La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.
Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier,
pendant cette descente, la nature des terrains qui
l'environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère;
qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens,
siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
car, à l'une des haltes, il me dit:
«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de
Davy. Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
produit l'opération chimique des métaux enflammés au contact de
l'air et de l'eau; je repousse absolument le système d'une
chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.»
Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas
à discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
descente recommença.
Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
la cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son
orifice qui décroissait sensiblement; ses parois, par suite de
leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher, l'obscurité
se faisait peu à peu.
Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
pierres détachées des parois s'engloutissaient avec une
répercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
promptement le fond de l'abîme.
Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
et du temps écoulé.
Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait
une demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts
d'heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures
et demie. Nous étions partis à une heure, il devait être onze
heures en ce moment.
Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces
quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
deux mille huit cents pieds.
En ce moment la voix de Hans se fit entendre:
--«Halt!» dit-il.
Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la
tête de mon oncle.
«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.
--Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui.
--Au fond de la cheminée perpendiculaire.
--Il n'y a donc pas d'autre issue?
--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous
dormirons après.»
L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
de pierres et de débris de lave.
Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un
point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille
pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.
C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui,
d'après mes calculs, devait être sigma de la petite Ourse.
Puis je m'endormis d'un profond sommeil.
XVIII
A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller.
Les mille facettes de lave des parois le recueillaient à son
passage et l'éparpillaient comme une pluie d'étincelles.
Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les
objets environnants.
«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les
mains. As-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre
maison de Königstrasse. Plus de bruit de charrettes, plus de
cris de marchands, plus de vociférations de bateliers!
--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
mais ce calme même a quelque chose d'effrayant.
--Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que
sera-ce plus tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce
dans les entrailles de la terre?
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île!
Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels,
s'arrête à peu près au niveau de la mer.
--En êtes-vous certain?
--Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»
En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans
l'instrument à mesure que notre descente s'effectuait, s'était
arrêté à vingt-neuf pouces.
«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
pression d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne
remplacer ce baromètre.»
Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
que le poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau
de l'Océan.
«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression
toujours croissante ne soit fort pénible?
--Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
à respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes
finissent par manquer d'air en s'élevant dans les couches
supérieures; nous, nous en aurons trop peut-être. Mais j'aime
mieux cela. Ne perdons pas un instant. Où est le paquet qui
nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?
Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille
au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé
attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit:
«Der huppe!»
--Là-haut.»
En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une
centaine de pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile
Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
nous rejoignit.
«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des
gens qui peuvent avoir une longue course à faire.»
Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées
d'eau mêlée de genièvre.
Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné
aux observations; il prit successivement ses divers instruments
et nota les données suivantes:
Lundi 1er juillet.
-Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
Baromètre: 29p. 7 l.
Thermomètre: 6°.
Direction: E.-S.-E.-
Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et
fut donnée par la boussole.
«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste,
nous allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du
globe. Voici donc le moment précis auquel notre voyage
commence.»
Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
courant électrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie.
Hans portait le second appareil, qui fut également mis en
activité. Cette ingénieuse application de l'électricité nous
permettait d'aller longtemps en créant un jour artificiel, même
au milieu des gaz les plus inflammables.
«En route!» fit mon oncle.
Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui
le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous
entrâmes dans la galerie.
Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense
tube, ce ciel de l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»
La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage
à travers ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit
épais et brillant; la lumière électrique s'y réfléchissait en
centuplant son intensité.
Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop
rapidement sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ;
heureusement, certaines érosions, quelques boursouflures,
tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu'à descendre en
laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.
Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites
sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits,
présentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz
opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la
voûte comme des lustres, semblaient s'allumer à notre passage.
On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais
pour recevoir les hôtes de la terre.
«C'est magnifique! m'écriai-je involontairement. Quel
spectacle, mon oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui
vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations
insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des
globes lumineux?
--Ah! tu y viens, Axel! répondit mon oncle. Ah! tu trouves
cela splendide, mon garçon! Tu en verras bien d'autres, je
l'espère. Marchons! marchons!»
Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions
aller sans fatigue sur des pentes inclinées. C'était le «facilis
descensus Averni», de Virgile. La boussole, que je consultais
fréquemment, indiquait la direction du sud-est avec une
imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n'obliquait ni d'un
côté ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilité de la ligne
droite.
Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela
donnait raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je
consultai le thermomètre avec étonnement. Deux heures après le
départ, il ne marquait encore que 10°, c'est-à-dire un
accroissement de 4°. Cela m'autorisait à penser que notre
descente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le
professeur mesurait exactement les angles de déviation et
d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le résultat
de ses observations.
Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt. Hans
aussitôt s'assit; les lampes furent accrochées à une saillie de
lave. Nous étions dans une sorte de caverne où l'air ne manquait
pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu'à nous.
Quelle cause les produisait? A quelle agitation atmosphérique
attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai
pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient
incapable de raisonner. Une descente de sept heures consécutives
ne se fait pas sans une grande dépense de forces. J'étais
épuisé. Le mot halte me fit donc plaisir à entendre. Hans étala
quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec
appétit. Cependant une chose m'inquiétait; notre réserve d'eau
était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux
sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient
absolument. Je ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce
sujet.
«Cette absence de sources te surprend? dit-il.
--Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau
que pour cinq jours.
--Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de
l'eau, et plus que nous n'en voudrons.
--Quand cela?
--Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment
veux-tu que des sources jaillissent à travers ces parois?
--Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes
profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait
beaucoup de chemin verticalement?
--Qui te fait supposer cela?
--C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de
l'écorce terrestre, la chaleur serait plus forte.
--D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le
thermomètre?
--Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de
neuf degrés depuis notre départ.
--Eh bien, conclus.
--Voici ma conclusion. D'après les observations les plus
exactes, l'augmentation de la température à l'intérieur du globe
est d'un degré par cent pieds. Mais certaines conditions de
localité peuvent modifier ce chiffre. Ainsi, à Yakoust en
Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré avait lieu
par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité
des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan
éteint, et à travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de
la température était d'un degré seulement pour cent vingt-cinq
pieds. Prenons donc cette dernière hypothèse, qui est la plus
favorable, et calculons.
--Calcule, mon garçon.
--Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur
mon carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent
vingt-cinq pieds de profondeur.
--Rien de plus exact.
--Eh bien?
--Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix
mille pieds au-dessous du niveau de la mer.
--Est-il possible?
--Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!»
Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà
dépassé de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes
par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et
celles de Wuttemberg en Bohème.
La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en
cet endroit, était de quinze à peine. Cela donnait
singulièrement à réfléchir.
XIX
Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut
reprise.
Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe
naturelle, douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore
l'escalier dans les vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu'à midi
dix-sept minutes, instant précis où nous rejoignîmes Hans, qui
venait de s'arrêter.
«Ah! s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la
cheminée.»
Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour,
auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et
étroites. Laquelle convenait-il de prendre? Il y avait là une
difficulté.
Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni
devant le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y
étions enfoncés tous les trois.
D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait
prolongée indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le
choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument
au hasard.
La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa
section fort inégale; parfois une succession d'arceaux se
déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathédrale
gothique; les artistes du moyen âge auraient pu étudier là toutes
les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour
générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les
cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés
dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes. A de
certains endroits, cette disposition faisait place à de basses
substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
nous glissions en rampant à travers d'étroits boyaux.
La chaleur se maintenait à un degré supportable.
Involontairement je songeais à son intensité, quand les laves
vomies par le Sneffels se précipitaient par cette route si
tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les torrents de feu
brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffées dans cet étroit milieu!
«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se
reprendre d'une fantaisie tardive!»
Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock;
il ne les eût pas comprises. Son unique pensée était d'aller en
avant. Il marchait, il glissait, il dégringolait même, avec une
conviction qu'après tout il valait mieux admirer.
A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous
avions gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de
mille en profondeur.
Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer,
et l'on s'endormit sans trop réfléchir.
Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une
couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute
la literie. Nous n'avions à redouter ni froid, ni visite
importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des déserts
de l'Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont forcés de
se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et sécurité complète. Sauvages ou bêtes
féroces, aucune de ces races malfaisantes n'était à craindre.
On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut
reprise. Nous suivions un chemin de lave comme la veille.
Impossible de reconnaître la nature des terrains qu'il
traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles
du globe, tendait à devenir absolument horizontal. Je crus
remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre.
Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin,
et par suite si fatigante, que je fus forcé de modérer notre
marche.
«Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur.
--Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je
--Quoi! après trois heures de promenade sur une route si facile!
--Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.
--Comment! quand nous n'avons qu'à descendre!
--A monter, ne vous en déplaise!
--A monter! fit mon oncle en haussant les épaules.
--Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont
modifiées, et à les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à
la terre d'Islande.»
Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être
convaincu. J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me
répondit pas et donna le signal du départ. Je vis bien que son
silence n'était que de la mauvaise humeur concentrée.
Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas
être distancé; ma grande préoccupation était de ne point perdre
mes compagnons de vue. Je frémissais à la pensée de m'égarer
dans les profondeurs de ce labyrinthe.
D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en
consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la
terre. C'était un espoir. Chaque pas le confirmait.
À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
galerie. Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière
électrique réfléchie par les murailles. Au revêtement de lave
succédait la roche vive; le massif se composait de couches
inclinées et souvent disposées verticalement. Nous étions en
pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1].
[1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont
fort étendus en Angleterre, dans les contrées habitées
autrefois par la peuplade celtique des Silures.
«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à
la seconde époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces
grès! Nous tournons le dos au massif granitique! Nous
ressemblons à des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de
Hanovre pour aller à Lubeck.»
J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon
tempérament de géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle
Lidenbrock entendit mes exclamations.
«Qu'as-tu donc? dit-il.
--Voyez! répondis-je en lui montrant la succession variée des
grès, des calcaires et les premiers indices des terrains
ardoisés.
--Eh bien?
--Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu
les premières plantes et les premiers animaux!
--Ah! tu penses?
--Mais regardez, examinez, observez!»
Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la
galerie. Je m'attendais à quelque exclamation de sa part. Mais,
loin de là, il ne dit pas un mot, et continua sa route.
M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par
amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en
choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il à reconnaître ce
passage jusqu'à son extrémité? Il était évident que nous avions
quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.
Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je
pas moi-même? Traversions-nous réellement ces couches de roches
superposées au massif granitique?
«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de
plante primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence.
Cherchons.»
Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables
s'offrirent à mes yeux. Cela devait être, car, à l'époque
silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espèces
végétales ou animales. Mes pieds, habitués au sol dur des laves,
foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de plantes et
de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne
pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et
continuait son chemin d'un pas invariable.
C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites. Je n'y
tins plus. Je ramassai une coquille parfaitement conservée, qui
avait appartenu à un animal à peu près semblable au cloporte
actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis:
«Voyez!
--Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un
crustacé de l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose.
--Mais n'en concluez-vous pas?...
--Ce que tu conclus toi-même? Si. Parfaitement. Nous avons
abandonné la couche de granit et la route des laves. Il est
possible que je me sois trompé; mais je ne serai certain de mon
erreur qu'au moment où j'aurai atteint l'extrémité de cette
galerie.
--Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous
approuverais fort si nous n'avions à craindre un danger de plus
en plus menaçant.
--Et lequel?
--Le manque d'eau.
--Eh bien! nous nous rationnerons, Axel.
XX
En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait
durer plus de trois jours. C'est ce que je reconnus le soir au
moment du souper. Et, fâcheuse expectative, nous avions peu
d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de
l'époque de transition.
Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant
nos pas ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans
mot dire. Le mutisme de Hans nous gagnait.
La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois
même elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marquée
d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature
des couches ne se modifiait pas, et la période de transition
s'affirmait davantage.
La lumière électrique faisait splendidement étinceler les
schistes, le calcaire et les vieux grès rouges des parois; on
aurait pu se croire dans une tranchée ouverte au milieu du
Devonshire, qui donna son nom à ce genre de terrains. Des
spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement
accusées, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de
plaques rouges, plus loin, des échantillons de ces griottes à
couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en
nuances vives.
La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux
primitifs; mais, depuis la veille, la création avait fait un
progrès évident. Au lieu des trilobites rudimentaires,
j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre autres,
des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile.
Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre
d'animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers
sur les roches de nouvelle formation.
Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie
animale dont l'homme occupe le sommet. Mais le professeur
Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.
Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir
sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou
qu'un obstacle l'empêchât de continuer cette route. Mais le soir
arriva sans que cette espérance se fût réalisée.
Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à
ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça
de nouveau dans les détours de la galerie.
Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de
nos lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre,
le schiste, le calcaire, les grès des murailles, faisaient place
à un revêtement sombre et sans éclat. A un moment où le tunnel
devenait fort étroit, je m'appuyai sur sa paroi.
Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je
regardai de plus près. Nous étions en pleine houillère.
«Une mine de charbon! m'écriai-je.
--Une mine sans mineurs, répondit mon oncle.
--Eh! qui sait?
--Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis
certain que cette galerie percée à travers ces couches de houille
n'a pas été faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non
l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu. L'heure du souper
est venue. Soupons.»
Hans, prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus
les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du
guide à demi pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer
trois hommes.
Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs
couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs
fatigues. Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures
jusqu'au matin.
Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard,
nous arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la
main de l'homme ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les
voûtes en eussent été étançonnées, et véritablement elles ne se
tenaient que par un miracle d'équilibre.
Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
cinquante de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par
une commotion souterraine. Le massif terrestre, cédant à quelque
puissante poussée, s'était disloqué, laissant ce large vide où
des habitants de la terre pénétraient pour la première fois.
Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces
sombres parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les
phases diverses. Les lits de charbon étaient séparés par des
strates de grès ou d'argile compacts, et comme écrasés par les
couches supérieures.
À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se
recouvrit d'immenses végétations dues à la double action d'une
chaleur tropicale et d'une humidité persistante. Une atmosphère
de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui dérobant
encore les rayons du soleil.
De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient
pas de ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour
n'était-il pas prêt à jouer son rôle éclatant. Les «climats»
n'existaient pas encore, et une chaleur torride se répandait à la
surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux pôles. D'où
venait-elle? De l'intérieur du globe.
En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent
couvait dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait
sentir jusqu'aux dernières couches de l'écorce terrestre; les
plantes, privées des bienfaisantes effluves du soleil, ne
donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une
vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement,
d'immenses gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires,
des astérophylites, familles rares dont les espèces se comptaient
alors par milliers.
Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille
doit son origine. L'écorce élastique du globe obéissait aux
mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait. De là des
fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entraînées
sous les eaux, formèrent peu à peu des amas considérables.
Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des
mers, les masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce
à l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles
subirent une minéralisation complète.
Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles
encore, ne parviendra pas à épuiser.
Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je
considérais les richesses houillères accumulées dans cette
portion du massif terrestre. Celles-ci, sans doute, ne seront
jamais mises à découvert. L'exploitation de ces mines reculées
demanderait des sacrifices trop considérables. A quoi bon,
d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la
surface de la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi,
telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient
encore lorsque sonnerait la dernière heure du monde.
Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations
géologiques. La température restait sensiblement ce qu'elle
était pendant notre passage au milieu des laves et des schistes.
Seulement, mon odorat était affecté par une odeur fort prononcée
de protocarbure d'hydrogène. Je reconnus immédiatement, dans
cette galerie, la présence d'une notable quantité de ce fluide
dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de grisou, et dont
l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes.
Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de
Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré
cette galerie la torche à la main, une explosion terrible eût
fini le voyage en supprimant les voyageurs.
Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir. Mon oncle
contenait à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de
la route. Les ténèbres, toujours profondes à vingt pas,
empêchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commençai
à la croire interminable, quand soudain, à six heures, un mur se
présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut, en
bas, il n'y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond
d'une impasse.
«Eh bien! tant mieux! s'écria mon oncle, je sais au moins à
quoi m'en tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm,
et il ne reste plus qu'à revenir en arrière. Prenons une nuit de
repos, et avant trois jours nous aurons regagné le point où les
deux galeries se bifurquent.
--Oui, dis-je, si nous en avons la force!
--Et pourquoi non?
--Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait.
--Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me
regardant d'un oeil sévère.»
Je n'osai lui répondre.
XXI
Le lendemain le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se
hâter. Nous étions à cinq jours de marche du carrefour.
Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour.
Mon oncle les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent
pas le plus fort; Hans avec la résignation de sa nature
pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me désespérant; je ne
pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.
Ainsi que je l'avais prévu, l'eau fit tout à fait défaut à fa fin
du premier jour de marche; notre provision liquide se réduisit
alors à du genièvre; mais cette infernale liqueur brûlait le
gosier, et je ne pouvais même en supporter la vue. Je trouvais
la température étouffante; la fatigue me paralysait. Plus d'une
fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors;
mon oncle ou l'Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais
je voyais déjà que le premier réagissait péniblement contre
l'extrême fatigue et les tortures nées de la privation d'eau.
Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur
les mains, nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des
deux galeries. Là je demeurai comme une masse inerte, étendu sur
le sol de lave. Il était dix heures du matin.
Hans et mon oncle, accotés à la paroi, essayèrent de grignoter
quelques morceaux de biscuit. De longs gémissements
s'échappaient de mes lèvres tuméfiées. Je tombai dans un profond
assoupissement.
Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me
souleva entre ses bras:
«Pauvre enfant!» murmura-t-il avec un véritable accent de pitié.
Je fus touché de ces paroles, n'étant pas habitué aux tendresses
du farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans
les miennes. Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux
étaient humides.
Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. A ma
grande stupéfaction, il l'approcha de mes lèvres:
«Bois,» fit-il.
Avais-je bien entendu? Mon oncle était-il fou? Je le regardais
d'un air hébété. Je ne voulais pas le comprendre.
«Bois,» reprit-il.
Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres.
Oh! jouissance infinie! une gorgée d'eau vint humecter ma
bouche en feu, une seule, mais elle suffit à rappeler en moi la
vie qui s'échappait.
Je remerciai mon oncle en joignant les mains.
«Oui, fit-il, une gorgée d'eau! la dernière! entends-tu bien?
la dernière! Je l'avais précieusement gardée au fond de ma
gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai dû résister à mon effrayant
désir de la boire! Mais non, Axel, je la réservais pour toi.
--Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes
mouillaient mes yeux.
--Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour,
tu tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes
d'eau pour te ranimer.
--Merci! merci!» m'écriai-je.
Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé
quelque force. Les muscles de mon gosier, contractés
jusqu'alors, se détendaient; l'inflammation de mes lèvres s'était
adoucie. Je pouvais parler.
«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre;
l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.»
Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder;
il baissait la tête; ses yeux fuyaient les miens.
«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du
Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
sommet du cratère!
Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à
moi-même.
--Oui, revenir, et sans perdre un instant.»
Il y eut un moment de silence assez long.
«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces
quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
l'énergie?
--Le courage!
--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
paroles de désespoir!»
A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
audacieux formait-il encore?
«Quoi vous ne voulez pas?...
--Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu'elle
peut réussir! Jamais!
--Alors il faut se résigner à périr?
--Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans
t'accompagne. Laisse-moi seul!
--Vous abandonner!
--Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je
l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en,
Axel, va-t'en!»
Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un
instant attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec
une sombre énergie contre l'impossible! Je ne voulais pas
l'abandonner au fond de cet abîme, et, d'un autre côté,
l'instinct de la conservation me poussait à le fuir.
Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée.
Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie différente où
chacun de nous essayait d'entraîner l'autre; mais Hans semblait
s'intéresser peu à la question dans laquelle son existence se
trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal du
départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.
Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes
paroles, mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de
cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas
soupçonner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
A nous deux nous aurions peut-être convaincu l'entêté professeur.
Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner les hauteurs du
Sneffels!
Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne
bougea pas. Je lui montrai la route du cratère. Il demeura
immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
L'Islandais remua doucement la tête, et désignant tranquillement
mon oncle:
«Master», fit-il.
--Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître
de ta vie! il faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu!
me comprends-tu?»
J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever.
Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.
«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible
serviteur. Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.»
Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.
«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement
de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontré une seule
molécule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux
en suivant le tunnel de l'ouest.»
Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité.
«Écoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forçant la
voix. Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été
reconnaître la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce
directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
elle nous conduira au massif granitique. Là nous devons
rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut
ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a
demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres
nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait
droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le
Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu'un jour
encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas rencontré l'eau qui
nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la
terre.»
En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la
violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.
«Eh bien! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et
que Dieu récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus
que quelques heures à tenter le sort! En route!»
XXII
La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans
marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait
cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
murailles, s'écriait:
«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie!
marchons! marchons!
Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du
monde, la diminution de son volume produisit dans l'écorce des
dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le
couloir actuel était une fissure de ce genre, par laquelle
s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours
formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial.
A mesure que nous descendions, la succession des couches
composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté.
La science géologique considère ce terrain primitif comme la base
de l'écorce minérale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
couches différentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle le granit.
Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des
circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur
place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne,
nous allions l'étudier de nos yeux, le toucher de nos mains.
A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes
serpentaient des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec
quelques traces de platine et d'or. Je songeais à ces richesses
enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidité humaine
n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les bouleversements
des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs, que
ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau.
Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs
feuillets, puis, les micaschistes disposés en grandes lamelles
rehaussées à l'oeil par les scintillations du mica blanc.
La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de
la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
et je m'imaginais voyager à travers un diamant creux, dans lequel
les rayons se brisaient en mille éblouissements.
Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer
sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte
cristallisée, mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au
feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en être
écrasée, les quatre étages de terrain du globe. Nous étions
murés dans l'immense prison de granit.
Il était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je
souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne
voulait pas s'arrêter. Il tendait l'oreille pour surprendre les
murmures de quelque source. Mais rien.
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