autre que vous...
-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels
sondages, vous vous êtes assuré ?...
-- Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon Ford. Ce n'est pas un
gisement que j'ai retrouvé...
-- Qu'est-ce donc ?
-- C'est seulement la preuve matérielle que ce gisement existe.
-- Et cette preuve ?
-- Pouvez-vous admettre qu'il se dégage du grisou des entrailles du
sol, si la houille n'est pas là pour le produire ?
-- Non, certes ! répondit l'ingénieur. Pas de charbon, pas de grisou !
Il n'y a pas d'effets sans cause...
-- Comme il n'y a pas de fumée sans feu !
-- Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de l'hydrogène
protocarboné ?...
-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, répondit Simon Ford.
J'ai reconnu là notre vieil ennemi, le grisou !
-- Mais si c'était un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est
presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit véritablement sa
présence que par l'explosion !...
-- Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de
vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... à ma
façon, en excusant les longueurs ? »
James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux était
de le laisser aller.
-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas
passé un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songé à rendre à la
houillère son ancienne prospérité, -- non, pas un jour ! S'il existait
encore quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir. Quels
moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous était pas possible, mais
nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but
par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idée...
-- Que je ne contredis pas, répondit l'ingénieur.
-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observé pendant ses
excursions dans l'ouest de la houillère. Des feux, qui s'éteignaient
soudain, apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le remblai
des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'étaient
évidemment dus qu'à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou,
c'était le filon de houille.
-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
l'ingénieur.
-- Si, de petites explosions partielles, répondit Simon Ford, et telles
que j'en provoquai moi-même, lorsque je voulus constater la présence de
ce grisou, vous vous souvenez de quelle manière on cherchait autrefois
à prévenir les explosions dans les mines, avant que notre bon génie,
Humphry Davy, eût inventé sa lampe de sûreté ?
-- Oui, répondit James Starr. vous voulez parler du « pénitent » ? Mais
je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.
-- En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune, malgré vos
cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pénitent de la houillère. On
l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
vrai était le « fireman », l'homme du feu. A cette époque, on n'avait
d'autre moyen de détruire le mauvais gaz qu'en le décomposant par de
petites explosions, avant que sa légèreté l'eût amassé en trop grandes
quantités dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pénitent,
la face masquée, la tête encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout
le corps étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant sur
le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air était pur, et,
de sa main droite, il promenait, en l'élevant au-dessus de sa tête, une
torche enflammée. Lorsque le grisou se trouvait répandu dans l'air de
manière à former un mélange détonant, l'explosion se produisait sans
être funeste, et, en renouvelant souvent cette opération, on parvenait
à prévenir les catastrophes. Quelquefois, le pénitent, frappé d'un coup
de grisou, mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi
jusqu'au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans toutes les
houillères. Mais je connaissais le procédé, et c'est en l'employant que
j'ai reconnu la présence du grisou, et, par conséquent, celle d'un
nouveau gisement carbonifère dans la fosse Dochart. »
Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était
rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les
houillères pour purifier l'air des galeries.
Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais,
incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est
absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de
même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un
mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et
peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se
fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
suivie d'épouvantables catastrophes.
C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur
du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle
vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le
mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les
explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à
l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au
choc de l'outil qui peut produire une étincelle.
Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles
où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une
certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper
avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de
manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les
mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou,
courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries
remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire
d'acide carbonique.
Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait
pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du
grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans
sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à
l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais
d'une manière permanente.
Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux
compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur,
entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui
disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette
émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude,
l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une
sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût
cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford,
l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à
l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de
la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois,
s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable,
ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était
là, véritablement, la grosse question.
Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté.
« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu,
monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... »
La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement.
« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému
que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! »
A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une
sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette
portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les
entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du
comté de Stirling.
James Starr, vivement intéressé, examinait d'un oeil grave
l'endroit où il se trouvait.
On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui
avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de
l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il
n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait
mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain
tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau
de combustible de la fosse Dochart.
« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une
profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau
filon dont j'affirme l'existence.
-- Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
avez constaté la présence du grisou ?
-- Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry
l'a fait comme moi.
-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.
-- A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.
James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir
humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement
inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il
avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En
tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien
faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans
danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le
vieux mineur l'avait déjà fait.
Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y
eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, --
et même pas du tout.
« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une
certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît
en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait
d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du
grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix
altérée, dit :
« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les
feuillets de schiste !
-- Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur.
Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira
fortement du nez, à plusieurs reprises.
Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.
Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il
dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la
flamme brûla à l'air libre.
Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement,
qui indique la présence du grisou à faible dose.
Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son
extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz,
en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en
si minime quantité que ce fût.
La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace
d'hydrogène protocarboné.
« A la paroi ! dit l'ingénieur.
-- Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
constaté la fuite du gaz.
Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
« Remplace-moi, Harry », dit-il.
Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers
points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il
secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui
s'échappe, n'arrivait pas à son oreille.
L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule
de gaz ne fusait à travers la paroi.
« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
impression de colère plutôt que de désappointement.
Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry.
« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
-- On a bouché les fissures du schiste !
-- Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur.
-- Regardez, père ! »
Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement
visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait
à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal
dissimulée sous une couche de poussière de charbon.
« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui !
-- Lui ! répéta James Starr.
-- Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre
domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre,
l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous
empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur
Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du
puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
est dans tout cela ! »
Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa
instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au
vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers
lesquelles le gaz s'échappait librement la veille.
« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon
garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! »
Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur
ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment
visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de
roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait
le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,-- bruit qui,
dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de «
puff ».
Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un
follet de feu Saint-Elme.
Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant :
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc,
le filon est là ! »
VIII
Un coup de dynamite
L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène
protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements
houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne
pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa
qualité ? on les déterminerait plus tard.
Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène
qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en
avait déjà tirées Simon Ford.
« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche
carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux,
puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est
maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que
l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
!
-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous
cette dernière visite faite à la fosse Dochart ?
-- Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons
pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au
jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages,
si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de
la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens
actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de
houille aient été extraites du nouveau gisement !
-- Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille
houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James,
que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
d'overman ?
-- Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi,
mon vieux camarade !
-- Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer
» ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse
le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! »
La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout
entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu
desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne
laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir.
Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour
au cottage.
L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les
plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux
désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
calme absolu du cottage.
Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille.
Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils
et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi
terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus
qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y
comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, -- si une
exploration devenait possible.
« A l'oeuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui
furent arrivés à l'extrémité de la galerie.
Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de
la paroi.
-- Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était
bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! »
Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
muraille qu'il s'agissait d'éventrer.
Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées.
Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération.
L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu
importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange
détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder
en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en
gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion.
« A l'oeuvre, donc ! » reprit Simon Ford.
Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas
à voler en éclats.
Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés
entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
à l'affleurement des filons carbonifères.
James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon.
Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement
assez profond dans la paroi terminale.
James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les
trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche
goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de
fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses
compagnons se mirent à l'écart.
« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion
qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
coeur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !
-- Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention
de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ?
-- Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes
les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière
dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance
ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? »
L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
à travers le réseau des galeries souterraines.
James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la
paroi de la caverne.
« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez !
La porte est enfoncée !... »
Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une
excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
Harry allait s'élancer par l'ouverture...
L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette
cavité, retint le jeune mineur.
« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il.
-- Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford.
Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au
bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
brûler avec un inaltérable éclat.
« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture
produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût
y passer.
Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut
dans les ténèbres.
James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'écoula. Harry ne
reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû
éclairer cette sombre cavité.
Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le
jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne
pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?
Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son
tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :
« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la
Nouvelle-Aberfoyle. »
IX
La Nouvelle-Aberfoyle
Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever
d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la
croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de
Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme
couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
autre au monde qui pût lui être comparée, -- la célèbre grotte de
Mammouth, dans le Kentucky.
Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de
toutes formes et de toutes grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses
nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche
construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi
à loger tous les ichthyosaures, les mégathériums, et les ptérodactyles
de l'époque géologique !
Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes
voûtes des cathédrales, les autres semblables à des contrenefs,
rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
celles-là remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
réunissaient ces cavités et laissaient libre communication entre elles.
Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous
les styles, les épaisses murailles, solidement assises entre les
galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains
secondaires, étaient faits de grès et de roches schisteuses. Mais,
entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par elles,
couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de
cette étrange houillère eût circulé à travers leur inextricable réseau.
Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante milles du
nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord.
L'importance de ce bassin n'aurait pu être évaluée qu'après sondages,
mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff,
dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de
Northumberland.
Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être
singulièrement facilitée, puisque, par une disposition bizarre des
terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières
minérales à l'époque géologique où ce massif se solidifiait, la nature
avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la
Nouvelle-Aberfoyle.
Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la
découverte de quelque exploitation abandonnée depuis des siècles. Il
n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites
humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse,
et c'était la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le
répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque
romaine, n'auraient pu lui être comparés, -- si ce n'est les célèbres
grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,
comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit
cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont
quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent cinquante pieds de
hauteur.
Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'oeuvre
des hommes, mais l'oeuvre du Créateur.
Tel était ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la
découverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de séjour
dans l'ancienne houillère, une rare persistance de recherches, une foi
absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait
fallu toutes ces conditions réunies pour réussir, là où tant d'autres
auraient échoué. Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de
James Starr, pendant les dernières années d'exploitation, s'étaient-ils
précisément arrêtés à cette limite, sur la frontière même de la
nouvelle mine ? cela était dû au hasard, dont la part est grande dans
les recherches de ce genre.
Quoi qu'il en soit, il y avait là, dans le sous-sol écossais, une sorte
de comté souterrain, auquel il ne manquait, pour être habitable, que
les rayons du soleil, ou, à son défaut, la clarté d'un astre spécial.
L'eau y était localisée dans certaines dépressions, formant de vastes
étangs, ou même des lacs plus grands que le lac Katrine, situé
précisément au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement
des eaux, les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette
de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni les chênes ne se
penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes
ombres à leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne les imprégnait
pas de ses rayons éclatants, la lune ne se levait jamais sur leur
horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le
miroir, n'auraient pas été sans charme, à la lumière de quelque astre
électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils complétaient bien la
géographie de cet étrange domaine.
Quoiqu'il fût impropre à toute production végétale, ce sous-sol eût,
cependant, pu servir de demeure à toute une population. Et qui sait si,
dans ces milieux à température constante, au fond de ces houillères
d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de
Cardiff, lorsque leurs gisements seront épuisés, -- qui sait si la
classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?
X
Aller et retour
A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'étaient
introduits par l'étroit orifice qui mettait en communication la fosse
Dochart avec la nouvelle houillère.
Ils se trouvaient alors à la naissance d'une galerie assez large. On
aurait pu croire qu'elle avait été percée de main d'homme, que le pic
et la pioche l'avaient évidée pour l'exploitation d'un nouveau
gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier
hasard, ils n'avaient pas été transportés dans quelque ancienne
houillère, dont les plus vieux mineurs du comté n'auraient jamais connu
l'existence.
Non ! C'étaient les couches géologiques qui avaient « épargné » cette
galerie, à l'époque où se faisait le tassement des terrains
secondaires. Peut-être quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,
lorsque les eaux supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés;
mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût été forée,
quelque mille pieds plus bas, dans l'étage des roches granitoïdes. En
même temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que
certains « éventoirs » naturels la mettaient en communication avec
l'atmosphère extérieure.
Cette observation, qui fut faite par l'ingénieur, était juste, et l'on
sentait que l'aération s'opérait facilement dans la nouvelle mine.
Quant à ce grisou qui fusait naguère à travers les schistes de la
paroi, il semblait qu'il n'eût été contenu que dans une simple « poche
», vide maintenant, et il était certain que l'atmosphère de la galerie
n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par précaution,
Harry n'avait emporté que la lampe de sûreté, qui lui assurait un
éclairage de douze heures.
James Starr et ses compagnons éprouvaient alors une joie complète.
C'était l'entière satisfaction de leurs désirs. Autour d'eux, tout
n'était que houille. Une certaine émotion les rendait silencieux. Simon
Ford, lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en longues
phrases, mais par petites interjections.
C'était peut-être imprudent, à eux, de s'engager si profondément dans
la crypte. Bah ! ils ne songeaient guère au retour. La galerie était
praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle
« pousse » n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc
aucune raison pour s'arrêter, et, pendant une heure, James Starr,
Madge, Harry et Simon Ford allèrent ainsi, sans que rien pût leur
indiquer quelle était l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.
Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s'ils ne fussent
arrivés à l'extrémité même de cette large voie qu'ils suivaient depuis
leur entrée dans la houillère.
La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on ne pouvait estimer
ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la
voûte de cette excavation, à quelle distance se reculait sa paroi
opposée ? les ténèbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le
reconnaître. Mais, à la lueur de la lampe, les explorateurs purent
constater que son dôme recouvrait une vaste étendue d'eau dormante --
étang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes
roches, se perdaient dans l'obscurité.
« Halte ! s'écria Simon Ford, en s'arrêtant brusquement. Un pas de
plus, et nous roulions peut-être dans quelque abîme !
-- Reposons-nous donc, mes amis, répondit l'ingénieur. Aussi bien, il
faudra songer à retourner au cottage.
-- Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures encore, monsieur
Starr, dit Harry.
-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes
en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez
pas des fatigues d'une aussi longue course ?
-- Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste Écossaise. Nous
avions l'habitude d'explorer pendant des journées entières l'ancienne
houillère d'Aberfoyle.
-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le
fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle
la peine de vous être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire
non !
-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une
telle joie ! répondit l'ingénieur. Le peu que nous avons exploré de
cette merveilleuse houillère semble indiquer que son étendue est très
considérable, au moins en longueur.
-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! répliqua Simon
Ford.
-- C'est ce que nous saurons plus tard.
-- Et moi, j'en réponds ! Rapportez-vous-en à mon instinct de vieux
mineur. Il ne m'a jamais trompé !
-- Je veux vous croire, Simon, répondit l'ingénieur en souriant. Mais
enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous
possédons les éléments d'une exploitation qui durera des siècles !
-- Des siècles ! s'écria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James !
Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de
charbon ait été extrait de notre nouvelle mine !
-- Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à la qualité de la
houille qui vient affleurer ces parois...
-- Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit Simon Ford. Voyez cela
vous-même ! » Et, ce disant, il détacha d'un coup de pic un fragment de
roche noire.
« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces
de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons là de la houille
grasse, riche en matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en
gailleteries, presque sans poussière ! Ah ! monsieur James, il y a
vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au
Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront
encore, et, s'il coûte peu à extraire de la mine, il ne s'en vendra pas
moins cher au-dehors !
-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et
l'examinait en connaisseuse. C'est là du charbon de bonne qualité. --
Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier
morceau de houille brûle sous notre bouilloire !
-- Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et tu verras que je
ne me suis pas trompé.
-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idée de
l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie
depuis notre entrée dans la nouvelle houillère ?
-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur. Avec une boussole, j'aurais
peut-être pu établir sa direction générale. Mais, sans boussole, je
suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque
l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.
-- Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford, mais, je vous en
prie, ne comparez pas notre position à celle du marin, qui a toujours
et partout l'abîme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et
nous n'avons pas à craindre de jamais sombrer !
-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, répondit James Starr.
Loin de moi la pensée de déprécier la nouvelle houillère d'Aberfoyle
par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est
que nous ne savons pas où nous sommes.
-- Nous sommes dans le sous-sol du comté de Stirling, monsieur James,
répondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...
-- Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil overman.
Tous prêtèrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf
auditif, très exercé chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eût
été un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas à
l'entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les couches supérieures du
massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le
crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fût.
Tous quatre restèrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans
proférer une parole.
Puis, tout à coup, Simon Ford de s'écrier :
« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent déjà sur les
rails de la nouvelle Aberfoyle ?
-- Père, répondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font
des eaux en roulant sur un littoral.
-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'écria le vieil overman.
-- Non, répondit l'ingénieur, mais il ne serait pas impossible que nous
ne fussions sous le lit même du lac Katrine.
-- Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet endroit,
puisque le bruit des eaux est perceptible ?
-- Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c'est ce qui fait
que cette excavation est si vaste.
-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.
-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr,
que les eaux du lac doivent être soulevées comme celles du golfe de
Forth.
-- Eh ! qu'importe, après tout, répondit Simon Ford. La couche
carbonifère n'en sera pas plus mauvaise pour se développer au-dessous
d'un lac ! Ce ne serait pas la première fois que l'on irait chercher la
houille sous le lit même de l'Océan ! Quand nous devrions exploiter
tout le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le mal ?
-- Bien dit, Simon, s'écria l'ingénieur, qui ne put retenir un sourire
en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchées sous les
eaux de la mer ! Trouons comme une écumoire le lit de l'Atlantique !
Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-Unis à travers
le sous-sol de l'Océan ! Fonçons jusqu'au centre du globe, s'il le
faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !
-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant
soit peu goguenard.
-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si enthousiaste, que
vous m'entraînez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons à la
réalité, qui est déjà belle. Laissons là nos pics, que nous
retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »
Il n'y avait pas autre chose à faire pour le moment. Plus tard,
l'ingénieur, accompagné d'une brigade de mineurs et muni des lampes et
ustensiles nécessaires, reprendrait l'exploration de la
Nouvelle-Aberfoyle. Mais il était urgent de retourner à la fosse
Dochart. La route était facile, d'ailleurs. La galerie courait presque
droit à travers le massif jusqu'à l'orifice ouvert par la dynamite.
Donc, nulle crainte de s'égarer.
Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford
l'arrêta.
« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac
souterrain qu'elle recouvre, cette grève que les eaux viennent baigner
à nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure,
c'est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si quelques braves
compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un
bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! »
James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui
serra la main, et tous trois, précédant Madge, s'enfoncèrent dans la
galerie, afin de regagner la fosse Dochart.
Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry
marchait en avant, élevant la lampe au-dessus de sa tête. Il suivait
soigneusement la galerie principale, sans jamais s'écarter dans les
tunnels étroits qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc
que le retour dût s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une
fâcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des
explorateurs.
En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un vif déplacement de
l'air s'opéra, comme s'il eût été causé par un battement d'ailes
invisibles. La lampe, frappée de biais, s'échappa des mains d'Harry,
tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.
James Starr et ses compagnons furent subitement plongés dans une
obscurité absolue. Leur lampe, dont l'huile s'était répandue, ne
pouvait plus servir.
« Eh bien, Harry, s'écria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous
rompions le cou en retournant au cottage ? »
Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir encore la main
d'un être mystérieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces
profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait créer, un
jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu'un avait-il intérêt à défendre
le nouveau gîte carbonifère contre toute tentative d'exploitation ? En
vérité, cela était absurde, mais les faits parlaient d'eux-mêmes, et
ils s'accumulaient de manière à changer de simples présomptions en
certitudes.
En attendant, la situation des explorateurs était assez mauvaise. Il
leur fallait, au milieu de profondes ténèbres, suivre pendant environ
cinq milles la galerie qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils
auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.
« Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant à perdre.
Nous marcherons en tâtonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible
de s'égarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de
véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la galerie principale,
nous arriverons inévitablement à l'orifice qui nous a livré passage.
Ensuite, c'est la vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera
pas la première fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvés dans
l'obscurité. D'ailleurs, nous retrouverons là les lampes que nous avons
laissées. En route, donc ! -- Harry, prends la tête. Monsieur James,
suivez-le. Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche. Ne
nous séparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les
coudes ! »
Il n'y avait qu'à se conformer aux instructions du vieil overman. Comme
il le disait, en tâtonnant on ne pouvait guère se tromper de route. Il
fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet
instinct qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une seconde
nature.
Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent dans l'ordre indiqué.
Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas faute de penser. Il devenait
évident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel était-il, et comment se
défendre de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces idées assez
inquiétantes affluaient à leur cerveau. Cependant, ce n'était pas le
moment de se décourager.
Harry, les bras étendus, s'avançait d'un pas assuré. Il allait
successivement d'une paroi à l'autre de la galerie. Une anfractuosité,
un orifice latéral se présentaient-ils, il reconnaissait à la main
qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosité fût peu
profonde, soit que l'orifice fût trop étroit, et il se maintenait ainsi
dans le droit chemin.
Au milieu d'une obscurité à laquelle les yeux ne pouvaient se faire,
puisqu'elle était absolue, ce difficile retour dura deux heures
environ. En supputant le temps écoulé, en tenant compte de ce que la
marche n'avait pu être rapide, James Starr estimait que ses compagnons
et lui devaient être bien près de l'issue.
En effet, presque aussitôt, Harry s'arrêta.
« Sommes-nous enfin arrivés à l'extrémité de la galerie ? demanda Simon
Ford.
-- Oui, répondit le jeune mineur.
-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui établit la communication
entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?
-- Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne rencontraient que
la surface pleine d'une paroi.
Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui même la
roche schisteuse.
Un cri lui échappa.
Ou les explorateurs s'étaient égarés pendant le retour, ou l'étroit
orifice, creusé dans la paroi par la dynamite, avait été bouché
récemment !
Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons étaient emprisonnés
dans la Nouvelle-Aberfoyle !
XI
Les Dames de feu
Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort
inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être
allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son
domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le
capitaine du steam-boat -Prince de Galles- qu'il avait débarqué à
Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La
lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien
dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle.
Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence
inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal
Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait
adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la
prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes
produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents
prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg -- ce que l'on savait
de reste --, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part
d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait
surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.
Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu
aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir
l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds,
depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol.
Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de
Stirling, on fit quelques recherches de ce côté.
Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu
l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en
compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire
la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à
la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de
Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de
la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au
cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les
veillées du clan d'Irvine, -- s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de
vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.
James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non
seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le
concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat
d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des
amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des
agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.
Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une
note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement,
indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut
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