à bord de la -Valkyrie-. Le capitaine nous conduisit à des
cabines assez étroites et disposées sous une espèce de rouf.
«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.
--Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»
Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à
pleine toile dans le détroit. Une heure après la capitale du
Danemark semblait s'enfoncer dans les flots éloignés et la
-Valkyrie- rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition
nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre
d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire.
«Sublime insensé! disais-je, tu nous approuverais sans doute!
tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher
une solution à ton doute éternel!»
Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de
Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
détroit du Sund où passent chaque année quinze mille navires de
toutes les nations.
Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que
la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette
s'inclina légèrement sous les brises du Cattégat.
La -Valkyrie- était fine voilière, mais avec un navire à voiles
on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à
Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie,
des vêtements de laine et une cargaison de blé; cinq hommes
d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.
«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au
capitaine.
--Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne
rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
Feroë.
--Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards
considérables?
--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»
Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna
dans la mer du Nord.
Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à
la hauteur de Peterheade, et la -Valkyrie- se dirigea vers les
Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland.
Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
peine les Feroë. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
orientale de ces îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit
au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l'Islande.
La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai
assez bien les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit,
et à sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'être malade.
Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités
de transport; il dut remettra ses explications à son arrivée et
passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons
craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il
méritait un peu son sort.
Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors,
permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se
compose d'un gros morne à pentes roides, et planté tout seul sur
la plage.
La -Valkyrie- se tint à une distance raisonnable des côtes, en
les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
baleines et de requins. Bientôt apparut un immense rocher percé
à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie.
Les îlots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une
semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la
goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.
La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont
pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du
sud-ouest.
Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la
goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise
de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
à une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint à
bord, et, trois heures plus tard, la -Valkyrie- mouillait devant
Reykjawik, dans la baie de Faxa.
Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu
défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
satisfaction dans les yeux.
La population de la ville, singulièrement intéressée par
l'arrivée d'un navire dans lequel chacun a quelque chose à
prendre, se groupait sur le quai.
Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne
pas dire son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la
goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra,
à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux
pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.
«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»
Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il
descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et
bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande.
Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un
costume de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat,
le gouverneur de l'île, M. le baron Trampe en personne. Le
professeur reconnut à qui il avait affaire. Il remit au
gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en danois
une courte conversation à laquelle je demeurai absolument
étranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta
ceci: que le baron Trampe se mettait entièrement à la disposition
du professeur Lidenbrock.
Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
pacifique par tempérament et par état.
Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
tournée épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions
renoncer provisoirement à lui être présentés. Mais un charmant
homme, et dont le concours nous devint fort précieux, ce fut
M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles à l'école de
Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
je sentis que nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en
effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
mon séjour en Islande.
Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
homme en mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes
installés avec nos bagages, dont la quantité étonna un peu les
habitants de Reykjawik.
«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
est fait.
--Comment, le plus difficile? m'écriai-je:
--Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!
--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après
avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?
--Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps
à perdre. Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y
trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
aise de le consulter.
--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que
vous n'en ferez pas autant?
--Oh! cela m'intéresse médiocrement. Ce qui est curieux dans
cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.
Je sortis et j'errai au hasard.
S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose
facile. Je ne fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce
qui, dans la langue des gestes, expose à beaucoup de mécomptes.
La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux
collines. Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et
descend en rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'étend
cette vaste baie de Faxa bornée au nord par l'énorme glacier du
Sneffels, et dans laquelle la -Valkyrie- se trouvait seule à
l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche anglais et
français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors
en service sur les côtes orientales de l'île.
La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au
rivage; là demeurent les marchands et les négociants, dans des
cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
disposées; l'autre rue, située plus à l'ouest, court vers un
petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces
voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
décoloré, comme un vieux tapis de laine râpé par l'usage, ou bien
quelque apparence de verger, dont les rares légumes, pommes de
terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur une table
lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.
Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière
public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
manquait pas. Puis, en quelques enjambées, j'arrivai à la maison
du gouverneur, une masure comparée à l'hôtel de ville de
Hambourg, un palais auprès des huttes de la population
islandaise.
Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le
goût protestant et construite en pierres calcinées dont les
volcans font eux-mêmes les frais d'extraction; par les grands
vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait évidemment se
disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.
Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme
je l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu,
l'anglais, le français et le danois, quatre langues dont, à ma
honte, je ne connaissais pas le premier mot. J'aurais été le
dernier des quarante élèves que comptait ce petit collège, et
indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première
nuit.
En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses
environs. L'aspect général en était singulièrement triste. Pas
d'arbres, pas de végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes
vives des roches volcaniques. Les huttes des Islandais sont
faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclinés en dedans;
elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement ces
toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la
chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
perfection, et on la fauche soigneusement à l'époque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paître
sur ces demeures verdoyantes.
Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
de la rue commerçante, je vis la plus grande partie de la
population occupée à sécher, saler et charger des morues,
principal article d'exportation. Les hommes paraissaient
robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands blonds, à l'oeil
pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité, pauvres
exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien dû faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre
sur la limite du cercle polaire! J'essayais en vain de
surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
ne souriaient jamais.
Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire
connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un
chapeau à vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau
de cuir replié en manière de chaussure.
Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez
agréable, mais sans expression, étaient vêtues d'un corsage et
d'une jupe de «vadmel» sombre: filles, elles portaient sur leurs
cheveux tressés en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
mariées, elles entouraient leur tête d'un mouchoir de couleur,
surmonté d'un cimier de toile blanche.
Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son
hôte.
X
Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur
Lidenbrock, dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac
en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
rien de remarquable en lui-même; mais notre hôte, plus islandais
que danois, me rappela les héros de l'antique hospitalité. Il me
parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.
La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle
entremêlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques,
comme il convient à des savants; mais le professeur Lidenbrock se
tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux me
recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets à venir.
Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du
résultat de ses recherches à la bibliothèque.
«Votre bibliothèque! s'écria ce dernier, elle ne se compose que
de livres dépareillés sur des rayons presque déserts.
--Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en
vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont
Copenhague nous approvisionne chaque année.
--Où prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte...
--Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de
l'étude dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un
pêcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des
livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des
regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux des
lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur
rayon qu'après un an ou deux d'absence.
--En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les
étrangers...
--Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques,
et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous
le répète, l'amour de l'étude est dans le sang islandais. Aussi,
en 1816, nous avons fondé une Société Littéraire qui va bien; des
savants étrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et rend de
véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos
membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
plus grand plaisir.»
Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés
scientifiques, accepta avec une bonne grâce dont fut touché
M. Fridriksson.
«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
vous espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai
peut-être vous renseigner à leur égard.»
Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait
directement à ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il
se décida à parler.
«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
ouvrages anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?
--Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous
voulez parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand
naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?
--Précisément
--Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?
--Comme vous dites.
--Un homme illustre entre tous?
--Je vous l'accorde.
--Et dont l'audace égalait le génie?
--Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la
joie à entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux
M. Fridriksson.
«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?
--Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas!
--Quoi! en Islande?
--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.
--Et pourquoi?
--Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie,
et qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main
du bourreau.
--Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du
professeur de sciences naturelles.
--Hein? fit ce dernier.
--Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je
comprends pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher
les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un
incompréhensible cryptogramme le secret...
--Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.
--Un secret qui... dont..., répondit mon oncle en balbutiant.
--Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit
notre hôte.
--Non. Je faisais une pure supposition.
--Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas
insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère,
ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé
à ses richesses minéralogiques?
--Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
savants ont déjà passé par ici?
--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la
mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la
corvette française -la Recherche-[1], et dernièrement, les
observations des savants embarqués sur la frégate -la
Reine-Hortense-, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
[1] -La Recherche- fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré
pour retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de
M. de Blosseville et de -la Lilloise-, dont on n'a jamais eu de
nouvelles.
--Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
de modérer l'éclair de ses yeux.
--Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui
sont peu connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
qui s'élève à l'horizon; c'est le Sneffels.
--Ah! fit mon oncle, le Sneffels.
--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
rarement le cratère.
--Éteint?
--Oh! éteint depuis cinq cents ans.
--Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement
les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
mes études géologiques par ce Seffel... Fessel... comment
dites-vous?
--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»
Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle
contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts; il
prenait un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d'un
vieux diable.
«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir
ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!
--Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations
ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné
avec plaisir et profit.
--Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne
voulons déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
de tout mon coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été
très utile, mais les devoirs de votre profession...»
J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme
islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.
«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
par ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations
curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
presqu'île de Sneffels!
--Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.
--Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
--Pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
--Diable!
--Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus
long, mais plus intéressant.
--Bon. Je verrai à me procurer un guide.
--J'en ai précisément un à vous offrir.
--Un homme sûr, intelligent?
--Oui, un habitant de la presqu'île. C'est un chasseur d'eider,
fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement
le danois.
--Et quand pourrai-je le voir?
--Demain, si cela vous plaît.
--Pourquoi pas aujourd'hui?
--C'est qu'il n'arrive que demain.
--A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.
Cette importante conversation se termina quelques instants plus
tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
professeur islandais. Pendant ce dîner, mon oncle venait
d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
Saknussemm, la raison de son document mystérieux, comme quoi son
hôte ne l'accompagnerait pas dans son expédition, et que dès le
lendemain un guide serait à ses ordres.
XI
Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
grosses planches, où je dormis d'un profond sommeil.
Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
dans la salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai
d'aller le rejoindre.
Il causait en danois avec un homme de haute taille,
vigoureusement découplé. Ce grand gaillard devait être d'une
force peu commune. Ses yeux, percés dans une tête très grosse et
assez naïve, me parurent intelligents. Ils étaient d'un bleu
rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en
Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en
lui révélait un tempérament d'un calme parfait, non pas indolent,
mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien à personne,
qu'il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont
l'Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur.
Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes
multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête tournait de gauche à
droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement
poussée jusqu'à l'avarice.
Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession
de chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup
sûr, mais comment pouvait-il l'atteindre?
Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet
s'appelle l'édredon, et il ne faut pas une grande dépense de
mouvement pour le recueillir.
Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la
côte est toute frangée; ce nid bâti, elle le tapisse avec de
fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitôt le chasseur,
ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au
mâle de se déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille
dure et grossière de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvée;
le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon
recommence.
[1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir
son nid, mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont
se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
métier sans grande agitation. C'était un fermier qui n'avait ni
à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement.
Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
Bjelke; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était
notre futur guide.
Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon
oncle.
Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait,
l'autre prêt à donner ce qui lui serait demandé. Jamais marché
ne fut plus facile à conclure.
Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous
conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la
presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan. Il fallait
compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en
deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.
Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
marche.
Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le
porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans,
suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement
cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus
court.
Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à
Stapi; il demeurait à son service pendant tout le temps
nécessaire à nos excursions scientifiques au prix de trois
rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressément convenu
que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir,
condition -sine qua non- de son engagement.
[1] 16fr. 08 c.
Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au
chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul
mot.
«Efter,» fit-il.
Après,» me dit le professeur pour mon édification.
Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.
«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
--Il nous accompagne donc jusqu'au...
--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»
Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand
regret, je dus les employer à nos préparatifs; toute notre
intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la
plus avantageuse, les instruments d'un côté, les armes d'un
autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En
tout quatre groupes.
Les instruments comprenaient:
1º Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent
cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop,
si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions
cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la température de
sources ou toute autre matière en fusion.
2º Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de
l'Océan. En effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la
pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à
notre descente au-dessous de la surface de la terre.
3º Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement
réglé au méridien de Hambourg.
4º Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.
5º Une lunette de nuit.
6º Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu
encombrante.[1]
[1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
mise en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
aucune odeur. Une bobine d'induction met l'électricité
produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
disposition particulière; dans cette lanterne se trouve un
serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste
seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand
l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
une lumière blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont
placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en
bandoulière. La lanterne, placée extérieurement, éclaire très
suffisamment dans les profondes obscurités; elle permet de
s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile
physicien. Sa grande découverte, c'est sa bobine d'induction
qui permet de produire de l'électricité à haute tension. Il a
obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la
France réservait à la plus ingénieuse application de
l'électricité.
Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni
sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle
paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à
une notable quantité de fulmi-coton inaltérable à l'humidité, et
dont la force expansive est fort supérieure à celle de la poudre
ordinaire.
Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de
soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de
coins et pitons de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne
laissait pas de faire un fort colis, car l'échelle mesurait trois
cents pieds de longueur.
Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros,
mais rassurant, car je savais qu'en viande concentrée et en
biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre
en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
leur qualité, leur température, et même leur absence, étaient
restées sans succès.
Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames
mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil
écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
saignée, toutes choses effrayantes; de plus, une série de flacons
contenant de la dextrine, de l'alcool vulnéraire, de l'acétate de
plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières nécessaires
aux appareils de Ruhmkorff.
Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
qu'il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante
quantité de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes
chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de
gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
groupe des outils.
«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne
pas aller loin,» me dit mon oncle.
La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces
différents objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe,
en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
grand médecin du pays. M. Fridriksson n'était pas au nombre des
convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne
se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit
un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et
publiée par la Société littéraire islandaise, d'après les travaux
géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de
M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document pour un
minéralogiste.
La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec
M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
sympathie; puis, à la conversation succéda un sommeil assez
agité, de ma part du moins.
A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte
et je descendis dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos
bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il opérait
avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit
que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
recommandations.
Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les
mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
hospitalité, et avec beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai
dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu
ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
incertains de la route:
Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.
XII
Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de
fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps
de touristes.
Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me
rendait de facile composition sur le début de l'entreprise.
J'étais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de désirs
et de liberté. Je commençais à prendre mon parti de l'affaire.
«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager
au milieu du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort
remarquable! au pis-aller de descendre au fond d'un cratère
éteint? Il est bien évident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
chose. Quant à l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc, ce qu'il
y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
marchander!»
Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu. Les
deux chevaux chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût
nécessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions
ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
bêtes petites, mais vigoureuses.
L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure
quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
habitants. Les géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et
nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le
nom de Pays du quart du Sud-Ouest, «Sudvestr Fjordùngr.»
Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords
de la mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient
bien du mal pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les
sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient à l'horizon
dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant
des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des
vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein
ciel.
Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la
mer et mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une
place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs,
choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas
permis d'être impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en
le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
jambes rasaient le sol, il ressemblait à un centaure à six pieds.
«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas
un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il est sûr. Jamais un
faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque
rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le
verras sans hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et
gagner le bord opposé! Mais ne le brusquons pas, laissons-le
agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
jour.
--Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?
--Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans
s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
fatiguer. D'ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture. Les
crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque
mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.»
Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à
peu près désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1]
solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces
huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce
pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la
végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le
pas des rares voyageurs.
[1] Maison du paysan islandais
Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa
capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de
l'Islande. Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce
désert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni
un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage
paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient donc
les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes
éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions
souterraines?
Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en
consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant
la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement
plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les
couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de
basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les
coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle
qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts
d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg
de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il
n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A
peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.
Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal
déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle
sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
endroit il comptait passer la nuit:
«Gardär» dit-il seulement.
Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de
Reykjawik. Je la montrai à mon oncle.
«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»
Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre,
reprit la tête des cheveux et se remit en marche.
Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile
et moins long qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions
dans un «pingstaoer», lieu de juridiction communale, nommé
Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises
islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge;
mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.
Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage
resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous
portèrent d'une traite à l' «aoalkirkja» de Brantar, et un mille
plus loin à Saurböer «annexia», église annexe, située sur la rive
méridionale du Hvalfjörd.
Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles [1].
[1] Huit lieues.
Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
s'évasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic
haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
que séparaient des lits de tuf d'une nuance rougeâtre. Quelle
que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
quadrupède.
«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
passer. En tout cas, je me charge d'être intelligent pour eux.»
Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
rivage. Sa monture vint flairer la dernière ondulation des
vagues et s'arrêta; mon oncle, qui avait son instinct à lui, la
pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tête.
Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui
commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le
colosse de Rhodes.
«Ah! maudit animal! s'écria le cavalier, subitement transformé
en piéton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.
--«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.
--Quoi! un bac?
--«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.
--Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
--Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!
--«Tidvatten,» reprit le guide.
--Que dit-il?
--Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot
danois.
--Sans doute, il faut attendre la marée?
--«Förbida?» demanda mon oncle.
--«Ja,» répondit Hans.
Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
vers le bac.
Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain
instant de la marée pour entreprendre la traversée du fjörd,
celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale.
Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
plein Océan.
L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle,
moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitué
que j'étais aux bacs à vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
bateliers un triste engin mécanique. Il fallut plus d'une heure
pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
accident.
Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.
XIII
Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième
parallèle, la clarté diurne des régions polaires ne devait pas
m'étonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
soleil ne se couche pas.
Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et
surtout faim. Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit
hospitalièrement pour nous recevoir.
C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle
valait celle d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous
tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de
le suivre.
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