-- Bien, Harry, bien, très bien ! s'écria Jack Ryan. Je te comprends à
cette heure. Et à quelle époque l'opération ?...
-- Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu
à peu à la clarté de nos disques. C'est une préparation. Dans un mois,
je l'espère, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard humain des
horizons plus reculés que ceux d'une sombre houillère ! Elle verra que
les limites de l'univers sont infinies ! »
Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraîner par son imagination,
Jack Ryan, quittant le palier, avait sauté sur l'échelon oscillant de
l'appareil.
« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?
-- Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux compère. Pendant que
tu t'élèves dans l'infini, moi, je descends dans l'abîme !
-- Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant lui-même à l'échelle
remontante. Je te recommande de ne parler à personne de ce que je viens
de te dire !
-- A personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition pourtant...
-- Laquelle ?
-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la première
excursion que Nell fera à la surface du globe !
-- Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.
Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus
considérable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que très
affaiblie de l'un à l'autre.
Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le soleil, sais-tu
bien ce qu'elle leur préférera ?
-- Non, Jack !
-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! »
Et la voix de Jack Ryan s'éteignit enfin dans un dernier hurrah !
Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupées à l'éducation
de Nell. Il lui avait appris à lire, à écrire, -- toutes choses dans
lesquelles la jeune fille fit de rapides progrès. On eût dit qu'elle «
savait » d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus
vite d'une aussi complète ignorance. C'était un étonnement pour ceux
qui l'approchaient.
Simon et Madge se sentaient chaque jour plus étroitement liés à leur
enfant d'adoption, dont le passé ne laissait pas de les préoccuper,
cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry
pour Nell, et cela ne leur déplaisait point.
On se rappelle que lors de sa première visite à l'ancien cottage, le
vieil overman avait dit à l'ingénieur :
« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature de là-haut
conviendrait à un garçon dont la vie doit s'écouler dans les
profondeurs d'une mine ! »
Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût envoyé la seule
compagne qui pût véritablement convenir à son fils ? N'était-ce pas là
comme une faveur du Ciel ?
Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se
faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city une fête qui ferait époque
pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.
Simon Ford ne savait pas si bien dire !
Il faut ajouter qu'un autre encore désirait non moins ardemment cette
union de Nell et d'Harry. C'était l'ingénieur James Starr. Certes, le
bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
mobile, d'un intérêt plus général, peut-être, le poussait aussi dans ce
sens.
On le sait, James Starr avait conservé certaines appréhensions, bien
que rien dans le présent ne les justifiât plus. Cependant, ce qui avait
été pouvait être encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell
était évidemment la seule à le connaître. Or, si l'avenir devait
réserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre
en garde contre de telles éventualités, sans en savoir au moins la
cause ?
« Nell n'a pas voulu parler, répétait souvent James Starr, mais ce
qu'elle a tu jusqu'ici à tout autre, elle ne saurait le taire longtemps
à son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait
nous-mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux époux et la
sécurité à leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais
ici-bas ! »
Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingénieur James Starr. Ce
raisonnement, il le communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans
le goûter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer à ce qu'Harry devînt
l'époux de Nell.
Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents
ne rêvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry
enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui était bien dû.
La jeune fille ne relevait que d'elle-même et n'avait d'autre
consentement à obtenir que celui de son propre coeur.
Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle à ce mariage,
pourquoi, lorsque les disques électriques s'éteignaient à l'heure du
repos, quand la nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les
habitants de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de l'un
des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un être mystérieux
se glissait-il dans les ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à
travers certaines galeries si étroites qu'on devait les croire
impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les yeux perçaient
la plus profonde obscurité, venait-il en rampant sur le rivage du lac
Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinément vers l'habitation de
Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors déjoué
toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux
fenêtres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation à
travers les volets du cottage ?
Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'à lui, pourquoi son
poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi,
enfin ces mots s'échappaient-ils de sa bouche, contractée par la colère
:
« Elle et lui ! Jamais ! »
XVII
Un lever de soleil
Un mois après -- c'était le soir du 20 août --, Simon Ford et Madge
saluaient de leurs meilleurs « wishes » quatre touristes qui
s'apprêtaient à quitter le cottage.
James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que
son pied n'avait jamais foulé, dans cet éclatant milieu, dont ses
regards ne connaissaient pas encore la lumière.
L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr,
d'accord avec Harry, voulait qu'après ces quarante-huit heures passées
au-dehors, la jeune fille eût vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans
la sombre houillère, c'est-à-dire les divers aspects du globe, comme si
un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de
lacs, de golfes, de mers, se fût déroulé devant ses yeux.
Or, dans cette portion de l'Écosse, comprise entre Édimbourg et
Glasgow, il semblait que la nature eût voulu précisément réunir ces
merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient là comme
partout, avec leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée,
leur soleil radieux, leur fourmillement d'étoiles.
L'excursion projetée avait donc été combinée de manière à satisfaire
aux conditions de ce programme.
Simon Ford et Madge eussent été très heureux d'accompagner Nell; mais,
on les connaît, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et,
finalement, ils ne purent se résoudre à abandonner, même pour un jour,
leur souterraine demeure.
James Starr allait là en observateur, en philosophe, très curieux, au
point de vue psychologique, d'observer les naïves impressions de Nell,
-- peut-être même de surprendre quelque peu des mystérieux événements
auxquels son enfance avait été mêlée.
Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si une autre jeune
fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors,
n'allait pas se révéler pendant cette rapide initiation aux choses du
monde extérieur.
Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson qui s'envole aux
premiers rayons de soleil. Il espérait bien que sa contagieuse gaieté
se communiquerait à ses compagnons de voyage. Ce serait une façon de
payer sa bienvenue.
Nell était pensive et comme recueillie.
James Starr avait décidé, non sans raison, que le départ se ferait le
soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passât que par une
gradation insensible des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or,
c'est le résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle
subirait ces phases successives d'ombre et de lumière, auxquelles son
regard pourrait s'habituer peu à peu.
Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit :
« Harry, est-il donc nécessaire que j'abandonne notre houillère, ne
fût-ce que quelques jours ?
-- Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi
et pour moi !
-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je
suis heureuse autant qu'on peut l'être. Tu m'as instruite. Cela ne
suffit-il pas ? Que vais-je faire là-haut ? »
Harry la regarda sans répondre. Les pensées qu'exprimait Nell étaient
presque les siennes.
« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hésitation, mais il
est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et
ils te ramèneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la
houillère, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre à toi
! Je ne doute pas qu'il en doive être ainsi, et je t'approuve. Mais, au
moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et
agir en toute liberté. viens donc !
-- Viens, ma chère Nell, dit Harry.
-- Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune fille.
A neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait Nell et ses
compagnons à la surface du comté. vingt minutes après, il les déposait
à la gare où se reliait le petit embranchement, détaché du railway de
Dumbarton à Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle.
La nuit était déjà sombre. De l'horizon au zénith, quelques vapeurs peu
compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussée
d'une brise de nord-ouest qui rafraîchissait l'atmosphère. La journée
avait été belle. La nuit devait l'être aussi.
Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train,
sortirent aussitôt de la gare.
Devant eux, entre de grands arbres, se développait une route qui
conduisait aux rives du Forth.
La première impression physique qu'éprouva la jeune fille, fut celle de
l'air pur que ses poumons aspirèrent avidement.
« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air chargé de toutes
les vivifiantes senteurs de la campagne !
-- Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-dessus de notre tête
? demanda Nell.
-- Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des vapeurs à demi
condensées que le vent pousse dans l'ouest.
-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais à me sentir emportée dans leur
silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui
brillent à travers les déchirures des nuées ?
-- Ce sont les étoiles dont je t'ai parlé, Nell. Autant de soleils,
autant de centres de mondes, peut-être semblables au nôtre ! » Les
constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du
firmament, que le vent purifiait peu à peu.
Nell regardait ces milliers d'étoiles brillantes qui fourmillaient
au-dessus de sa tête.
« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils
en supporter l'éclat ?
-- Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais
des soleils qui gravitent à une distance énorme. Le plus rapproché de
ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'à nous, c'est
cette étoile de la Lyre, Wega, que tu vois là presque au zénith, et
elle est encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat ne
peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lèvera demain à
trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne
peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de
fournaise. Mais viens, Nell, viens ! »
On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry
marchait à son côté. Jack Ryan allait et venait comme eût fait un jeune
chien, impatient de la lenteur de ses maîtres.
Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette des grands arbres
que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eût volontiers pris pour
quelques géants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les
hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne
d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une
plaine, tout l'imprégnait de sentiments nouveaux et traçait en elle des
impressions ineffaçables. Après avoir interrogé d'abord, Nell se
taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son
silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles
l'imagination sensible de la jeune fille. Ils préféraient laisser les
idées naître d'elles-mêmes en son esprit.
A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de
Forth était atteinte.
Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr, attendait. Elle
devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au
port d'Edimbourg.
Nell vit l'eau brillante qui ondulait à ses pieds sous l'action du
ressac et semblait constellée d'étoiles tremblotantes.
« Est-ce un lac ? demanda-t-elle.
-- Non, répondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes,
c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un
peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle
n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. »
La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la
porta à ses lèvres.
« Cette eau est salée, dit-elle.
-Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu'ici, car la marée est
pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau
salée, dont tu viens de boire quelques gouttes !
-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent
les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell.
-- Parce que l'eau se dessale en s'évaporant, répondit James Starr. Les
nuages ne sont formés que par l'évaporation et renvoient sous forme de
pluie cette eau douce à la mer.
-- Harry, Harry ! s'écria alors la jeune fille, quelle est cette lueur
rougeâtre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une forêt en feu ? »
Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se
coloraient dans l'est.
« Non, Nell, répondit Harry. C'est la lune à son lever.
-- Oui, la lune ! s'écria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que
les génies célestes font circuler dans le firmament, et qui recueille
toute une monnaie d'étoiles !
-- Vraiment, Jack ! répondit l'ingénieur en riant, je ne te connaissais
pas ce penchant aux comparaisons hardies !
-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que
les étoiles disparaissent à mesure que la lune s'avance. Je suppose
donc qu'elles tombent dedans !
-- C'est-à-dire, Jack, répondit l'ingénieur, que c'est la lune qui
éteint par son éclat les étoiles de sixième grandeur, et voilà pourquoi
celles-ci s'effacent sur son passage.
-- Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait plus que par
le regard. Mais je croyais que la lune était toute ronde ?
-- Elle est ronde quand elle est pleine, répondit James Starr,
c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais,
cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est écornée
déjà, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat à
barbe !
-- Ah ! monsieur Starr, s'écria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !
J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :
Astre des nuits qui dans ton cours
Viens caresser...
Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat à barbe m'a coupé
l'inspiration ! »
Cependant, la lune montait peu à peu sur l'horizon. Devant elle
s'évanouissaient les dernières vapeurs. Au zénith et dans l'ouest, les
étoiles brillaient encore sur un fond noir que l'éclat lunaire allait
graduellement pâlir. Nell contemplait en silence cet admirable
spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
argentée, mais sa main frémissait dans celle d'Harry et parlait pour
elle.
« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons
gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! » La
barque était amarrée à un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell
et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissée et se gonfla
sous la brise du nord-ouest.
Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait
navigué quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais
l'aviron, si doucement manié qu'il fût par la main d'Harry, trahissait
toujours l'effort du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se
sentait entraînée avec un glissement presque aussi doux que celui du
ballon à travers l'atmosphère. Le golfe était uni comme un lac. A demi
couchée à l'arrière, Nell se laissait aller à ce balancement. Par
instants, en de certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu'à
la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe
d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long
du bordage. C'était un ravissement.
Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermèrent
involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tête
s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille
sommeil.
Harry voulait la réveiller, afin qu'elle ne perdît rien des
magnificences de cette belle nuit.
« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l'ingénieur. Deux heures de
repos la prépareront mieux à supporter les impressions du jour. »
A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell
se réveilla, dès qu'elle toucha terre.
« J'ai dormi ? demanda-t-elle.
-- Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as simplement rêvé que tu
dormais, voilà tout. »
La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin de l'horizon au
zénith, dispersait ses rayons à tous les points du ciel.
Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de
pêche, que balançait doucement la houle du golfe. La brise calmissait
aux approches du matin. L'atmosphère, nettoyée de brumes, promettait
une de ces délicieuses journées d'août que le voisinage de la mer rend
plus belles encore. Une sorte de buée chaude se dégageait de l'horizon,
mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient
la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de
la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrême périmètre du ciel. La
portée de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait
pas cette impression particulière que donne l'Océan, lorsque la lumière
semble en reculer les bornes à l'infini.
Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack
Ryan qui s'avançaient par les rues désertes. Dans la pensée de Nell, ce
faubourg de la capitale n'était qu'un assemblage de maisons sombres,
qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence que sa voûte
était plus élevée et scintillait de points brillants. Elle allait d'un
pas léger, et jamais Harry n'était obligé de ralentir le sien, par
crainte de la fatiguer.
« Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une demi-heure de marche.
-- Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même pas toucher à la
terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de
m'envoler, comme si j'avais des ailes !
-- Retiens-la ! s'écria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne à garder,
notre petite Nell ! Moi aussi, j'éprouve cet effet, lorsque je suis
resté quelque temps sans sortir de la houillère !
-- Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous sentons plus
écrasés par la voûte de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble
alors que le firmament soit comme un profond abîme dans lequel on est
tenté de s'élancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?
-- Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c'est bien cela.
J'éprouve comme une sorte de vertige !
-- Tu t'y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à cette immensité du
monde extérieur, et peut-être oublieras-tu alors notre sombre houillère
!
-- Jamais, Harry ! » répondit Nell.
Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eût voulu refaire
dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.
Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons
traversèrent Leith-Walk. Ils contournèrent Calton Hill, où se
dressaient dans la pénombre l'Observatoire et le monument de Nelson.
Ils suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et arrivèrent par
un léger détour à l'extrémité de la Canongate.
Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures
sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.
En cet endroit, Nell s'arrêta.
« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un
édifice isolé qui s'élevait au fond d'une petite place.
-- Cette masse, Nell, répondit James Starr, c'est le palais des anciens
souverains de l'Écosse, Holyrood, où se sont accomplis tant
d'événements funèbres ! Là, l'historien pourrait évoquer bien des
ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunée Marie Stuart jusqu'à
celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant, malgré ces
funèbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras
pas à cette résidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses
tours crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque château de
plaisance, auquel le bon plaisir de son propriétaire a conservé son
caractère féodal ! -- Mais continuons notre marche. Là, dans l'enceinte
même de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes
de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est là que nous monterons.
C'est à sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaître
au-dessus de l'horizon de mer. »
Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s'élevant graduellement, ils
traversèrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable
aux voitures, que Walter Scott se félicite d'avoir obtenue avec
quelques lignes de roman.
L'Arthur-Seat n'est, à vrai dire, qu'une colline haute de sept cent
cinquante pieds, dont la tête isolée domine les hauteurs environnantes.
En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait
l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne
de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du côté
de l'ouest.
Là, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations
empruntées au grand romancier écossais, se borna à dire :
« Voici ce qu'a écrit Walter Scott, au huit de la -Prison d'Édimbourg- :
« Si j'avais à choisir un lieu d'où l'on pût voir le mieux possible le
lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit même. »
« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à paraître, et, pour
la première fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. »
Les regards de la jeune fille étaient alors tournés vers l'est. Harry,
placé près d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.
N'allait-elle pas être trop vivement impressionnée par les premiers
rayons du jour ? Tous demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut.
Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se dessinait au-dessus de
l'horizon sur un fond de brumes légères. Un reste de vapeurs, égarées
au Zénith, fut attaqué par le premier trait de lumière. Au pied
d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Édimbourg, assoupie
encore, apparaissait confusément. Quelques points lumineux piquaient çà
et là l'obscurité. C'étaient les étoiles matinales qu'allumaient les
gens de la vieille ville. En arrière, dans l'ouest, l'horizon, coupé de
silhouettes capricieuses, bornait une région accidentée de pics,
auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.
Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus vivement vers l'est.
La gamme des couleurs se disposait peu à peu suivant l'ordre que donne
le spectre solaire. Le rouge des premières brumes allait par
dégradation jusqu'au violet du zénith. De seconde en seconde, la
palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge
devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc
diurne allait fixer sur la circonférence de la mer.
En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline
jusqu'à la ville, dont les quartiers commençaient à se détacher par
groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et
là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de netteté. Il
se répandait comme une sorte de lumière cendrée dans l'espace. Enfin,
un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'était ce
rayon vert, qui, soir ou matin, se dégage de la mer, lorsque l'horizon
est pur.
Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers
un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.
« Un feu ! dit-elle.
-- Non, Nell, répondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche
d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! »
Et, en effet, l'extrême pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,
brillait comme un phare de premier ordre.
Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque semblait encore
humide, comme s'il fût réellement sorti des eaux de la mer. D'abord
élargi par la réfraction, il se rétrécit peu à peu, de manière à
prendre la forme circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était
celui d'une bouche de fournaise qui eût troué le ciel.
Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs paupières, trop
minces, il lui fallut même appliquer ses doigts, serrés étroitement.
Harry voulait qu'elle se retournât vers l'horizon opposé.
« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent à voir ce que
savent voir tes yeux ! »
A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,
qui blanchissait à mesure que le soleil s'élevait au dessus de
l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupières se
soulevèrent, et ses yeux s'imprégnèrent enfin de la lumière du jour.
La pieuse enfant tomba à genoux, s'écriant :
« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »
La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se
déroulait le panorama d'Édimbourg : les quartiers neufs et bien alignés
de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le réseau bizarre
des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le
château accroché à son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa
croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques
routes plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au nord, un
bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondément la côte, sur
laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisième plan, se
développait l'harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite
comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du Nord. Vers
l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,
dont le sable teignait en jaune les premières lames du ressac. Au
large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
steamers empanachaient le ciel d'un cône de fumée noire. Puis, au-delà,
verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient çà et là
la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le
Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si des glaces
éternelles en eussent tapissé les cimes.
Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient que des mots vagues.
Ses bras frémissaient. Sa tête était prise de vertiges. Un instant, ses
forces l'abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans connaissance
dans les bras d'Harry, prêts à la recevoir.
Cette jeune fille, dont la vie s'était écoulée jusqu'alors dans les
entrailles du massif terrestre, avait enfin contemplé ce qui constitue
presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Créateur et l'homme. Ses
regards, après avoir plané sur la ville et sur la campagne, venaient de
s'étendre, pour la première fois, sur l'immensité de la mer et l'infini
du ciel.
XVIII
Du lac Lomond au lac Katrine
Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,
redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Après quelques heures de repos et
un déjeuner réconfortant qui fut pris à Lambret's-Hotel, on songea à
compléter l'excursion par une promenade à travers le pays des lacs.
Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient désormais s'ouvrir
tout grands à la lumière, et ses poumons aspirer largement cet air
vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variée des plantes,
l'azur du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme des
couleurs.
Le train qu'ils prirent à Général railway station, conduisit Nell et
ses compagnons à Glasgow. Là, du dernier pont jeté sur la Clyde, ils
purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
passèrent la nuit à Comrie's Royal-hôtel.
Le lendemain, de la gare d'« Édimbourg and Glasgow railway », le train
devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l'extrémité
méridionale du lac Lomond.
« C'est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'écria James
Starr, le territoire si poétiquement célébré par Walter Scott ! -- Tu
ne connais pas ce pays, Jack ?
-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, répondit Jack Ryan,
et, lorsqu'un pays a été si bien chanté, il doit être superbe !
-- Il l'est, en effet, s'écria l'ingénieur, et notre chère Nell en
conservera le meilleur souvenir !
-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, répondit Harry, ce sera
double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que
nous le regarderons.
-- Oui, Harry, dit l'ingénieur, autant que ma mémoire me le permettra,
mais à une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra
en aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera !
-- Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua Jack Ryan en
lançant une note vibrante, comme s'il eût voulu monter son gosier au
-la- du diapason.
Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la métropole commerciale de
l'Écosse et l'extrémité méridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une
vingtaine de milles.
Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comté, dont
le château, toujours fortifié, conformément au traité de l'Union, est
pittoresquement campé sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.
Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce
propos, James Starr raconta quelques particularités de l'aventureuse
histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit
pour aller épouser François II et devenir reine de France. Là aussi,
après 1815, le ministère anglais médita d'interner Napoléon; mais le
choix de Sainte-Hélène prévalut, et voilà pourquoi le prisonnier de
l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand
profit de la légendaire mémoire.
Bientôt, le train s'arrêta à Balloch, près d'une estacade en bois qui
descendait au niveau du lac.
Un bateau à vapeur, le -Sinclair-, attendait les touristes qui font
l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquèrent, après
avoir pris leur billet pour Inversnaid, à l'extrémité nord du lac
Lomond.
La journée commençait par un beau soleil, bien dégagé de ces brumes
britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun détail de
ce paysage, qui allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne
devait échapper aux voyageurs du -Sinclair-. Nell, assise à l'arrière
entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poésie
superbe, dont cette belle nature écossaise est si largement empreinte.
Jack Ryan allait et venait sur le pont du -Sinclair-, interrogeant sans
cesse l'ingénieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'être interrogé.
A mesure que ce pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le
décrivait en admirateur enthousiaste.
Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses
petites îles ou îlots. C'était comme un semis. Le -Sinclair- côtoyait
leurs rives escarpées, et, dans l'entre-deux des îles, se dessinaient,
tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage, hérissée de rocs
abrupts.
« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa légende, et peut-être
sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut
dire, sans trop de prétention, que l'histoire de cette contrée est
écrite avec ces caractères gigantesques d'îles et de montagnes.
-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette
partie du lac Lomond ?
-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?
-- Les mille îles du lac Ontario, si admirablement décrites par Cooper.
Tu dois être comme moi frappée de cette ressemblance, ma chère Nell,
car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement
nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur américain.
-- En effet, Harry, répondit la jeune fille, c'est le même aspect, et
le -Sinclair- se glisse entre ces îles, comme faisait au lac Ontario le
cutter de Jasper Eau-douce !
-- Eh bien, reprit l'ingénieur, cela prouve que les deux sites
méritaient d'être également chantés par deux poètes ! Je ne connais pas
ces mille îles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit
plus varié que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
voici l'île Murray, avec son vieux fort Lennox, où résida la vieille
duchesse d'Albany, après la mort de son père, de son époux, de ses deux
fils, décapités par ordre de Jacques Ier. Voici l'île Clar, l'île Cro,
l'île Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de végétation,
les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mélèzes et
des bouleaux. Là, des champs de bruyères jaunes et desséchées. En
vérité ! j'ai quelque peine à croire que les mille îles du lac Ontario
offrent une telle variété de sites !
-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'était retournée vers la
rive orientale du lac.
-- C'est Balmaha, qui forme l'entrée des Highlands, répondit James
Starr. Là commencent nos hautes terres d'Écosse. Les ruines que tu
aperçois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces
tombes éparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,
dont le nom est encore célèbre dans toute la contrée.
-- Célèbre par le sang que cette famille a répandu et fait répandre !
fit observer Harry.
-- Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien avouer que la
célébrité, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils
vont loin à travers les âges ces récits de combats...
-- Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack Ryan.
Et, à l'appui de son dire, le brave garçon entonna le premier couplet
d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac
Gregor, du glen Sraë, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.
Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne recevait qu'une
impression triste. Pourquoi tant de sang versé sur ces plaines que la
jeune fille trouvait immenses, là où la place, cependant, ne devait
manquer à personne ?
Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre milles, tendaient à se
rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un
instant la vieille tour de l'ancien château. Puis, le -Sinclair- remit
le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui
s'élève à près de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.
« L'admirable montagne ! s'écria Nell, et, de son sommet, que la vue
doit être belle !
-- Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme cette cime se dégage
fièrement de la corbeille de chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui
tapissent la zone inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux
tiers de notre vieille Calédonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor
faisait sa résidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non
loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois
ensanglanté ces gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève
cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la lanterne de Mac
Farlane ». Là, les échos répètent encore les noms impérissables de Rob
Roy et de Mac Gregor Campbell ! »
Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des Grampians, mérite vraiment
d'avoir été célébré par le grand romancier écossais. Ainsi que le fit
observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime
revêt des neiges éternelles, mais il n'en est peut-être pas de plus
poétique en aucun coin du monde.
« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout
entier au duc de Montrose ! Sa Grâce possède une montagne comme un
bourgeois de Londres possède un boulingrin dans son jardinet. »
Pendant ce temps, le -Sinclair- arrivait au village de Tarbet, sur la
rive opposée du lac, où il déposa les voyageurs qui se rendaient à
Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa
beauté. Ses flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme
des plaques d'argent en fusion.
A mesure que le -Sinclair- longeait la base de la montagne, le pays
devenait de plus en plus abrupt. A peine, çà et là, des arbres isolés,
entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient
autrefois à pendre les gens de petite condition.
« Pour économiser le chanvre », fit observer James Starr.
Le lac, cependant, se rétrécissait en s'allongeant vers le nord. Les
montagnes latérales l'enserraient plus étroitement. Le bateau à vapeur
longea encore quelques îles et îlots, Inveruglas, Eilad Whou, où se
dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac
Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le -Sinclair-
s'arrêta à la station d'Inverslaid.
Là, pendant qu'on préparait leur déjeuner, Nell et ses compagnons
allèrent visiter, près du lieu de débarquement, un torrent qui se
précipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir
été planté là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un pont
tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une
poussière liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande
partie du Lomond, et le -Sinclair- ne paraissait plus être qu'un point
à sa surface.
Le déjeuner achevé, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.
Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette
famille qui assurait autrefois le bois et l'eau à Rob Roy fugitif --
étaient à la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce
confort qui distingue la carrosserie anglaise.
Harry installa Nell sur l'impériale, conformément à la mode du jour.
Ses compagnons et lui prirent place auprès d'elle. Un magnifique
cocher, à livrée rouge, réunit dans sa main gauche les guides de ses
quatre chevaux, et l'attelage commença à gravir le flanc de la
montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent.
La route était fort escarpée. A mesure qu'elle s'élevait, la forme des
cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement
toute la chaîne de la rive opposée du lac et les sommets d'Arroquhar,
dominant la vallée d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui
découvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.
Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine présentait un
aspect sauvage. La vallée commençait par des défilés étroits qui
aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la
jeune fille ces abîmes remplis d'épouvante, au fond desquels s'était
écoulée son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire
par ses récits.
La contrée y prêtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac
d'Ard que se sont accomplis les principaux événements de la vie de Rob
Roy. Là se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,
entremêlées de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphère avait
durcis comme du ciment. De misérables huttes, semblables à des tanières
-- de celles qu'on appelle « bourrochs » --, gisaient au milieu des
bergeries en ruine. On n'eût pu dire si elles étaient habitées par des
créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux
déjà décolorés par l'intempérie du climat, regardaient passer les
voitures avec de grands yeux ébahis.
« Voilà bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulièrement
appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol
Jarvie, digne fils de son père le diacre, fut saisi par la milice du
comte de Lennox. C'est à cet endroit même qu'il resta suspendu par le
fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Écosse, et non
de ces camelots légers de France ! Non loin des sources du Forth,
qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que
franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !
s'il avait connu les sombres retraites de notre houillère, il aurait pu
y défier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut
faire un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres, sans
rencontrer ces souvenirs du passé dont s'est inspiré Walter Scott,
lorsqu'il a paraphrasé en strophes magnifiques l'appel aux armes du
clan des Mac Gregor !
-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua Jack Ryan, mais,
s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa
culotte, que devient notre proverbe : « Bien malin celui qui pourra
jamais prendre la culotte d'un Écossais ? »
-- Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James Starr, et cela
prouve tout simplement que, ce jour-là, notre bailli n'était pas vêtu à
la mode de ses ancêtres !
-- Il eut tort, monsieur Starr !
-- Je n'en disconviens pas, Jack ! »
L'attelage, après avoir gravi les abruptes rives du torrent,
redescendit dans une vallée sans arbres, sans eaux, uniquement couverte
d'une maigre bruyère. En certains endroits, quelques tas de pierres
s'élevaient en pyramides.
« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,
devait y apporter une pierre, pour honorer le héros couché sous ces
tombes. De là est venu le dicton gaélique : « Malheur à qui passe
devant un cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les
fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de pierres
seraient maintenant des collines. En vérité, dans cette contrée, tout
contribue à développer cette poésie naturelle innée au coeur des
montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.
L'imagination y est surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs
eussent habité un pays de plaines, ils n'auraient jamais inventé la
mythologie antique ! »
Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonçait dans les
défilés d'une vallée étroite, qui eût été très propice aux ébats des
brawnies familiers de la grande Meg Mérillies. Le petit lac d'Arklet
fut laissé sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui
conduisait à l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.
Là, au musoir d'une légère estacade, se balançait un petit steam-boat,
qui portait naturellement le nom de -Rob-Roy-. Les voyageurs s'y
embarquèrent aussitôt : il allait partir.
Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur
qui ne dépasse jamais deux milles. Les premières collines du littoral
sont encore empreintes d'un grand caractère.
« Voilà donc ce lac, s'écria James Starr, que l'on a justement comparé
à une longue anguille ! On affirme qu'il ne gèle jamais. Je n'en sais
rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de
théâtre aux exploits de la -Dame du lac-. Je suis certain que, si notre
ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa surface l'ombre
légère de la belle Hélène Douglas !
-- Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, et pourquoi ne la
verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi
visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
houillère sur les eaux du lac Malcolm ? »
En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre à
l'arrière du -Rob-Roy-.
Là, un Highlander en costume national préludait, sur son « bag-pipe » à
trois bourdons, dont le plus gros sonnait le -sol-, le second le -si-,
et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, percé de huit
trous, il donnait une gamme de -sol- majeur dont le -fa- était naturel.
Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. On peut
croire, véritablement, que ces mélodies nationales n'ont été composées
par personne, qu'elles sont un mélange naturel du souffle de la brise,
du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,
qui revenait à intervalles réguliers, était bizarre. Sa phrase se
composait de trois mesures à deux temps, et d'une mesure à trois temps,
finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
époque, il était en majeur, et l'on eût pu l'écrire comme suit, dans ce
langage chiffré qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons
:
5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
···
1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
···
Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des
lacs d'Écosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander
l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
consacré aux poétiques légendes de la vieille Calédonie :
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez à jamais
Vos légendes charmantes,
Beaux lacs écossais !
Sur vos bords on trouve la trace
De ces héros tant regrettés,
Ces descendants de noble race,
Que notre Walter a chantés !
Voici la tour où les sorcières
Préparaient leur repas frugal;
Là, les vastes champs de bruyères,
Où revient l'ombre de Fingal.
Ici passent dans la nuit sombre
Les folles danses des lutins.
Là, sinistre, apparaît dans l'ombre
La face des vieux Puritains !
Et parmi les rochers sauvages,
Le soir, on peut surprendre encore
Waverley, qui, vers vos rivages,
Entraîne Flora Mac Ivor !
La Dame du Lac vient sans doute
Errer là sur son palefroi,
Et Diana, non loin, écoute
Résonner le cor de Rob Roy !
N'a-t-on pas entendu naguère
Fergus au milieu de ses clans,
Entonnant ses pibrochs de guerre,
Réveiller l'écho des Highlands
Si loin de vous, lacs poétiques,
Que le destin mène nos pas,
Ravins, rochers, grottes antiques,
Nos yeux ne vous oublieront pas !
Ô vision trop tôt finie,
Vers nous ne peux-tu revenir
A toi, vieille Calédonie,
A toi, tout notre souvenir !
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez à jamais
Vos légendes charmantes,
Beaux lacs écossais !
Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,
moins accidentées, se détachaient alors dans le double cadre du Ben An
et du Ben venue. Déjà, à un demi-mille, se dessinait l'étroit bassin,
au fond duquel le -Rob-Roy- allait débarquer les voyageurs, qui se
rendaient à Stirling par Callander.
Nell était comme épuisée par la tension continue de son esprit. Un seul
mot sortait de ses lèvres : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu'un
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