«Joam Garral! demanda le chef de police.
Me voici, répondit Joam Garral.
Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam
Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous
arrête.»
À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient
arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un
assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral.
D'un geste, son père lui imposa silence.
«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une
voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu
duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de
droit de Manao, par le juge Ribeiro?
--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre
de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro,
frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à
deux heures, sans avoir repris connaissance.
--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette
nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il
s'adressa à sa femme et à ses enfants:
«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes
bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est
pas une raison pour moi de désespérer!»
Et se tournant vers Manoel:
«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si
la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»
Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui
s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.
«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir.
Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de
l'horrible méprise dont vous êtes victime!
--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral.
Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam
Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a
condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du
vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois
pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de
votre mère!
--Toute communication entre vous et les vôtres vous est
interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier,
Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»
Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs
consternés:
«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la
justice de Dieu!»
Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.
Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral
fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si
inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!
DEUXIÈME ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER
MANAO
La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude
australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.
Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et
dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.
Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la
rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus
remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--,
que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine
environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de
ses édifices publics.
Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa
source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre
le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de
Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire
avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le
Cassiquaire.
Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro
vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux
noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un
espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et
puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent
et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend
jusqu'aux îles Anavilhanas.
C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse
le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les
unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable,
les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui
sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect
quelque peu hollandais.
Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à
s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de
Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de
construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café,
salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson
salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux
cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio
Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest,
l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de
l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre
toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité.
Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est
appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement
partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent
dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la
capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son
nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les
territoires du Centre-Amérique.
Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette
ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée,
disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que
le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro.
Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut
en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de
poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la
pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification
faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse
aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans
valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or.
En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette
mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de
cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins
trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils
à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la
présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans
compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait
d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le
versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les
pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on
saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils
de la cité.
Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus
de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de
Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une
tumescence qui domine Manao.
C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments
il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en
1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué
plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats,
elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et
d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville;
elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien
leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la
rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une
magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent
religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la
cité nouvelle.
Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de
ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que
desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces
iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands
terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs
éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres
magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque
végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme
s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi
quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes
couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées
du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de
leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des
négociants portugais.
Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la
promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces
habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec
redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de
couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en
grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la
dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train
de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait
rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de
l'Amazone.
Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au
lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la
jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au
milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se
dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse
affaire.
CHAPITRE DEUXIÈME
LES PREMIERS INSTANTS
À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam
Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle
disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.
«Que sais-tu? lui demanda-t-il.
--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta
Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a
vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!
--Il t'a tout dit, Manoel?
--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne
voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait
devenir son second fils, en épousant sa fille!
--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la
produire au grand jour?
--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans
d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam
Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus
de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom
qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent!
Réhabilitez-le!»
--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un
instant hésité à le croire? s'écria Benito.
Pas un instant, frère!» répondit Manoel.
Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et
cordiale étreinte.
Puis Benito allant au padre Passanha:
«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs
chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne
doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez!
Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne
nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce
serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons
quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa
réhabilitation!»
Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord
terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita
Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas
de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée
que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui
n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de
bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé!
Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne
la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte!
Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir
ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.
«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce
que t'a dit mon père.
--Je n'ai rien à te cacher, Benito.
--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada?
--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.
--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts
d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec
mon père?
--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se
dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une
ignoble opération de chantage, préparée de longue main.
--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et
toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a
brusquement changé son plan de conduite?...
--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire
brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière
péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga,
où il attendait, où il épiait notre arrivée.
--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria
Benito avec un mouvement de désespoir.
--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait
rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une
pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions
retrouvé à Manao!
--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé,
maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations
inutiles! Voyons!...
Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front,
cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.
«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon
père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet
abominable crime de Tijuco?
--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton
père l'ignore aussi.
--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral
sous lequel se cachait Joam Dacosta?
--Évidemment.
--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant
d'années, s'était réfugié mon père?
--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je
ne puis le comprendre!
--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès
a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé
son expulsion?
--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta,
si celui-ci refusait de lui acheter son silence.
--Et à quel prix?...
--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter,
mais pâle de colère.
--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito.
--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton
père a faite!
--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il
a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non!
cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on
est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai?
--Oui! sur sa dénonciation!
--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers
la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut
que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut
qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il
parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me
restera à faire!
--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus
froidement, mais non moins résolument Manoel.
--Non... Manoel... non!... à moi seul!
--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une
vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua
pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris.
En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du
fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé,
demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île
Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre
avant la nuit, et elle devait être examinée de près.
En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû
déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la
curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux.
Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le
condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui
avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on
craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui
n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il
pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive
droite du fleuve, à quelques milles de Manao?
Le pour et le contre de la question furent pesés.
«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner
mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de
faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans
retard!
Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!»
Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter
l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de
prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du
rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui
s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche.
Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada,
rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement.
Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par
les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la
direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.
Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce
fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure
de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.
Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée
le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle
n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez
rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.
Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro,
près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons
mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés
«froxas», dont les Indiens font des armes offensives.
Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas
douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au
mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam
Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces
Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur
la réserve.
L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir
même. Manoel l'en dissuada.
«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas
que nous quittions la jangada!
Soit! à demain!» répondit Benito.
En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le
visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait
énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout,
à faire son devoir comme à user de son droit.
Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez
ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma
conscience m'ordonne de le faire.
Je vous écoute!» répondit Manoel.
Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après
l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous
êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la
main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout
alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé!
--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il
y a eu une hésitation!...
--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta
n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la
même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille
d'un condamné à la peine capitale...
--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel,
qui ne put se contenir plus longtemps.
--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.
«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi
votre fils!
--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita,
et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de
ses yeux.
Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une
heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille,
si cruellement éprouvée!
CHAPITRE TROISIÈME
UN RETOUR SUR LE PASSÉ
C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam
Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!
Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier
magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à
l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de
l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce
fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il
prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces
du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une
simple conviction d'office, mais la certitude que son client était
incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part
quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol
des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un
mot, que Joam Dacosta était innocent.
Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent
son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans
l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du
crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les
conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ
secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait
l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les
soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à
faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.
Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son
coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut
affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas
le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner
à mort.
Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de
peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à
l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la
nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé,
Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
sait le reste.
Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à
Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener
la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il
savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet
devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut
donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la
nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la
province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait
aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire.
Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en
être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il
demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette
horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir
sans plus tarder.
En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta
avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune
médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les
rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un
jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.
Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un
nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une
condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce
mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli
le sien propre! Non! jamais!
On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans
après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé
à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la
ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient
à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester
seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient,
il voulut que leur union se fît sans retard.
Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint
impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne
la retira pas.
Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout
avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si
hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la
prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son
bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à
mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!
Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam
Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa
femme.
«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me
pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû
la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer
dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en
finir avec cette existence!»
Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa
femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres,
surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire
descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il
connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas
s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le
courage lui manqua!
Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille
qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il
allait peut-être briser sans retour!
Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source
sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il
garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait
pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se
cacher lui-même!
Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas
sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce
mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.
Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps
à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom
sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille,
et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la
justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où
sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique
jugement rendu à Villa-Rica.
Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de
l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à
l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la
province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait
entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.
Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation
inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs
que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la
charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait
se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait
défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa
joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier
supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son
évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat
pouvait-il le faire aujourd'hui?
«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas
abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une
nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale,
puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus
convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!»
À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le
magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client
à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il
fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans
l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces
complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué
le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis
l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas
produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à
protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge
Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui
en incombait réellement la criminalité.
Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais
ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de
retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette
entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta,
malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête
homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et,
lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis
sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette
vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le
bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus
touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la
réhabilitation du condamné de Tijuco.
Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces
deux hommes.
Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit
au juge Ribeiro:
«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du
premier magistrat de la province!
Venez donc!» répondit Ribeiro.
La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta
s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils,
on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il
restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des
comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de
mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir
à la révision de son procès.
Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir
ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par
laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le
magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette
grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une
attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation
de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la
noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta
était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus
là pour le défendre!
Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit,
le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer.
Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en
jeu, c'était l'honneur de tous les siens!
CHAPITRE QUATRIÈME
PREUVES MORALES
Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam
Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui
devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des
Amazones jusqu'à la nomination de son successeur.
Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit
bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure
criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour
les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé
et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu,
quel qu'il fût, lui semblait -a priori- inadmissible.
Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa
conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement
entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de
la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait
volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été
passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un
accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses
yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable.
Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez.
Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à
observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure
ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des
anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait
une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait
certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles
écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de
la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant
sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui
s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop
courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment
lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat.
Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne
quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il
était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois,
énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme
par profession--, il faisait son passe-temps principal.
C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs,
la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à
faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger
des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles
du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation.
Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités
n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé,
condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la
prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune
demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun
pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc,
en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution
qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à
suivre son cours.
Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat,
quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute
la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait
donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de
sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en
mesure de les produire?
Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.
Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et
en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour
affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à
redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser
même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat
judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de
la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout
prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en
conviendra.
Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le
prisonnier avait été enfermé.
Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur
le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus
volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu
approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux
d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc
point une de ces tristes cellules que comporte le système
pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain
vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
quelques ustensiles grossiers, rien de plus.
Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut
extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des
interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.
Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute
chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât
dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine
lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la
plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de
justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.
Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.
Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était
incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni
impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui
fussent posées pour y répondre.
«Votre nom? dit le juge Jarriquez.
--Joam Dacosta.
--Votre âge?
--Cinquante-deux ans.
--Vous demeuriez?...
--Au Pérou, au village d'Iquitos.
--Sous quel nom?
--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.
--Et pourquoi portiez-vous ce nom?
Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux
poursuites de la justice brésilienne.»
Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien
indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé
et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces
procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.
«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle
exercer des poursuites contre vous?
Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans
l'affaire des diamants de Tijuco.
--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?...
--Je suis Joam Dacosta.»
Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du
monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous
leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira
toute seule!»
Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable
question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute
catégorie, protestant de leur innocence.
Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille
sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à
Iquitos?
--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement
agricole qui est considérable.
--Il est en voie de prospérité?
--De très grande prospérité.
--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?
--Depuis neuf semaines environ.
--Pourquoi?
--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un
prétexte, mais en réalité j'avais un motif.
--Quel a été le prétexte?
--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une
cargaison des divers produits de l'Amazone.
--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de
votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous
allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des
mensonges!»
«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était
la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de
mon pays!
--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil.
Vous livrer... de vous-même?...
--De moi-même!
--Et pourquoi?
--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux
nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes
enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...
--Parce que?...
--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui
le juge Jarriquez.
Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait
clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais
je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»
Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante
disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir.
Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement,
sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre
aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa
condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence
honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur
ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si
dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,--
celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de
son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y
obligeât.
Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne
l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir
successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la
même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta
déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas
un mouvement pour le prendre.
«Vous avez fini? dit-il.
Oui, monsieur.
--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que
pour venir réclamer la révision de votre jugement?
--Je n'ai pas eu d'autre motif.
--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a
amené votre arrestation, vous vous seriez livré?
--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.
--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si
vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous
dites.
--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes
mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.
--Laquelle?
--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge
Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.
--Ah! vous aviez écrit?...
--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne
peut tarder à vous être remise!
--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?...
--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam
Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui
m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui
ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais
entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et
c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en
personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé
inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez
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