La Jangada : Huit cent lieues sur l'Amazone
Par
Jules Verne
(1881)
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PREMIER ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER
UN CAPITAINE DES BOIS
-«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»-
L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre
assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques
instants pensif, après l'avoir attentivement relu.
Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas
même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des
années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces
hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.
Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies?
Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces
langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes:
ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils
présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur
ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le
coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme
de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux
tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances
de la plus haute gravité.
L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple
capitaine des bois.
Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato»,
les agents employés à la recherche des nègres marrons.
C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées
anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de
quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore
avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.
Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir,
et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que
la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.
En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,--
il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des
capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation
générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà
les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour
n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel
tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un
seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.
En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à
disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les
bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient
sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les
profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des
bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement
composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime,
il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne
devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très
probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu
recommandable milice des «capitães do mato».
Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un
Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un
blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction
que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait
voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant
dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où
la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les
mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce
n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité
personnelle.
En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.
Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques
jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se
développe le cours du Haut-Amazone.
Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur
qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient
pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une
santé de fer.
De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la
démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des
tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus
sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec,
des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas
encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt
se contracter sous l'influence des passions mauvaises.
Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois.
Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il
portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur
ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige
d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce
costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce
qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient
la poitrine.
Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident
qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où
il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de
ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.
Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement,
un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de
chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était
muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à
la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les
forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à
craindre.
En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier
fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel
ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois
du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En
effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri
prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement
comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les
branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,
serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--
ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de
laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la
fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne
peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par
l'éclat de ses beuglements.
Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un
arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute
ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de
grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de
l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des
bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier
document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à
chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le
sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui,
et alors il souriait d'un mauvais sourire.
Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases
que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt
péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:
«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement
écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de
vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»
Et regardant le document d'un oeil avide:
«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son
prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle
donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de
s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le
nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens
véritable échapperait encore!»
Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.
«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait
cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne
rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines
de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à
réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»
Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se
refermaient déjà sur des rouleaux d'or.
Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.
«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas
les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir
quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,
comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en
montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»
Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:
«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il
saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et
lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les
lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,
de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!
mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je
trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache
depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il
faisait ma fortune!»
Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après
l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre,
qui lui servait aussi de porte-monnaie.
En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet
étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût
passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies
d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis
de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars
vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le
double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus,
et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme
ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très
embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise.
Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir
abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il
exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin
de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire
péruvien.
À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses
pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour
son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa
nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de
bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il
achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour
l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.
Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le
couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le
replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho,
crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de
lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était
étendu.
C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher!
Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la
bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge
aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui
portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de
deux milles.
Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se
guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil
au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter
l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune
ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et
quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le
lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un
fourré, en pleine forêt.
Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de
confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la
matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir
se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le
mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur
l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le
sommeil.
Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans
s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il
avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte
liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie
surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la
fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion.
Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il
portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue
généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus
particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone.
C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc
doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le
capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé,
croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia.
Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita
la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu
près vide.
«À renouveler!» dit-il simplement.
Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac
âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet
antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la
vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des
solanées.
Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier
choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès
n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il
battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,
connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains
hyménoptères, et il alluma sa pipe.
À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui
échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans
une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.
CHAPITRE DEUXIÈME
VOLEUR ET VOLÉ
Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se
fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers,
comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant
certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde
contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de
l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais
ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put
arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été
aperçu.
Ce n'était point un homme, c'était un «guariba».
De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du
Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à
poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur
face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original.
D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du
«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche
le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se
signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble
aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a
pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution.
En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse
pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette
situation et hors d'état de se défendre.
Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de
grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient
faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol
qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la
forêt.
Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il
jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa
queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est
pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des
quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont
véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal
possède une parfaite faculté de préhension.
Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton,
qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme
redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir
l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur
l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança
donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas
de lui.
Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents
acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une
façon peu rassurante pour le capitaine des bois.
Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba
des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières
d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard
lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains
animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont
reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en
réserve contre les coureurs des bois.
En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il
convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il
appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un
Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi
pour le plaisir de le manger.
Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à
intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier
que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à
dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à
détruire un de ses ennemis naturels.
Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba
commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,
retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son
attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un
seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé,
et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait
plus qu'à un fil.
En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de
l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du
dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.
Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans
le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa
fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.
Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper
l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe,
avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement
distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des
idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa
l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses
yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.
Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner
les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta.
Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à
sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne
cherchèrent point à l'entamer.
Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une
nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec
un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit
bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour
jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa
main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une
branche sèche.
À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens
toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil
à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt
debout.
En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire.
«Un guariba!» s'écria-t-il.
Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit
en état de défense.
Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant
un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide
gambade, il se glissa sous les arbres.
«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans
plus de cérémonie!»
Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas
et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le
narguer, il aperçut son précieux étui.
«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque
fait pis! Il m'a volé!»
La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas
pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est
l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte,
irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances.
«Mille diables!» s'écria-t-il.
Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui,
Torrès s'élança à la poursuite du guariba.
Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce
n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les
branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté
aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais
Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa
houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir
l'en frapper.
Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint
que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le
malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc
d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à
s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre
chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença
dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois
disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à
ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat.
«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à
bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière
brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement
des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à
t'empoigner!...»
Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec
une nouvelle ardeur!
Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun
résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment,
sans ce document, pourrait-il battre monnaie?
La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du
pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que
par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.
Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre
haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses
broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le
guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses
racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il
buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à
moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre.
Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut
obligé de s'arrêter.
«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à
travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je
l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes
jambes pourront me porter, et nous verrons!...»
Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait
cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût
loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout
mouvement à Torrès.
Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois
racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de
temps en temps tinter l'étui à son oreille.
Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais
sans lui faire grand mal à cette distance.
Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à
poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,
cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette
réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement
vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était
désespérant.
Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait
venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait
embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse
forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles
des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir.
Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et,
finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il
allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui,
quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à
tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il
se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.
Il se releva donc.
Le guariba se releva aussi.
Il fit quelques pas en avant.
Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de
s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied
d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont
si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.
Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un
clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux
premières branches étendues horizontalement à quarante pieds
au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point
où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un
jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.
Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en
cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main.
Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de
manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était
vide!
Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers
l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus
défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper
aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait
d'abandonner pour un autre.
Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille!
Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le
guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait
impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de
métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un
Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire
de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un
homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de
plus cruelle sous cette latitude équatoriale.
Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de
tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.
Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de
racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il
donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait
plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui
ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un
mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une
autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas
demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui
lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et
tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour
se mouvoir.
Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et
revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.
Oui! un bruit de voix humaines.
On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté
le capitaine des bois.
Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré.
En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au
moins à qui il pouvait avoir affaire.
Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque
tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.
Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba
lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.
«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est
arrivée à propos!»
Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré,
lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.
C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir,
chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse,
serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À
leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils
étaient de sang portugais.
Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication
espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue
portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces
forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.
Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance
oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été
frappé d'une balle en pleine tête.
En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte
de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les
chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et
autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux
dans ces forêts.
Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et
il continua de courir vers le corps du singe.
Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction,
avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de
quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.
Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.
«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord
de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant
animal, un grand service!»
Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui
leur valait ces remerciements.
Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.
«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité,
vous avez tué un voleur!
Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux,
c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas
moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.»
Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le
guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore
crispée.
«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?
--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et
ne put retenir un énorme soupir de soulagement.
«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui
vient de m'être rendu?
--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne,
répondit le jeune homme.
--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est
toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.
--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que
j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à
monsieur...?
Benito Garral», répondit Manoel.
Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour
ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le
jeune homme ajouta obligeamment:
«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles
d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...?
Torrès, répondit l'aventurier.
--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez
hospitalièrement reçu.
--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par
cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je
crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident
que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut
que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte
descendre jusqu'au Para...
--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que
nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père
et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.
--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la
frontière brésilienne?...
--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du
moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?»
Manoel fit un signe de tête affirmatif.
«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que
nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon
regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie
néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.»
Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son
salut et reprirent le chemin de la ferme.
Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut
perdus de vue:
«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il
la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage,
Joam Garral!»
Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant
vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le
plus court, disparut dans l'épaisse forêt.
CHAPITRE TROISIÈME
LA FAMILLE GARRAL
Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de
l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans
cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon,
et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à
cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.
Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces
agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent
dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce
siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique
population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez
loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se
tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont
dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La
race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent
contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et,
aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à
laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois
familles de métis.
Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de
chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le
village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une
esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du
fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il
se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi
cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la
hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes
variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de
lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de
palmiers de la plus élégante espèce.
À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à
modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient
à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux
envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple
chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un
chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce
village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se
réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la
Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église.
Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au
village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du
Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant
le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement
où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable.
C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux
jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.
Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de
cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette
ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays,
cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la
bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et
c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait
riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau,
tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la
séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des
bestiaux.
C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant
l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par
le propriétaire de la fazenda.
Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle
d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment
fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.
Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille
race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa
mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon
travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait
défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il
possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il
se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son
commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne
prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais
étaient-elles quelque peu embarrassées.
Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors
vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il
était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources.
Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la
forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda
pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La
mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait
touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour
quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie
entière.
Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la
ferme d'Iquitos.
Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans
fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier,
en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la
permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,--
malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il
voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait
un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque
fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait
dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme
sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à
fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en
mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.
Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer
tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un
bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par
jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le
favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la
paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals
qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois
seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle
que le jeune homme devait la désirer.
Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra
résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes
ses forces.
Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires
se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,
s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam
Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à
grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à
l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure
charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi
cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores,
des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un
réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de
lianes capricieuses.
Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes
arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où
demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des
noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de
roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison
forestière.
Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes,
offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut
une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où
un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent
d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des
bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques
«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des
parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre
exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement
des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse,
du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral
à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus
riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction
imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires
du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.
Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce
qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son
mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son
exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait
son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre
eux deux.
Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui
reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à
lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle
l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté
insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille,
soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander
en mariage.
Un grave incident hâta la solution.
Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement
blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à
la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son
côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en
lui faisant jurer de la prendre pour femme.
«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que
si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré!
Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur,
sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous
dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont
vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!»
Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas
d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.
Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous
deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort
de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.
Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral
devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de
tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.
La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces
deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son
mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une
fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,
devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de
Joam et Yaquita.
La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda.
Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature
des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère,
l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle
été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem?
Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus
privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement
formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui
réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la
fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle
situation à venir.
Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison
qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la
donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche
fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait
d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence
vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge
de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la
direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une
éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien
dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui
fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne
lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui
s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces
vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit
se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne
du nom d'homme.
Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait
fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un
négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que
Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne
tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux
inséparables compagnons.
Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait
plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait
laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études
furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût
passionné pour cette noble profession, et son intention était
d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait
attiré.
À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,
Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était
venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait
l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à
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