«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir.
Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un
monde d'idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix
affaiblie ne pouvait arriver jusqu'à mes compagnons.
«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient
enfouis à trente lieues sous terre?»
Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je
trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre
leur maximum d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon
oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma
torpeur.
«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces
voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne
permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser! Ce
bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y ait là un
effet d'acoustique tout particulier!»
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis
mon nom distinctement jeté à travers l'espace!
C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide,
et le mot «förlorad» était un mot danois!
Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait
précisément parler le long de cette muraille qui servirait à
conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'électricité.
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se
fussent éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût
été détruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai
ces mots, aussi distinctement que possible:
«Mon oncle Lidenbrock!»
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une
rapidité extrême. La densité des couches d'air n'accroît même
pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensité. Quelques
secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles
arrivèrent à mon oreille.
«Axel, Axel! est-ce toi?»
.............................
«Oui! oui!» répondis-je!»
.............................
«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
.............................
«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
.............................
«Mais ta lampe?»
.............................
«Éteinte.»
.............................
«Et le ruisseau?»
.............................
«Disparu.»
.............................
«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
.............................
«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de
répondre. Mais parlez-moi!»
.............................
«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous
t'avons cherché en remontant et en descendant la galerie.
Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant!
Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous
sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si
nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos mains ne
peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà
quelque chose de s'entendre!»
.............................
Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague
encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose
m'importait à connaître. J'approchai donc mes lèvres de la
muraille, et je dis:
«Mon oncle?»
.............................
«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
.............................
«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
.............................
«Cela est facile.»
.............................
«Vous avez votre chronomètre?»
.............................
«Oui.»
.............................
«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez
également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
.............................
«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta
réponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à
toi.»
.............................
«C'est cela, mon oncle»
.............................
«Es-tu prêt?»
.............................
«Oui.»
.............................
«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.»
.............................
J'appliquai mon oreille sur la paroi, et dès que le mot «Axel» me
parvint, je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis.
.............................
«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé
quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt
secondes à monter. Or, à mille vingt pieds par seconde, cela
fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un
huitième.»
.............................
«Une lieue et demie!» murmurai-je.
.............................
«Eh bien, cela se franchit, Axel!»
.............................
«Mais faut-il monter ou descendre?»
.............................
«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste
espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle
que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble
que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de
l'immense caverne que nous occupons. Relève-toi donc et reprends
ta route; marche, traîne-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes
rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du
chemin. En route, mon enfant, en route!»
.............................
Ces paroles me ranimèrent.
«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront
plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette
place! Adieu donc!»
.............................
«Au revoir, Axel! au revoir!»
.............................
Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette
surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre,
échangée à plus d'une lieue de distance, se termina sur ces
paroles d'espoir! Je fis une prière de reconnaissance à Dieu,
car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres au seul point
peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.
Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par
les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et
de la conductibilité de la roche; il y a bien des exemples de
cette propagation de sons non perceptibles aux espaces
intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit ce phénomène
fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme de
Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes
de Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus
merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de
Denys.
Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que,
puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle
n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais
logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient
pas en route.
Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La
pente était assez rapide; je me laissai glisser.
Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante
proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais
plus la force de m'arrêter.
Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis
rouler en rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale,
un véritable puits; ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis
connaissance.
XXIX
Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu
sur d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon
visage un reste d'existence. A mon premier soupir il me prit la
main; à mon premier regard il poussa un cri de joie.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
--Oui, répondis-je d'une voix faible.
--Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te
voilà sauvé!»
Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces
paroles, et plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais
il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur
un pareil épanchement.
En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon
oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimèrent un vif
contentement.
«God dag,» dit-il.
--Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi où nous sommes en ce moment?
--Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible;
j'ai entouré ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger;
dors donc, mon garçon, et demain tu sauras tout.
---Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?
---Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je
ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.»
En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent
involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai
donc assoupir sur cette pensée que mon isolement avait duré
quatre longs jours.
Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma
couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait
installée dans une grotte charmante, ornée de magnifiques
stalagmites, dont le sol était recouvert d'un sable fin. Il y
régnait une demi-obscurité. Aucune torche, aucune lampe n'était
allumée, et cependant certaines clartés inexplicables venaient du
dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte.
J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui
des flots qui se brisent sur une grève, et parfois les
sifflements de la brise.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si
mon cerveau, fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits
purement imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne
pouvaient se tromper à ce point.
«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente
de rochers! Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le
sifflement de la brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous
revenus à la surface de la terre? Mon oncle a-t-il donc renoncé
à son expédition, ou l'aurait-il heureusement terminée?»
Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.
«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que
tu te portes bien!
---Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.
--Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi,
nous t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison
faire des progrès sensibles.
---En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je
ferai honneur au déjeuner que vous voudrez bien me servir!
---Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté
tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le
secret, et elles se sont cicatrisées à merveille. C'est un fier
homme que notre chasseur!»
Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je
dévorai, malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je
l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de répondre.
J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément
amené à l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme
j'étais arrivé au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins
grosse eût suffi à m'écraser, il fallait en conclure qu'une
partie du massif avait glissé avec moi. Cet effrayant véhicule
me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où je
tombai sanglant et inanimé.
«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas
tué mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car
nous risquerions de ne jamais nous revoir.»
«Ne nous séparons plus!» Le voyage n'était donc pas fini?
J'ouvrais de grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement
cette question:
«Qu'as-tu donc, Axel?
--Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et
sauf?
--Sans doute.
---J'ai tous mes membres intacts?
---Certainement.
--Et ma tête?
--Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place
sur tes épaules.
---Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé,
--Dérangé?
--Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe?
---Non certes!
--Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du
jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se
brise!
---Ah! n'est-ce que cela?
--M'expliquerez-vous?
--Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu
verras et tu comprendras que la science géologique n'a pas encore
dit son dernier mot.
--Sortons donc! m'écriai-je en me levant brusquement.
---Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.
---Le grand air?
--Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu
t'exposes ainsi.
--Mais je vous assure que je me porte à merveille.
---Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait
dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la
traversée peut être longue.
---La traversée?
--Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons
demain.
--Nous embarquer!»
Ce dernier mot me fit bondir.
Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une
mer à notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans
quelque port intérieur?
Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya
vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me
ferait plus de mal que la satisfaction de mes désirs, il céda.
Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je
m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte.
XXX
D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se
fermèrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai
encore plus stupéfait qu'émerveillé.
«La mer! m'écriai-je.
--Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le
penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir
découverte et le droit de la nommer de mon nom!»
Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan,
s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement
échancré, offrait aux dernières ondulations des vagues un sable
fin, doré et parsemé de ces petits coquillages où vécurent les
premiers êtres de la création. Les flots s'y brisaient avec ce
murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une
légère écume s'envolait au souffle d'un vent modéré, et quelques
embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement
inclinée; à cent toises environ de là lisière des vagues,
venaient mourir les contreforts de rochers énormes qui montaient
en s'évasant à une incommensurable hauteur. Quelques-uns,
déchirant le rivage de leur arête aiguë, formaient des caps et
des promontoires rongés par la dent du ressac. Plus loin, l'oeil
suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux de
l'horizon.
C'était un océan véritable, avec le contour capricieux des
rivages terrestres, mais désert et d'un aspect effroyablement
sauvage.
Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est
qu'une lumière «spéciale» en éclairait les moindres détails. Non
pas la lumière du soleil avec ses faisceaux éclatants et
l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur pâle et vague
de l'astre des nuits, qui n'est qu'une réflexion sans chaleur.
Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion
tremblante, sa blancheur claire et sèche, le peu d'élévation de
sa température, son éclat supérieur en réalité à celui de la
lune, accusaient évidemment une origine purement électrique.
C'était comme une aurore boréale, un phénomène cosmique continu,
qui remplissait cette caverne capable de contenir un océan.
La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l'on veut,
semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes,
qui, par l'effet de la condensation, devaient, à de certains
jours, se résoudre en pluies torrentielles. J'aurais cru que,
sous une pression aussi forte de l'atmosphère, l'évaporation de
l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
physique qui m'échappait, il y avait de larges nuées étendues
dans l'air. Mais alors «il faisait beau». Les nappes
électriques produisaient d'étonnants jeux de lumière sur les
nuages très élevés; des ombres vives se dessinaient à leurs
volutes inférieures, et souvent, entre deux couches disjointes,
un rayon se glissait jusqu'à nous avec une remarquable intensité.
Mais, en somme, ce n'était pas le soleil, puisque la chaleur
manquait à sa lumière. L'effet en était triste et souverainement
mélancolique. Au lieu d'un firmament brillant d'étoiles, je
sentais par-dessus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait
de tout son poids, et cet espace n'eût pas suffi, tout immense
qu'il fût, à la promenade du moins ambitieux des satellites.
Je me souvins alors de cette théorie d'un capitaine anglais qui
assimilait la terre à une vaste sphère creuse, à l'intérieur de
laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression,
tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y traçaient leurs
mystérieuses orbites. Aurait-il dit vrai?
Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation.
Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait
s'élargissant à perte de vue, ni sa longueur, car le regard était
bientôt arrêté par une ligne d'horizon un peu indécise. Quant à
sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs lieues. Où cette
voûte s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne
pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans
l'atmosphère, dont l'élévation devait être estimée à deux mille
toises, altitude supérieure à celle des vapeurs terrestres, et
due sans doute à la densité considérable de l'air.
Le mot «caverne» ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre
cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne
peuvent suffire à qui se hasarde dans les abîmes du globe.
Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait géologique expliquer
l'existence d'une pareille excavation. Le refroidissement du
globe avait-il donc pu la produire? Je connaissais bien, par les
récits des voyageurs, certaines cavernes célèbres, mais aucune ne
présentait de telles dimensions.
Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par M. de
Humboldt, n'avait pas livré le secret de sa profondeur au savant
qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds,
elle ne s'étendait vraisemblablement pas beaucoup au delà.
L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des
proportions gigantesques, puisque sa voûte s'élevait à cinq cents
pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la
parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
fin. Mais qu'étaient ces cavités auprès de celle que j'admirais
alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations électriques et
une vaste mer renfermée dans ses flancs? Mon imagination se
sentait impuissante devant cette immensité.
Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les
paroles me manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais
assister, dans quelque planète lointaine, Uranus ou Neptune, à
des phénomènes dont ma nature «terrestrielle» n'avait pas
conscience. A des sensations nouvelles il fallait des mots
nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je
regardais, je pensais, j'admirais avec une stupéfaction mêlée
d'une certaine quantité d'effroi.
L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les
couleurs de la santé; j'étais en train de me traiter par
l'étonnement et d'opérer ma guérison au moyen de cette nouvelle
thérapeutique; d'ailleurs la vivacité d'un air très dense me
ranimait, en fournissant plus d'oxygène à mes poumons.
On concevra sans peine qu'après un emprisonnement de
quarante-sept jours dans une étroite galerie, c'était une
jouissance infinie que d'aspirer cette brise chargée d'humides
émanations salines.
Aussi n'eus-je point à me repentir d'avoir quitté ma grotte
obscure. Mon oncle, déjà fait à ces merveilles, ne s'étonnait
plus.
«Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il.
---Oui, certes, répondis-je, et rien ne me sera plus agréable.
---Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du
rivage.»
J'acceptai avec empressement, et nous commençâmes à côtoyer cet
océan nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les
uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un
prodigieux effet. Sur leurs flancs se déroulaient d'innombrables
cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes;
quelques légères vapeurs, sautant d'un roc à l'autre, marquaient
la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes
l'occasion de murmurer plus agréablement.
Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidèle compagnon de route,
le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer,
comme s'il n'eût jamais fait autre chose depuis le commencement
du monde.
«Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir.
---Bah! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?»
Je trouvai la réponse un peu ingrate.
Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle
inattendu. A cinq cents pas, au détour d'un haut promontoire,
une forêt haute, touffue, épaisse, apparut à nos yeux. Elle
était faite d'arbres de moyenne grandeur, taillés en parasols
réguliers, à contours nets et géométriques; les courants de
l'atmosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage,
et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un
massif de cèdres pétrifiés.
Je hâtai le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences
singulières. Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille
espèces végétales connues jusqu'alors, et fallait-il leur
accorder une place spéciale dans la flore des végétations
lacustres? Non. Quand nous arrivâmes sous leur ombrage, ma
surprise ne fut plus que de l'admiration.
En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre,
mais taillés sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela
immédiatement de leur nom.
«Ce n'est qu'une forêt de champignons,» dit-il.
Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du développement acquis
par ces plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais
que le «Lycoperdon giganteum» atteint, suivant Bulliard, huit à
neuf pieds de circonférence; mais il s'agissait ici de
champignons blancs, hauts de trente à quarante pieds, avec une
calotte d'un diamètre égal. Ils étaient là par milliers; la
lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une
obscurité complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les
toits ronds d'une cité africaine.
Cependant je voulus pénétrer plus avant. Un froid mortel
descendait de ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous
errâmes dans ces humides ténèbres, et ce fut avec un véritable
sentiment de bien-être que je retrouvai les bords de la mer.
Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s'en tenait
pas à ces champignons. Plus loin s'élevaient par groupes un
grand nombre d'autres arbres au feuillage décoloré. Ils étaient
faciles à reconnaître; c'étaient les humbles arbustes de la
terre, avec des dimensions phénoménales, des lycopodes hauts de
cent pieds, des sigillaires géantes, des fougères arborescentes,
grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons
à tiges cylindriques bifurquées, terminées par de longues
feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses
plantes grasses.
«Étonnant, magnifique, splendide! s'écria mon oncle. Voilà
toute la flore de la seconde époque du monde, de l'époque de
transition. Voilà ces humbles plantes de nos jardins qui se
faisaient arbres aux premiers siècles du globe! Regarde, Axel,
admire! Jamais botaniste ne s'est trouvé à pareille fête!
--Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu
conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes
que la sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur.
---Tu dis bien, mon garçon, c'est une serre; mais tu dirais mieux
encore en ajoutant que c'est peut-être une ménagerie.
--Une ménagerie!
--Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux
pieds, ces ossements épars sur le sol.
--Des ossements! m'écriai-je. Oui, des ossements d'animaux
antédiluviens!»
Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d'une
substance minérale indestructible[1]. Je mettais sans hésiter un
nom à ces os gigantesques qui ressemblaient à des troncs d'arbres
desséchés.
[1] Phosphate de chaux.
«Voilà la mâchoire inférieure du Mastodonte, disais-je; voilà les
molaires du Dinotherium, voilà un fémur qui ne peut avoir
appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Mégatherium. Oui,
c'est bien une ménagerie, car ces ossements n'ont certainement
pas été transportés jusqu'ici par un cataclysme; les animaux
auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages de cette mer
souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez,
j'aperçois des squelettes entiers. Et cependant...
--Cependant? dit mon oncle.
--Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans
cette caverne de granit.
--Pourquoi?
--Parce que la vie animale n'a existé sur la terre qu'aux
périodes secondaires, lorsque le terrain sédimentaire a été formé
par les alluvions, et a remplacé les roches incandescentes de
l'époque primitive.
--Eh bien! Axel, il y a une réponse bien simple à faire à ton
objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire.
--Comment! à une pareille profondeur au-dessous de la surface de
la terre?
--Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géologiquement. À une
certaine époque, la terre n'était formée que d'une écorce
élastique, soumise à des mouvements alternatifs de haut et de
bas, en vertu des lois de l'attraction. Il est probable que des
affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des
terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres
subitement ouverts.
--Cela doit être. Mais, si des animaux antédiluviens ont vécu
dans ces régions souterraines, qui nous dit que l'un de ces
monstres n'erre pas encore au milieu de ces forêts sombres ou
derrière ces rocs escarpés?»
A cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de
l'horizon; mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages
déserts.
J'étais un peu fatigué: j'allai m'asseoir alors à l'extrémité
d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec
fracas. De là mon regard embrassait toute cette baie formée par
une échancrure de la côte. Au fond, un petit port s'y trouvait
ménagé entre les roches pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à
l'abri du vent. Un brick et deux ou trois goélettes auraient pu
y mouiller à l'aise. Je m'attendais presque à voir quelque
navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la
brise du sud.
Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les
seules créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines
accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du
désert, descendait sur les rocs arides et pesait à la surface de
l'océan. Je cherchais alors à percer les brumes lointaines, à
déchirer ce rideau jeté sur le fond mystérieux de l'horizon.
Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres? Où finissait
cette mer? Où conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en
reconnaître les rivages opposés?
Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais
et je le craignais à la fois.
Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la
grotte, et ce fut sous l'empire des plus étranges pensées que je
m'endormis d'un profond sommeil.
XXXI
Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu'un
bain me serait très salutaire, et j'allai me plonger pendant
quelques minutes dans les eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à
coup sûr, elle le méritait entre tous.
Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s'entendait à
cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu à sa
disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire.
Au dessert, il nous servit quelques tasses de café, et jamais ce
délicieux breuvage ne me parut plus agréable à déguster.
«Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la marée, et il ne
faut pas manquer l'occasion d'étudier ce phénomène.
--Comment, la marée! m'écriai-je.
--Sans doute.
--L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!
--Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur
ensemble à l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut
donc échapper à cette loi générale? Aussi, malgré la pression
atmosphérique qui s'exerce à sa surface, tu vas la voir se
soulever comme l'Atlantique lui-même.»
En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues
gagnaient peu à peu sur la grève.
«Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je.
--Oui, Axel, et d'après ces relais d'écume, tu peux voir que la
mer s'élève d'une dizaine de pieds environ.
--C'est merveilleux!
--Non: c'est naturel.
--Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et
c'est à peine si j'en crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé
dans cette écorce terrestre un océan véritable, avec ses flux et
ses reflux, avec ses brises, avec ses tempêtes!
--Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?
--Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le système de
la chaleur centrale.
--Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée?
--Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers
ou de contrées à l'intérieur du globe.
--Sans doute, mais inhabitées.
--Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à
quelques poissons d'une espèce inconnue?
--En tout cas, nous n'en avons pas aperçu un seul jusqu'ici.
--Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameçon
aura autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires.
--Nous essayerons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de
ces régions nouvelles.
--Mais où sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore
posé cette question à laquelle vos instruments ont dû répondre?
--Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande.
--Tout autant?
--Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises.
--Et la boussole indique toujours le sud-est?
--Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-neuf degrés et
quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son
inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observé avec le
plus grand soin.
--Et lequel?
--C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pôle, comme
elle le fait dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire.
--Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnétique
se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit où nous
sommes parvenus?
--Précisément, et il est probable que, si nous arrivions sous les
régions polaires, vers ce soixante-dixième degré où James Ross a
découvert le pôle magnétique, nous verrions l'aiguille se dresser
verticalement. Donc, ce mystérieux centre d'attraction ne se
trouve pas situé à une grande profondeur.
--En effet, et voilà un fait que la science n'a pas soupçonné.
--La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs
qu'il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la
vérité.
--Et à quelle profondeur sommes-nous?
--A une profondeur de trente-cinq lieues
--Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de
l'Ecosse est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians
élèvent à une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige.
--Oui, répondit le professeur en riant; c'est un peu lourd à
porter, mais la voûte est solide; le grand architecte de
l'univers l'a construite on bons matériaux, et jamais l'homme
n'eût pu lui donner une pareille portée! Que sont les arches des
ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef d'un
rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et des tempêtes
peuvent se développer à leur aise?
--Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête.
Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous
pas retourner à la surface du globe?
--Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire,
puisque tout a si bien marché jusqu'ici.
--Cependant je ne vois pas comment nous pénétrerons sous cette
plaine liquide.
--Aussi je ne prétends point m'y précipiter la tête la première.
Mais si les océans ne sont, à proprement parler, que des lacs,
puisqu'ils sont entourés de terre, à plus forte raison cette mer
intérieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif
granitique.
--Cela n'est pas douteux.
--Eh bien! sur les rivages opposés, je suis certain de trouver
de nouvelles issues.
--Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan?
--Trente ou quarante lieues.
--Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien
être inexacte.
--Ainsi nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous
prendrons la mer.»
Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.
«Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel
bâtiment prendrons-nous passage?
--Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et
solide radeau.
--Un radeau! m'écriai-je; un radeau est aussi impossible à
construire qu'un navire, et je ne vois pas trop...
--Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu écoutais, tu pourrais
entendre!
--Entendre?
--Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est
déjà à l'oeuvre.
--Il construit un radeau?
--Oui.
--Comment! il a déjà fait tomber dès arbres sous sa hache?
--Oh! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à
l'ouvrage.»
Après un quart d'heure de marche, de l'autre côté du promontoire
qui formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail;
quelques pas encore, et je fus près de lui. A ma grande
surprise, un radeau à demi terminé s'étendait sur le sable; il
était fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre
de madriers, de courbes, de couples de toute espèce, jonchaient
littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une
marine entière.
«Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois?
--C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des
conifères du Nord, minéralisées sous l'action des eaux de la mer.
--Est-il possible?
--C'est ce qu'on appelle du «surtarbrandur» ou bois fossile.
--Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la
pierre, et il ne pourra flotter?
--Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
véritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont
encore subi qu'un commencement de transformation fossile.
Regarde plutôt,» ajouta mon oncle en jetant à la mer une de ces
précieuses épaves.
Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des
flots et oscilla au gré de leurs ondulations.
«Es-tu convaincu? dit mon oncle.
--Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!»
Le lendemain soir, grâce à l'habileté du guide, le radeau était
terminé; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les
poutres de surtarbrandur, reliées entre elles par de fortes
cordes, offraient une surface solide, et une fois lancée, cette
embarcation improvisée flotta tranquillement sur les eaux de la
mer Lidenbrock.
XXXII
Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s'agissait
d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu
fatigant.
Un mât fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d'un
troisième, une voile empruntée à nos couvertures, composaient
tout le gréement du radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le
tout était solide.
A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les
vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable
quantité d'eau douce se trouvaient en place.
Hans avait installé un gouvernail qui lui permettait de diriger
son appareil flottant. Il se mit à la barre. Je détachai
l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut orientée et
nous débordâmes rapidement.
Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa
nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien,
entre autres.
«Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous proposer.
--Lequel?
--Le nom de Graüben, Port-Graüben, cela fera très bien sur la
carte.
--Va pour Port-Graüben.»
Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlandaise se rattacha
à notre heureuse expédition.
La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrière avec
une extrême rapidité. Les couches très denses de l'atmosphère
avaient une poussée considérable et agissaient sur la voile comme
un puissant ventilateur.
Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
vitesse.
«Si nous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins
trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas à
reconnaître les rivages opposés.
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