Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été
pour lui le coup du désespoir, car la journée finissait, la
dernière qui lui appartint.
Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai.
«A moi! je meurs!»
Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses
bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres:
«Tout est fini!»
Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes
regards, et je fermai les yeux.
--Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles
et roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte,
je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop,
et surtout de la pensée que mon mal devait être sans remède. Les
dernières paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.
«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne
fallait même pas songer à regagner la surface du globe.
Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait
que cette masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me
sentais écrasé et je m'épuisais en efforts violents pour me
retourner sur ma couche de granit.
Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour
de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces
murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'épaisseur.
Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
bruit; l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus
attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
disparaissait, la lampe à la main.
Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle
dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre
mes lèvres desséchées. L'obscurité était devenue profonde, et
les derniers bruits venaient de s'éteindre.
«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!»
Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus
loin. Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus
honte de mes soupçons contre un homme dont la conduite n'avait
rien eu jusque-là de suspect. Son départ ne pouvait être une
fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De
mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre
d'idées. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
l'arracher à son repos. Allait-il donc à la découverte?
Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi?
XXIII
Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes
les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
Les idées les plus absurdes s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je
crus que j'allais devenir fou!
Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à
glisser sur les parois, puis elle déboucha par l'orifice du
couloir. Hans parut.
Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et
l'éveilla doucement. Mon oncle se leva.
«Qu'est-ce donc? fit-il.
--«Vatten,» répondit le chasseur.
Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de
danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.
«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en
gesticulant comme un insensé.
--De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à
l'Islandais.
--«Nedat,» répondit Hans.
Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du
chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
calme.
Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous
descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise.
Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.
En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé
courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
mugissement sourd, comme un tonnerre éloigné. Pendant cette
première demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
annoncée, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.
«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est
le mugissement d'un torrent.
--Un torrent? m'écriai-je.
--Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour
de nous!»
Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais
plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait
déjà; le torrent, après s'être longtemps soutenu au-dessus de
notre tête, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
et bondissant. Je passais fréquemment ma main sur le roc,
espérant y trouver des traces de suintement ou d'humidité. Mais
en vain.
Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore
franchie.
Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence,
n'avait pu prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un
instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
«sentit» ce torrent à travers le roc, mais certainement il
n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas
désaltéré.
Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait,
nous nous éloignerions du torrent dont le murmure tendait à
diminuer.
On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le
torrent semblait être le plus rapproché.
Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à
deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de
granit nous en séparait encore.
Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment
de désespoir.
Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses
lèvres.
Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers
la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la
pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus
grand soin. Je compris qu'il cherchait le point précis où le
torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds
au-dessus du sol.
Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
attaquer la roche elle-même.
«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!
--Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le
brave chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»
Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne
nous serait pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de
donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si
quelque éboulement allait se produire qui nous écraserait! Et si
le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous
envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors
les craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous
arrêter, et notre soif était si intense que, pour l'apaiser, nous
eussions creusé au lit même de l'Océan.
Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé
en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire,
calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits
coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà
sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de
granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens.
J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic,
quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau
s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de
douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation:
la source était bouillante.
«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.
--Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.
Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
formait et allait se perdre dans les sinuosités souterraines;
bientôt après, nous y puisions notre première gorgée.
Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était
cette eau? D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau,
et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prête à
s'échapper. Je buvais sans m'arrêter, sans goûter même.
Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:
«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!
--Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute
minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
Toeplitz!
--Ah! que c'est bon!
--Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle
a un goût d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse
ressource que Hans nous a procurée là! Aussi je propose de
donner son nom à ce ruisseau salutaire.
--Bien!» m'écriai-je.
Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas
plus fier. Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans
un coin avec son calme accoutumé.
«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.
--A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être
intarissable.
--Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
essayerons de boucher l'ouverture.»
Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et
d'étoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne
fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir;
la pression était trop considérable, et nos efforts demeurèrent
infructueux.
«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours
d'eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force
du jet.
--Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille
atmosphères de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée.
--Laquelle?
--Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?
-Mais, parce que...»
J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.
«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver
à les remplir?
--Non, évidemment.
--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
naturellement et guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!
--Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau
pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir,
dans nos projets.
--Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.
--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.
--Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»
J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de
me l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et
rafraîchi, s'endormit d'un profond sommeil.
XXIV
Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je
m'étonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
raison. Le ruisseau qui coulait à mes pieds en murmurant se
chargea de me répondre.
On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je
me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un
homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un
guide industrieux comme Hans, et un neveu «déterminé» comme moi?
Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cerveau! On
m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que j'aurais
refusé avec indignation.
Mais il n'était heureusement question que de descendre.
«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes
les vieux échos du globe.
La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le
couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait
des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
mais, en somme, sa direction principale était toujours le
sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.
La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces
de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans
précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à
quelque génie familier qui nous guidait à travers la terre, et de
la main je caressais la tiède naïade dont les chants
accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une
tournure mythologique.
Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route,
lui, «l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait
indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
suivant son expression, il s'en allait par l'hypothénuse. Mais
nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.
D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade
se mettait à dégringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondément avec elle.
En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.
Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être
à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de
deux lieues et demie.
Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon
oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la
roideur de ses pentes.
«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les
saillies du roc font un véritable escalier!»
Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout
accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse,
car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice.
Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du
genre de celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la
charpente terrestre, à l'époque de son refroidissement, l'avait
évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux
matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous descendions
une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des
hommes.
De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour
prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur
élasticité. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
pendantes, on causait en mangeant, et l'on se désaltérait au
ruisseau.
Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait
cascade au détriment de son volume; mais il suffisait et au delà
à étancher notre soif; d'ailleurs, avec les déclivités moins
accusées, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le
calme du chasseur islandais.
Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille,
pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui
faisait près de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degrés.
Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il
était difficile qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait
être varié par les incidents du paysage.
Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à
cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un
peu fatigués, nos santés se maintenaient dans un état rassurant,
et la pharmacie de voyage était encore intacte.
Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même
qu'il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il
pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une distance horizontale de
cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.
«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.
--Rien, seulement je fais une réflexion.
--Laquelle, mon garçon?
--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande.
--Crois-tu?
--Il est facile de nous en assurer.»
Je pris mes mesures au compas sur la carte.
«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap
Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en
pleine mer.
--Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les
mains.
--Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!
--Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle
des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?»
Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais
la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de
me préoccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de
l'Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de
l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du moment que la
charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai
promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt
sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais
toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage,
nous conduisit rapidement à de grandes profondeurs.
Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous
arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à
Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut décidé que le
lendemain serait un jour de repos.
XXV
Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation
habituelle d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus
profond des abîmes, cela ne laissait pas d'être agréable.
D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes.
Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités
terrestres dont l'être sublunaire s'est fait une nécessité. En
notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles
merveilles.
La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa
source, son eau n'avait plus que la température ambiante et se
laissait boire sans difficulté.
Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures
à mettre en ordre ses notes quotidiennes.
«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever
exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer
une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du
globe, qui donnera le profil de l'expédition.
--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations
auront-elles un degré suffisant de précision?
--Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr
de ne point me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends
la boussole et observe la direction qu'elle indique.
Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je
répondis:
«Est-quart-sud-est.
--Bien! fit le professeur en notant l'observation et en
établissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous
avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ.
--Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?
--Parfaitement.
--Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des
navires sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?
---Cela se peut.
---Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles
de notre prison?
---Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler.
Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à
quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes
notes précédentes, j'estime à seize lieues la profondeur
atteinte.
--Seize lieues! m'écriai-je.
--Sans doute.
--Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à
l'épaisseur de l'écorce terrestre.
--Je ne dis pas non.
--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température,
une chaleur de quinze cents degrés devrait exister.
--Devrait, mon garçon.
--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et
serait en pleine fusion.
--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur
habitude, viennent démentir les théories.
--Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.
--Qu'indique le thermomètre?
--Vingt-sept degrés six dixièmes.
--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés
quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc,
l'accroissement proportionnel de la température est une erreur.
Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort
de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?
--Rien.»
À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je
n'admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais
toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse
point les effets. J'aimais mieux admettre, en vérité, que cette
cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un enduit
réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à
travers ses parois.
Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me
bornai à prendre la situation telle qu'elle était.
«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.
---Va, mon garçon, à ton aise.
--Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le
rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à
peu près?
---Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
---Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage
de seize cents lieues, nous en avons fait douze?
---Comme tu dis.
---Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?
---Parfaitement.
--En vingt jours environ?
--En vingt jours.
--Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A
continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de
cinq ans et demi à descendre!»
Le professeur ne répondit pas.
«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par
une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues
dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis
par un point de la circonférence avant d'en atteindre le centre!
--Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de
colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui
te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but?
D'ailleurs j'ai pour moi un précédent, ce que je fais là un autre
l'a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour.
--Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis...
--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner
de la sorte.»
Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître
sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.
«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?
---Une pression considérable.
---Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant
peu à peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons
aucunement.
---Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
---Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant
l'air extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans
tes poumons.
---Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier
mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé
dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle
intensité le son s'y propage?
---Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.
--Mais cette densité augmentera sans aucun doute?
---Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que
l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous
descendrons. Tu sais que c'est à la surface même de la terre que
son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du
globe les objets ne pèsent plus.
---Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par
acquérir la densité de l'eau?
---Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
---Et plus bas?
--Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.
---Comment descendrons-nous alors?
--Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.
--Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»
Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car
je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait
bondir le professeur.
Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui
pouvait atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer
à l'état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent
résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les
raisonnements du monde.
Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait
encore riposté par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur,
car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y
avait une chose bien simple à répondre:
Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient
inventés; comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son
arrivée au centre du globe?
Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
événements.
Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation.
Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai
la parfaite indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets
et les causes, s'en allait aveuglément où le menait la destinée.
XXVI
Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et
j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la moyenne des
«difficultés» ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer
d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en étais
arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement.
Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais?
Peut-être.
Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes
même d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément
dans le massif interne; par certaines journées, on gagnait une
lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes
périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son
merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible
Islandais se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et,
grâce à lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne
serions pas sortis seuls.
Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois
même qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action
réelle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par
perdre la faculté d'associer les idées et les mots. Que de
prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le
défaut d'exercice des facultés pensantes.
Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière
conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'être
rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu'un
seul événement d'une extrême gravité. Il m'eût été difficile
d'en oublier le moindre détail.
Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une
profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre
tête trente lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes.
Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande.
Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.
Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils
de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.
Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.
«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle
se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre.
Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.»
Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je
regardai. Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se
perdit au milieu des caverneux échos qu'elle éveilla soudain.
Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout
le corps.
«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver
mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant,
retournons en arrière.»
Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel
ne m'était pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il
pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait
dans l'immense galerie.
Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais
bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore.
A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais,
ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien! même
dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est évident!»
Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas
convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et
les réunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps
fort long.
Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans
me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant
quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce
détail me revenait à l'esprit. C'est à ce moment même que
j'avais dû continuer ma route.
«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un
fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser,
mon fidèle ruisseau. Je n'ai qu'à remonter son cours, et je
retrouverai forcément les traces de mes compagnons.»
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche
sans perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il
empêcha le chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de
granit! Ainsi cette bienfaisante source, après nous avoir
désaltéré pendant la route, allait me guider à travers les
sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque
bien.
Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
Hans-bach!
Que l'on juge de ma stupéfaction!
Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait
plus à mes pieds!
XXVII
Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne
rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la
perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce
roc me sembla desséché!
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car,
enfin, il n'était plus là! Je compris alors la raison de ce
silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque
appel de mes compagnons ne parviendrait pas à mon oreille.
Ainsi, au moment où mon premier pas s'engagea dans la route
imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il
est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie
s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux
caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers
des profondeurs inconnues!
Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne
laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à
chercher la solution de cet insoluble problème. Ma situation se
résumait en un seul mot: perdu!
Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable!
Ces trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules
d'un poids épouvantable! Je me sentais écrasé.
J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à
peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de
König-strasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je
m'égarais, passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis
dans une vive hallucination les incidents du voyage, la
traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que
si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
espérance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux
désespérer!
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la
surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui
s'arc-boutaient au-dessus de ma tête? Qui pouvait me remettre
sur la route du retour et me réunir à mes compagnons?
«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je
compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me
cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable
de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel.
Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais
connue qu'au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je
recourus à la prière, quelque peu de droits que j'eusse d'être
entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai
avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon
intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine.
Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais
fallait-il monter ou descendre?
Monter évidemment! monter toujours!
Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source,
à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les
pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment
là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver,
le cours du Hans-bach.
Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la
galerie. La pente en était assez raide. Je marchais avec espoir
et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin à
suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas.
J'essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la
saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités.
Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je
reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la
bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur
impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne
saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance
venait de se briser contre cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en
tous sens, je n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il
fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose
étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se
retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les
entrailles de terre soulèverait de graves questions
scientifiques!
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent
seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer
de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais
aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me
manquer!
Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les
parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière,
craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive! A
chaque instant il me semblait qu'elle allait s'évanouir et que
«le noir» m'envahissait.
Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis,
je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance
de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il
leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les
ténèbres immenses.
Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus
profondes nuits, la lumière n'abandonne jamais entièrement ses
droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en
reste, la rétine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien.
L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception
du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant,
essayant les tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir,
précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe,
descendant toujours, courant à travers la croûte terrestre, comme
un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant,
bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant
ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage,
et attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à
ma tête un obstacle pour s'y briser!
Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours.
Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai
comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout
sentiment d'existence!
XXVIII
Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé
de larmes. Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais
le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du
temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais
abandon si complet!
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais
inondé! Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce
fût encore à faire!» Je ne voulais plus penser. Je chassai toute
idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi
opposée.
Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon
oreille. Il ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et
j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les
lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un
gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se
renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence régnait
dans la galerie. Je n'entendais même plus les battements de mon
coeur.
Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille,
crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines.
Je tressaillis.
«C'est une hallucination!» pensais-je.
Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis
réellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se
disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on
parlait. J'en étais certain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les
miennes, rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon
insu? Je fermai fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau
mon oreille à la paroi.
«Oui, certes, on parle! on parle!»
En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la
muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des
mots incertains, bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient
comme des paroles prononcées à voix basse, murmurées, pour ainsi
dire. Le mot «förlorad» était plusieurs fois répété, et avec un
accent de douleur.
Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans,
évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc
m'entendre.
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