deux à trois lieues n'était pas pour effrayer.
Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux.
D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il
ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De
l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le
personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre.
Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers
onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux
jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent
des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous
s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme,
et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils
atteignirent la rive droite de l'Amazone.
L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères
arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds,
d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert
aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale.
«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous
faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger
dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et
vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison!
--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins
maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda
d'Iquitos, et, là-bas comme ici...
--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes
pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez
pour quelques heures que vous êtes fiancés!...
--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel.
--Cependant, si Minha te l'ordonne!
--Minha ne me l'ordonnera pas!
--Qui sait? dit Lina en riant.
--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel.
Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est
rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas
fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son
ami!...
--Par exemple! s'écria Benito.
--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la
jeune mulâtresse en battant des mains.
--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la
jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...
--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.
--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune
fille du plus grand sérieux.
--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère
voulût bien le présenter...
--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise
idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant
qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!
--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que
les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant
de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.
«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!»
cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.
Mais Minha n'était pas pressée.
«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu
voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas
gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te
demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et
même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en
personne, d'oublier...
--D'oublier?...
--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère!
--Quoi! tu me défends?...
--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces
perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui
volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour
le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si
quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit!
--Mais... fit Benito.
--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,
nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!
--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en
regardant son ami Manoel.
--Je le crois bien! répondit le jeune homme.
--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour
que tu enrages! En route!»
Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous
ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du
soleil d'arriver jusqu'au sol.
Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de
l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant
d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a
pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En
outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y
avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles
de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les
nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect
général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette
singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes
parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel
un indigène n'aurait pu se méprendre.
La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à
travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant,
le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin,
lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en
fuite des milliers d'oiseaux.
Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé,
qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus
beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets
verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels
de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs
variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues
en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent
emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé,
bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des
«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un
assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan
déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou
piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points
pourpres. C'était l'enchantement des yeux.
Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime
des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato»,
l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait
fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il
s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans
les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige,
l'effroi de toute la gent ailée des forêts.
Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il
n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des
provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille
plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants
de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il
n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez
d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements,
pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute
espèce.
Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille.
En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La
vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante
ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de
singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et
là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois.
En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble
plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au
développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou
plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur
sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein
même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.
Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des
cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt
sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de
cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux
ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à
reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines,
longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles
«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une
armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou
pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres
vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la
nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements
multicolores!
«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.
--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito,
et voilà comment tu parles de tes richesses!
--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de
louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de
la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!
--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est
poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces
beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras,
adieu la poésie!
--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.
--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»
Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son
frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une
véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et
il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.
En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez
larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de
l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles
allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de
dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les
grands volatiles qu'ils escortent.
«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en
remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il
venait instinctivement d'épauler.
--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de
grands destructeurs de serpents.
--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce
qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils
vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il
faudrait tout respecter!»
Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude
épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs
rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et,
certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur
fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café
au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés
des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des
lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à
test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre
des édentés.
Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un
véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux
qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants,
déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses
affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur
rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à
celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui
est un morceau de roi!
Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais,
fidèle à son serment, il le laissait au repos.
Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup
partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un
«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut
être considéré comme un coup de maître dans les annales
cynégétiques.
Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus
que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars,
indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du
Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.
«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très
bien, mais se promener sans but...
Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir,
c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de
l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est
de leur dire un dernier adieu!
Ah! une idée!»
C'était Lina qui parlait ainsi.
«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito
en secouant la tête.
--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina,
quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but
que tu regrettes qu'elle n'ait pas!
--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en
suis sûre, répondit la jeune mulâtresse.
--Quelle est ton idée? demanda Minha.
--Vous voyez bien cette liane?»
Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos»,
enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles,
légères comme des plumes, se referment au moindre bruit.
«Eh bien? dit Benito.
--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette
liane jusqu'à son extrémité!...
--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre
cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis,
rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien,
passer quand même...
--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha.
Lina est un peu folle!
--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle,
pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve!
--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha.
Suivons la liane!
--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel.
--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne
parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha
t'attendait au bout!
Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis!
Suivons la liane!»
Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances!
Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient
à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela
près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du
labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus
profondément.
C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur
mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur
n'était pas engagé dans l'affaire.
Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité,
tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici
sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque
châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces
palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été
justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail
mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus,
capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont
on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil;
c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le
caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin,
élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives
de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à
fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies
blanchâtres.
Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse
bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le
retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.
«Là! là! disait Lina, je l'aperçois!
--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
liane d'une autre espèce!
--Mais non! Lina a raison, disait Benito.
--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là,
discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles
personne ne voulait céder.
Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les
arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en
relever la véritable direction.
Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de
touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées
à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les
pattes d'un jeune chat!
Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses,
des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de
bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches,
sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui
était grenadille, brindille, vigne folle et sarments!
Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme
on reprenait la promenade un instant interrompue!
Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient
ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre
leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les
singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le
chemin.
Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une
trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une
haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se
déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait
la roche.
Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre,
qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des
tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa
civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones
torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du
cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans
la forêt.
«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel.
--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint
le bout de la liane!
--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de
songer au retour!
--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina.
--Toujours! toujours!» ajouta Benito.
Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt,
qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus
facilement.
En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers
le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre,
puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de
remonter ensuite.
Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de
lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de
branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à
l'autre.
Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier
vacillant de cette passerelle végétale.
Manoel voulut retenir la jeune fille.
«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui
plaît, mais nous l'attendrons ici!
Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez
pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous
découvrirons son extrémité!»
Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment
derrière Benito.
«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il
faut bien les suivre!»
Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus
du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le
dôme des grands arbres.
Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant
l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.
«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la
jeune fille.
--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu
dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes
secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel.
--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher
qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de
le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux
jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place.
Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer
vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.
Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux!
Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane,
souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant,
et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
dans les dernières convulsions de l'agonie.
Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son
couteau de chasse il avait tranché le cipo.
Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop
tard.
«Le pauvre homme! murmurait Minha.
--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire
encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!
--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était
temps d'arriver!»
Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez
mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.
À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un
bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de
tortue, se rattachait par une fibre.
«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce
qui a pu le pousser à cela!»
Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le
pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux,
si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.
«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito.
--Un ex-pendu, à ce que je vois!
--Mais, votre nom?...
--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un
barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!...
--Et comment avez-vous pu songer?...
--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant
Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si
les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays
à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas
fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»
Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure
qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai.
C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprécient fort.
Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas
mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un
instant perdu la tête... et on sait le reste.
«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la
fazenda d'Iquitos.
--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez
dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!
--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre
promenade! dit Lina.
--Je le crois bien! répondit la jeune fille.
--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!
--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!»
répondit Fragoso.
Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée
qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le
chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à
n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste
besogne!
CHAPITRE HUITIÈME
LA JANGADA
Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers
revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.
Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les
Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui
est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction
maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants
ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des
bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et
pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces
énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une
scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main
adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.
Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans
le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder
autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été
symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait
encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve.
C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que
l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment
serait venu de la conduire à destination.
Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense
cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier
phénomène, que les riverains avaient pu constater -de visu-.
Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande
artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent,
l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au
sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des
territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont
soumis à des climats très différents.
L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis
le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de
l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles
sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes
conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.
De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en
septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au
contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents
de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux
qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette
alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son
maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en
octobre.
C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce
phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la
jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du
fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de
l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le
minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au
fazender toute facilité pour agir.
La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les
troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de
leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En
effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de
l'eau.
Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs
juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils
furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la
solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient
l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre.
Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
très abondant sur les rives du fleuve, est universellement
employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion,
se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un
article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.
Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il
y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans
peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout
entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.
Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis
sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour,
fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce
brave Fragoso.
Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle
situation à la fazenda.
Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le
barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait
offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait,
lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et
arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur,
et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre
utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très
intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux
mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire
bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties
joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.
Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir
contracté la plus grosse dette.
«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il
sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment,
c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas
toujours un pauvre diable de barbier au bout!
--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et
je vous assure que vous ne me devez rien!
--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la
prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma
reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma
vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par
nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de
mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de
pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous,
et vous aurez beau dire...»
La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au
fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse
d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point
insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très
franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas
d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la
vieille Cybèle et de biens d'autres.
Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut
décidé que son installation serait aussi complète et aussi
confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune
fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui
devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il
fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le
pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.
Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service
du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui
l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras
nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à
maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à
l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir
cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres
devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina
et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à
Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la
moins confortablement disposée.
Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait
les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres
latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le
devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle
commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie
antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de
sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre,
qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à
l'intérieur une température moyenne.
Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les
plans de Joam Garral, Minha intervint.
«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par
tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre
fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma
mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
n'as pas quitté Iquitos!
--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce
triste sourire qui lui revenait quelquefois.
--Ce sera charmant!
--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!
--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut
pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années
d'absence!
--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si
nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton
mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»
À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre
volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et
de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les
choses.
Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de
l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes,
étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier
d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans
la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la
collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes
présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la
planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient
sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures,
faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis»,
qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des
plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne.
Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement
tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs
moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie
roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres.
Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers,
matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et
fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de
l'Amazone.
Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis
riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus
précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi
de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie,
qui parlent sans rien dire!
En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et
c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût
pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau
bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait
pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à
elle.
Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins
les yeux au dehors qu'au dedans.
En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût
et d'imagination.
La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement
jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis
d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies
sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus
n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante!
Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de
pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments
enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur
les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait
suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la
fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces
parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle
s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les
saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort
et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus
rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un
énorme buisson en fleur.
Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur,
l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la
jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours
fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
furent contentes, il est inutile d'y insister.
«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
arbres sur la jangada!
Oh! des arbres! répondit Minha.
--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre
sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils
prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de
climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement
sous le même parallèle!
--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles
et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs
bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour
aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique?
Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un
jardin flottant?
--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne
doutait de rien.
--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses
oiseaux, ses singes!...
--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito.
--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel.
--Et même ses anthropophages!
--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant
l'alerte barbier remonter la berge.
--Chercher la forêt! répondit Fragoso.
--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a
offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle
en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai
qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!»
CHAPITRE NEUVIÈME
LE SOIR DU 5 JUIN
Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral
s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui
comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les
provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées.
Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet
arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont
les habitants des contrées intertropicales font leur principale
nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient
par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique
dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique
du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut
préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on
réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes
façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des
indigènes.
Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de
cette utile production, qui était réservée à l'alimentation
générale.
Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles
consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons
«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on
comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques
Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas--
et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les
forêts riveraines de l'Amazone.
Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation
quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler
écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin,
d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des
esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités
considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à
prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de
bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou
petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si
grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits
du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et
des serviteurs.
Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être
pratiquées d'une façon régulière.
Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce
que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du
Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que
distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil,
sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de
l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du
bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du
«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la
couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée
d'eau, donne un breuvage excellent.
Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin
violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les
Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en
trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui
seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à
Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques
centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto,
rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique
du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines
dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une
eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju
national.
Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se
contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de
l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé
de toute l'Amérique centrale.
Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation
principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs
serviteurs personnels.
Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les
baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce
personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la
fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer
sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel,
il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à
la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité,
il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du
Haut-Amazone.
Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets,
sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était
supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à
travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs
suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on
comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et
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