représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C'est beaucoup, n'est-ce pas ? -- Mais non, ce n'est même pas assez ! De ce train-là nous n'aurons pas terminé l'enceinte à la fin du mois. -- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne sommes bonnes à rien. -- Bonnes à rien ! s'écriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes à rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d'où leur vient-elle, sinon de vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >> Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrêta. Mlle Jeanne n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre. Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d'aller achever un projet ou un devis, s'arrachait à regret à cette douce causerie, il emportait avec lui l'inébranlable résolution de sauver France-Ville et le moindre de ses habitants. Il ne s'attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c'était la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi fondamentale de la Cité de l'Acier. XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte algébrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie, elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel moderne. L'ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne présenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent, dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d'énormes paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait. Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s'éleva des groupes, de plus en plus nombreux. Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu'une bande de papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt s'ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes placardés par les gardes de la Bourse. L'intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers ces groupes agités. Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d'être apportée par l'un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la rapidité de l'éclair. Les uns disaient : << Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une bourde pareille ? -- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumée sans feu ! -- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-là ? -- On sombre dans toutes les situations ! -- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage représentent plus de quatre-vingts millions de dollars ! s'écriait celui-ci. -- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits fabriqués ! répliquait celui-là. -- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser quand on voudra sur son actif ! -- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? -- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas ! -- Comme si ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours et aux maisons réputées les plus solides ! -- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville ! -- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! -- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formée, avant de se laisser protester ? -- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle, probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse sur les aciers ! -- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en faillite, mais il est en fuite ! -- Allons donc ! -- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d'être placardé à l'instant ! >> Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes : << -New York-, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. Schultze disparu. >> Cette fois, il n'y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière. A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C'était la Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis le menu fretin des maisons de troisième ordre. D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels de l'événement se déchaînaient avec fureur. Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d'experts, ne l'était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel déchaînement effréné de la spéculation ! Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre, ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l'âcre demandé ! Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d'assaut. Mais le -Herald- comme la -Tribune-, l'-Alto- comme le -Guardian-, l'-Echo- comme le -Globe-, eurent beau inscrire en caractères gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces informations se réduisaient, en somme, presque à néant. Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson, Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co, banquiers du Roi de l'Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alors recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de Stahlstadt ; qu'à dater de ce moment les traites et les chèques tirés par Herr Schultze sur leur caisse s'étaient accumulés quotidiennement pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d'origine avec la mention << No effects >> (pas de fonds). Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes inquiets, les questions furieuses, s'étaient abattus d'une part sur la maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt. Enfin, une réponse décisive était arrivée. << Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme. Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n'a pas laissé d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >> Dès lors, il n'avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au tribunal de commerce. La déconfiture s'était dessinée en quelques heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait de soixante millions. Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, à quelques amplifications près. Il va sans dire qu'ils annonçaient tous pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus spéciaux. Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût dès la première heure expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier s'était vue investie par une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de séduction, il leur fut impossible de la faire plier. Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et que rien n'était changé dans la routine de leur section. Les contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur, qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait que la compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression que le mystérieux personnage allait reparaître d'une minute à l'autre dominait encore obscurément les inquiétudes. A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait poursuivi sa tâche partielle dans l'horizon limité de sa section. Les caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'à ce jour aux nécessités locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop haut degré de perfection, le maître s'était réservé une trop absolue surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entraînât pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C'est ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de l'Acier avait signé des ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au caissier principal. Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine n'auraient jamais songé seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face de leurs subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun, vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au chapitre. Chacun s'était donc cantonné dans la responsabilité étroite de son mandat, avait attendu, temporisé, << vu venir >> les événements. A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière s'était prolongée jusqu'au moment où les principales maisons intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient télégraphié, sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n'avoir que des pieds d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze s'était dérobé à ses créanciers. C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux politiques au président Grant l'homme le plus taciturne de son siècle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple correspondant du -World-, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de s'avouer à eux-mêmes que la -Tribune- et le -World- ne pourraient encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique, c'était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l'actif représenté par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si seulement il avait laissé un représentant, un conseil d'administration, un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en chef, le notaire, l'avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet édifice formidable s'écroulait comme un château de cartes. En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent peut-être et un pouvoir régulateur. Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument légal faisait défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les circonvallations élevées autour de la Cité de l'Acier. Les infortunés créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans l'impossibilité de le saisir. Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de se concerter et d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de prendre leur cause en main, d'épouser les intérêts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement intéressés dans l'affaire ; la requête, par plus d'un côté, séduisait le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait couronnée d'un plein succès. Malheureusement, le Congrès n'était pas en session, et de longs délais étaient à redouter avant que l'affaire pût lui être soumise. En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt et les fourneaux s'éteignaient un à un. Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-être six mois à venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en était d'avis. Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'était tarie en même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d'ordres, ne pouvaient agir. Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y eut pas de plan arrêté, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque cheminée qui avait cessé de fumer à l'usine, on vit naître un cabaret dans les villages d'alentour. Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientôt retrouvé, l'un à l'est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une autre enclume, un autre foyer... Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil cave et le coeur navré ! Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d'oiseaux de proie à face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt privés de crédit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de misère ! XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à France-Ville, le premier mot de Marcel avait été : << Si ce n'était qu'une ruse de guerre ? >> Sans doute, à la réflexion, il s'était bien dit que les résultats d'une telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique l'hypothèse était inadmissible. Mais il s'était dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d'un homme tel que Herr Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier à sa passion. Quoi qu'il en pût être, cependant, il fallait rester sur le qui-vive. A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les fausses nouvelles semées par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance. Les travaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur que jamais, accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d'adresser à ce qui pouvait à toute force n'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur accumulation, ne permit plus de doute... Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée, comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité dont il disposait. Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se serrait les mains, on se félicitait, on s'invitait à dîner. Les femmes exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément congé d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. Mais, le plus content de tous, c'était sans contredit le docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir entraînés à leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d'une si terrible inquiétude et respirait à l'aise. Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les citoyens. Dans toutes les classes, on s'était rapproché davantage, on s'était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par les mêmes intérêts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un être nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >> était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait. Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout à l'avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On n'aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l'avenir, à tout événement, on serait prêt. Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'était annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eût pas été son ouvrage, des remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à l'organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été mis à exécution. Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'après avoir porté une lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore la Cité de l'Acier. Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l'entreprise serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu'il allait faire là une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il le lui avait dépeint, n'était pas homme à disparaître impunément pour les autres, à s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !... << C'est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller à Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la mèche avant qu'elle n'éclate, et je vous demanderai même la permission d'emmener Octave avec moi. -- Octave ! s'écria le docteur. -- Oui ! C'est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! -- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! >> répondit le vieillard ému en l'embrassant. Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir sans avoir éclairci ce sombre mystère. Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s'était obstiné à douter jusqu'à ce moment, se dessinait maintenant devant lui. L'usine était complètement arrêtée, c'était évident. De cette route qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l'éclair parti de la baïonnette d'une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se dressaient à l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L'expression de solitude et de désolation était si forte, qu'Octave ne put s'empêcher de dire : << C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci ! On se croirait dans un cimetière ! >> Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six mètres. Il fallut plus d'une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en le lançant à tour de bras à l'une des poutrelles. Après bien des peines pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se hisser à la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son tour le même chemin. Il ne resta plus alors qu'à ramener le câble de l'autre côté de la muraille, à faire descendre tous les -impedimenta- comme on les avait hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas. Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant eux s'élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui, de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme pour leur dire : << Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pénétrer nos secrets ! >> Marcel et Octave tinrent conseil. << Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel. Ils se dirigèrent vers l'ouest et arrivèrent bientôt devant l'arche monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants massifs de chêne, à gros clous d'acier, étaient fermés. Marcel s'en approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu'il ramassa sur la chaussée. L'écho seul lui répondit. << Allons ! à l'ouvrage ! >> cria-t-il à Octave. Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s'accrocher solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l'axe du secteur O. << Bon ! s'écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous ! -- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d'y prendre certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de dynamite. >> C'était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis lors de son arrivée à l'usine. Qu'elle était lugubre, maintenant, avec ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui levaient en l'air leurs grands bras éplorés comme autant de potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d'une diversion. << Voici un atelier qui t'intéressera davantage >>, dit-il à Octave en le précédant sur le chemin de la cantine. Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de satisfaction, lorsqu'il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le comptoir d'étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur expédition. Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu'il avait à faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait pas à y songer. Cette muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu parcourir tous les secteurs, et ce n'était pas une opération facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer d'embûches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas d'établir. Mais rien de tout cela n'était pour faire reculer Marcel. Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande muraille en pierre de taille. << Que dirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! >> répondit Octave, prêt à tout tenter. Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en détacher une, et enfin, à l'aide d'un foret, opérer la percée de plusieurs petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée. Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave voûtée, il vint s'y réfugier avec Octave. Tout à coup, l'édifice et la cave même furent secoués comme par l'effet d'un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes, une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol. Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'écroulant, au milieu des cascades claires des vitres cassées. Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors leur retraite. Si habitué qu'il fût aux prodigieux effets des substances explosives, Marcel fut émerveillé des résultats qu'il constata. La moitié du secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d'une ville bombardée. De toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, retombant lentement du ciel où l'explosion les avait projetés, s'étalaient comme une neige sur toutes ces ruines. Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l'autre côté de la brèche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à lui bien connue, où il avait passé tant d'heures monotones. Du moment où cette cour n'était plus gardée, la grille de fer qui l'entourait n'était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie. Partout le même silence. Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche, le dessin de machine à vapeur qu'il avait commencé, lorsqu'un ordre de Herr Schultze l'avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les journaux et les livres familiers. Toutes choses avaient gardé la physionomie d'un mouvement suspendu, d'une vie interrompue brusquement. Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la pensée de Marcel, les séparer du parc. << Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui demanda Octave. -- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une porte qu'une simple fusée enverrait en l'air. >> Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille. De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un corps de bâtiment qui s'en détachait comme un éperon, ou d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le muraillement, leur apparut. En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l'autre côté, s'étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température de printemps. << Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place ! dit-il à son compagnon. -- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop d'honneur ! >> Et il commença d'attaquer la poterne à grands coups de pic. Il l'avait à peine ébranlée, qu'on entendit une serrure intérieure grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs gardes. La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne. << -Wer da ?- >> (Qui va là ?) dit une voix rauque. XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL Les deux jeunes gens ne s'attendaient à rien moins qu'à une pareille question. Ils en furent plus surpris véritablement qu'ils ne l'auraient été d'un coup de fusil. De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit, était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l'on admettait que Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce qui n'était, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquête archéologique, devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction. Toutes ces idées se présentèrent à l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme frappé de mutisme. << -Wer da ?- >> répéta la voix, avec un peu d'impatience. L'impatience n'était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien à répondre lorsqu'on vous demande simplement : << Qui va là ? >> cela ne laissait pas d'être surprenant. Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de sa position, et aussitôt, s'exprimant en allemand : << Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr Schultze. >> Il n'avait pas articulé ces mots qu'une exclamation de surprise se fit entendre à travers la porte entrebâillée : << -Ach !- >> Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, une moustache hérissée, un oeil hébété, qu'il reconnut aussitôt. Le tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps. << Johann Schwartz ! s'écria le géant avec une stupéfaction mêlée de joie. Johann Schwartz ! >> Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l'étonner presque autant qu'il avait dû l'être de sa disparition mystérieuse. << Puis-je parler à Herr Schultze ? >> répéta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre réponse que cette exclamation. Sigimer secoua la tête. << Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! -- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et que je désire l'entretenir ? -- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec une nuance de tristesse. -- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ? -- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! >> Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial. Octave finit par s'impatienter. << A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien plus simple de la prendre ! >> Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le battant, dont les deux verrous furent successivement tirés. << Il faut qu'ils soient plusieurs derrière cette planche ! >> s'écria Octave, assez humilié de ce résultat. Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa un cri de surprise : << Il y a un second géant ! -- Arminius ? >> répondit Marcel. Et il regarda à son tour par le trou de vrille. << Oui ! c'est Arminius, le collègue de Sigimer ! >> Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la tête à Marcel. << -Wer da ?- >> disait la voix. C'était celle d'Arminius, cette fois. La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu'il devait avoir atteinte à l'aide d'une échelle. << Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? >> Il n'avait pas achevé ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave. << Eh bien, voilà pour te répondre ! >> s'écria Marcel, qui, introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en éclats. A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents, s'élancèrent dans le parc. Contre le pan du mur, lézardé par l'explosion, qu'ils venaient de franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'étaient là pour défendre le passage. Les jardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé. << C'était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'être tapis derrière les buissons ! >> Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l'un des côtés de l'allée qui s'ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d'arbre en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie individuelle la plus élémentaire. La précaution était sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l'écorce d'un arbre que Marcel venait à peine de quitter. << Pas de bêtises !... Ventre à terre ! >> dit Octave à demi voix. Et, joignant l'exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les coudes jusqu'à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre duquel s'élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n'eut que le temps de se jeter derrière le tronc d'un palmier pour en éviter un quatrième. << Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas. -- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C'est là qu'ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour de ma façon ! >> En un clin d'oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bâton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu'il occupait, de manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : << Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place, tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! >> Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les massifs qui faisaient le tour du rond-point. Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles furent échangées sans résultat. La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais, personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du rez-de-chaussée, la carabine d'Octave les avait mises en miettes. Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri étouffé : << A moi !... Je le tiens !... >> Quitter son abri, s'élancer à découvert dans le rond-point, monter à l'assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant après, il tombait dans le salon. Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient désespérément. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert à l'improviste une porte intérieure, le géant n'avait pu faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une vigueur et une souplesse remarquables. La lutte eût nécessairement fini par la mort de l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat arrivée à point pour amener un résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement. << Et l'autre ? >> demanda Octave. Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius était étendu tout sanglant. << Est-ce qu'il a reçu une balle ? demanda Octave. -- Oui >>, répondit Marcel. Puis il s'approcha d'Arminius. << Mort ! dit-il. -- Ma foi, le coquin ne l'a pas volé ! s'écria Octave. -- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons procéder à une visite sérieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >> Du salon d'attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier. Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs. Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or. Il s'attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n'étaient de tous côtés que lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cette inondation. Toute la correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc, et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet du maître. Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misères, de larmes enfermées dans ces plis muets à l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces enveloppes fragiles mais inviolables. << Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du laboratoire ! >> Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu'il avait un jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la cheminée, il les fit sauter l'un après l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientôt évident que Herr Schultze, inquiet de n'être plus seul à posséder le secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimée. Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre. << Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l'abri des regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >> Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait rien de suspect. << Qui te dit que l'ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave. -- J'en suis moralement sûr ! répondit Marcel. -- Alors il ne me reste plus qu'à explorer le plafond >>, dit Octave en montant sur une chaise. Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour de la rosace centrale à coups de crosse de fusil. Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu'à son extrême surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et laissa à découvert un trou béant, d'où une légère échelle d'acier descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet. C'était comme une invitation à monter. << Allons donc ! Nous y voilà ! >> dit tranquillement Marcel ; et il s'élança aussitôt sur l'échelle, suivi de près par son compagnon. XVIII L'AMANDE DU NOYAU L'échelle d'acier s'accrochait par son dernier échelon au parquet même d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extérieur. Cette salle eût été plongée dans l'obscurité la plus complète, si une éblouissante lumière blanchâtre n'eût filtré à travers l'épaisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, il apparaît dans toute sa pureté. Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans l'antichambre d'un monument funéraire. Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un moment d'hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n'en pouvait douter, allait sortir l'impénétrable secret qu'il était venu chercher à Stahlstadt ! Mais son hésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allèrent s'agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous d'eux. Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à leurs regards. Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, grossissait démesurément les objets que l'on regardait à travers. Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumière qui sortait à travers le disque, comme si c'eût été l'appareil dioptrique d'un phare, venait d'une double lampe électrique brûlant encore dans sa cloche vide d'air, que le courant voltaïque d'une pile puissante n'avait pas cessé d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre. Autour de ce spectre, des éclats d'obus jonchaient le sol. Plus de doute !... C'était Herr Schultze, reconnaissable au rictus 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000