Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil chargé d'ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :
<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d'invention ! >>
Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
violence du dépit qu'il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
rangées de livres, apparut dans la muraille. C'était l'entrée d'un
passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
même de la Tour du Taureau.
Là, une porte de chêne fut ouverte à l'aide d'une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui était intérieurement armé d'un appareil compliqué d'engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.
Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
selon des règles déterminées.
Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
à gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivèrent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
Stahlstadt.
Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
s'arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
<< Voilà ! >> dit le professeur, qui n'avait pas soufflé mot depuis le
trajet.
C'était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
sur un affût d'acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
compensateur, établi en arrière de l'affût, avait pour effet d'annuler
le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
position première.
<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
plaque de quarante pouces aussi aisément que si c'était une tartine de
beurre !
-- Quelle est donc sa portée ?
-- Sa portée ! s'écria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout à l'heure que notre génie imitateur n'avait rien obtenu de plus
que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
là, je me charge d'envoyer, avec une précision suffisante, un
projectile à la distance de dix lieues !
-- Dix lieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?
-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvénient à vous dévoiler mes
secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
!
-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
d'usage !
-- Ne tirât-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
-- Il coûterait cher !
-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pièce !
-- Un coup d'un million !...
-- Qu'importe, s'il peut détruire un milliard !
-- Un milliard ! >> s'écria Marcel.
Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l'horreur mêlée
d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :
<< C'est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d'artillerie,
mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
-- Pas d'invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
vous répète que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent à l'étage inférieur, qui était mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
certaine quantité d'objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
pu être pris à distance pour d'autres canons démontés. << Voilà nos
obus >>, dit Herr Schultze.
Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. C'étaient d'énormes tubes
de deux mètres de long et d'un mètre dix de diamètre, revêtus
extérieurement d'une chemise de plomb propre à se mouler sur les
rayures de la pièce, fermés à l'arrière par une plaque d'acier
boulonnée et à l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
bouton de percussion.
Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
dépassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.
-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?
-- L'apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide à l'état gazeux.
Conséquence : un froid d'environ cent degrés au-dessous de zéro dans
toute la zone avoisinante, en même temps mélange d'un énorme volume de
gaz acide carbonique à l'air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
dans un rayon de trente mètres du centre d'explosion est en même temps
congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
calcul, mais l'action s'étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
les couches inférieures de l'atmosphère, en raison de son poids qui est
supérieur à celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
septiques plusieurs heures après l'explosion, et tout être qui tente
d'y pénétrer périt infailliblement. C'est un coup de canon à effet à la
fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
rien que des morts ! >>
Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d'orgueil
et montrait toutes ses dents.
<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un véritable océan d'acide carbonique
aura submergé la ville ! C'est pourtant une idée qui m'est venue l'an
dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d'un
petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la première
inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
curieuse que possède son atmosphère d'asphyxier un chien ou un
quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
l'essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
océan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
cinquième de ce gaz suffit à rendre l'air irrespirable. >>
Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
abuser.
<< Il n'y a qu'un détail qui m'ennuie, dit-il.
-- Lequel donc ? demanda Marcel.
-- C'est que je n'ai pas réussi à supprimer le bruit de l'explosion.
Cela donne trop d'analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j'arrivais à obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
L'idéal enchanteur qu'il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
peut-être sa rêverie, qui n'était qu'une immersion profonde dans un
bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
l'eût interrompue par cette observation :
<< Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c'est
du temps et de l'argent.
-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
>>
Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu'il
disait !
<< Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d'acide carbonique, n'est
pas absolument nouveau, puisqu'il dérive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
-- Seulement ?...
-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
à dix lieues !...
-- Il n'est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
les tubes d'une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
chargés de matières incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parlé ! Et, avant
peu, l'expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchés à
terre ! >>
Les dominos brillaient à ce moment d'un si insupportable éclat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n'était pas au bout de ce qu'il devait entendre.
En effet, Herr Schultze reprit :
<< Je vous ai dit qu'avant peu, une expérience décisive serait tentée !
-- Comment ? Où ?... s'écria Marcel.
-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s'attendre à ce
coup de tonnerre, et qui s'y attendît-elle, n'en pourrait parer les
foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
du sol américain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! >>
Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.
<< Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils
cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
condamnée, et c'est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isolée, a mis sans s'en douter à ma portée le plus
magnifique champ d'expériences. >>
Marcel ne pouvait croire à ce qu'il venait d'entendre.
<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organisé sous d'autres rapports, un fonds d'idées celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l'est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
soustraire, c'est chose insensée ; s'y ranger et agir dans le sens
qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voilà
pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. >>
Marcel, comprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus à le ramener.
Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.
De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu'il avait cassée, et s'adressant au valet de pied :
<< Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur.
-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. >>
Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l'Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
dureté métallique.
<< Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?
-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.
-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
Marcel, sur ces derniers mots, s'était levé.
<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? >>
Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
porte de la salle.
<< Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu'à mourir. >>
Marcel ne répondit pas.
<< Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me défend d'en compromettre le succès
pour une considération d'une valeur relative aussi minime que la vie
d'un homme, -- même d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
regrette véritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
auxquels je me suis consacré, il n'y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pénétré mon secret que votre
prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
dynamite !... La règle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
Je n'y puis rien changer. >>
Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
l'entêtement bestial de cette tête chauve, qu'il était perdu. Aussi ne
se donna-t-il même pas la peine de protester.
<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. >>
Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.
Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frémissant d'angoisse
et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
tous ceux qu'il aimait !
<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! >>
IX << P.P.C. >>
La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire
Marcel, dont les heures d'existence étaient maintenant comptées, et qui
voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?
Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller,
ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne
parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
catastrophe !
<< Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la
tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je
parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt,
comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je
pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'à eux, leur crier
: "Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le
fer ! Fuyez tous !" >>
Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant.
<< Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu'il ait
exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu'il peut
d'un seul coup en incendier une partie considérable ! C'est un engin
effroyable qu'il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les
deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu'
ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la
seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
son canon n'éclate pas au premier coup !... Et il n'éclatera pas, car
il est fait d'un métal dont la résistance à l'éclatement est presque
infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de
France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
précision mathématique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants !
>>
Marcel n'avait pas fermé l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
le lit sur lequel il s'était vainement étendu pendant toute cette
insomnie fiévreuse.
<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
veut bien m'épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
l'emportant sur l'inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !...
Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec
quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a à
discrétion ? N'emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l'état liquide tel
qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l'état
gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la
place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on
ne retrouverait plus qu'une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah !
le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s'il le faut, que ma
vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes
amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
>>
En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
qu'il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la
serrure de la porte.
A son extrême surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
d'habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener.
<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
suis pas dans ma chambre ! C'est déjà quelque chose ! >> Seulement, à
peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux
personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt
préhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
Il s'était déjà demandé plus d'une fois, en les rencontrant sur son
passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en
casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces
rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris
buissonnants !
Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'étaient les exécuteurs
des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
corps personnels.
Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre,
emboîtaient le pas derrière lui s'il sortait dans le parc. Un
formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur
uniforme, accentuait encore cette surveillance.
Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en réponse que
des regards féroces. Même l'offre d'un verre de bière, qu'il avait
quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après
quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons.
Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
s'était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce
qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
s'y prendre ?
Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir
deux balles dans la tête. En admettant qu'il fût manqué, il se trouvait
au centre même d'une triple ligne fortifiée, bordée d'un triple rang de
sentinelles.
Selon son habitude, l'ancien élève de l'Ecole centrale s'était
correctement posé le problème en mathématicien.
<< Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules,
individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents.
Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'échapper à la vigilance de ses
argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d'une place
forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... >>
Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
à une impossibilité.
Enfin, l'extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d
invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la
trouvaille ? Ce serait difficile à dire.
Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
le parc, ses yeux s'arrêtèrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
dont l'aspect le frappa.
C'était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes,
ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de
clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire.
Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de
la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite
feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade.
Il ne s'était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres,
accompagné d'un commencement de nausées 1'avertit bientôt qu'il avait
sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-à-dire du plus
actif des narcotiques.
Toujours flânant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
s'étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l'une de ses
extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de
Boulogne.
<< Où donc se dégage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.
C'était d'abord dans le lit d'une petite rivière, qui, après avoir
décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence,
la rivière s'échappait en l'emplissant à travers un des canaux
souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n'était pas une porte
cochère évidemment, mais c'était une porte.
<< Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout
d'abord la voix de la prudence.
-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas été inventées pour
roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions
hardies.
En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu'on
appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être,
mais qu'il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas
auparavant.
Il revint alors sans affectation vers l'arbuste à fleurs rouges, il en
détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
pussent manquer de le voir.
Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
écraser, et les mêla à son tabac.
Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se
réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce
projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
détruire la ville du docteur Sarrasin.
Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre,
et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux
paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
manipulation quotidienne. Son but était simplement d'éveiller la
curiosité d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils étaient,
ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l'arbuste dont il
cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que
ce mélange communiquait au tabac.
Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi
dire mécaniquement.
Dès le sixième jour -- c'était la veille du fatal 13 septembre --,
Marcel, en regardant derrière lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
provision de feuilles vertes.
Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient sécher à la
chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à
l'avance !
Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
Non. Ce n'était pas assez d'échapper à leur surveillance. Il fallait
encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la
masse d'eau qui s'y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs
kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imaginé. Il avait, il
est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie,
déjà condamnée, était fait depuis longtemps.
Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
dernière promenade. L'inséparable trio prit le chemin du parc.
Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément
vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n'était autre que
l'atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se
mit à la fumer.
Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes,
s'installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des
bouffées énormes.
L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons
bâillaient et s'étiraient à l'envi comme des ours en cage. Un nuage
voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent
du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs
têtes se renversèrent sur le dossier du banc.
Les pipes roulèrent à terre.
Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au
gazouillement des oiseaux, qu'un été perpétuel retenait au parc de
Stahlstadt.
Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq,
France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d'exister.
Marcel s'était précipité dans l'atelier des modèles. Cette vaste salle
renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques,
locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d'épuisement,
turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
là pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'étaient les modèles en
bois de tout ce qu'avait fabriqué l'usine Schultze depuis sa fondation,
et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
n'y manquaient pas.
La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune
Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu'il allait
préparer son suprême plan d'évasion, il voulait anéantir le musée des
modèles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu détruire, avec la
casemate et le canon qu'elle abritait, l'énorme et indestructible Tour
du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.
Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d'outils, et
de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans
un coin de la salle où étaient entassés des cartons d'épures et de
légers modèles en bois de sapin.
Puis, il sortit.
Un instant après, l'incendie, alimenté par toutes ces matières
combustibles, projetait d'intenses flammes à travers les fenêtres de la
salle. Aussitôt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt,
et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes
parts.
Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien
faite pour encourager tous ces travailleurs.
En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en
pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité.
C'était un déluge d'eau qu'elles déversaient sur les murs et jusque sur
les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de
l'éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l'édifice à la
fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l'on
devait renoncer à tout espoir de s'en rendre maître. Le spectacle de
cet incendie était grandiose et terrible.
Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
poussait ses hommes comme à l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
d'ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé
dans le parc, et il était maintenant certain qu'il serait consumé tout
entier.
A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien préserver du
bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d'une voix éclatante :
<< Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la
vitrine du centre ! >>
Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par
Schultze, et plus précieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermés
dans le musée.
Mais, pour sauver ce modèle, il s'agissait de se jeter sous une pluie
de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être
irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
malgré l'appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l'appel
de Herr Schultze.
Un homme se présenta alors.
C'était Marcel.
<< J'irai, dit-il.
-- Vous ! s'écria Herr Schultze.
-- Moi !
-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
prononcée contre vous !
-- Je n'ai pas la prétention de m'y soustraire, mais d'arracher à la
destruction ce précieux modèle !
-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis,
les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers.
-- J'y compte bien >>, répondit Marcel.
On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés
en cas d'incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux
irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu'il avait tenté
d'arracher à la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.
Un de ces appareils, chargé d'air sous une pression de plusieurs
atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez,
l'embouchure des tuyaux à sa bouche, il s'élança dans la fumée.
<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>
On l'imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le
gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie,
la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de
poutres calcinées, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
moment où le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
d'étincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'échappait
par une porte opposée qui s'ouvrait sur le parc.
Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu'au déversoir
inconnu qui l'entraînait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
hésitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.
Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
sept à huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
car le courant le conduisait comme s'il eût tenu un fil d'Ariane. Il
s'aperçut presque aussitôt qu'il était entré dans un étroit canal,
sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier.
<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là
! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
je suis perdu ! >>
Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle.
C'était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal.
<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.
Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à
scier le pêne à l'affleurement de la gâche.
Cinq minutes de travail n'avaient pas encore détaché ce pêne. La grille
restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu'avec une
difficulté extrême. L'air, très raréfié dans le réservoir, ne lui
arrivait qu'en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux
oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout
indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait,
cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de
ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé !
A ce moment, la scie lui échappa.
<< Dieu ne peut être contre moi ! >> pensa-t-il.
Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que
donne le suprême instinct de la conservation.
La grille s'ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta
l'infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s'épuisait à
aspirer les dernières molécules d'air du réservoir !
....
Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans
l'édifice entièrement dévoré par l'incendie, ils ne trouvèrent ni parmi
les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d'un être
humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été
victime de son dévouement. Cela n'étonnait pas ceux qui l'avaient connu
dans les ateliers de l'usine.
Le modèle si précieux n'avait donc pas pu être sauvé, mais l'homme qui
possédait les secrets du Roi de l'Acier était mort.
<< Le Ciel m'est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se
dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une économie de
dix mille dollars ! >>
Et ce fut toute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !
X UN ARTICLE DE L'-UNSERE CENTURIE-, REVUE ALLEMANDE
Un mois avant l'époque à laquelle se passaient les événements qui ont
été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée
-Unsere Centurie- (Notre Siècle), publiait l'article suivant au sujet
de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les
délicats de l'Empire germanique, peut-être parce qu'il ne prétendait
étudier cette cité qu'à un point de vue exclusivement matériel.
<< Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire
qui s'est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande
république américaine, grâce à la proportion considérable d'émigrants
que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une
succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est
véritablement celle d'une cité appelée France-Ville, dont l'idée même
n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
arrivée au plus haut degré de prospérité.
<< Cette merveilleuse cité s'est élevée comme par enchantement sur la
rive embaumée du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
l'assure, le plan primitif et l'idée première de cette entreprise
appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est
possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d'une parenté
éloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. Même, soit dit en passant,
on ajoute que la captation d'un héritage considérable, qui revenait
légitimement à Herr Schultze, n'a pas été étrangère à la fondation de
France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut
être certain de trouver une semence germanique ; c'est une vérité que
nous sommes fiers de constater à l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette
végétation spontanée d'une cité modèle.
<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en
trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent
Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les
buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, même ce
monument généreux de la science géographique appliquée à l'art du
tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
place où s'élève maintenant la cité nouvelle s'étendait encore, il y a
cinq ans, une lande déserte. C'est le point exact indiqué sur la carte
par le 43e degré 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degré 41' 17" de
longitude à l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
de l'océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes
Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au
nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amérique septentrionale.
<< L'emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et
choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
raisons qui en ont déterminé l'adoption, on fait valoir spécialement sa
latitude tempérée dans l'hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête
de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une république
fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux
que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de
rentrer après un certain nombre d'années dans l'Union ; -- sa situation
sur l'Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la
proximité d'une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du
nord, du midi et de l'est, en laissant à la brise du Pacifique le soin
de renouveler l'atmosphère de la cité, -- la possession d'une petite
rivière dont l'eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes
répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la
mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées
et formé par un long promontoire recourbé en crochet.
<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de
belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire
abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
la fièvre de 1'or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais,
par bonheur, les pépites étaient petites et rares.
<< Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études
sérieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
n'avait pas nécessité d'expédition spéciale. La science du globe est
maintenant assez avancée pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts
et précis.
<< Ce point décidé, deux commissaires du comité d'organisation ont pris
à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours
à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé
un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné.
<< S'entendre avec la législature d'Oregon, obtenir une concession de
terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une
largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de
dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
droits réels ou supposés, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.
<< En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné,
sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction
de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l'oeuvre.
Des affiches placardées dans tout l'Etat de Californie, un
wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les
matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une
réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
même été inutile d'adopter le procédé de publicité en grand, par voie
de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses,
qu'une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi
que l'affluence des coolies chinois dans l'Amérique occidentale jetait
à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires.
Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens
d'existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences
sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur
rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait
leur être payé qu'après l'achèvement des travaux, et à des vivres en
nature distribués par l'administration municipale. On évita ainsi le
désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces
grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé
toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de
San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, à ne
plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d'une
population jaune, qui n'aurait pas manqué de modifier d'une manière
assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs
s'étant d'ailleurs réservé le droit d'accorder ou de refuser le permis
de séjour, l'application de la mesure a été relativement aisée.
<< La première grande entreprise a été l'établissement d'un
embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au
tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut
soin d'éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes
qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces
travaux et ceux du port furent poussés avec une activité
extraordinaire. Dès le mois d'avril, le premier train direct de New
York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu'à ce
jour restés en Europe.
<< Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des
habitations et des monuments publics avaient été arrêtés.
<< Ce n'étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières
nouvelles du projet, l'industrie américaine s'était empressée d'inonder
les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de
construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices
nationaux et pour l'ornementation générale, tandis que les maisons
seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit,
mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et
de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d'une série de
trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout,
devaient former dans l'épaisseur de tous les murs des conduits ouverts
à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l'air de circuler
librement dans l'enveloppe extérieure des maisons, comme dans les
cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idée générale du
Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en
même temps le précieux avantage d'amortir les sons et de procurer à
chaque appartement une indépendance complète.
<< Le comité ne prétendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
type de maison. Il était plutôt l'adversaire de cette uniformité
fatigante et insipide ; il s'était contenté de poser un certain nombre
de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier :
<< 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d'arbres,
de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille.
<< 2° Aucune maison n'aura plus de deux étages ; l'air et la lumière ne
doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres.
<< 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la
rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d'appui.
L'intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre.
<< 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes
au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour
l'ornementation.
<< 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les
quatre sens, couverts de bitume, bordés d'une galerie assez haute pour
rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour
l'écoulement immédiat des eaux de pluie.
<< 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations,
ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d'habitation un
sous-sol d'aération en même temps qu'une halle. Les conduits à eau et
les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la
voûte, de telle sorte qu'il soit toujours aisé d'en vérifier l'état,
et, en cas d'incendie, d'avoir immédiatement l'eau nécessaire. L'aire
de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de
la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la
mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
toutes les transactions ménagères pourront s'opérer là sans blesser la
vue ou l'odorat.
<< 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à
l'usage ordinaire, placés à l'étage supérieur et en communication avec
la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière
artificielle et l'eau, mise à prix réduit à la disposition des
habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet
étage.
<< 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle.
Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et
laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
précieux assemblés en mosaïques par d'habiles ébénistes, auraient tout
à perdre à se cacher sous des lainages d'une propreté douteuse. Quant
aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l'éclat
et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de
couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons
subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.
<< 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On
ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un
tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus
simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
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