espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil tropical. Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y établirent partiellement, il est resté portugais, et possède toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don Pedro. «Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien qu'il rencontrait au Havre. C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit simplement l'Indien. La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation. Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal. Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire et le Pérou, son voisin. La chose n'était pas facile. Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire huit degrés plus à l'ouest. Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir un poste. Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des deux pays passe par le milieu de cette île. Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi qu'il a été dit. Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des Amazones. Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive droite. Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc s'effectuer que le 27, dans la matinée. Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la bourgade. On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de l'Amazone et de ses petits affluents. Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui est le véritable commandant de la place. Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent pas de là au pied d'un grand arbre. Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à l'ordre. Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour d'une place centrale. Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone. Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un mouvement commercial des plus considérables. Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne. Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se prépara à débarquer, afin de visiter la ville. Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de possession. On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix à cette visite. Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol brésilien. Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici: «Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si hospitalièrement, je vous dois... --Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam Garral. Donc, n'insistez pas... --Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane... --C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre reconnaissance, dit Joam Garral. --Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que je lui dois, pas plus qu'à vous. --On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga? --En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du moins, reprendre mon ancien métier. --Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me demander, mon ami? --Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du Haut-Amazone. --Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour les indigènes... --Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,-- c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,-- c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, croyez-le bien! --Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous en repartirons demain dès l'aube. --Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque! --Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis pleuvoir dans votre poche! Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à verse sur votre dévoué serviteur!» Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement. Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête du plateau. Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres produits de ce mélange de race. Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à bord de la jangada. Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut pris pour onze heures. En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la fois chef de la douane et chef militaire. Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était refusé à le suivre. Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes moitiés. Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le meilleur accueil. Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, reconnu, entouré. Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui suit son maître!» Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards, enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse humeur. Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même crédulité que chez les badauds du monde civilisé. Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de la place, sorte de boutique servant de cabaret. Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là, pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce bassin de l'Amazone. Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero! Et les encouragements de l'artiste à la foule! «Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!» Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela emplâtrait comme du ciment. Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné devant son rival d'outremer! Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--, de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans les villages du Javary. Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient. Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de fer. Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du Haut-Amazone! CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit pour satisfaire la foule des expectants. En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge. Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l'examen le satisfit, car il entra dans la loja. C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur. «Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule de Fragoso. Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes. «Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle rebelle d'une tête mayorunasse. Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos services. Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir «terminé madame»! Et ce fut fait en deux coups de fer. Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi reculé. Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon l'habitude de ses collègues: «Que désire monsieur? demanda-t-il. Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger. À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans l'épaisse chevelure de son client. Et aussitôt les ciseaux de faire leur office. «Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer sans grande abondance de paroles. Je viens des environs d'Iquitos. --Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre nom? --Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.» Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son opération, puis, enfin: «Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus quelque part? --Je ne pense pas! répondit vivement Torrès. --Je me trompe alors!» répondit Fragoso. Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il. --D'Iquitos à Tabatinga? --Oui. --À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille. --Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, et si votre fazender voulait me prendre... --Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve? --Précisément. --Jusqu'au Para? --Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire. --Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il vous rendrait volontiers ce service. --Vous le pensez? --Je dirais même que j'en suis sûr. --Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda nonchalamment Torrès. Joam Garral», répondit Fragoso. Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. «Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me donner passage? --Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas de le faire pour vous, un compatriote! --Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada? --Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure --, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui font partie du personnel de la fazenda. --Il est riche, ce fazender? --Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte constituent toute une fortune! --Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès. --Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le fiancé de mademoiselle Minha. --Ah! il a une fille? dit Torrès. --Une charmante fille. --Et elle va se marier?... --Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous serons arrivés au terme du voyage. --Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait appeler un voyage de fiançailles! --Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré à la ferme du Vieux Magalhaës. --Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est accompagnée de quelques serviteurs? --Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les lianes...» Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client. «Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier. --Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent sur la frontière, il ne peut être question de cela! --Cependant, répondit Torrès, je voudrais... --Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada. --Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam Garral de me permettre... --N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être utile en cette circonstance.» En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions. Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! s'écria-t-il. Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris. --Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils m'ont tiré d'un assez grand embarras! --Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez. --Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il. --Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques difficultés avec un guariba?... --Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière en même temps que vous! --Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon père? --Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès. --Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant de journées de marche d'épargnées! --En effet, répondit Torrès. --Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors Fragoso. Il va jusqu'à Manao. --Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se fera un devoir de vous y donner passage. --Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous remercier d'avance!» Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger. «Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous suivre jusqu'au port. Venez!» répondit Benito. Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao. «Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, répondit Joam Garral. --Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main à son hôte, se retint comme malgré lui. --Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous pouvez donc vous installer à bord... --Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma personne et rien de plus. --Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès prenait possession d'une cabine près de celle du barbier. À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du Haut-Amazone. CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve. Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes le service qu'il allait lui rendre. En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada. Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui était libre de prendre part à la vie commune si cela lui convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur insociable. Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse. S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il restait dans sa cabine. Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé. Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps la propriété. Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. «Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance. Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures. Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que n'en fit la cuisinière de la jangada. C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque peu à un grand terre-neuve. «Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont de la jangada. --Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection d'un muséum! ajouta Manoel. --Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? demanda Minha. --Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le flanc!» Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre lui-même périt dans cette étreinte». Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou petits affluents aux eaux noires. La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il appartient en propre à un certain nombre de tributaires de l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du fleuve. «On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à le faire d'une manière satisfaisante. --Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe mordorée qui affleurait la jangada. --Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia qui domine dans toute cette coloration. --Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants ne sont pas d'accord! --Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de préférence pour s'y ébattre. --Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconvénient.» L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu avantageusement remplacer les eaux de table si employées en Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de l'office. Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui sont devenues très habiles dans cette fabrication? San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, et reprise par des missionnaires jésuites. Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets. Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas connaître, cependant. Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer qu'il n'était pas curieux. Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent accueil des principales autorités de la ville, le commandant de place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour leur compte, soit à Manao, soit à Bélem. La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les plus catholiques du monde. Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam Garral avec les égards dus à leur rang. Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, en homme qui paraissait connaître le pays. Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout particulièrement les questions assez singulières que posait Torrès. Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août. Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à descendre le cours du fleuve. À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents. Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos. Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre. CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la veille, promettait quelques prochains orages. De grandes chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui s'est imprudemment endormi dans les campines. «Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. Elles me font horreur! --Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune fille. N'est-il pas vrai, Manoel? --Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs heures, qui ne se sont plus réveillés! --Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit! --Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous veillerons sur leur sommeil! --Silence! dit Benito. --Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel. --N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit Benito en montrant la rive droite. --En effet, répondit Yaquita. --D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des galets qui roulent sur la plage des îles! --Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et les petites tortues fraîches!» Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la ponte attirait sur les îles. C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs. L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec l'aube. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000