enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.
Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs
ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils
étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une
seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens,
accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu
s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui
convenait mieux à la vie des noirs.
Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les
marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps
que le produit de ses forêts.
Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle
eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la
partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de
ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada
emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette
smilacée qui forme une branche importante du commerce
d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus
en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se
montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la
récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de
«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles;
sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures,
ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et
une certaine quantité de bois précieux complétaient cette
cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du
Para.
Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre
de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand
nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines
de l'Amazone?
C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont
point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait
sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des
rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches
se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu
le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des
échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre,
de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais
ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par
groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga
était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces
coureurs de bois.
En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des
villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert
que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se
colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait
donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.
Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que
de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui
achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.
À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à
l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En
effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire
usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune
action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été
manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen
de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit,
qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait
sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle
pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait
de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas,
deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient
de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se
bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du
courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques
qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa
place était et devait être à l'avant.
Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine
--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre
personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre
Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.
Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû
saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un
vieux prêtre qu'elle vénérait.
Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme
de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être
charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les
représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des
vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands
missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu
des régions les plus sauvages du monde.
Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la
Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait
de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui
qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis
recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les
avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux
aussi, la bénédiction nuptiale.
L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui.
Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus
jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses
jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux
serviteurs de Dieu.
Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de
descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne?
On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et,
arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce
jeune couple, Minha et Manoel.
Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel
soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre
confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi
bien logé dans son modeste presbytère.
Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il
lui fallait aussi la chapelle.
La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada,
et un petit clocher la surmontait.
Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le
personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam
Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre
église d'Iquitos.
Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout
le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le
fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et
observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.
Tout était prêt à la date du 5 juin.
Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans,
très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à
boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à
plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de
bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.
Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y
voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi
ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de
cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.
La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis
plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le
maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève
de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de
bois.
Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur
possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause
inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour
déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail
eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se
serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se
retrouver dans des conditions identiques.
Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada
étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une
centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille,
Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et
quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.
Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il
descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de
les atteindre.
«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous
emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»
Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une
nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures
nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs,
était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne
pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à
flotter.
Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des
environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était
venue assister à cet intéressant spectacle.
On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
cette foule impressionnée.
Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur
à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève
disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.
Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme
charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle
ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.
Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers
craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait
peu à peu les troncs de leur lit de sable.
Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada
flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du
fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement
se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la
bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les
destinées sont entre les mains de Dieu!
CHAPITRE DIXIÈME
D'IQUITOS À PEVAS
Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à
la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses
passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--,
et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire,
de sa maison.
Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à
l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes,
se tinrent à leur poste de manoeuvre.
Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération
du démarrage.
Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes
s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne
tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.
Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit
cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait
l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de
l'avenir.
Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du
soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui
viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là,
après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento.
Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût
ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée;
mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui
eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer
aux bénéfices d'un pareil moteur.
Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai
dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne
peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre
Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand
cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre
par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont
l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.
Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau
moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par
vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore
à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on
l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.
Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait
naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la
vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en
tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve,
les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds
qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement
perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se
diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq
kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.
La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre,
d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots
d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une
flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant
d'obstacles à une rapide navigation.
L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière
une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées
roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan
très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.
La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les
nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine
depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.
Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en
puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de
cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient
simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans
l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.
Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de
mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait
des apprêts du déjeuner.
Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en
compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de
l'habitation.
«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable
manière de voyager?
--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est
véritablement voyager avec tout son chez soi!
--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
centaines de milles!
--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous
sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du
fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la
dérive? Seulement...
--Seulement?... répéta le padre Passanha.
--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les
îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!
--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous
de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas
de te gronder devant Manoel.
--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il
faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est
beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
défauts.
--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
permission pour vous rappeler...
--Quoi donc?
--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda,
et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui
concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très
imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada
dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!
--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.
--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait
retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées
toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains,
eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les
numérotent...
--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes!
répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système
numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre,
l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième
avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha?
--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la
jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms,
les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se
développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les
entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine
se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques
viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques
monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles
qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la
nôtre!
--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit
observer le padre Passanha.
--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de
sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on
entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de
l'habitation.
La jeune fille s'en alla, courant et souriant.
«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre
Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
s'enfuir avec vous, mon ami!
--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le
padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il
est encore temps! Elle nous resterait!
--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi,
l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!»
Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste,
promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.
Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali,
Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la
droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la
lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa
paisiblement à la surface de l'Amazone.
Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à
quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est
maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose
d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de
plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait
peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont
quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou
trois ubas à demi échouées sur ses rives.
Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la
rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher
à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi
par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le
fil du courant.
Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée
île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le
nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par
une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir
arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.
Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le
travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en
deux bras avant de tomber dans l'Amazone.
Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy,
allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale
verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des
mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du
Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une
certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du
Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de
l'Amazone.
Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure
flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le
lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes
rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient.
Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.
On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages;
mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le
fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des
témoignages qui manquent encore aujourd'hui.
Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.
Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne
s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement
vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la
dame-jeanne.
Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du
cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le
fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était
d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large
pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou
trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito
signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus
que d'incertains vestiges.
Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans
que sa charpente subît le moindre attouchement suspect.
Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam
Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le
côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa
chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne
disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà
l'importance d'un véritable mémoire.
Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la
direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un
groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc
de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était
pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer
au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient
avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais,
les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient
même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient
figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito
les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y
opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il
s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou
blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour
Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point
comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant:
c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler,
oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur
les divers marchés du bassin de l'Amazone.
Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de
l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle
s'amarra à la rive.
Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux
chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite
bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse
excursion.
À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante
habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec
les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants
en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de
salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
Bas-Amazone, et leur magasin était vide.
La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après
avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses
embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la
droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.
Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front,
portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure,
des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils
étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent
point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication
avec la jangada.
CHAPITRE ONZIÈME
DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long
train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte.
Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer
latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent
d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à
laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la
jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés.
Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit
aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par
les produits de la pêche.
En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des
«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et
certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au
ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On
recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de
petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
aventuré dans leurs parages.
Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien
d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
fleuves, pendant des heures entières.
C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze
pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont
la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne
cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux
dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur
queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à
l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de
jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant
d'arcs-en-ciel.
Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains
hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande
île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au
village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de
l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de
l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique
avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait
escale à la hauteur de la Mission de Cocha.
C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail
d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,--
dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent
avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le
bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts
amazoniennes, allaient à peu près nus.
La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain,
qui voulut rendre visite au padre Passanha.
Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit
même de s'asseoir à la table de la famille.
Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à
la cuisinière indienne.
Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le
plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de
farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de
tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de
vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid
saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine,
réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le
retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce
propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à
un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc
l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques
présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la
Mission.
Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du
fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus
nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait
aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre
les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la
jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors
la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez
difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de
Nuestra-Senora-de-Loreto.
Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur
la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du
Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une
vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement
accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et
d'argile.
C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires
jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au
nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux
épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table
chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de
bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On
n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de
l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante
sous la main de grands chefs.
À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou
trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades,
du poisson salé et de la salsepareille.
Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques
ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les
marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un
travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre.
Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec
Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien
faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser
quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.
Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et
ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les
rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de
Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère
Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou
plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères
gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de
soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!
--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à
quoi servent les moustiques?
--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je
serais très embarrassé pour vous donner une meilleure
explication!»
Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop
vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito
revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un
millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le
cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.
«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces
maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
deviendra absolument inhabitable!
Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà
trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer
la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le
fil du courant.
À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est,
entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors
sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de
l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche,
pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long
de la grande île de Jahuma.
Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait
une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les
zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La
lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et
remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces
basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les
étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine
du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à
l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.
Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés,
se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les
reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt
ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en
ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait
épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces
«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime
tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau
sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire.
Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits
des tropiques!»
Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis»
qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte
de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord
parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile;
«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le
cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs
congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui
reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont
la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.
Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans
l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait
voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres.
La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un
campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au
bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà
plus la force d'en soulever l'étamine.
À huit heures, les trois premiers tintements de l'-Angelus
-s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois
tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur
tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus
précipités de la petite cloche.
Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était
restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais
du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam
Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes
gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.
«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la
jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
américain ne se lassait jamais.
--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en
comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons,
maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si
merveilleuses descriptions!
--Un peu fabuleuses! répliqua Benito.
--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
de notre Amazone!
--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
qu'il a ses légendes!
--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha.
--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je
ne les connais pas!
--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de
Bélem? répondit en riant la jeune fille.
--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien!
répondit Manoel.
--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait
plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile,
nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent
s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!
--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal?
demanda Manoel.
--Hélas non! répondit Lina.
--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.
--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et
redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux
du fleuve les imprudents qui la contemplent?
--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina.
On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle
disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle!
--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu
l'apercevras, viens me prévenir.
--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve?
Jamais, monsieur Benito!
--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha.
--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors
Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.
--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le
tronc de Manao?
--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il
paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de
«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le
Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au
Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient
dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte,
rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un
jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux
s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre
jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le
remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les
amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé!
--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse.
--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit
Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de
route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!
--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina.
--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons
dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu
passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire!
--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille.
--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre
fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent
bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car
elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais!
--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les
histoires qui font pleurer!
--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.
--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!
--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.
--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont
illustré ces rives au XVIIIe siècle.
--Nous vous écoutons, dit Minha.
--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux
savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour
mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un
astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.
«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le
Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
son beau-père et son beau-frère.
«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là
commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car
en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.
«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de
l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille;
mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du
gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre
à madame des Odonais et aux siens.
«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette
autorisation pût être accordée.
«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de
remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais,
au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il
ne put mettre son projet à exécution.
«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame
des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin
qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même
temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
Haut-Amazone.
«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez
bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers
d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.
--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
fait comme elle!
--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au
sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin
français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière
brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des
affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les
fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des
quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui
fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
voulant porter secours au médecin français.
«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en
dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à
terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est
réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin
offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu
quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend
plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus.
«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent
inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la
route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!
«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à
un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de
quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!
Oh! la malheureuse femme! dit Lina.
Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre!
Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La
mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari!
«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la
conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!
«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa
route étaient semées de tombes!
«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a
quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone,
comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son
mari, après dix-neuf années de séparation!
--Pauvre femme! dit la jeune fille.
--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le
pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici
devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière!
--La frontière!» répondit Joam.
Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le
courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour
chasser un souvenir.
«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement
involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et
son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir
jusqu'au bout.
CHAPITRE DOUZIÈME
FRAGOSO À L'OUVRAGE
«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
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