Les cinq cents millions de la Bégum
Par
Jules Verne
IOU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit à lui-même
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est
une des formes de la distraction.
C'était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie à la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.
Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, à Brighton,
s'étalaient le -Times-, le -Daily Telegraph-, le -Daily News-. Dix
heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu -in
extenso- d'un mémoire qu'il avait présenté l'avant-veille au grand
Congrès international d'Hygiène, sur un << compte-globules du sang >>
dont il était l'inventeur.
Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de
ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille,
grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.
<< Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements
de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographié. >>
<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associé
s'exprime en français. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en débutant,
si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur..." >>
<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du -Times- ou de celui du -Telegraph-... On n'est pas
plus exact et plus précis ! >>
Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître
des cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un moindre titre à un
personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda
si << monsiou >> était visible...
<< Monsiou >> est une appellation générale que les Anglais se croient
obligés d'appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu'ils
s'imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne
désignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
sous celui de << Herr >>. Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routinière a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée
la nationalité des gens.
Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez
étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier minuscule :
<< MR. SHARP, -solicitor-, << 93, -Southampton row- << LONDON. >>
Il savait qu'un << solicitor >> est le congénère anglais d'un avoué, ou
plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l'avoué et
l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
<< Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>
<< Vous êtes bien sûr que c'est pour moi ? reprit-il.
-- Oh ! yes, monsiou.
-- Eh bien ! faites entrer. >>
Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur, à première vue, classa dans la grande famille des << têtes de
mort >>. Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents
blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons à l'occiput sous un <<
ulster-coat >> à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée
d'un sac de voyage en cuir verni.
Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son
chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :
<< William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...
-- Oui, monsieur.
-- François Sarrasin ?
-- C'est en effet mon nom.
-- De Douai ?
-- Douai est ma résidence.
-- Votre père s'appelait Isidore Sarrasin ?
-- C'est exact.
-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>
Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
<< Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue
Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli.
-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m'expliquer ?...
-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict
Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...
-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette
connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.
-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père,
Jean Sarrasin, qu'elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent
s'établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu'en 1811, date
de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvée à
Paris...
-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par
cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s'établir à
Paris pour l'éducation de son fils, qui se destinait à la carrière
médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père
exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.
-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs
?...
-- Non ! j'étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>
Mr. Sharp se leva.
<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir découvert et d'être le premier à vous
présenter mes hommages ! >>
<< Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C'est assez fréquent chez
les "têtes de mort". >>
Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
<< Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous
êtes, à l'heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet,
concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de
Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841,
ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postérité,
incapable et intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente
ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous
séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque
intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol.
Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En exécution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirmé par la
cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et
mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
placé en dépôt à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
acompte à valoir... >>
Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un
mot à dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait expérimental ce rêve des -Mille et une nuits-, il
s'écria :
<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ?
-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les
ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre
maison. Or, précisément, l'héritage de la Bégum Gokool exerce notre
activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations
de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais même arrivé à la
conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
été frappé hier matin, en lisant dans le -Daily News- le compte rendu
du Congrès d'Hygiène, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'était pas
connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession,
j'ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à
notre attention. Presque sûr désormais d'être sur la piste, j'ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma
conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre
grand-oncle Langévol, tel qu'il est représenté dans une photographie de
lui que nous possédons, d'après une toile du peintre indien Saranoni. >>
Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart
chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
historiques d'un général en chef qui écrit un ordre d'attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fumée d'une bataille et une charge de cavalerie.
<< Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. >>
Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes
de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la
table et sortit à reculons, en murmurant :
<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>
Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et
commença à les feuilleter.
Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l'histoire était
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par
exemple, en présence d'un document imprimé sous ce titre :
<< -Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine,
déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale.-
Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriété de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d'exploitation,
villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la
succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour supérieure de
Delhi, il résulte qu'en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables,
épousa un étranger, français d'origine, du nom de Jean-Jacques
Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armée
française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36ème léger, s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée de la
Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il arriva à Calcutta,
passa dans l'intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était
autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s'élever à celui
de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s'était
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
de la province de Bengale à demander et obtenir pour l'époux de la
Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n'y avait qu'un fils en état d'imbécillité depuis
son bas âge, et qu'il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses
biens ont été fidèlement administrés jusqu'à sa mort, survenue en 1869.
Il n'y a point d'héritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à
la requête du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
l'honneur de demander aux Lords du Conseil privé l'homologation de ces
jugements, etc. >> Suivaient les signatures.
Des copies certifiées des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque
d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de
documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre
hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le << next of
kin >> et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions déposés dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de décès !
Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entièrement échapper à l'émotion qu'une
certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son
émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre
passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorbé en de profondes réflexions.
Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l'accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.
<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines
que vous vous êtes données.
-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr.
Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?
-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... >>
Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas
céder.
<< Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
-- Parfaitement, nous en avons copie. >>
Le docteur Sarrasin, resté seul, s'assit à son bureau, prit une feuille
de papier à lettres et écrivit ce qui suit :
<< Brighton,28 octobre 1871.
<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale,
insensée ! Ne me crois pas atteint d'aliénation mentale et lis les deux
ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de baronnet anglais
ou plutôt indien, et d'un capital qui dépasse un demi-milliard de
francs, actuellement déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir à notre
sagesse. Il y a une heure à peine que j'ai connaissance du fait, et
déjà le souci d'une pareille responsabilité étouffe à demi la joie
qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord causée.
Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te parler
d'une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l'apprendre à ta mère. Je suis assuré qu'en femme sensée,
elle l'accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête.
D'ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle
comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je
t'annonce, je suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
d'avenir.
<< Ton père affectionné, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>
Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants, à l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, élève à l'Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au
Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait même
plus à ses millions.
II DEUX COPAINS
Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on peut appeler
proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni d'une intelligence
supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalauréat, il avait eu la note << passable >>. Repoussé une première
fois au concours de l'Ecole centrale, il avait été admis à la seconde
épreuve avec le numéro 127. C'était un caractère indécis, un de ces
esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui vivent
toujours dans l'à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu'un
bouchon de liège est sur la crête d'une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou vers
le pôle. C'est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur
Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son
fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu'on a
lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.
Le bonheur avait voulu qu'au début de son éducation, Octave tombât sous
la domination d'une nature énergique dont l'influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s'était de vive force imposée à lui. Au lycée
Charlemagne, où son père l'avait envoyé terminer ses études, Octave
s'était lié d'une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientôt
écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d'une petite
rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui
l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis le pied
hors des murs du lycée.
Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du
jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui
tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement
à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s'était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l'étude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
même temps, d'Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s'était
promis d'atteindre son double but.
C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et
avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la
dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il
était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin
impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme à la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquât un prix
à sa moisson annuelle, il pensait l'année perdue. C'était à vingt ans
un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d'action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête
intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
attentifs. Entré le second à l'Ecole centrale, la même année qu'Octave,
il était résolu à en sortir le premier.
C'est d'ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux
hommes qu'Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l'avait
<< pistonné >>, poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il
éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié
amicale, pareil à celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
anémique et de la faire fructifier auprès de lui.
La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils
passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours,
Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg
et l'Alsace avait exaspérée, était allé s'engager au 31ème bataillon de
chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.
Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras
droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.
Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants
habitaient ensemble deux chambres contiguës d'un modeste hôtel voisin
de l'école. Les malheurs de la France, la séparation de l'Alsace et de
la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute
virile.
<< C'est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les
fautes de ses pères, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
arriver. >>
Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l'imiter. Il l'entraînait
aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre
d'une pipe et d'une tasse de café. On se couchait à dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au bois de
Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d'escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait
bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil
d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, à la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu'elles reculaient le plus souvent.
Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient,
selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l'abat-jour
d'une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème,
palpitant d'intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des
pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
malheureusement plus importante à son sens, d'un litre de café. C'était
un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
peut-être parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper pour
quelques minutes à la terrible nécessité d'aligner des équations, dont
il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka
en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais
l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce
filtre antique et solennel n'est plus à la hauteur de la civilisation.
-- Achète un percolateur ! Cela t'empêchera peut-être de perdre une
heure tous les soirs à cette cuisine >>, répondit Marcel.
Et il se remit à son problème.
<< Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A
B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... >>
A ce moment, on frappa à la porte.
<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garçon de l'hôtel.
On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
étudiant.
<< C'est de mon père, fit Octave. Je reconnais l'écriture... Voilà ce
qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant à
petits coups le paquet de papiers.
Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage
à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de
Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui démodé, mais que le docteur
Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement
parisien.
<< Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d'Hygiène, dit
Marcel. C'est une bonne idée qu'il a eue d'aller là. Les savants
français sont trop portés à s'isoler. >>
Et Marcel reprit son problème :
<< ... L'extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier
ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Après avoir
marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
traçons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
>>
Un cri d'Octave lui fit relever la tête.
<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
tout pâle.
-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
recevoir.
Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
jeta un coup d'oeil sur les documents imprimés qui l'accompagnaient, et
dit :
<< C'est curieux ! >>
Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma méthodiquement. Octave était
suspendu à ses lèvres.
<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix étranglée.
-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d'esprit
scientifique pour accepter à l'étourdie une conviction pareille.
D'ailleurs, les preuves sont là, et c'est au fond très simple. >>
La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail.
Octave restait les bras ballants, incapable même d'achever son café, à
plus forte raison d'assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait
besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme ? >>
Marcel releva la tête et approuva :
<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-être pas une pareille en France,
et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou
six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de
baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné d'en avoir un, mais
puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de même plus
élégant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
Marcel lança une bouffée de fumée et n'articula pas un mot. Cette
bouffée de fumée disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s'inventent un
marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre
authentique, bien et dûment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
souvent... >>
La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
Il s'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
sur les millions.
<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de
mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la
numération, qu'un demi-milliard est un nombre trop considérable pour
que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les ressources d'une
représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu'à un homme qui
verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
est l'héritier d'un demi-milliard de francs !
-- Un demi-milliard de francs ! s'écria Marcel, secoué par le mot plus
qu'il ne l'avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa
rançon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
-- Ne va pas t'aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père
!... s'écria Octave du ton d'un homme effrayé. Il serait capable de
l'adopter ! Je vois déjà qu'il rumine quelque projet de sa façon !...
Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
rente !
-- Allons, tu étais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour être
capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit
droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à
partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
Et il se remit au travail.
Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s'agita si
fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui
dire :
<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est évident que tu n'es
bon à rien ce soir !
-- Tu as raison >>, répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
permission d'abandonner toute espèce de travail.
Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l'escalier et se trouva dans
la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrêta sous un bec de gaz
pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s'assurer de
nouveau qu'il était bien éveillé.
<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait
au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m'en
donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitié d'un, que le quart
d'un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec
de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a été reçu à l'Ecole centrale !...
Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
<< J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'était.
Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...
Baronnet !... C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que
je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...
Tout de même, c'est un fameux rêve ! >>
Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.
Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha
sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides étalages
qu'avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que
tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.
<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le
lustre de l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons
grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
des pur-sang au fond des manèges, et que s'allume le Café Anglais !...
Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?
N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
d'ivoire par-dessus le marché !... J'aurai des éléphants !... Je
chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
conduire où je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... A
propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je
partais pour Douai !... Il y a l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut
s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer
une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et
ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu'il
partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se
fit transporter à la gare du Nord.
Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.
A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la
maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
émoi le paisible quartier des Aubettes.
<< Qui donc est malade ? se demandaient les commères d'une fenêtre à
l'autre.
-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
lucarne au dernier étage.
-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
Après dix minutes d'attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.
Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de
chambre, attendaient l'explication de cette visite.
La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du
mystère.
Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait être à eux
maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer à des jeunes
gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les
femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer à ces grands
coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c'était à lui, en somme, qu'il appartenait de décider de sa destinée et
de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à
Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais
son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que
celui de cette petite maison modeste où sa vie s'écoulait doucement
entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne
voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla
pas un instant.
Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les
occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
Ne pouvant partager les bonheurs que l'étude donnait au docteur
Sarrasin, elle s'était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce
travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants
toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir
brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu'il avait
pris rang à l'Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes
ingénieurs s'était transformée dans son esprit en une pépinière
d'hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur
fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière
glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l'établissement de sa
fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa
satisfaction fut- elle complète.
La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à
faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans
aucun souci de l'avenir, s'était endormie dans un fauteuil.
Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
<< Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui
as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu'en a-t-il
dit ?
-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
c'est un stoïque ! Je crois qu'il a été effrayé pour nous de l'énormité
de l'héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas
jusqu'à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,
et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il eût préféré
un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
-- Marcel n'avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en
regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
fortune, pour certaines natures ! >>
Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles
de sa mère :
<< Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
! >>
Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.
III UN FAIT DIVERS
En arrivant à la quatrième séance du Congrès d'Hygiène, le docteur
Sarrasin put constater que tous ses collègues I'accueillaient avec les
marques d'un respect extraordinaire. Jusque-là, c'était à peine si le
très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la
présidence nominale de l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de
l'existence individuelle du médecin français.
Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer
la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux
orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant lui. Il gardait
habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
boutonnée -- non pas qu'il eût fait une chute de cheval --, mais
uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les
sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de
chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait
le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus
follement raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
pièce, comme s'il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.
Lors des premières présentations, le président du Congrès d'Hygiène
avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
qui aurait pu se traduire ainsi :
<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
créature aussi éloignée de moi dans l'échelle des êtres !...
Mettez-vous à l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un siège vide à sa droite.
D'autre part, tous les membres du Congrès s'étaient levés.
Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
flatteuse, et se disant qu'après réflexion le compte-globules avait
sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu'à
première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place qui lui était
offerte.
Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolèrent, lorsque Lord
Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres
cervicales telle qu'il pouvait en résulter un torticolis violent pour
Sa Seigneurie :
<< J'apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable
? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
Lord Glandover paraissait désolé d'avoir pu traiter avec légèreté
l'équivalent en chair et en os d'une valeur monnayée aussi ronde. Toute
son attitude disait :
<< Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n'est pas
bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! >>
Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
sou de plus qu'aux séances précédentes, se demandait comment la
nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de
Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
<< Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le -Daily Telegraph-
donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait
le << fait divers >> suivant, dont la rédaction révélait suffisamment
l'auteur :
<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum
Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins
habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
row, London. L'heureux propriétaire des vingt et un millions sterling,
actuellement déposés à la Banque d'Angleterre, est un médecin français,
le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à
travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable
roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que
le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce
soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville
française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l'envoi en
possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchaînement de circonstances
qui a accumulé sur la tête d'un savant français, avec un titre
britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs
indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
se féliciter qu'un capital aussi considérable tombe en des mains qui
sauront en faire bon usage. >>
Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de
voir la nouvelle rendue publique. Ce n'était pas seulement à cause des
importunité que son expérience des choses humaines lui faisait déjà
prévoir, mais il était humilié de l'importance qu'on paraissait
attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé
personnellement de tout l'énorme chiffre de son capital. Ses travaux,
son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
trouvaient déjà noyés dans cet océan d'or et d'argent, même aux yeux de
ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
l'intelligence supérieure et déliée, l'inventeur ingénieux, ils
voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l'humanité au
lieu d'en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le
même. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> désormais vingt
et un millions sterling, ni plus, ni moins.
Cette idée l'écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité
toute scientifique, comment était fait un << demi milliardaire >>,
constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
sorte de tristesse.
Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagère. La grandeur du but
auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se
représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
Glasgow sur l'-Education des jeunes idiots-, et demanda la parole pour
une communication.
Lord Glandover la lui accorda à l'instant et par préférence même au
docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s'y
serait opposé, quand tous les savants de l'Europe auraient protesté à
la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment
l'intonation toute spéciale de la voix du président.
<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui
m'arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de
l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considérable, une somme de
plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque
d'Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous
dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le
fidéicommissaire de la science ?... (-Sensation profonde.-) Ce n'est
pas à moi que ce capital appartient de droit, c'est à l'Humanité, c'est
au Progrès !... (-Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration.-)
Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
propre que de dévouement ?... (-Non ! Non !-) Peu importe au surplus !
Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans
réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas à
moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira
ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumières une confiance
suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais
juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce
trésor !... >> (-Hurrahs. Agitation profonde. Délire général.-)
Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé
d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à
son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
Sarrasin plaisante agréablement, et n'a pas la moindre intention de
réaliser un programme si extravagant.
<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
un peu de silence, s'il m'est permis de suggérer un plan qu'il serait
aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. >>
Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention
religieuse.
<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui
nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel
d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques
déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils
s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d'air et
de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers
d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd
ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux
plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
le plan d'une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
?... (-Oui ! oui ! c'est vrai !-) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la
présenter au monde comme un enseignement pratique... >> (-Oui ! oui !
-- Tonnerre d'applaudissements.-)
Les membres du Congrès, pris d'un transport de folie contagieuse, se
serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
l'enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle.
<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu réintégrer sa place,
cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l'imagination,
qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé
et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter,
nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description,
nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque
de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous
ne vous étonnerez pas que j'y songe --, à qui la conquête étrangère a
fait une cruelle nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
de leur activité, l'application de leur intelligence, et nous
apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les
mines d'or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la
jeunesse élevée d'après des principes sages, propres à développer et à
équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles,
nous préparerait des générations fortes pour l'avenir ! >>
Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
se succédèrent pendant plus d'un quart d'heure.
Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en
clignant de l'oeil :
<< Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
?... Affaire sûre, pourvu qu'elle soit bien lancée et patronnée de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront
habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n'est-ce pas ? >>
Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions
un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu'il
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