enfants, seraient logés comme ils le sont à terre. Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui convenait mieux à la vie des noirs. Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps que le produit de ses forêts. Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire. En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilacée qui forme une branche importante du commerce d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de «cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et une certaine quantité de bois précieux complétaient cette cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du Para. Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines de l'Amazone? C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de bois. En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir. Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui achevaient de lui donner un très pittoresque aspect. À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place était et devait être à l'avant. Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine --ne peut-on justement employer cette expression?--un autre personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos. Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un vieux prêtre qu'elle vénérait. Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu des régions les plus sauvages du monde. Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux aussi, la bénédiction nuptiale. L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux serviteurs de Dieu. Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce jeune couple, Minha et Manoel. Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi bien logé dans son modeste presbytère. Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il lui fallait aussi la chapelle. La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, et un petit clocher la surmontait. Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre église d'Iquitos. Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. Tout était prêt à la date du 5 juin. Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir. Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue. La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de bois. Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se retrouver dans des conditions identiques. Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de les atteindre. «Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!» Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à flotter. Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était venue assister à cet intéressant spectacle. On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans cette foule impressionnée. Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide. Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle ne fût entièrement soulevée et détachée du fond. Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu à peu les troncs de leur lit de sable. Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les destinées sont entre les mains de Dieu! CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--, et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, de sa maison. Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, se tinrent à leur poste de manoeuvre. Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération du démarrage. Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta. Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de l'avenir. Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là, après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer aux bénéfices d'un pareil moteur. Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée. Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres. Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant d'obstacles à une rapide navigation. L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon. La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa. Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir. Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait des apprêts du déjeuner. Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de l'habitation. «Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable manière de voyager? --Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est véritablement voyager avec tout son chez soi! --Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des centaines de milles! --Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la dérive? Seulement... --Seulement?... répéta le padre Passanha. --Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière! --Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas de te gronder devant Manoel. --Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses défauts. --Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la permission pour vous rappeler... --Quoi donc? --Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom! --Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille. --Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les numérotent... --Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha? --Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la nôtre! --Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit observer le padre Passanha. --Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de l'habitation. La jeune fille s'en alla, courant et souriant. «Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va s'enfuir avec vous, mon ami! --Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il est encore temps! Elle nous resterait! --Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!» Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos. Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa paisiblement à la surface de l'Amazone. Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas à demi échouées sur ses rives. Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le fil du courant. Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones. Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en deux bras avant de tomber dans l'Amazone. Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de l'Amazone. Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord. On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des témoignages qui manquent encore aujourd'hui. Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine. Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la dame-jeanne. Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que d'incertains vestiges. Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans que sa charpente subît le moindre attouchement suspect. Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà l'importance d'un véritable mémoire. Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur les divers marchés du bassin de l'Amazone. Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle s'amarra à la rive. Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse excursion. À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le Bas-Amazone, et leur magasin était vide. La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles. Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication avec la jangada. CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés. Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par les produits de la pêche. En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des «pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment aventuré dans leurs parages. Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les fleuves, pendant des heures entières. C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant d'arcs-en-ciel. Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale à la hauteur de la Mission de Cocha. C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,-- dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts amazoniennes, allaient à peu près nus. La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha. Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit même de s'asseoir à la table de la famille. Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à la cuisinière indienne. Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la Mission. Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto. Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et d'argile. C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante sous la main de grands chefs. À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du poisson salé et de la salsepareille. Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères. Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres. «On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge! --Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à quoi servent les moustiques? --À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je serais très embarrassé pour vous donner une meilleure explication!» Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils. «Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada deviendra absolument inhabitable! Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le fil du courant. À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long de la grande île de Jahuma. Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces «vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques!» Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; «kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs. Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà plus la force d'en soulever l'étamine. À huit heures, les trois premiers tintements de l'-Angelus -s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus précipités de la petite cloche. Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher. «Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau américain ne se lassait jamais. --Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si merveilleuses descriptions! --Un peu fabuleuses! répliqua Benito. --Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal de notre Amazone! --Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler qu'il a ses légendes! --Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha. --Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je ne les connais pas! --Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de Bélem? répondit en riant la jeune fille. --Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! répondit Manoel. --Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque! --Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? demanda Manoel. --Hélas non! répondit Lina. --Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso. --Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux du fleuve les imprudents qui la contemplent? --Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle! --Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu l'apercevras, viens me prévenir. --Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? Jamais, monsieur Benito! --C'est qu'elle le croit! s'écria Minha. --Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina. --Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le tronc de Manao? --Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de «turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé! --Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse. --Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu! --Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina. --Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire! --Pourquoi non? répondit la folle jeune fille. --Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais! --Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les histoires qui font pleurer! --Tu pleures, toi, Lina! dit Benito. --Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant! --Eh bien! raconte-nous cela, Manoel. --C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont illustré ces rives au XVIIIe siècle. --Nous vous écoutons, dit Minha. --Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un astronome fort distingué nommé Godin des Odonais. «Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, son beau-père et son beau-frère. «Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. «Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre à madame des Odonais et aux siens. «Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette autorisation pût être accordée. «En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il ne put mettre son projet à exécution. «Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du Haut-Amazone. «Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit. --C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais fait comme elle! --Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte. «Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en voulant porter secours au médecin français. «Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus. «Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables! «C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts! Oh! la malheureuse femme! dit Lina. Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari! «Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte! «Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa route étaient semées de tombes! «Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son mari, après dix-neuf années de séparation! --Pauvre femme! dit la jeune fille. --Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière! --La frontière!» répondit Joam. Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour chasser un souvenir. «La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir jusqu'au bout. CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE «Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000