Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un
passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation
construite en poutres à peine équarries et permettait d'arriver à
chacune des chambres; celles-ci étaient au nombre de quatre: la
cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa», chambre à coucher
de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en
bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
de la tête contre les saillies du plafond.
On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
avec un sol de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les
vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu
transparentes. La literie se composait de fourrage sec jeté dans
deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences
islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement,
il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
mal.
Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs,
la voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer
dans la cuisine, seule pièce où l'on fit du feu, même par les
plus grands froids.
Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le
suivis.
La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de
la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
lequel s'échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de
salle à manger.
A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
nous salua du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et
il vint nous baiser sur la joue.
Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur
leur coeur, s'inclinèrent profondément.
Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf
enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu
des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. A
chaque instant j'apercevais une petite tête blonde et un peu
mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une guirlande
d'anges insuffisamment débarbouillés.
Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée»,
et bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
Ceux qui parlaient répétaient «saellvertu» dans tous les tons
imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.
Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment
rentra le chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des
chevaux, c'est-à-dire qu'il les avait économiquement lâchés à
travers champs; les pauvres bêtes devaient se contenter de
brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
d'elles-mêmes reprendre le travail de la veille.
«Saellvertu,» fit Hans en entrant.
Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs
dix-neuf enfants.
La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de
vingt-quatre, et par conséquent les uns sur les autres, dans le
véritable sens de l'expression. Les plus favorisés n'avaient que
deux marmots sur les genoux.
Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la
soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais,
reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et
point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant
dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien
préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de
l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé,
accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda»
dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non,
c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de
sarrasin.
Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du
fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après
cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs
chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant
la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter
une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le
sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la
droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme
un immense système de fortifications naturelles, dont nous
suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à
franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop
mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces
spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête
gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies
repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
haillons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée;
elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût
saluée du «saellvertu» habituel.
--«Spetelsk,» disait-il.
--Un lépreux!» répétait mon oncle.
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible
affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est
pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il
interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui
devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes
venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est
quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des
broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais
aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
me ramenaient à mon pays natal.
Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans
importance, et enfin un véritable golfe; la marée, étale alors,
nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
d'Alftanes, situé un mille au delà.
Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites
et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la
nuit dans une masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les
lutins de la mythologie Scandinave; à coup sûr le génie du froid
y avait élu domicile, et il fît des siennes pendant toute la
nuit.
La journée suivante ne présenta aucun incident particulier.
Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie
triste. Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à
parcourir, et nous couchions à «l'annexia» de Krösolbt.
Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
s'étendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelée
«hraun» dans le pays; la lave ridée à la surface affectait des
formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes;
une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans
actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la
violence passée. Cependant quelques fumées de source chaudes
rampaient ça et là.
Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos
montures; de petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était
alors à l'ouest; nous avions en effet tourné la grande baie de
Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
nuages à moins de cinq milles.
Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les
arrêtaient pas; pour mon compte, je commençais à devenir très
fatigué; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
jour; je ne pouvais m'empêcher de l'admirer à l'égal du chasseur,
qui regardait cette expédition comme une simple promenade.
Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir,
bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa
paye convenue. Mon oncle régla avec lui. Ce fut la famille même
de Hans, c'est-à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous
offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des
bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à
refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes.
Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne.
Nous contournions l'immense base du volcan. Le professeur ne le
perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
défi et dire: «Voilà donc le géant que je vais dompter!» Enfin,
après vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrêtèrent
d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.
XIV
Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie
en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan.
Elle s'étend au fond d'un petit fjord encaissé dans une muraille
du plus étrange effet.
On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle
affecte des formes régulières qui surprennent par leur
disposition. Ici la nature procède géométriquement et travaille
à la manière humaine, comme si elle eût manié l'équerre, le
compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de l'art
avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine
ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et
précédant les architectes des premiers âges, elle a créé un ordre
sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
Grèce n'ont jamais dépassé.
J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande,
et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le
spectacle d'une substruction basaltique ne s'était pas encore
offert à mes regards.
Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se
composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
pieds. Ces fûts droits et d'une proportion pure supportaient une
archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
formait demi-voûte au-dessus de la mer. A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers lesquelles
les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques
tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan,
s'allongeaient sur le sol comme les débris d'un temple antique,
ruines éternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siècles
sans les entamer.
Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans
nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.
En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane
basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main,
et le tablier de cuir aux reins.
«Saelvertu,» lui dit le chasseur.
--«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.
--«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.
--Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave
homme est le recteur.»
Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de
la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
aussitôt une grande mégère sortit de la cabane. Si elle ne
mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère.
Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser
islandais; mais il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de
bonne grâce à nous introduire dans sa maison.
La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du
presbytère, étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter;
le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalité antique. Loin
de là. Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire à un
forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas
du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en semaine, il
est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après
tout, sont fort misérables; ils reçoivent du gouvernement danois
un traitement ridicule et perçoivent le quart de la dîme de leur
paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
courants[1]. De là, nécessité de travailler pour vivre; mais à
pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et
autres gens un peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre
hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus.
[1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.
Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au
lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
grossier; il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande
expédition et de quitter cette cure peu hospitalière. Il ne
regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer quelques
jours dans la montagne.
Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de
notre arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais
pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient
rebrousser chemin et nous abandonner à nous-mêmes. Ce point fut
parfaitement arrêté.
A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à
ses dernières limites.
Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs,
s'enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n'y
voyait aucune différence; quant à moi, distrait jusqu'alors par
les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l'avenir, mais
maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle. Qu'y
faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur
Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels.
Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et
faite pour ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.
«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien.
Nous allons visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui
n'en sont pas morts. Mais ce n'est pas tout. S'il se présente
un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme
que le Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se
prépare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se réveiller? Et, s'il se réveille, qu'est-ce
que nous deviendrons?»
Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je
ne pouvais dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me
paraissait assez brutal à jouer.
Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon
oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
hypothèse parfaitement irréalisable.
J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me
reculai pour le laisser éclater à son aise.
«J'y pensais,» répondit-il simplement.
Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de
la raison? Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop
beau pour être possible..
Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:
«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé
de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
pas agir en imprudents.
--Non, répondis-je avec force.
--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
parler. Or les éruptions sont toujours précédées par des
phénomènes parfaitement connus; j'ai donc interrogé les habitants
du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
aura pas d'éruption.»
A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.»
J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur
prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
basaltique, s'éloignait de la mer. Bientôt nous étions en rase
campagne, si l'on peut donner ce nom à un amoncellement immense
de déjections volcaniques; le pays paraissait comme écrasé sous
une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et
de toutes les roches pyroxéniques.
Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces
vapeurs blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient
des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
l'activité volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes
craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:
«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que
nous n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!
--Par exemple! m'écriai-je.
--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
éruption, ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître
complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides
élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le
chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures
du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette
observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un
air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'éruption prochaine.
--Mais...
--Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se
taire.»
Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir,
c'est qu'une fois arrivés au fond du cratère, il serait
impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et
cela en dépit de tous les Saknussemm du monde.
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans
les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
chargés des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons
ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon
oncle et à moi. Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos
bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait
de l'eau pour huit jours.
Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère
attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous
adresser l'adieu suprême de l'hôte au voyageur. Mais cet adieu
prit la forme inattendue d'une note formidable, où l'on comptait
jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et
portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le
centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques
instants après nous avions quitté Stapi.
XV
Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
double cône, une bande trachytique qui se détache du système
orographique de l'île. De notre point de départ on ne pouvait
voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel.
J'apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur
le front du géant.
Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait
d'étroits sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de
front. Toute conversation devenait donc à peu près impossible.
Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta
d'abord un sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de
l'antique végétation des marécages de la presqu'île; la masse de
ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un
siècle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbière,
mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités
minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d'histoire
naturelle; en même temps je refaisais dans mon esprit toute
l'histoire géologique de l'Islande.
Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à
une époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle
encore par un mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne
peut attribuer son origine qu'à l'action des feux souterrains.
Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le document de
Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en allait en
fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession
des phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.
L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de
pierres et de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence
des volcans; elle était faite d'un massif trappéen, lentement
soulevé au-dessus des flots par la poussée des forces centrales.
Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au
dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
sud-ouest au nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à
peu toute la pâte trachytique. Le phénomène s'accomplissait
alors sans violence; l'issue était énorme, et les matières
fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A
cette époque apparurent les fedspaths, les syénites et les
porphyres.
Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On
conçoit quelle quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans
son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, après le
refroidissement de la croûte trachytique. Il arriva donc un
moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu'ils
soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes
cheminées. De là le volcan fait du soulèvement de la croûte,
puis le cratère subitement troué au sommet du volcan.
Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes
volcaniques; par les ouvertures nouvellement formées
s'échappèrent d'abord les déjections basaltiques, dont la plaine
que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus
merveilleux spécimens. Nous marchions sur ces roches pesantes
d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à
base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force
s'accrut de celle des cratères éteints, donna passade aux laves
et à ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure
opulente.
Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent
l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intérieurs, et
supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état
permanent d'incandescente liquidité, c'était folie. Folie
surtout de prétendre atteindre le centre du globe!
Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
marchant à l'assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
éclats de roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
attention pour éviter des chutes dangereuses.
Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions
de vue momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses
lèvres, indiquait la direction à suivre. Souvent aussi il
s'arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait
d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à
indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que
les événements futurs rendirent inutile.
Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à
la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un
déjeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les
morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de
réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après.
Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobrement.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les
montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de
longues heures avant de l'atteindre! quelle fatigue surtout!
Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre
dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.
En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
l'horizon un angle de trente-six degrés au moins; il était
impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
être tournés non sans difficulté. Nous nous prêtions alors un
mutuel secours à l'aide de nos bâtons.
Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus
possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans
doute le sentiment inné de l'équilibre, car il ne bronchait pas.
Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une agilité de
montagnards.
A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
impossible qu'on pût l'atteindre de ce côté, si l'angle
d'inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, après
une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre
ascension. Il était formé par l'un de ces torrents de pierres
rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est «stinâ».
Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par la
disposition des flancs de la montagne, il serait allé se
précipiter dans la mer et former des îles nouvelles.
Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment
en arrière pendant que mes compagnons continuaient leur
ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à une
apparence microscopique.
A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du
cratère.
La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents
pieds; nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles,
assez peu élevée en Islande par suite de l'humidité constante du
climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes me
refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida
à s'arrêter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête
en disant:
--«Ofvanför.»
--Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.
Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.
--«Mistour», répondit le guide.
--«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.
--Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude.
--Vois,» dit mon oncle.
Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en
tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu
devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la
montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène,
assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
de «mistour» en langue islandaise.
«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.
Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
au plus vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère,
mais en biaisant, de manière à faciliter la marche; bientôt, la
trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les
pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme
dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le versant
opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide,
nos corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au
loin comme le produit de quelque météore inconnu.
Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
flancs du cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les
quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq
heures; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois
lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes
poumons.
Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du
Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur
du cratère, j'eus le temps d'apercevoir «le soleil de minuit» au
plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l'île
endormie à mes pieds
XVI
Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de
son mieux. La couche était dure, l'abri peu solide, la situation
fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cependant mon sommeil fut particulièrement paisible pendant cette
nuit, l'une des meilleures que j'eusse passées depuis longtemps.
Je ne rêvai même pas.
Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux
rayons d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et
j'allai jouir du magnifique spectacle qui se développait à mes
regards.
J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
sud. De là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île;
l'optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les
rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.
On eût dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'étalait
sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en
tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma
droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics
multipliés, dont quelques-uns s'empanachaient de fumées légères.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la
surface d'une mer agitée. Si je me retournais vers l'ouest,
l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme une
continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre,
où commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.
Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards
éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la
vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs,
sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me
plonger avant peu. Mais je fus ramené au sentiment de la réalité
par l'arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
sommet du pic.
Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
légère vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
ligne des flots.
«Le Groënland, dit-il.
--Le Groënland? m'écriai-je.
--Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les
dégels, les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur
les glaçons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au
sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
celui qui nous porte en ce moment.»
La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»
Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!»
dit-il.
Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont
l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre. Sa
profondeur, je l'estimais à deux mille pieds environ. Que l'on
juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il s'emplissait de
tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
pentes assez douces permettaient d'arriver facilement à sa partie
inférieure. Involontairement, je comparais ce cratère à un
énorme tromblon évasé, et la comparaison m'épouvantait.
«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être
chargé et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
fous.»
Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent,
reprit la tête de la troupe. Je le suivis sans mot dire.
Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du
cône des ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu
des roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs
alvéoles, se précipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
l'abîme. Leur chute déterminait des réverbérations d'échos d'une
étrange sonorité.
Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans
ne s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le
sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses. A de
certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par
une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à
manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons. Cette
solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
danger.
Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des
pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'échappa des
mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
l'abîme.
A midi nous étions arrivés. Je relevai là tête, et j'aperçus
l'orifice supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau
de ciel d'une circonférence singulièrement réduite, mais presque
parfaite. Sur un point seulement se détachait le pic du
Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.
Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au
temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
laves et ses vapeurs. Chacune de ces cheminées avait environ
cent pieds de diamètre. Elles étaient là béantes sous nos pas.
Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards. Le professeur
Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons,
assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
prenaient évidemment pour un fou.
Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non.
Je l'aperçus, les bras étendus, les jambes écartées, debout
devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un
énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il était dans
la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit
bientôt place à une joie insensée.
«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!»
J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.
«Regarde,» me dit le professeur.
Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le
temps, ce nom mille fois maudit:
D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF
«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»
Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
L'évidence m'écrasait.
Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je
vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais
avaient été congédiés, et maintenant ils redescendaient les
pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi.
Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de
lave où il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au
fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d'un
trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux
assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.
Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.
Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
sommet du cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du
gouffre qu'à la colère dont mon oncle fut pris.
J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.
Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été
suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la
reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme,
que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
derniers jours du mois de juin.
On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un
immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le
chemin du centre du globe.
Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment,
pas d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât
couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
à une autre année.
Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur
Lidenbrock. La journée se passa, et aucune ombre ne vint
s'allonger sur le font du cratère. Hans ne bougea pas de sa
place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas une
seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers
le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute
la journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de
lave. Je pris un certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers
de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque
pierre accroissait l'assourdissant murmure.
Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un
homme plus patient, car c'était véritablement échouer au port.
Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes
joies, et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
égale à ses désespérants ennuis.
Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune
vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots
dans le cratère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta
instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du
Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner
insensiblement vers l'astre radieux.
Mon oncle tournait avec elle.
A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher
doucement le bord de la cheminée centrale.
«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du
globe!» ajouta-t-il en danois.
Je regardai Hans.
«Forüt!» fit tranquillement le guide.
--En avant!» répondit mon oncle.
Il était une heure et treize minutes du soir.
XVII
Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues
l'avaient emporté sur les difficultés; maintenant celles-ci
allaient véritablement naître sous nos pas.
Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits
insondable où j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je
pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans
acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
rougis à l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais
entamé la série des grands argumente; mais, en présence du guide,
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée centrale.
J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents
pieds de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
et je regardai; mes cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide
s'empara de mon être. Je sentis le centre de gravité se déplacer
en moi et le vertige monter à ma tête comme une ivresse. Rien de
plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais tomber.
Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas
pris assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.
Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits,
je m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque
à pic, présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
rampe faisait défaut. Une corde attachée à l'orifice aurait
suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lorsqu'on
serait parvenu à son extrémité inférieure?
Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette
difficulté. Il déroula une corde de la grosseur du pouce et
longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de
nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux
moitiés de la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus
de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la
ramener en lâchant un bout et en halant sur l'autre. Puis, on
recommencerait cet exercice -usque ad infinitum-.
«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont être divisés en trois
paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
parler seulement des objets fragiles.»
L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans
cette dernière catégorie.
«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
moi, du reste des vivres et des instruments délicats.
--Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et
d'échelles, qui se chargera de les descendre?
--Ils descendront tout seuls.
--Comment cela? demandai-je fort étonné.
--Tu vas le voir.»
Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter.
Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non
fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement
précipité dans le gouffre.
J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des
couches d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil
satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après
les avoir perdus de vue.
«Bon, fit-il. A nous maintenant.»
Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible
d'entendre sans frissonner de telles paroles!
Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commença
dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans
un profond silence, troublé seulement par la chute des débris de
roc qui se précipitaient dans l'abîme.
Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la
double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
bâton ferré. Une idée unique me dominait: je craignais que le
point d'appui ne vint à manquer. Cette corde me paraissait bien
fragile pour supporter le poids de trois personnes. Je m'en
servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur
les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une
main.
Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le
pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:
--«Gif akt!»
--Attention!» répétait mon oncle.
Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc
fortement engagé dans la paroi de la cheminée.
Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans
l'air; après avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en
raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
mieux, de grêle fort dangereuse.
En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai
que le fond du trou était encore invisible.
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