CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur échappait toujours! «Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune mulâtresse, trouvez donc! Je trouverai!» répondait Fragoso. Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens camarades de l'aventurier. «Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux hommes ne sont plus!» Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat? Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement l'Amazone. Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur si dévoué dans des circonstances aussi graves! Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême! Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de son père, des terribles éventualités qui en seraient la conséquence! En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, l'aventurier eût fini par livrer le document? Fragoso quittait furtivement la jangada. À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet homme était mort de la main de Benito! Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge! Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son énergie morale. On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne compagne du fazender d'Iquitos. L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse. Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon présent, voilà toute une honnête existence de travail et de dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! Me voici! Jugez-moi!» La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui. «J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!» Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la justification du condamné. Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le -Diario d'o Grand Para- l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce «nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme. Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient vainement consumé leurs veilles. Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute! En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de compte, ne rien trouver, non, rien! Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est pis, de la rage impuissante! Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà! Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la lumière, il le reprit de cette façon. Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat! Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile encore! Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de lettres complètement énigmatiques! À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre! Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement. Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la force de se soutenir lui-même. Le magistrat s'était vivement relevé. «Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il. --Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. Le chiffre du document! ... --Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez. --Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?... --Rien!... rien! --Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans peine, à le désarmer. «Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à faire qu'à vous tuer! --Quoi donc?... s'écria Benito. --Vous avez à tenter de lui sauver la vie! --Et comment?... C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à moi de vous le dire! CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire évader le condamné que menaçait le dernier supplice. Il n'y avait pas autre chose à faire. En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur, qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement, puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était possible. Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement. Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement! La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu. Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en prévenir. Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de Torrès! Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de son concours. Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison d'arrêt. C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le plus grand soin. Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier, si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour, pourrait être en sûreté. Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux choisi pour lancer la corde. «Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta devra-t-il être prévenu? --Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer! --Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la prison serait attirée au moment de l'évasion... --Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme! répondit Benito. --Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la jangada. Où devra-t-il chercher refuge?» C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et voici comment elle le fut. À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif. Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à parcourir. Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges, elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du prisonnier. Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta cherchât refuge? Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question eurent été minutieusement pesés. Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta, toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus songer à y reprendre sa vie d'autrefois. S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son premier soin devait être de se soustraire à des poursuites immédiates. Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute une mer entre la justice et lui? Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait quelque chance de salut. C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi l'embouchure de la Madeira. Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà de la frontière brésilienne. Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait, pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y finir cette existence si cruellement et si injustement agitée. Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation, sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une question qui n'avait même plus à être discutée. «Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et nous n'avons pas un instant à perdre.» Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis, descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la jangada. Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite. «Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous n'aurons plus rien à craindre pour notre père! Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard. De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par tous les moyens en son pouvoir. «Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui ne put retenir ses pleurs. Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance qu'il venait de faire entendre! D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se dirigea rapidement vers Manao. Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif. Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en descendaient incessamment le cours. Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction, on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique. L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender d'Iquitos. Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets. Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus. Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître. Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait plus qu'à attendre la nuit. Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de nouveau à lui apprendre sur le document. Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le retour de sa mère et de sa soeur. Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il fut reçu immédiatement. Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous ses yeux. «Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?... --Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé... mais d'un moment à l'autre!... --Et le document? --Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien! --Rien! --Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document... un seul!... --Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot? --Fuir!» Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment d'agir. CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait. C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer. Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non! Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco! Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la tâche de plaider pour lui! Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être, s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette affaire, quel qu'il fût, était prochain. Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête. Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que la justice humaine, après avoir failli une première fois, prononcerait enfin son acquittement? Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif, qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice. On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao. Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe: le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender Magalhaës! Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré l'attention d'un homme moins absorbé. Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement d'Iquitos. Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime! En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer l'attention du prisonnier. Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos. Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué son terrible secret! L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes. Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à ce jeune homme les mystères de sa vie? Non! Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis l'arrestation!... En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit brusquement. Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent comme une ombre. Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et, un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui. Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en laissa pas le temps. «Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge lui-même nous en a donné le conseil! --Il le faut! ajouta Manoel. --Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!... Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement jusqu'au fond de la chambre. «Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel restèrent interdits. Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance. Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion viendraient du prisonnier lui-même. Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il l'entendît et se laissât convaincre. «Jamais, avez-vous dit, mon père? Jamais. --Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même! --Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père! L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut fuir!... Fuyez!» Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il l'entraîna vers la fenêtre. Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une seconde fois. «Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays, je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je l'attendrai! --Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort! --Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais! --Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers la fenêtre. «Non!... non!... Vous voulez donc me rendre fou! Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne recommencerai pas!» Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les mains... Il le suppliait... «Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de mort! L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta innocent ne fuira pas!» La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule s'ouvrit. Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef de la prison et de quelques soldats. Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût échappé de cette prison? Il était trop tard! Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers le prisonnier. «Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas voulu!» Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio de Janeiro. Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito. Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence? --Oui! --Et ce sera?... --Pour demain!» Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte. Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable scène, qui avait déjà trop duré. «Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre Passanha que je vous prie de faire prévenir? Il sera prévenu. --Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une dernière fois ma femme et mes enfants? --Vous les verrez. --Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on m'arrache d'ici malgré moi!» Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus maintenant que quelques heures à vivre, resta seul. CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu être produite. La justice devait avoir son cours. C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le condamné devait périr par le gibet. La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, elle allait frapper un blanc. Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce. Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre. Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête tombait, incapable de se porter plus avant. Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il s'élança dans la direction de la ville. Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao. C'était Fragoso. Un homme accourait vers Manao. Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui pouvait encore sauver Joam Dacosta? Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre pendant cette courte excursion. Voici ce qui s'était passé: Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces riveraines de la Madeira. Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux environs. Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non sans peine, il parvint à le rejoindre. Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire. Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso furent celles-ci: «Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a quelques mois, à votre milice? Oui. À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos compagnons qui est mort récemment? --En effet. --Et cet homme se nommait?... --Ortega.» Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était vraiment pas supposable. Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le véritable auteur du crime de Tijuco. Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun renseignement à cet égard. Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier soupir. Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne pouvait en dire davantage. Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il repartit aussitôt. Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000