succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de
minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément
très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non
plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout
mélange étranger et ne les emploie qu'à l'état de pureté parfaite. Mais
c'est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour
être en possession de tous les éléments du problème, qu'à déterminer la
composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et
les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs
convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret !
Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze,
lorsqu'il est entré en possession de son héritage ? >>
Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée,
se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
l'être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait
être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se
succédaient en cadence et faisaient :
<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>
Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
comme absorbé dans la solution d'un problème difficile.
<< Ah ! s'écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s'en mêlerait, je
découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
méditer contre France-Ville ! >>
Schwartz s'endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien
que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittée, fût devenue une jeune
demoiselle. Ce phénomène s'explique aisément par les lois ordinaires de
l'association des idées : l'idée du docteur renfermait celle de sa
fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt
Marcel Bruckmann, s'éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée,
il ne s'en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
VI LE PUITS ALBRECHT
Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalité à Marcel
Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d'un mineur tué
quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le
mince produit d'une chambre meublée et le salaire que lui apportait
tous les dimanches son petit garçon Carl.
Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère
pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
portes d'air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en
forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à
bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît
une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé
de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine,
pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres
au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
auprès de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de
ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et
pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu'il
sortait du puits, son aspect n'était pas précisément celui d'un jeune
<< gommeux >>. Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un
ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d'eau
chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de
gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu'elle tirait des
profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garçon, le trouvant le plus
beau du monde.
Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n'était pas plus
laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
allaient bien à son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
anémique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé
une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique.
Au moral, c'était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel,
l'habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté
vaincue donnent à tous les mineurs sans exception.
Son grand bonheur était de s'asseoir auprès de sa mère, à la table
carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
de la terre. L'atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale,
peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et
de flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulhe, amoureux
d'entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour
chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen.
Perspective dorée, qui avait d'abord amené le garçonnet à explorer avec
soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait
fait de lui un collectionneur. Aussi, c'était pour son propre compte
qu'il recherchait maintenant les insectes.
Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux
cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s'il fallait l'en
croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et
les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait
pourtant qu'avec admiration.
Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'écurie, un vieux
philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du
niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumière du jour. Il
était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche,
en traînant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
s'arrêtait à point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si
caressant, si tendre !
<< Je vous assure, mère, qu'il me donne réellement un baiser en
frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tête auprès de
lui, disait Carl. Et c'est très commode, savez vous, que Blair-Athol
ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>
Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'écoutait avec ravissement.
Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
portait son garçon, et ne manquait guère, à l'occasion, de lui envoyer
un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donné pour aller voir ce
vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter
l'emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
l'encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après
l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
son fils.
Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d'où
son mari n'était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de
cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le
long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans
laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues
aux poulies d'acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment
de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
fois elle s'était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme
corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du
gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
était familière avec le bruit et l'activité de cette porte infernale !
Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les
accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs,
elle les avait tous vus et revus à la tâche !
Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'était
engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
jadis, et maintenant son unique enfant !
Elle entendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans la profondeur,
s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui
s'enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres,
-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
mettre pied à terre !
Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un à
droite, l'autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les
piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont
été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent
les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies,
posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes...
Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent
à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se
dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par
la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !...
Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une
armée de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant à la lueur de
leurs lampes de sûreté !...
Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était
seule, songeuse, au coin de son feu.
Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
et refermait la porte.
Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la
bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la
benne. Il se rendait à l'écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
mangeait à son tour le petit dîner froid qu'on lui descendait de
là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds,
avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
s'endormait sur la litière de paille.
Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl !
<< Savez-vous, mère, ce que m'a dit hier M. l'ingénieur Maulesmulhe ?
Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d'arithmétique
qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne
d'arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il
paraît qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
et il aura fort à faire pour tomber juste !
-- Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantée, M. l'ingénieur
Maulesmulhe a dit cela ! >>
Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des
galeries, tandis que l'ingénieur, carnet en main, relevait les
chiffres, et, l'oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de
la percée.
<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j'ai bien peur de mal
répondre ! >>
Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla
de la conversation pour dire à l'enfant :
<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-être te
l'expliquer.
-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité.
-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est
très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>
Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
papier blanc, s'installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui
l'arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté,
que Carl, émerveillé, n'y trouva plus la moindre difficulté.
A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son
pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.
Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n'avait pas
tardé à être promu d'abord à la seconde, puis à la première classe.
Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs,
après son souper, il se rendait au cours professé par l'ingénieur
Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il
abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides,
que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à
l'usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des
intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
toute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la
fin du trimestre, portait cette mention formelle :
<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je
dois signaler ce sujet à l'administration centrale, comme tout à fait
"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances théoriques, de
l'habileté pratique et de l'esprit d'invention le plus caractérisé. >>
Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard :
malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d'entendre sonner dix heures
sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer
si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl
aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
anxiété, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
direction du puits Albrecht.
En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
demander s'ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une
réponse négative et avoir échangé avec eux ce -Glück auf !- (<< Bonne
sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
poursuivit sa promenade.
Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en était
pas tumultueux et animé comme il l'est dans la semaine. C'est à peine
si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train
de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour
férié, à la gueule du puits.
<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? >> demanda
Marcel à ce fonctionnaire.
L'homme consulta sa liste et secoua la tête.
<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?
-- Non, c'est la seule, répondit le marqueur. La "fendue", qui doit
affleurer au nord, n'est pas encore achevée.
-- Alors, le garçon est en bas ?
-- Nécessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.
-- Puis-je descendre pour m'informer ?...
-- Pas sans permission.
-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
-- Pas d'accident possible le dimanche !
-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
enfant !
-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si
toutefois il s'y trouve... >>
Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
aussi raide que du fer-blanc, s'était heureusement attardé à ses
comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
l'inquiétude de Marcel.
<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.
Et, donnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer
du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
pourraient devenir utiles...
-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
>>
Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils
aux fontaines que les marchands de << coco >> portent à Paris sur le
dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec
les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
place entre les dents. On les remplit à l'aide de soufflets spéciaux,
construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une
pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pénétrer
impunément dans l'atmosphère la plus irrespirable.
Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s'accrochèrent à la
benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés
par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s'enfonçant
dans les profondeurs de la terre.
<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
yeux, disait le contremaître. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
benne !
-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. >>
On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
point d'arrivée, n'avait point vu le petit Carl.
On se dirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient seuls et
paraissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
conclusion qu'il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par
lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était
pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d'une
étrille, son livre d'arithmétique.
Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n'était plus là, nouvelle
preuve que l'enfant devait être dans la mine.
<< Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais
c'est peu probable ! Qu'aurait-il été faire dans les galeries
d'exploitation, un dimanche ?
-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir !
répondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>
Le garçon de l'écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
Il ne restait donc plus qu'à commencer des recherches régulières. On
appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
commença l'exploration des galeries de second et de troisième ordre qui
lui avaient été dévolues.
En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées
en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
il n'y avait la moindre trace d'éboulement, mais nulle part non plus la
moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un
appétit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais
Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
recherches.
<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région
pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails
avoisinants, à ces -terrae ignotae- que les géographes marquent aux
confins des continents arctiques.
-- C'est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l'amincissement
de la couche exploitable, répondit le contremaître.
-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c'est là qu'il faut chercher !
>> reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.
Ils ne tardèrent pas à atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
effet, à en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis
quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les
arrêtant, leur dit :
<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?
-- Tiens ! c'est vrai ! répondirent ses compagnons.
-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi
étourdi. Il y a sûrement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.
-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. >>
Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une
allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
s'éteignit aussitôt.
<< J'en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l'air, se
maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous
poursuivrons seuls la recherche. >>
Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun
entre leurs dents l'embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince
sur leurs narines et s'enfoncèrent dans une succession de vieilles
galeries.
Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.
A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès.
Une petite lueur bleuâtre, celle d'une lampe électrique, se montra au
loin dans l'ombre. Ils y coururent...
Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le
pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet,
disaient, avec son attitude, ce qui s'était passé.
Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s'était baissé et
avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.
Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort
remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame
Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l'était de
son mari.
VII LE BLOC CENTRAL
Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la
section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n°
41902, âgé de treize ans, << trappeur >> à la galerie 228, était due à
l'asphyxie résultant de l'absorption par les organes respiratoires
d'une forte proportion d'acide carbonique.
Un autre rapport non moins lumineux de l'ingénieur Maulesmulhe avait
exposé la nécessité de comprendre dans un système d'aération la zone B
du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère
par une sorte de distillation lente et insensible.
Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l'autorité compétente
le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe
Johann Schwartz.
Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un
ordre imprimé à son adresse :
<< Le nommé Schwartz se présentera aujourd'hui à dix heures au bureau
du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue
d'extérieur. >>
<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
! >>
Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
de l'organisation générale de la cité suffisante pour savoir que
l'autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les
rues. De véritables légendes s'étaient répandues à cet égard. On disait
que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
enceinte réservée, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés
y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies
maçonniques, obligés de s'engager sous les serments les plus solennels
à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
Il s'y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages
mystérieux venaient s'asseoir et participer aux délibérations...
Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces récits Marcel
savait qu'ils étaient, en somme, l'expression populaire d'un fait
parfaitement réel : l'extrême difficulté qu'il y avait à pénétrer dans
la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi
les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
seul n'avait jamais franchi la porte A.
C'est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime
qu'il s'y présenta à l'heure indiquée. Il put bientôt s'assurer que les
précautions étaient des plus sévères.
Et d'abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d'un uniforme
gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la
loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d'un
couvent cloîtré, avait deux portes, l'une à l'extérieur, l'autre
intérieure, qui ne s'ouvraient jamais en même temps.
Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester
aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.
Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
mot dire.
Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte
s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.
Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques
chaises, d'un tableau noir et d'une large planche à épures, garnie de
tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par
de hautes fenêtres à vitres dépolies.
Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent
dans la salle.
<< Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l'un d'eux. Nous
allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre à la
division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? >>
Marcel se déclara modestement prêt à l'épreuve.
Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions
sur la chimie, sur la géométrie et sur l'algèbre. Le jeune ouvrier les
satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses.
Les figures qu'il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes,
aisées, élégantes. Ses équations s'alignaient menues et serrées, en
rangs égaux comme les lignes d'un régiment d'élite. Une de ses
démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
qu'ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il
l'avait apprise.
<< A Schaffouse, mon pays, à l'école primaire.
-- Vous paraissez bon dessinateur ?
-- C'était ma meilleure partie.
-- L'éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable !
dit l'un des examinateurs à l'autre... Nous allons vous laisser deux
heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez
bien, vous serez admis avec la mention : -Parfaitement satisfaisant et
hors ligne-... >>
Marcel, resté seul, se mit à l'ouvrage avec ardeur.
Quand ses juges rentrèrent, à l'expiration du délai de rigueur, ils
furent si émerveillés de son épure, qu'ils ajoutèrent à la mention
promise : -Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent égal-.
Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
même cérémonial, c'est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du
directeur général.
<< Vous êtes présenté pour l'un des ateliers de dessin à la division
des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre
aux conditions du règlement ?
-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu'elles sont
acceptables.
-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre
engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir
que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous
êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous
les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé
aux sous-officiers d'une armée active, et vous pouvez, par un
avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous
engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez
dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre
correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie
comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. >>
<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
Puis, il répondit très simplement :
<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m'y soumettre.
-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur
au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas,
vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
effets avec vous ?
-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laissés chez
mon hôtesse.
-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
division. >>
<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'écrire mes notes en langage chiffré
! On n'aurait eu qu'à les trouver !... >>
Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au
quatrième étage d'un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
prendre une première idée de sa vie nouvelle.
Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu'il l'aurait cru
d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
Pour essayer de s'égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie
automatique, plusieurs d'entre eux avaient formé un orchestre et
faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothèque, un
salon de lecture offraient à l'esprit de précieuses ressources au point
de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient
obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à
des concours fréquents. Mais la liberté, l'air manquaient dans cet
étroit milieu. C'était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et
à l'usage d'hommes faits. L'atmosphère ambiante ne laissait donc pas de
peser sur ces esprits, si façonnés qu'ils fussent à une discipline de
fer.
L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'était donné corps
et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès
extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les
maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement
général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le
plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C'est à lui
qu'on recourait. Les chefs eux-mêmes s'adressaient à son expérience
avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus
marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de
la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin
de compte.
Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de
diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était
attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s'étendre
aux branches les plus lointaines de l'industrie métallurgique. En
pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en
construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La
division du travail poussée à son extrême limite l'enserrait dans son
étau.
Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
sur l'ensemble des oeuvres de la Cité de l'Acier qu'avant d'y entrer.
Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur
l'organisation dont il n'était -- malgré ses mérites -- qu'un rouage
presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignée figurée
par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction
cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris
aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que
l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de
cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie
et blindée intérieurement comme un monitor l'est à l'extérieur, était
fermée par un système de portes d'acier à serrures mitrailleuses,
dignes de la banque la plus soupçonneuse. L'opinion générale était
d'ailleurs que Herr Schultze travaillait à l'achèvement d'un engin de
guerre terrible, d'un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt
à l'Allemagne la domination universelle
Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa
tête les plans les plus audacieux d'escalade et de déguisement. Il
avait dû s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de
lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à
ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer
sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ;
Jamais un ensemble !
N'importe. Il s'était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S'il
fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes
favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
découragés Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succès de la
race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses
menaces. La Cité de l'Acier elle-même et les travaux qu'elle avait pour
but en étaient une preuve.
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi.
Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se
renouveler à lui-même ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
l'informa que le directeur général avait à lui parler.
<< Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de
lieutenant. >>
Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l'effet
logique et naturel d'un travail héroïque lui procurait cette admission
tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu'il ne put contenir
l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
<< Je suis heureux d'avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle,
reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
est offert. Allez, monsieur. >>
Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu'il
s'était juré d'atteindre !
Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris,
franchir enfin cette dernière enceinte dont l'entrée unique, ouverte
sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
Le spectacle qui s'étendait devant lui était assurément des plus
imprévus. Qu'on imagine un homme transporté subitement, sans
transition, du milieu d'un atelier européen, bruyant et banal, au fond
d'une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui
attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les
descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
était le mieux peigné des Jardins d'agrément. Les palmiers les plus
élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en
formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient élégamment aux grêles
eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des
oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air
les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi
tropicale que la végétation.
Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui
produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il
resta un instant stupéfait.
Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de là une houillère en
combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire
servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre
chaude.
Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
n'empêcha pas ses yeux d'être éblouis et charmés du vert des pelouses,
et ses narines d'aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient
l'atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d'herbe, il
prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente
insensible au pied d'un beau degré de marbre, dominé par une
majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d'un
grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du
Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée
rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le
degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain
passait sous ses pieds.
Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un
véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrêter, il
traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un
salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d'une
chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
boue sur une botte vernie.
Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l'Acier dit
froidement et simplement :
<< Vous êtes le dessinateur
-- Oui, monsieur.
-- J'ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc
faire que des machines à vapeur ?
-- On ne m'a jamais demandé autre chose.
-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
-- Je l'ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
son employé.
<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s'est tué ce matin en
maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
tous ! >>
Il faut bien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait pas trop
révoltant dans la bouche de Herr Schultze !
VIII LA CAVERNE DU DRAGON
Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne
sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au
bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous
deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le
parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout
en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iéna n'avait rencontré un
collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour
ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données
théoriques.
Marcel n'était pas seulement d'un mérite transcendant dans toutes les
branches du métier, c'était aussi le plus charmant compagnon, le
travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fécond.
Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
petto :
<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! >> La vérité est
que Marcel avait pénétré du premier coup d'oeil le caractère de son
terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme
immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il
s'était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous
les instants.
En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté
spécial de ce clavier, qu'il était arrivé à jouer du Schultze comme on
joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que
possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à
l'autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple,
achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile
à voir comme à corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitôt avec
exaltation.
Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la
conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l'avoir
trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :
<< J'ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m'avez
demandé.
-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songé à pareille
chose.
-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublié ?... Un éperon détachable,
laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
après un intervalle de trois minutes !
-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idées en tête ! >>
Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la
nouvelle invention.
Peut-être, après tout, n'était-il qu'à demi dupe de cette manoeuvre. Au
fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
une de ces mystérieuses fermentations qui s'opèrent dans les cervelles
humaines, il en arrivait aisément à se contenter de << paraître >>
supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.
<< Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! >> se disait il
parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
<< dominos >> de sa mâchoire.
D'ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation.
Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !...
Ces rêves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
bout du compte, n'était qu'un des rouages de l'organisme que lui,
Schultze, avait su créer, etc.
Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq
mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons
étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus
convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment
vraisemblable l'hypothèse qu'il avait inventé quelque nouvel engin de
guerre.
Mais le mot de l'énigme restait toujours obscur.
Marcel en était bientôt venu à se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.
C'était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant,
jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de
son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède
qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en
rosée au lieu de tomber en flocons.
<< Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n'est-ce pas ?
fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n'avaient pas
lassé de son mets favori.
-- Délicieuses >>, répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous
les soirs, quoiqu'il eût fini par avoir ce plat en horreur.
Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l'épreuve
qu'il méditait.
<< Je me demande même, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
choucroute, ni bière, peuvent tolérer l'existence ! reprit Herr
Schultze avec un soupir.
-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera
véritablement faire preuve d'humanité que de les réunir au Vaterland.
-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'écria le Roi de l'Acier.
Nous voici déjà installés au coeur de l'Amérique. Laissez-nous prendre
une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées
nous saurons faire autour du globe ! >>
Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la
sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment
quotidien de complète béatitude.
<< Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne
crois pas beaucoup à cette conquête !
-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n'était déjà plus au
sujet de la conversation.
-- La conquête du monde par les Allemands. >>
L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
<< Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?
-- Non.
-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de
connaître les motifs de ce doute !
-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire
mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
connaissent bien, ont pour idée fixe qu'un Français averti en vaut
deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l'ont
donnée. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
Angleterre. >>
Marcel avait proféré ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphème, lancé de but en
blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à
la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'être
allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli
étouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
<< Oui, c'est fâcheux à constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement
à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils préparent
du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !
-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
aussi, monsieur !
-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les
proportions et la portée de nos pièces !
-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
vérité ! nous faisons mieux que doubler !
-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d'invention
nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux,
soyez-en sûr ! >>
Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
Fallait-il en arriver à ce degré d'humiliation ? S'appeler Schultze,
être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur français !...
Et cela quand on avait près de soi, derrière l'épaisseur d'un mur
blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n'était pas possible
d'endurer un pareil supplice !
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