interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le
magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait
lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette
affaire. Il ne devait pas en être ainsi.
En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le
juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa
spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le
résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades,
rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son
véritable élément.
Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la
justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses
instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un
cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens.
Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y
travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.
Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était
installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait
quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son
nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de
mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il
saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait
bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne
magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus
volontiers tout haut que tout bas.
«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique.
Sans logique, pas de succès possible.»
Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien
comprendre, d'un bout à l'autre.
Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient
divisées en six paragraphes.
«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir
m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait
perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au
contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit
présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces
conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se
résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me
mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il
est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer
au dernier paragraphe.»
Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il
avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de
son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.
Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre
sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste
allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.
«-Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd-.»
Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document
n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la
ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre
la lecture beaucoup plus difficile.
«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres
semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre
des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!...
Et d'abord, au début, je vois le mot -phy-... plus loin, le mot
-gas-... Tiens!... -ujugi-... Ne dirait-on pas le nom de cette
ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette
cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot -ypo-. Est-ce donc
du grec? Ensuite, c'est -rym-... -puy-... -jor- ... -phetoz-...
-juggay-... -suz-... -gruz-... Et, auparavant, -red-... -let- ...
Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, -ohe-... -syk- ... Allons!
encore une fois le mot -rym-... puis, le mot -oto-! ...»
Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à
réfléchir pendant quelques instants.
«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement
faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur
provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect
hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun
air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui
échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas
facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»
Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une
sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés
endormies.
«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans
ce paragraphe.
Il compta, le crayon à la main.
«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de
déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres
se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»
Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait
repris le document; puis, son crayon à la main, il notait
successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un
quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant:
-a -= 3 fois.
-b -= 4 fois.
-c -= 3 fois.
-d -= 16 fois.
-e -= 9 fois.
-f -= 10 fois.
-g -= 13 fois.
-h -= 23 fois.
-i -= 4 fois.
-j -= 8 fois.
-k -= 9 fois.
-l -= 9 fois.
-m -= 9 fois.
-n -= 9 fois.
-o -= 12 fois.
-p -= 16 fois.
-q -= 16 fois.
-r -= 12 fois.
-s -= 10 fois.
-t -=8---u -=17---v -=13---x -=12---y -=19---z -=12
TOTAL...276 fois.
«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me
frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres
de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet,
que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes
pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien
rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce
peut être un simple effet du hasard.»
Puis, passant à un autre ordre d'idées:
«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les
voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»
Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et
obtint le calcul suivant:
-a- = 3 fois.
-e -= 9 fois.
-i- = 4 fois.
-o- = 12 fois.
-u- = 17 fois.
-y- = 19 fois.
TOTAL... 64 voyelles.
«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite,
soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!
Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un
cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six
voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce
document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la
signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si
elle a été modifiée régulièrement, si un -b- a toujours été
représenté par un -l-, par exemple, un -o- par un -v-, un -g- par
un -k-, un -u- par un -r-, etc., je veux perdre ma place de juge à
Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à
faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie
analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»
Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une
nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre.
Qui n'a pas lu le -Scarabée d'or-?
Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de
chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de
points et virgules, est soumis à une méthode véritablement
mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions
extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne
peuvent avoir oubliées.
Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la
découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et
de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre
devait donc être bien autrement intéressante.
Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or,
connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés
par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion.
En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si
la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait
constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire
le document relatif à Joam Dacosta.
«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé
par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des
lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus
souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est
la lettre -h-, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que
cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que
-h- ne signifie pas -h-, mais, au contraire, que -h- doit
représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans
notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit
en portugais. En anglais, en français, ce serait -e-, sans doute;
en italien ce serait -i- ou -a-; en portugais ce serai -a- ou -o-.
Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que -h
-signifie -a- ou -o-.»
Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre
qui, après l'-h-, figurait le plus grand nombre de fois dans la
notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:
-h -= 23 fois.
-y -=19--
-u -=17--
-d p q -=16---g v -=13---o r x z -=12---f s -=10---e k l
n p -= 9---j t -= 8---b i -= 4---a c -= 3--
«Ainsi donc, la lettre -a- s'y trouve trois fois seulement,
s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus
souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa
signification a été changée! Et maintenant, après l'-a- ou l'-o-,
quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans
notre langue? Cherchons.»
Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui
dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette
nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier
américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand
analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet,
correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à
le lire couramment.
Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point
inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les
logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres
énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des
lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main,
à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces
jeux d'esprit.
En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre
dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent,
voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir
commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si
son procédé était juste, devait lui donner la signification
véritable des lettres employées dans le document.
Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres
de cet alphabet à celles de la notice.
Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le
juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance
intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de
l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va
voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.
«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne
tenais pas le mot de l'énigme!»
Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres,
troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez;
puis, il se courba de nouveau sur sa table.
Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il
commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les
lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement
à chaque lettre cryptographique.
Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis
pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi
jusqu'à la fin de l'alinéa.
L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en
écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots
compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit
s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait,
c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout
d'une haleine.
Cela fait:
«Lisons!» s'écria-t-il.
Et il lut.
Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec
les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle
du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais
elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En
somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!
«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.
CHAPITRE TREIZIÈME
OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé
dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--,
avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos,
lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.
Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale
du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur
intense qui se dégageait de sa tête!
Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la
porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.
Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux
prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir
le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux
dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin
découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.
Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.
Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude
exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait,
surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de
pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.
«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question.
Avez-vous mieux réussi que nous?...
Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva
et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions
debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de
l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»
Manoel s'assit et répéta sa question.
«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je
n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai
acquis une certitude!
Laquelle, monsieur, laquelle?
--C'est que le document est basé, non sur des signes
conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en
cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!
--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver
à lire un document de ce genre?
--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est
invariablement représentée par la même lettre, quand un -a-, par
exemple, est toujours un -p-, quand un -p- est toujours un -x-...
sinon... non!
--Et dans ce document?...
--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le
chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un -b-, qui
aura été représenté par un -k-, deviendra plus tard un -z-, plus
tard un -m-, ou un -n-, ou un -f-, ou toute autre lettre!
--Et dans ce cas?...
--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme
est absolument indéchiffrable!
--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons
par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un
homme!»
Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait
maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si
désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.
Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix
plus calme:
«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser
que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le
disiez, que c'est un nombre?
Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous
serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit
le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du
travail qu'il avait fait.
«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le
faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard,
c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la
proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue,
j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de
notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait
réussi, a échoué!...
Échoué! s'écria Manoel.
--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que
le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En
vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!
--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je
ne puis...
--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous
attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le
tout entier.
Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de
certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.
--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième
fois peut-être, parcouru les lignes du document.
--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous
le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.
--Vous n'y voyez rien d'anormal?
--Rien.
--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus
absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.
--Et c'est?... demanda Manoel.
--C'est, ou plutôt ce sont trois -h- que nous voyons juxtaposés à
deux places différentes!»
Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer
l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent
cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre,
les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et
deux cent soixantième lettres étaient des -h- placés
consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas
d'abord frappé le magistrat.
«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction
il devait tirer de cet assemblage.
--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document
repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque
lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et
suivant la place qu'ils occupent!
--Et pourquoi donc?
--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le
triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il
y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.
«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le
magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de
migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!
--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper
le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore,
qu'entendez-vous par un chiffre?
--Disons un nombre!
--Un nombre, si vous le voulez.
--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute
explication!»
Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier,
un crayon, et dit:
«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première
venue, celle-ci, par exemple:
-Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux.-
«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et
j'obtiens cette ligne:
-L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t
r è s i n g é n i e u x-
Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait
contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--,
regarda Manoel bien en face, en disant:
«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de
donner à cette succession naturelle de mots une forme
cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de
trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose
ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de
fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et
de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre.
Voici ce que cela donne: -Le juge Jarriquez est doué d'un esprit
très ingénieux -42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342
342342342
«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la
lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant
suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:
-l -moins 4 égale -p e ---2= -g j ---3= -m u ---4= -z g ---2= -i
e ---3= -h-
et ainsi de suite.
«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en
question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de
lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le
commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon
nom, ce -z-, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme
après le -z-, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je
recommence à compter en reprenant par l'-a-, et dans ce cas:
-z -moins 3 égale -c.-
«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système
cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été
arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous
connaissez est alors remplacée par celle-ci:
-Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz.-
«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout
à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en
ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée
par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre
cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas
toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier -e-
est représenté par un -g-, mais le deuxième l'est par un -h-, le
troisième par un -g-, le quatrième par un -i-; un -m- correspond
au premier -j- et un -n- au second; des deux -r- de mon nom, l'un
est représenté par un -u-, le second par un -v-; le -t- du mot
-est- devient un -x- et le -t- du mot -esprit- devient un -y-,
tandis que celui du mot -très- est un -v-. Vous voyez donc bien
que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez
jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le
nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera
indéchiffrable!»
En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée,
Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:
«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir
de découvrir ce nombre!
--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les
lignes du document avaient été divisées par mots!
--Et pourquoi?
--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer
en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du
document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes
précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam
Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées
par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends
les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--,
il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est
la clef du document.
--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur,
demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.
--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons,
par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,--
mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme
par cette bizarre succession de lettres: -ncuvktzgc-. Eh bien, en
disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant
en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à
l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:
«Entre -n -et -j -on compte 4 lettres.---c ----a ---2-----u
----r ---3-----v ----r ---4-----k ----i ---2-----t ---
-q ---3-----z ----u ---4-----g ----e ---2-----c ----z
---3--
«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par
cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres
423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.
Oui! cela est! répondit Manoel.
--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre
alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le
descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à
reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement
423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!
--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le
nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant
successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des
six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...
--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez,
mais à une condition cependant!
--Laquelle?
--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément
tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous
m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!
--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité,
sentait la dernière chance lui échapper.
--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge
Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir
dans des recherches de ce genre!
--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous
livrer ce nombre?
--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de
chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de
neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de
chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme,
qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous,
sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent
soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si
plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de
combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en
n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents
minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres,
il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de
trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous
demandez là l'impossible!
--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit
condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand
vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence!
Voilà ce qui est impossible!
--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après
tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre
les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier
soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?
Qui le dit!...» répéta Manoel.
Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait
d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de
l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de
tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même,
aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!
«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se
levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se
rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre!
Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»
Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la
jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.
CHAPITRE QUATORZIÈME
À TOUT HASARD
Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion
publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait
succédé la commisération. La population ne se portait plus à la
prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le
prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être
l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que
ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté
immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre.
Ce revirement se comprenait.
En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces
deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce
cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires,
trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut
s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on
était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve
matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle
émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce
changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que
l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le
craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui
devaient être expédiées de Rio de Janeiro.
Cela ne pouvait tarder, cependant.
En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le
lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28.
Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une
décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la
«justice suivrait son cours!»
Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que
la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document,
cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni
même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec
passion les phases de cette dramatique affaire.
Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou
indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements,
quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même
qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il
existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre
de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le
comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce
document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et,
cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce
misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de
chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne
prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de
Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de
revenir sur le fait accompli.
Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre,
et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut
point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam
Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait
pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret
cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant
trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait
irréparablement frappé le condamné de Tijuco.
Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme,
c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus
encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de
ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument
fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné
sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie,
demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il
pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce
document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en
aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne
mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à
combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!
À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le
cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très
peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état
permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou
blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement,
sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à
passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original,
et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa
tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la
tension des vapeurs.
Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne
magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux
ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction
semblait être impuissante à le faire connaître.
Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge
Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette
journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.
Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se
perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé
plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on
ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc
impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et
c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se
donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans
quelques heures de sommeil.
Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé
les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait
trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son
bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de
lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.
«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il
soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On
pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est
réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat
et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y
trouvent, des mots tels qu'-arrayal-, -diamants-, -Tijuco-,
-Dacosta-, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de
leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à
reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un
mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize
lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le
gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que
pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la
potence!»
Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer
ce peu charitable souhait.
«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller
chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne
puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement
soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une
chance qu'il ne faut pas négliger?»
Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez
essaya successivement si les lettres qui commençaient ou
finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre
à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait
nécessairement se trouver quelque part,--le mot -Dacosta-.
Il n'en était rien.
En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres
par lesquelles il débutait, la formule fut:
-P -= -D-
-h -= -a-
-y -= -c-
-j -= -o-
-s -= -s-
-l -= -t-
-y -= -a-
Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses
calculs, puisque l'écart entre -p- et -d- dans l'ordre
alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et
que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
évidemment être modifiée que par un seul.
Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe
-p s u vjh b-, dont la série commençait également par un -p-, qui
ne pouvait en aucun cas représenter le -d- de -Dacosta-, puisqu'il
en était séparé également par douze lettres.
Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.
Même observation pour les mots -arrayal- et -Tijuco-, qui furent
successivement essayés, et dont la construction ne correspondait
pas davantage à la série des lettres cryptographiques.
Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva,
arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de
rugissement dont le bruit fit partir toute une volée
d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa,
et il revint au document.
Il le prit, il le tourna et le retourna.
«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par
me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit!
Ce n'est pas le moment!»
Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne
ablution d'eau froide:
«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un
nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre
a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit
aussi l'auteur du crime de Tijuco!»
C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le
magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette
méthode ne manquait pas d'une certaine logique.
«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur
n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître
Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,--
ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui?
Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris
comme nombre cryptologique!»
Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du
paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois
fois, obtint cette nouvelle formule:
1804 1804 1804
-phyj- -slyd- -dqfd-
Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres
que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:
-o.yf- -rdy.- -cif. -ce qui ne signifiait rien! Et encore
lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des
points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les
trois lettres -h-, -d- et -d-, ne donnaient pas de lettres
correspondantes en remontant la série alphabétique.
«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons
d'un autre nombre!»
Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du
document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans
laquelle le crime avait été commis.
Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la
formule:
1826 1826 1826
-Phyj- -slyd- -dqfd-
ce qui lui donna:
-o.vd- -rdv.- -cid.-
Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs
lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et
pour des raisons semblables.
«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à
celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de
contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants
volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre
contos[15].
La formule fut donc ainsi établie:
834 834 834 834
-phy- -jsl- -ydd- -qfd-
ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:
-het- -bph- -pa.- -ic.-
«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge
Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la
chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»
Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait
point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait
pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit
pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit
son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent
essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que
devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation,
la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de
Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au
nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours
rien!
Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait
réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés
mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il
eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:
«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la
logique est impuissante!»
Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de
travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança
jusqu'à la porte qu'il ouvrit:
«Bobo!» cria-t-il.
Quelques instants se passèrent.
Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge
Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait
pas entrer dans la chambre de son maître.
Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son
intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!
Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa
le cordon. Cette fois, Bobo parut.
«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur
le seuil de la porte.
Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont
le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.
«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que
je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le
temps de réfléchir, ou je...»
Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses
pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.
«Y es-tu? lui demanda son maître.
J'y suis.
--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier
nombre qui te passera par la tête!
--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout
d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son
maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.
Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main,
il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,--
lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette
circonstance.
On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre,
76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.
Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du
juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de
détaler au plus vite.
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