nouveau sujet d'admiration s'offrait à sa vue. Il lui fallait quelques
heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus durablement le souvenir
de tant de merveilles.
A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec
émotion et lui dit :
« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés dans notre sombre
domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces
quelques heures passées à la pleine lumière du jour ?
-- Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est
avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimée houillère.
-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir
l'émotion, veux-tu qu'un lien sacré nous unisse à jamais devant Dieu et
devant les hommes ? veux-tu de moi pour époux ?
-- Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de ses yeux si
purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire à ta vie... » Nell
n'avait pas achevé cette phrase, dans laquelle se résumait tout
l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phénomène se produisait.
Le -Rob-Roy-, bien qu'il fût encore à un demi-mille de la rive,
éprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,
et sa machine, malgré tous ses efforts, ne put l'en arracher.
Et si cet accident était arrivé, c'est que, dans sa portion orientale,
le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une
immense fissure se fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il
s'était asséché, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande marée
d'équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à travers les entrailles
du sol.
« Mes amis, s'était écrié James Starr, comme si la cause du phénomène
se fût soudain révélée à son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !
»
XIX
Une dernière menace
Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient
d'une façon régulière. On entendait au loin le fracas des cartouches de
dynamite, faisant éclater le filon carbonifère. Ici, c'étaient les
coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; là, le
grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles
de grès ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air
aspiré par les machines fusait à travers les galeries d'aération. Les
portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussées.
Dans les tunnels inférieurs, les trains de wagonnets, mus
mécaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles à l'heure,
et les timbres automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans
les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relâche, halées
par les énormes tambours des machines installées à la surface du sol.
Les disques, poussés à plein feu, éclairaient vivement Coal-city.
L'exploitation était donc conduite avec la plus grande activité. Le
filon s'égrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se
vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une
partie des mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les équipes
de jour travaillaient sans perdre une heure.
Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s'étaient installés dans la
cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumée. Il
fumait sa pipe bourrée d'excellent tabac de France. Lorsque les deux
époux causaient, c'était pour parler de Nell, de leur garçon, de James
Starr, de cette excursion à la surface de la terre. Où étaient-ils ?
Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans éprouver la nostalgie de
la houillère, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?
En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit
soudain entendre. C'était à croire qu'une énorme cataracte se
précipitait dans la houillère.
Simon Ford et Madge s'étaient levés brusquement.
Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se gonflèrent. Une haute
vague, déferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se
briser contre le mur du cottage.
Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entraînée au premier
étage de l'habitation.
En même temps, des cris s'élevaient de toutes parts dans Coalcity,
menacée par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge
jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du
lac.
La terreur était au comble. Déjà quelques familles de mineurs, à demi
affolées, se précipitaient vers le tunnel, pour gagner les étages
supérieurs. On pouvait craindre que la mer n'eût fait irruption dans la
houillère, dont les galeries s'enfonçaient jusque sous le canal du
Nord. La crypte, si vaste qu'elle fût, aurait été entièrement noyée.
Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eût échappé à la mort.
Mais, au moment où les premiers fuyards atteignaient l'orifice du
tunnel, ils se trouvèrent en face de Simon Ford, qui avait aussitôt
quitté le cottage.
« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre
cité devait être envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et
personne ne lui échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
danger paraît être écarté.
-- Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux du fond ? s'écrièrent
quelques-uns des mineurs.
-- Il n'y a rien à craindre pour eux, répondit Simon Ford.
L'exploitation se fait à un étage supérieur au lit du lac ! »
Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de
l'eau s'était produit subitement; mais, réparti à l'étage inférieur de
la vaste houillère, il n'avait eu d'autre effet que de surélever de
quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'était donc pas
compromise, et l'on pouvait espérer que l'inondation, entraînée dans
les plus basses profondeurs de la houillère, encore inexploitées,
n'aurait fait aucune victime.
Quant à cette inondation, si elle était due à l'épanchement d'une nappe
intérieure à travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau
du sol s'était précipité par son lit effondré jusqu'aux derniers étages
de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant à
penser qu'il s'agissait là d'un simple accident, tel qu'il s'en produit
quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.
Mais, le soir même, on savait à quoi s'en tenir. Les journaux du comté
publiaient le récit de cet étrange phénomène, dont le lac Katrine avait
été le théâtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient
revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et
apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait à des
dégâts matériels dans la Nouvelle-Aberfoyle.
Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'était subitement effondré. Ses eaux
avaient fait irruption à travers une large fissure jusque dans la
houillère. Au lac favori du romancier écossais, il ne restait plus de
quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute
sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà à quoi il
était réduit, là où son lit se trouvait en contrebas de la portion
effondrée.
Quel retentissement eut cet événement bizarre ! C'était la première
fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les
entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'à rayer celui-ci
des cartes du Royaume-Uni, jusqu'à ce qu'on l'eût rempli de nouveau --
par souscription publique --, après avoir préalablement bouché la
fissure. Walter Scott en fût mort de désespoir, -- s'il eût encore été
de ce monde !
Après tout, l'accident était explicable. En effet, entre la profonde
cavité et le lit du lac, l'étage des terrains secondaires se réduisait
à une mince couche, par suite d'une disposition géologique particulière
du massif.
Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause naturelle, James
Starr, Simon et Harry Ford se demandèrent, eux, s'il ne fallait pas
l'attribuer à la malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus
de force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc recommencer
ses entreprises contre les exploitants de la riche houillère ?
Quelques jours après, James Starr en causait au cottage avec le vieil
overman et son fils.
« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de
lui-même, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catégorie de
ceux dont nous recherchons encore la cause !
-- Je pense comme vous, monsieur James, répondit Simon Ford; mais, si
vous m'en croyez, n'ébruitons rien et faisons notre enquête nous-mêmes.
-- Oh ! s'écria l'ingénieur, j'en connais le résultat d'avance !
-- Eh ! quel sera-t-il ?
-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
malfaiteur !
-- Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se cache-t-il ? Un
seul être, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener à bien une idée
aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
génie de la houillère, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! »
Il va sans dire que Nell, autant que possible, était tenue en dehors de
ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au désir qu'on avait de ne
lui en rien laisser soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois,
qu'elle partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa figure
attristée portait la marque des combats intérieurs qui l'agitaient.
Quoi qu'il en soit, il fut résolu que James Starr, Simon et Harry Ford
retourneraient sur le lieu même de l'éboulement, et qu'ils essaieraient
de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur
projet. A qui n'eût pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
inadmissible.
Quelques jours après, tous trois, montant un léger canot que
manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
lac Katrine.
Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient été attaqués à coups
de mine. Les traces noircies étaient encore visibles, car les eaux
avaient baissé par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
jusqu'à la base de la substruction.
Cette chute d'une portion des voûtes du dôme avait été préméditée, puis
exécutée de main d'homme.
« Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eût ouvert
passage aux eaux d'une mer !
-- Oui ! s'écria le vieil overman avec un sentiment de fierté, il
n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
encore une fois, quel intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine
de notre exploitation ?.
-- C'est incompréhensible, répondit James Starr. Il ne s'agit pas là
d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre où ils s'abritent,
se répandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels méfaits,
depuis trois ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s'agit pas,
non plus, comme j'y ai pensé quelquefois, de contrebandiers ou de faux
monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignoré de ces immenses
cavernes leur coupable industrie, et intéressés par suite à nous en
chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a juré la
perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher
tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouée !
Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
qu'il prépare ses embûches, mais l'intelligence qu'il y déploie fait de
lui un être redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous tous les
secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à
toutes nos recherches ! C'est un homme du métier, un habile parmi les
habiles, à coup sûr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa façon
d'opérer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se porter ?
Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'éteint
pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à vos plus lointains
souvenirs ! »
Simon Ford ne répondit pas. On voyait que l'honnête overman, avant de
s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passé. Enfin, relevant
la tête :
« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
de mal à personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
ennemi, un seul !
-- Ah ! s'écria l'ingénieur, si Nell voulait enfin parler !
-- Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry, je vous en
supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquête !
N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens déjà anxieuse et
tourmentée. Il est certain pour moi que son coeur contient à
grand-peine un secret qui l'étouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
n'a rien à dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
instruits aussitôt.
-- Soit, Harry, répondit l'ingénieur, et cependant ce silence, si Nell
sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! »
Et comme Harry allait se récrier :
« Sois tranquille, ajouta l'ingénieur. Nous ne dirons rien à celle qui
doit être ta femme.
-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon père !
-- Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de père à Nell, monsieur James ?
-- Comptez sur moi, Simon », répondit l'ingénieur.
James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
rien du résultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
houillère, l'effondrement des voûtes resta à l'état de simple accident.
Il n'y avait qu'un lac de moins en Écosse.
Nell avait peu à peu repris ses occupations habituelles. De cette
visite à la surface du comté, elle avait gardé d'impérissables
souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
initiation à la vie du dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle
aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine où, femme,
elle continuerait de demeurer, après y avoir vécu enfant et jeune fille.
Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluèrent au
cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier à y apporter les siens. On le
surprenait aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une
fête à laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.
Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le mariage, la
Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été. On
eût dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
principalement dans les travaux du fond, sans que la véritable cause
pût en être connue.
Ainsi, un incendie dévora le boisage d'une galerie inférieure, et on
retrouva la lampe que l'incendiaire avait employée. Harry et ses
compagnons durent risquer leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de
détruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
extincteurs, remplis d'une eau chargée d'acide carbonique, dont la
houillère était prudemment pourvue.
Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture des étançons d'un
puits, et James Starr constata que ces étançons avaient été
préalablement attaqués à la scie. Harry, qui surveillait les travaux
sur ce point, fut enseveli sous les décombres et n'échappa que par
miracle à la mort.
Quelques jours après, sur le tramway à traction mécanique, le train de
wagonnets sur lequel Harry était monté, tamponna un obstacle et fut
culbuté. On reconnut ensuite qu'une poutre avait été placée en travers
de la voie.
Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu'une sorte de panique se
déclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la présence
de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.
« Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! répétait Simon
Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! »
On recommença les recherches. La police du comté se tint sur pied nuit
et jour, mais elle ne put rien découvrir. James Starr défendit à Harry,
que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
jamais seul hors du centre des travaux.
On en agit de même à l'égard de Nell, à laquelle, sur les instances de
Harry, on cachait, néanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
pouvaient lui rappeler le souvenir du passé. Simon Ford et Madge la
gardaient jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de
sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
une remarque, pas une plainte ne lui échappa. Se disait-elle que si
l'on en agissait ainsi, c'était dans son intérêt ? Oui, probablement.
Toutefois, elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et
ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait étaient
réunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
d'ordinaire plus réservée qu'expansive. La nuit une fois passée, elle
était debout, avant tous les autres. Son inquiétude la reprenait dès le
matin, à l'heure de la sortie pour les travaux du fond.
Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fût un
fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrévocable, la
malveillance, devenue inutile, désarmerait, et que Nell ne se sentirait
en sûreté que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience était
d'ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
Madge. Chacun comptait les jours.
La vérité est que chacun était sous le coup des plus sinistres
pressentiments. Cet ennemi caché, qu'on ne savait où prendre et comment
combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
lui était sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
et de la jeune fille pouvait donc être l'occasion de quelque
machination nouvelle de sa haine.
Un matin, huit jours avant l'époque convenue pour la cérémonie, Nell,
poussée sans doute par quelque sinistre pressentiment, était parvenue à
sortir la première du cottage, dont elle voulait observer les abords.
Arrivée au seuil, un cri d'indicible angoisse s'échappa de sa bouche.
Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
Simon et Harry près de la jeune fille.
Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé, les traits
empreints d'une épouvante inexprimable. Hors d'état de parler, son
regard était fixé sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
main crispée y désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la
nuit et dont la vue la terrifiait :
« Simon Ford, tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères
! Harry, ton fils, m'a volé Nell ! Malheur à vous ! malheur à tous !
malheur à la Nouvelle-Aberfoyle ! »
« SILFAX. »
« Silfax ! s'écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.
-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait
alternativement de son père à la jeune fille.
-- Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »
Et tout son être frémissait en murmurant ce nom, pendant que Madge,
s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force à sa chambre.
James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la phrase menaçante :
« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait écrit
la lettre contradictoire de la vôtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax
! Je vois à votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ?
»
XX
Le pénitent
Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil overman.
C'était celui du dernier « pénitent » de la fosse Dochart.
Autrefois, avant l'invention de la lampe de sûreté, Simon Ford avait
connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour
provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être
étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d'un énorme harfang,
sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son périlleux métier
en portant une mèche enflammée là où la main de Silfax ne pouvait
atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps que
lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui n'avait plus pour
parent que lui, son arrière-grand-père. Cette enfant, évidemment,
c'était Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vécu dans
quelque secret abîme, jusqu'au jour où Nell fut sauvée par Harry.
Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment de pitié et de
colère, communiqua à l'ingénieur et à son fils ce que la vue de ce nom
de Silfax venait de lui révéler.
Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l'être mystérieux
vainement cherché dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !
« Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingénieur.
-- Oui, en vérité, répondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'était
déjà plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi.
Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne
craindre ni l'eau ni le feu ! C'était par goût qu'il avait choisi le
métier de pénitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession
avait dérangé ses idées. On le disait méchant, et il n'était peut-être
que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la houillère comme
pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une
certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des années.
-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : « Tu m'as volé
le dernier filon de nos vieilles houillères » ?
-- Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps déjà, Silfax, dont
la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours été dérangée, prétendait
avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur
devenait-elle de plus en plus farouche à mesure que la fosse Dochart,
-- sa fosse ! -- s'épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps ! -- Tu dois
te. souvenir de cela, Madge ?
-- Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.
-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le
nom de Silfax sur cette porte; mais, je le répète, je le croyais mort,
et je ne pouvais imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant
cherché, fût l'ancien pénitent de la fosse Dochart !
-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a révélé à
Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son égoïsme de fou, il
aura voulu s'en constituer le défenseur, vivant dans la houillère, la
parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que
vous me demandiez en toute hâte au cottage. De là, cette lettre
contradictoire de la vôtre; de là, après mon arrivée, le bloc de pierre
lancé contre Harry et les échelles détruites du puits Yarow; de là,
l'obturation des fissures à la paroi du nouveau gisement; de là, enfin,
notre séquestration, puis notre délivrance, qui s'est accomplie grâce à
la secourable Nell, sans doute, à l'insu et malgré ce Silfax !
-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont évidemment dû se
passer, monsieur James, répondit Simon Ford. Le vieux pénitent est
certainement fou, maintenant !
-- Cela vaut mieux, dit Madge.
-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête, car ce doit être
une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse
songer à lui sans épouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas
voulu dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a dû passer
près de ce vieillard !
-- Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang,
non moins sauvage que lui ! Car, bien sûr, il n'est pas mort, cet
oiseau ! Ce ne peut être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a
failli couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et Nell !...
-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa
petite-fille avec notre fils semble avoir exaspéré la rancune et
redoublé la rage de Silfax !
-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir
volé le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir
porté son irritation au comble ! reprit Simon Ford.
-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union !
s'écria Harry. Si étranger qu'il soit à la vie commune, on finira bien
par l'amener à reconnaître que la nouvelle existence de Nell vaut mieux
que celle qu'il lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis
sûr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous
parviendrions à lui faire entendre raison !...
-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! répondit
l'ingénieur. Mieux vaut sans doute connaître son ennemi que l'ignorer,
mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il
est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il
faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, à l'heure
qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intérêt même de
son grand-père, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui
que pour nous, que nous puissions mettre à néant ses sinistres projets.
-- Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry, que Nell ne vienne
de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez
maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue
jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera dès
que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la reconduire dans sa
chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller
chercher...
-- C'est inutile, Harry », dit d'une voix ferme et claire la jeune
fille, qui entrait au moment même dans la grande salle du cottage.
Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait pleuré; mais on
la sentait résolue à la démarche que sa loyauté lui commandait en ce
moment.
« Nell ! s'était écrié Harry, en s'élançant vers la jeune fille.
-- Harry, répondit Nell, qui d'un geste arrêta son fiancé, ton père, ta
mère et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que
vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne
l'enfant que vous avez accueillie sans la connaître et qu'Harry pour
son malheur, hélas ! a tirée de l'abîme.
-- Nell ! s'écria Harry.
-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence à Harry.
-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais
connu de mère que le jour où je suis entrée ici, ajouta-t-elle en
regardant Madge.
-- Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille Écossaise.
-- Je n'ai jamais connu de père que le jour où j'ai vu Simon Ford,
reprit Nell, et d'ami que le jour où la main d'Harry a touché la mienne
! Seule, j'ai vécu pendant quinze ans, dans les recoins les plus
reculés de la mine, avec mon grand-père. Avec lui, c'est beaucoup dire.
Par lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu'il disparut de
l'ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces profondeurs que lui seul
connaissait. A sa façon, il était alors bon pour moi, quoique
effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors;
mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes
années, j'ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m'a bien
désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça d'abord par un
autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien était
gai. Il aboyait. Grand-père n'aimait pas la gaieté. Il avait horreur du
bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au
chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt. Grand-père avait
pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit
horreur; mais cet oiseau, malgré la répulsion qu'il m'inspirait, me
prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en
était venu à m'obéir mieux qu'à son maître, et cela même m'inquiétait
pour lui. Grand-père était jaloux. Le harfang et moi, nous nous
cachions le plus que nous pouvions d'être trop bien ensemble ! Nous
comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi !
C'est de vous qu'il s'agit...
-- Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses comme elles te
viennent.
-- Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu d'un très mauvais
œil votre voisinage dans la houillère. L'espace ne manquait pas,
cependant. C'était loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des
refuges. Cela lui déplaisait de vous sentir là. Quand je le
questionnais sur les gens de là-haut, son visage s'assombrissait, il ne
répondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais où sa colère
éclata, ce fut quand il s'aperçut que, ne vous contentant plus du vieux
domaine, vous sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si
vous parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue de lui
seul jusqu'alors, vous péririez ! Malgré son âge, sa force est encore
extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.
-- Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui s'était
interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.
-- Après votre première tentative, reprit Nell, dès que grand père vous
vit pénétrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha
l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillère; mais je
ne pus supporter l'idée que des chrétiens allaient mourir de faim dans
ces profondeurs, et, au risque d'être prise sur le fait, je parvins à
vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !...
J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il était si difficile de
tromper la surveillance de mon grand-père ! vous alliez mourir ! Jack
Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a permis que je les aie
rencontrés ce jour-là ! Je les entraînai jusqu'à vous. Au retour, mon
grand-père me surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que
j'allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable
pour moi. Les idées de mon grand-père s'égarèrent tout à fait. Il se
proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics
frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux
et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me
gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans un accès de démence
sans nom, il me descendit dans l'abîme où vous m'avez trouvée, et il
disparut, après avoir vainement appelé l'harfang, qui resta fidèlement
près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l'ignore ! Tout ce que je
sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrivé, mon Harry, et
quand tu m'as sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux
Silfax ne peut pas être la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta
vie, de votre vie à tous !
-- Nell ! s'écria Harry.
-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un
moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne près de mon
grand-père. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une âme
incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la
vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je serais la plus
misérable des créatures si j'hésitais à l'accomplir. Adieu ! et merci !
vous m'avez fait connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu'il arrive,
pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! »
A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'étaient levés.
« Quoi, Nell ! s'écrièrent-ils avec désespoir, tu voudrais nous quitter
! »
James Starr les écarta d'un geste plein d'autorité, et, allant droit à
Nell, il lui prit les deux mains.
« C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire;
mais voici ce que nous avons à te répondre. Nous ne te laisserons pas
partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous
crois-tu donc capables de cette lâcheté d'accepter ton offre généreuse
? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, après tout, un
homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos précautions. Cependant,
peux-tu, dans l'intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses
habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le
mettre hors d'état de nuire, et peut-être le ramener à la raison.
-- Vous voulez l'impossible, répondit Nell. Mon grand-père est partout
et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais
vu endormi. Quand il avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule
et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma résolution, monsieur Starr, je
savais tout ce que vous pouviez me répondre. Croyez-moi ! Il n'y a
qu'un moyen de désarmer mon grand-père : c'est que je parvienne à le
retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées, depuis la lettre
écrite à M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il
n'avait pas l'inexplicable faculté de tout savoir. Mon grand-père,
autant que je puis en juger, est, dans sa folie même, un homme puissant
par l'esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me dire de grandes
choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompée que sur un point : c'est
quand il m'a fait croire que tous les hommes étaient perfides,
lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanité tout entière.
Lorsque Harry m'a rapportée dans ce cottage, vous avez pensé que
j'étais ignorante seulement ! J'étais plus que cela. J'étais épouvantée
! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commencé à
ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles,
mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimée et
respectée de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces
travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je les ai crus
d'abord les esclaves, lorsque pour la première fois j'ai vu toute la
population d'Aberfoyle venir à la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu
et le remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit : « Mon
grand-père m'a trompée ! » Mais aujourd'hui, éclairée par ce que vous
m'avez appris, je pense qu'il s'est trompé lui-même ! Je vais donc
reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois.
Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si,
en retournant vers lui, je ne le ramènerai pas à la vérité ? »
Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait
lui être bon d'ouvrir son coeur tout entier à ses amis, au moment
où, dans sa généreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter
pour toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de larmes, elle se
tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :
« Ma mère, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble
fille que vous venez d'entendre ?
-- Je penserais, répondit Madge, que cet homme est un lâche, et, s'il
était mon fils, je le renierais, je le maudirais !
-- Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où que tu ailles, je
te suivrai. Si tu persistes à partir, nous partirons ensemble...
-- Harry ! Harry ! » s'écria Nell.
Mais l'émotion était trop forte. On vit blêmir les lèvres de la jeune
fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingénieur,
Simon et Harry de la laisser seule avec elle.
XXI
Le mariage de Nell
On se sépara, mais il fut d'abord convenu que les hôtes du cottage
seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax
était trop directe pour qu'il n'en fût pas tenu compte. C'était à se
demander si l'ancien pénitent ne disposait pas de quelque moyen
terrible qui pouvait anéantir toute l'Aberfoyle.
Des gardiens armés furent donc postés aux diverses issues de la
houillère, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout étranger à la mine
dut être amené devant James Starr, afin qu'il pût constater son
identité. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
courant des menaces dont la colonie souterraine était l'objet. Silfax
n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison
à craindre. On fit connaître à Nell toutes les mesures de sûreté qui
venaient d'être prises, et, sans qu'elle fût rassurée complètement,
elle retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution d'Harry de la
suivre partout où elle irait, avait plus que tout contribué à lui
arracher la promesse de ne pas s'enfuir.
Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell et d'Harry, aucun
incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se
départir de la surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique,
qui avait failli compromettre l'exploitation.
Cependant James Starr continuait à faire rechercher le vieux Silfax. Le
vindicatif vieillard ayant déclaré que Nell n'épouserait jamais Harry,
on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empêcher ce
mariage. Le mieux aurait été de s'emparer de sa personne, tout en
respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc
minutieusement recommencée. On fouilla les galeries jusque dans les
étages supérieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à
Irvine. On supposait avec raison que c'était par le vieux château que
Silfax communiquait avec l'extérieur et qu'il s'approvisionnait des
choses nécessaires à sa misérable existence, soit en achetant, soit en
maraudant. Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée que
quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la
houillère, avait pu être allumé par Silfax et produire ce phénomène. Il
ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.
James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un être
insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des
hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes
s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part
au vieil overman, qui devint bientôt plus inquiet que lui.
Enfin le jour arriva.
Silfax n'avait pas donné signe de vie.
Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les
travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été suspendus. Chefs et
ouvriers tenaient à rendre hommage au vieil overman et à son fils. Ce
n'était que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et
persévérants, qui avaient rendu à la houillère la prospérité
d'autrefois.
C'était à onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, élevée sur la
rive du lac Malcolm, que la cérémonie allait s'accomplir.
A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras à sa
mère, Simon Ford donnant le bras à Nell.
Suivaient l'ingénieur James Starr, impassible en apparence, mais au
fond s'attendant à tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.
Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les notables de
Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres
de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spéciale
de la Nouvelle-Aberfoyle.
Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du mois d'août, qui
sont particulièrement pénibles dans les pays du Nord. L'air orageux
pénétrait jusque dans les profondeurs de la houillère, où la
température s'était élevée d'une façon anormale. L'atmosphère s'y
saturait d'électricité, à travers les puits d'aération et le vaste
tunnel de Malcolm.
On aurait pu constater -- phénomène assez rare -- que le baromètre, à
Coal-city, avait baissé d'une quantité considérable. C'était à se
demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas éclater sous la voûte
de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.
Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se préoccupait des
menaces atmosphériques du dehors.
Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus beaux habits pour la
circonstance.
Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle était
coiffée d'un « toy », comme les anciennes matrones, et sur ses épaules
flottait le « rokelay », sorte de mantille quadrillée que les
Écossaises portent avec une certaine élégance.
Nell s'était promis de ne rien laisser voir des agitations de sa
pensée. Elle défendit à son coeur de battre, à ses secrètes
angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint à montrer à
tous un visage calme et recueilli.
Elle était simplement mise, et la simplicité de son vêtement, qu'elle
avait préféré à des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme
de sa personne. Sa seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs
variées, dont se parent ordinairement les jeunes Calédoniennes.
Simon Ford avait un habit que n'aurait pas désavoué le digne bailli
Nichol Jarvie, de Walter Scott.
Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait
été luxueusement décorée.
Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés par des courants
plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphère
lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.
Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient aussi de vives
lueurs, et les vitraux coloriés brillaient comme des kaléidoscopes de
feux.
C'était le révérend William Hobson qui devait officier. A la porte même
de Saint-Gilles, il attendait l'arrivée des époux.
Le cortège approchait, après avoir majestueusement contourné la rive du
lac Malcolm.
En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, précédés du
révérend Hobson, se dirigèrent vers le chevet de Saint-Gilles.
La bénédiction céleste fut d'abord appelée sur toute l'assistance;
puis, Harry et Nell restèrent seuls devant le ministre, qui tenait le
livre sacré à la main.
« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour
femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?
-- Je le jure, répondit le jeune homme d'une voix forte.
-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour époux
Harry Ford, et... »
La jeune fille n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une immense
clameur retentissait au-dehors.
Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du
lac Malcolm, à cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement,
sans explosion, comme si sa chute eût été préparée à l'avance.
Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que
personne ne savait exister là.
Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un canot, qu'une
poussée vigoureuse lança à la surface du lac.
Sur ce canot, un vieillard, vêtu d'une sombre cagoule, les cheveux
hérissés, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait
debout.
Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme,
protégée par la toile métallique de l'appareil.
En même temps, d'une voix forte, le vieillard criait :
« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »
En ce moment, la légère odeur qui caractérise l'hydrogène protocarboné
se répandit dans l'atmosphère.
Et s'il en était ainsi, c'est que la chute du rocher avait livré
passage à une énorme quantité de gaz explosif, emmagasiné dans
d'énormes « soufflards » dont les schistes obturaient l'orifice. Les
jets de grisou fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de
cinq à six atmosphères.
Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait
brusquement ouverts, de manière à rendre détonante l'atmosphère de la
crypte.
Cependant James Starr et quelques autres, quittant précipitamment la
chapelle, s'étaient élancés sur la rive.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria l'ingénieur, qui, ayant
compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme à la porte de
Saint-Gilles.
« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en poussant son
canot plus avant sur les eaux du lac.
Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait précipitamment
quitté la chapelle.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait James Starr.
Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là, prêt à
accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le mariage de Nell et
d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les
ruines de la houillère.
Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang, dont le plumage blanc
était taché de points noirs.
Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du lac, qui nagea
vigoureusement vers le canot.
C'était Jack Ryan. Il s'efforçait d'atteindre le fou, avant que
celui-ci n'eût accompli son oeuvre de destruction.
Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, après avoir
arraché la mèche allumée, il la promena dans l'air.
Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterrée.
James Starr, résigné, s'étonnait que l'explosion, inévitable, n'eût pas
déjà anéanti la Nouvelle-Aberfoyle.
Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le grisou, trop léger
pour se maintenir dans les basses couches, s'était accumulé vers les
hauteurs du dôme.
Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte
la mèche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de
la fosse Dochart, commença à monter vers la haute voûte, que le
vieillard lui montrait de la main.
Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vécu !...
A ce moment, Nell s'échappa des bras d'Harry.
Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la rive du lac,
jusqu'à la lisière des eaux.
« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, à moi ! viens à
moi ! »
L'oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais soudain, ayant
reconnu la voix de Nell, il avait laissé tomber la mèche enflammée dans
les eaux du lac, et, traçant un large cercle, il était venu s'abattre
aux pieds de la jeune fille.
Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'était mélangé
à l'air, n'avaient pas été atteintes !
Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le dernier que jeta
le vieux Silfax.
A l'instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot,
le vieillard, voyant sa vengeance lui échapper, s'était précipité dans
les eaux du lac.
« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s'écria Nell d'une voix déchirante.
Harry l'entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut bientôt
rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs reprises.
Mais ses efforts furent inutiles.
Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'étaient à
jamais refermées sur le vieux Silfax.
XXII
La légende du vieux Silfax
Six mois après ces événements, le mariage, si étrangement interrompu,
d'Harry Ford et de Nell, se célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles.
Après que le révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux,
encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage.
James Starr et Simon Ford, désormais exempts de toute inquiétude,
présidèrent joyeusement à la fête qui suivit la cérémonie et se
prolongea jusqu'au lendemain.
Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack Ryan, revêtu de son
costume de piper, après avoir gonflé d'air l'outre de sa cornemuse,
obtint ce triple résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la
fois, aux applaudissements de toute l'assemblée.
Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencèrent, sous
la direction de l'ingénieur James Starr.
Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux
coeurs, tant éprouvés, trouvèrent dans leur union le bonheur
qu'ils méritaient.
Quant à Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il
comptait bien vivre assez pour célébrer sa cinquantaine avec la bonne
Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs.
« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux
cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon !
-- Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement le vieil overman.
Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que sous le climat de la
Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connaît pas les intempéries
du dehors, on devînt deux fois centenaire ? »
Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister à cette seconde
cérémonie ? L'avenir le dira.
En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longévité
extraordinaire, c'était le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours
le sombre domaine. Mais après la mort du vieillard, bien que Nell eût
essayé de le retenir, il s'était enfui au bout de quelques jours. Outre
que la société des hommes ne lui plaisait décidément pas plus qu'à son
ancien maître, il semblait qu'il eût gardé une sorte de rancune
particulière à Harry, et que cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et
détesté en lui le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l'avait
disputée en vain dans l'ascension du gouffre.
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