entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
d'être soumise à l'assemblée.
<< Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du Congrès de Brighton qu'une
idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à
la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l'idée
était suggérée, on s'étonnait presque qu'elle n'eût pas déjà été mise
en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien
de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être
consacrés à un tel essai ! >>
L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un
juste hommage à son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
Sa motion était déjà acclamée, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à
la requête du docteur Sarrasin lui-même.
<< Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi
d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l'être
qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
France-Ville ! >>
On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien
due.
France-Ville était d'ores et déjà fondée en paroles ; elle allait,
grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le
papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du
projet.
Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si
différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour
suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune
du fait divers publié par le -Daily Telegraph-.
Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la -Gazette de Hull- et
figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta
le 1er novembre à Rotterdam.
Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et
secrétaire unique de l'-Echo néerlandais- et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au -Mémorial de Brême-. Là, il revêtit, sans changer de
corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
après avoir écrit en tête de la traduction : -Eine ubergrosse
Erbschaft-, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et
d'abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses
: -Correspondance spéciale de Brighton- ?
Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
l'anecdote arriva à la rédaction de l'imposante -Gazette du Nord-, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se
contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.
C'est après avoir passé par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d'un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le
professeur Schultze, de l'Université d'Iéna.
Si haut placé que fût un tel personnage dans l'échelle des êtres, il ne
présentait à première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme de
quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses épaules carrées
indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le
peu de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en échappe, et cependant on
se sent comme gêné sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de dents
formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des
lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
visiblement très satisfait pour lui-même.
Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
cheminée, regarda l'heure à une très jolie pendule de Barbedienne,
singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente,
dernière heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La première fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures
trente, vous quitterez mon service à huit.
-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner
maintenant ?
-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. >>
Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à
écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les -Annalen
für Physiologie-. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater
que ce mémoire avait pour titre :
-Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents
de dégénérescence héréditaire ?-
Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d'un
grand plat de saucisses aux choux, flanqué d'un gigantesque mooss de
bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
de complaisance qu'on n'en eût attendu d'un homme aussi sérieux. Puis
il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.
Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre
un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
bande de son journal et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au
moment où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
attirée par un nom étranger, celui de << Langévol >>, dans le fait
divers relatif à l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y
parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un
ronflement sonore.
Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et
expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que,
machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le
répéter.
Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle
heure il était, il fut illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur
le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait failli la veille laisser
passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il
courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussiéreux qui en formait l'envers.
Le professeur ne s'était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce
nom tracé d'une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle :
<< -Thérèse Schultze eingeborene Langévol- >> (Thérèse Schultze née
Langévol).
Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
IV PART A DEUX
Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare
de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton
row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de
bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six
chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même
voix dont il demandait son dîner.
-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
- Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire Langévol. >>
Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :
<< Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! >>
Réponse du jeune clerc :
<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agréable,
mais ce n'est pas la tête du premier venu. >>
Nouvelle exclamation mystérieuse :
<< Et il vient d'Allemagne ?...
-- Il le dit, du moins. >>
Un soupir passa à travers le tuyau :
<< Faites monter.
- Deux étages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
un passage intérieur.
Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se
trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.
Ce personnage était assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon
l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'était placé
auprès de lui :
<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amène.
Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner
qu'un très petit nombre de minutes. >>
Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.
<< Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amène.
-- Parlez donc, monsieur.
-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en
1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l'armée de
Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage à la maison, après la bataille d'Iéna, sans compter les pièces
dûment légalisées qui établissent ma filiation. >>
Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c'était le seul point où il était inépuisable. En effet,
il s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité
de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'idée de réclamer cette succession, c'était surtout pour
l'arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu'il détestait dans son adversaire, c'était
surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu savant, qu'un Français
pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits à outrance.
A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre
cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
supérieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en général et les aspirations particulières de l'individu
Schultze vers l'héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même
ordre.
D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pût
être pour un professeur à l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de
parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu'une
aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de
ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d'un degré
secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des
droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et,
dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l'avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langévol, déjà
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du
-Jarndyce contre Jarndyce-, de Dickens. Un horizon de papier timbré,
d'actes, de pièces de toute nature s'étendit devant les yeux de l'homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé
par lui, Sharp, dans l'intérêt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, à lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient
pas à un bon procès >> --, que lui donnait sa parenté avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient
aussi, en cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus
impérieux, à la reconnaissance du professeur.
Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
repos, sans toutefois rien préciser.
Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire à
loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n'était plus
question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se
disait si avare !
Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
à faire valoir sur l'héritage de la Bégum, mais persuadé cependant
qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
était toujours méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
tourner à l'avantage de la première.
L'important était de tâter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche
télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq
heures le savant français dans le cabinet du solicitor.
Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna Mr. Sharp
l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
déclara en toute loyauté qu'en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante élevée
par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait
mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degré
précis de parenté de cette grand-tante.
Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées
dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et
les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la
vérité, on n'était pas obligé de faire à la partie adverse l'aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et
qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la
vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption...
D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des
archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de
pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de
terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant
considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et
épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre
avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
Chancellerie et ne s'était terminé que faute de fonds : intérêts et
capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports,
procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à
la Banque...
Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il
s'arrêterait. Sans accepter pour parole d'évangile tout ce qu'il
entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme
un voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port où il croyait
entrer s'éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
se disait qu'il n'était pas impossible que cette fortune, tout à
l'heure si proche et d'un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer
à l'état gazeux et s'évanouir !
<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
Que faire ?... Hem !... C'était difficile à déterminer. Plus difficile
encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente
justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément
un peu lente, -pede claudo-... hem !... hem !... mais d'autant plus
sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques années d'être en possession de cet héritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...
Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans
sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une série
d'interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en éprouver
quelque regret.
Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé
son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n'avait jamais
entendu parler d'une Thérèse Langévol, contestait formellement
l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait à
toute transaction.
Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien établis,
qu'à << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
désintéressement absolu, une véritable curiosité d'amateur, n'avait
certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en était ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement
jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il pût charger de ses
intérêts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrière
légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...
<< Si le docteur français voulait s'arranger, combien cela coûterait-il
? >> demanda le professeur.
Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu déconcerté par cette façon d'agir. Il représenta à Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses
afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt
à une transaction.
<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.
-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir à quoi m'en
tenir. >>
Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le
solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là-
dessus carte blanche.
Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillité s'il avait quelques nouvelles sérieuses à
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l'informa
qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-être de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce
prétendant nouveau. C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors
eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre à régler rapidement cette affaire, qu'il considérait avec des
yeux presque paternels.
Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s'était si bien habitué depuis quelques jours à l'idée
de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu'il subordonnait
tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l'exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions légales et financières, et sans
être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché
de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de
passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte
blanche à Mr. Sharp et repartit.
Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien vrai qu'un
autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d'entamer et de
prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une
grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n'était pas de ces gens qui font
des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile
d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le
saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée
d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à
l'un et à l'autre que la partie adverse ne voulait décidément rien
entendre, et que, par surcroît, il était question d'un troisième
candidat alléché par l'odeur...
Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s'élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce
n'était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant
il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu.
Dès le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, avait été prêt
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l'expression célèbre, était arrivé, ou que, dans
son langage moins noble, son client était << cuit à point >>, il
démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate.
Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que
l'excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu'il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu'à signer, il
aurait voté par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
Royaume-Uni.
Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer
de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s'était rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frémissant
qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent
mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement
définitif, aussitôt après l'accomplissement des formalités légales.
Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo-
saxonne, cette étonnante affaire.
On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur
Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : <<
-Hurrah- !... -Rule Britannia- !... Il n'y a encore que nous !... >>
La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un
pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en
effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !
Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville française dans des conditions d'hygiène morale et physique
propres à développer toutes les qualités de la race et à former de
jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la
loi de progrès qui décrétait l'effondrement de la race latine, son
asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être
tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de
réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait croire à son succès.
Il appartenait donc à tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre général et
pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s'il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. -privat docent-
de chimie à l'Université d'Iéna, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était
prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était
clair enfin qu'il était particulièrement désigné par la grande force
constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces
pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été
arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du
docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait
celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur.
C'était l'instrument qu'il lui fallait.
D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que très secondaire ;
il ne faisait que s'ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland.
Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà
l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international
d'Hygiène et en suivit assidûment les séances. C'est au sortir de cette
assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire cette déclaration :
qu'il s'élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.
<< J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience que nous ferons sur elle
servira d'exemple au monde ! >>
Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour l'humanité,
n'en était pas à avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne
devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
l'inviter à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :
<< Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, de savants actifs,
non seulement pour édifier, mais pour nous défendre >>, Marcel lui
répondit :
<< Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout
dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques
années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin
comme de près, je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par
conséquent, servir la France. >>
V LA CITE DE L'ACIER
Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage
de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est
transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues
du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal
délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse américaine.
Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui
séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris à vol d'oiseau.
Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée
aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce
n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins
séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits
de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol
soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre
s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de
scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté
par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est
chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.
Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines
maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << désert rouge >>, à cause
de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol
sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque
ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a déployé tout
à coup une énergie et une vigueur sans égales.
Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.
C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse
sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la
propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand
travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.
Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse
et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une
ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de
terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.
Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le
réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les délais convenus.
Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.
En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se
détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des
légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot.
Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé
avec un soin jaloux.
Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts,
isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles
des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la
république des Etats-Unis.
En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée,
signée et paraphée.
Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un
matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à
l'auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied
vers la porte la plus voisine du village.
C'était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la
mode des pionniers américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de
laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était
imprégnée, et marchait d'un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprimée et fut aussitôt admis.
<< Votre ordre porte l'adresse du contremaître Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'à suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'à la borne K, et à vous
présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous
entrez dans un autre secteur que le vôtre >>, ajouta-t-il au moment où
le nouveau venu s'éloignait.
Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et
s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé,
sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s'élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui
indiquait la configuration de la Cité de l'Acier.
C'était celle d'une circonférence dont les secteurs, limités en guise
de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants
les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un fossé communs.
Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du
chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la même lettre
sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge.
Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se trouvait en
présence d'un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée.
L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
<< Tout droit. Neuvième rue à gauche. >>
Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était
l'axe. De chaque côté s'allongeaient à angle droit des files de
constructions uniformes.
Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments
gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était
sans doute blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la moindre
attention.
En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du
contremaître Seligmann.
Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
<< Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?
-- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai bientôt vingt-six ans, et
j'ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis
vous montrer les certificats sur la présentation desquels j'ai été
engagé à New York par le chef du personnel. >>
Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais avec un léger
accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître.
<< Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.
-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en règle. >>
Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaître un
passeport, un livret, des certificats.
<< C'est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n'ai plus qu'à vous
désigner votre place >>, reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement
de documents officiels.
Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom
portant le numéro 57938, et ajouta :
<< Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures,
présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre
numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l'atelier
et qui n'est ouvert qu'à cet instant.
-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
Schwartz.
-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l'extérieur, mais vous
pourrez prendre vos repas à la cantine de l'atelier pour un prix très
modéré. Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il
s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par
l'ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement...
Commencez-vous aujourd'hui ?
-- Pourquoi pas ?
-- Ce ne sera qu'une demi-journée >>, fit observer le contremaître en
guidant Schwartz vers une galerie intérieure.
Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et
pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d'une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d'énormes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la voûte de verre
qu'elles transperçaient de part en part. C'étaient les cheminées
d'autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque rangée.
A l'une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des
trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l'autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transformée en acier.
L'opération du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet
de fer, s'y livraient avec activité.
Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d'un revêtement de
scories, y étaient d'abord portés à une température élevée. Pour
obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt
qu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l'on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les
scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre
boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux
aides-marteleurs.
C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait l'opération. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logée dans la
cheminée même, occupait un ouvrier << cingleur >>. Armé de pied en cap
de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de
cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme
masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont
elle s'était chargée, au milieu d'une pluie d'étincelles et
d'éclaboussures.
Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois réchauffée, la rebattre de nouveau.
Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matière asservie, l'homme semblait
presque un enfant.
De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une
température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui
aveugle, c'est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.
Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il était capable de le
supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commença à manoeuvrer.
Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne
tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.
Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du dîner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportât trop d'ardeur à l'ouvrage,
soit qu'il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel
qu'exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las
et défaillant. Défaillant au point que le chef d'équipe s'en aperçut.
<< Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'était
qu'une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immédiatement appelé chez l'ingénieur en chef.
Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d'un
ton inquisitorial :
<< Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? >>
Schwartz baissait les yeux tout confus.
<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'étais employé à la
coulée, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
voulu essayer du puddlage !
-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l'ingénieur en haussant les
épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?
-- J'étais depuis deux mois à la première classe.
-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
L'ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une
dépêche et dit :
<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il est prévenu. >>
Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur
K l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé,
accepté, adressé à un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.
<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui
dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis
aux halles de coulée de gros canons. >>
La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mètres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l'estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.
Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion étaient allongés dans
l'axe de la galerie, au fond d'une tranchée médiane. De chaque côté de
la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à
volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces
énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, à l'autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.
Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en fer surveillait la
température à l'état de la fusion dans les creusets.
Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient
portés là à un degré singulier de perfection.
Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le
signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d'un pas égal et
rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les
épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer
devant chaque four.
Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde
en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de
tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre
réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu'à une cuvette en entonnoir, placée directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt,
un creuset, tiré du feu à l'aide d'une pince, était suspendu à la barre
de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet
commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et
brûlant.
Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée
fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours
agissaient successivement de même.
La précision était si extraordinaire, qu'au dixième de seconde fixé par
le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d'un
mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une
discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt
accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la fin
de la journée, lui promit même un avancement rapide.
Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et
de l'enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à
l'auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant
bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait remarquées dans la
matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui
<< recevait des pensionnaires >>.
Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la
recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
poche un fragment d'acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage,
et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
il les examina avec un soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse.
Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta
les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce
qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une
langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :
<< 10 novembre. -- -Stahlstadt.- -- Il n'y a rien de particulier dans
le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
températures différentes et relativement basses pour la première
chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff.
Quant à la coulée, elle s'opère suivant le procédé Krupp, mais avec une
égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les
manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment
musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
atteindre à cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les
premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les
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