant Marco Polo, les tartares, depuis bien des siècles, l'emploient avec succès pour éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l'Asie centrale. CHAPITRE V Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d'innocentes marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée à leur disposition. Au soleil levant, tous étaient sur le rivage, à l'extrémité même du promontoire, et leurs regards se portaient encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de sa circonférence. Une dernière fois, l'ingénieur put constater qu'aucune voile, aucune carcasse de navire n'apparaissaient sur la mer, et la longue-vue n'y put découvrir aucun point suspect. Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres dissimulait le reste de la côte, et même, de l'extrémité de la presqu'île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe, caché par de hautes roches. Restait donc le rivage méridional de l'île à explorer. Or, tenterait-on d'entreprendre immédiatement cette exploration et lui consacrerait-on cette journée du 2 novembre? Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été convenu qu'après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la reprendre, et que l'on retournerait à Granite-House par la route de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un navire en cours régulier de navigation; mais, du moment que ce littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur celui du sud de l'île ce qu'on n'avait pu trouver sur celui de l'ouest. Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l'exploration, de manière que la question du naufrage présumé fût complètement résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap Griffe de l'extrémité de la presqu'île. «À trente milles environ, répondit l'ingénieur, si nous tenons compte des courbures de la côte. -- Trente milles! Reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite- House en suivant le rivage du sud. -- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-House, il faudra encore compter dix milles, au moins. -- Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et n'hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral inconnu, et nous n'aurons pas à recommencer cette exploration. -- Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue? -- La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux jours! Jusqu'à présent, nous ne pouvons guère dire que l'île soit infestée de voleurs! -- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l'histoire de la tortue, je n'ai pas plus de confiance qu'il ne faut. -- La tortue! La tortue! répondit le reporter. Ne savez-vous pas que c'est la mer qui l'a retournée? -- Qui sait? Murmura l'ingénieur. -- Mais...» dit Nab. Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait la bouche pour parler et ne parlait pas. «Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l'ingénieur. -- Si nous retournons par le rivage jusqu'au cap Griffe, répondit Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés... -- Par la Mercy! En effet, répondit Harbert, et nous n'aurons ni pont, ni bateau pour la traverser! -- Bon, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière! -- N'importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West! -- Un pont! s'écria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n'est pas ingénieur de son état? Mais il nous fera un pont, quand nous voudrons avoir un pont! Quant à vous transporter ce soir sur l'autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos vêtements, je m'en charge. Nous avons encore un jour de vivres, c'est tout ce qu'il nous faut, et, d'ailleurs, le gibier ne fera peut-être pas défaut aujourd'hui comme hier. En route!» La proposition du reporter, très vivement soutenue par le marin, obtint l'approbation générale, car chacun tenait à en finir avec ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l'exploration serait complète. Mais il n'y avait pas une heure à perdre, car une étape de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter atteindre Granite-House avant la nuit. À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt. À partir de l'extrémité du promontoire qui formait la queue de la presqu'île, la côte s'arrondissait sur une distance de cinq milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses investigations eussent relevé la moindre trace d'un débarquement ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les cendres d'un feu éteint, ni une empreinte de pas! Les colons, arrivés à l'angle sur lequel la courbure finissait pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington, purent alors embrasser du regard le littoral sud de l'île dans toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par le cap Griffe, qui s'estompait à peine dans la brume du matin, et qu'un phénomène de mirage rehaussait, comme s'il eût été suspendu entre la terre et l'eau. Entre la place occupée par les colons et le fond de l'immense baie, le rivage se composait, d'abord, d'une large grève très unie et très plate, bordée d'une lisière d'arbres en arrière-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques roches noirâtres s'accumulaient dans un pittoresque désordre pour finir au cap Griffe. Tel était le développement de cette partie de l'île, que les explorateurs voyaient pour la première fois, et qu'ils parcoururent d'un coup d'oeil, après s'être arrêtés un instant. «Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff, serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent au large, et plus loin, des écueils! Mauvais parages! -- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit observer le reporter. -- Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien sur les sables, répondit le marin. -- Pourquoi donc? -- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches, engloutissent tout ce qui s'y jette, et que quelques jours suffisent pour que la coque d'un navire de plusieurs centaines de tonneaux y disparaisse entièrement! -- Ainsi, Pencroff, demanda l'ingénieur, si un bâtiment s'était perdu sur ces bancs, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il n'y en eût plus maintenant aucune trace? -- Non, Monsieur Smith, avec l'aide du temps ou de la tempête. Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris de mâture, des espars n'eussent pas été jetés sur le rivage, au delà des atteintes de la mer. -- Continuons donc nos recherches», répondit Cyrus Smith. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000