--Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé.
--Eh bien! cette clef?
--Quelle clef? La clef de la porte?
--Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»
Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formulée
d'une façon plus nette.
Je remuai la tête de haut en bas.
Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait
affaire à un fou.
Je fis un geste plus affirmatif.
Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.
Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne
plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât
dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si
pressant qu'il fallut répondre.
«Oui, cette clef!... le hasard!...
--Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.
--Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur
laquelle j'avais écrit, lisez.
--Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la
feuille.
--Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la
fin...»
Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un
cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation
venait de se faire, dans son esprit. Il était transfiguré.
«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord
écrit ta phrase à l'envers!»
Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la
dernière lettre à la première.
Il était conçu en ces termes:
-In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
attinges. Kod feci. Arne Saknussem-.
Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:
-Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm-,
Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément
touché une bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de
joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tête à
deux mains; il déplaçait les siéges; il empilait ses livres; il
jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses géodes;
il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses
nerfs se calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande
dépense de fluide, il retomba dans son fauteuil.
«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants
de silence.
--Trois heures, répondis-je.
--Tiens! mon dîner a passé vite. Je meurs de faim. A table.
Puis ensuite...
--Ensuite?
--Tu feras ma malle.
--Hein! m'écriai-je.
--Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant
dans la salle à manger.
VI
A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant
je me contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des
arguments scientifiques pouvaient seuls arrêter le professeur
Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilité
d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie!
Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.
Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la
table desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la
bonne Marthe. Elle courut au marché et fit si bien, qu'une heure
après ma faim était calmée, et je revenais au sentiment de la
situation.
Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de
ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
Après le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.
J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à
l'autre.
«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très
ingénieux; tu m'as rendu là un fier service, quand, de guerre
lasse, j'allais abandonner cette combinaison. Où me serais-je
égaré? Nul ne peut le savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon
garçon, et de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta
part.
«Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
de discuter cette gloire.
--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
plus absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le
monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
qui ne s'en douteront qu'à notre retour.
--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si
grand?
--Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce
document était connu, une armée entière de géologues se
précipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!
--Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne
prouve l'authenticité de ce document.
--Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!
--Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?»
Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir
prononcé; le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement
il n'en fut rien. Mon sévère interlocuteur ébaucha une sorte de
sourire sur ses lèvres et répondit:
«C'est ce que nous verrons.
--Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série
des objections relatives à ce document.
--Parle, mon garçon, ne te gêne pas. Je te laisse toute liberté
d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon
collègue. Ainsi, va.
--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?
--Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque
temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus à propos. Prends le troisième atlas dans la seconde
travée de la grande bibliothèque, série Z, planche 4.»
Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai
rapidement l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit:
«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
toutes tes difficultés.»
Je me penchai sur la carte.
«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et
remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire
«glacier» en islandais, et, sous la latitude élevée de l'Islande,
la plupart des éruptions se font jour à travers les couches de
glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à tous les
monts ignivomes de l'île.
--Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»
J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je
me trompais. Mon oncle reprit:
«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu
Reykjawik, sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjörds
innombrables de ces rivages rongés par la mer, et arrête-toi un
peu au-dessous du soixante-cinquième degré de latitude. Que
vois-tu là?
--Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine
une énorme rotule.
--La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu
rien sur cette rotule?
--Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.
--Bon! c'est le Sneffels.
--Le Sneffels?
--Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
plus remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du
monde entier, si son cratère aboutit au centre du globe.
--Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et
révolté contre une pareille supposition.
--Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
Et pourquoi cela?
--Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les
roches brûlantes, et qu'alors...
--Et si c'est un cratère éteint?
--Éteint?
--Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe
n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
bien plus grande quantité de volcans éteints. Or le Sneffels
compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à partir de cette
époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.»
À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à
répondre; je me rejetai donc sur les autres obscurités que
renfermait le document.
«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent
faire là les calendes de juillet?»
Mon oncle prit quelques moments de réflexion. J'eus un instant
d'espoir, mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes:
«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière. Cela prouve
les soins ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa
découverte. Le Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y
avait donc nécessité d'indiquer celui d'entre eux qui mène au
centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais? Il a remarqué
qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le
Scartaris, projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en
question, et il a consigné le fait dans son document. Pouvait-il
imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivés au
sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hésiter sur le
chemin à prendre?»
Décidément mon oncle avait réponse à tout. Je vis bien qu'il
était inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai
donc de le presser à ce sujet, et, comme il fallait le convaincre
avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien
autrement graves, à mon avis.
«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de
Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit.
J'accorde même que le document a un air de parfaite authenticité.
Ce savant est allé au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du
Scartaris caresser les bords du cratère avant les calendes de
juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires
de son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre;
mais quant à y être parvenu lui-même, quant à avoir fait le
voyage et à en être revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois
non!
--Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur.
--C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une
pareille entreprise est impraticable!
--Toutes les théories disent cela? répondit le professeur on
prenant un air bonhomme. Ah! les vilaines théories! comme
elles vont nous gêner, ces pauvres théories!»
Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins.
«Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente
environ d'un degré par soixante-dix pieds de profondeur
au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette
proportionnalité constante, le rayon terrestre étant de quinze
cents lieues, il existe au centre une température de deux
millions de degrés. Les matières de l'intérieur de la terre se
trouvent donc à l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or,
le platine, les roches les plus dures, ne résistent pas à une
pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander s'il est
possible de pénétrer dans un semblable milieu!
--Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?
--Sans doute. Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce
terrestre, car déjà la température est supérieure à treize cents
degrés.
--Et tu as peur d'entrer en fusion?
--Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur.
--Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en
prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait
d'une façon certaine ce qui se passe à l'intérieur du globe,
attendu qu'on connaît à peine la douze millième partie de son
rayon; c'est que la science est éminemment perfectible et que
chaque théorie est incessamment détruite par une théorie
nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température
des espaces planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on
pas aujourd'hui que les plus grands froids des régions éthérées
ne dépassent pas quarante ou cinquante degrés au-dessous de zéro?
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne?
Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une
limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de
fusion des minéraux les plus réfractaires?»
Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je
n'eus rien à répondre.
«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre
autres, ont prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés
existait à l'intérieur du globe, les gaz incandescents provenant
des matières fondues acquerraient une élasticité telle que
l'écorce terrestre ne pourrait y résister et éclaterait comme les
parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur.
--C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout.
--D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues
distingués, que l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni
d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car,
dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.
--Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!
--Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même? N'est-il pas
constant que le nombre des volcans a considérablement diminué
depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y
a, ne peut-on en conclure qu'elle tend à s'affaiblir?
--Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je
n'ai plus à discuter.
--Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de
gens fort compétents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le
célèbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825?
--Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans
après.
--Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg.
Nous discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de
la liquidité du noyau intérieur de la terre. Nous étions tous
deux d'accord que cette liquidité ne pouvait exister, par une
raison à laquelle la science n'a jamais trouvé de réponse.
--Et laquelle? dis-je un peu étonné.
--C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à
l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il
se produirait des marées intérieures qui, soulevant l'écorce
terrestre, donneraient lieu à des tremblements de terre
périodiques!
--Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été
soumise à la combustion, et il est permis de supposer que la
croûte extérieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur
se réfugiait au centre.
--Erreur, répondit mon oncle; la terre a été échauffée par la
combustion de sa surface, et non autrement. Sa surface était
composée d'une grande quantité de métaux, tels que le potassium,
le sodium, qui ont la propriété de s'enflammer au seul contact de
l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand les vapeurs
atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à
peu, lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce
terrestre, elles déterminèrent de nouveaux incendies avec
explosions et éruptions. De là les volcans si nombreux aux
premiers jours du monde.
--Mais voilà une ingénieuse hypothèse! m'écriai-je un peu malgré
moi.
--Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une
expérience bien simple. Il composa une boule métallique faite
principalement des métaux dont je viens de parler, et qui
figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une
fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et
formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet;
l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une
chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir à la main.»
Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du
professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et
son enthousiasme habituels.
«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé
des hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé
que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe
pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et,
comme Arne Saknussemm, nous saurons à quoi nous en tenir sur
cette grande question.
Eh bien! oui, répondis-je en me sentant gagner à cet
enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.
--Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phénomènes
électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa
pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?
--Oui, dis-je, oui! cela est possible, après tout,
--Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais
silence, entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne
n'ait idée de découvrir avant nous le centre de la terre.»
VII
Ainsi se termina cette mémorable séance. Cet entretien me donna
la fièvre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et
il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me
remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du côté du bac à
vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de
Harbourg.
Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je
pas subi la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je
prendre au sérieux sa résolution d'aller au centre du massif
terrestre? Venais-je d'entendre les spéculations insensées d'un
fou ou les déductions scientifiques d'un grand génie? En tout
cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur?
Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher à aucune.
Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon
enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir
immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion. Oui,
le courage ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce
moment.
Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation
tomba; mes nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la
terre je remontai à sa surface.
«C'est absurde! m'écriai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce
n'est pas une proposition sérieuse à faire à un garçon sensé.
Rien de tout cela n'existe. J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais
rêve.»
Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville.
Après avoir remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona.
Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifié, car
j'aperçus bientôt ma petite Graüben qui, de son pied leste,
revenait bravement à Hambourg.
«Graüben!» lui criai-je de loin.
La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de
s'entendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus
près d'elle.
«Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu à ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.»
Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air
inquiet, bouleversé.
«Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main.
--Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je.
En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était
au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda
le silence. Son coeur palpitait-il à l'égal du mien? je
l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous
fîmes une centaine de pas sans parler.
«Axel! me dit-elle enfin.
--Ma chère Graüben!
--Ce sera là un beau voyage.»
Je bondis à ces mots.
«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un
homme se soit distingué par quelque grande entreprise!
--Quoi! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille
expédition?
--Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
volontiers, si une pauvre fille ne devait être un embarras pour
vous.
--Dis-tu vrai?
--Je dis vrai.»
Ah! femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours
incompréhensibles! Quand vous n'êtes pas les plus timides des
êtres, vous en êtes les plus braves! La raison n'a que faire
auprès de vous. Quoi! cette enfant m'encourageait à prendre
part a cette expédition! Elle n'eût pas craint de tenter
l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!
J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux.
«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
manière.
--Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.»
Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les
émotions de la journée.
«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin
et, d'ici là, bien des événements se passeront qui guériront mon
oncle de sa manie de voyager sous terre.»
La nuit était venue quand nous arrivâmes à la maison de
König-strasse. Je m'attendais à trouver la demeure tranquille,
mon oncle couché suivant son habitude et la bonne Marthe donnant
à la salle à manger le dernier coup de plumeau du soir.
Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur. Je le
trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui
déchargeaient certaines marchandises dans l'allée; la vieille
servante ne savait où donner de la tête.
«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux! s'écria mon
oncle du plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas
faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de
voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes guêtres qui
n'arrivent pas!»
Je demeurai stupéfait. La voix me manquait pour parler. C'est à
peine si mes lèvres purent articuler ces mots:
«Nous partons donc?
--Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là!
--Nous partons? répétai-je d'une voix affaiblie.
--Oui, après-demain matin, à la première heure.»
Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite
chambre.
Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son
après-midi à se procurer une partie des objets et ustensiles
nécessaires à son voyage; l'allée était encombrée d'échelles de
cordes à noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de
pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi charger dix hommes au
moins.
Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler
de bonne heure. J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte. Mais
le moyen de résistera la douce voix qui prononçait ces mots: «Mon
cher Axel?»
Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air défait, ma
pâleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur
effet sur Graüben et changer ses idées.
«Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux
et que la nuit t'a calmé.
--Calmé!» m'écriai-je.
Je me précipitai vêts mon miroir. Eh bien, j'avais moins
mauvaise mine que je ne le supposais. C'était à n'y pas croire.
«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur.
C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te
souviendras que son sang coule dans tes veines. Il m'a raconté
ses projets, ses espérances, pourquoi et comment il espère
atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah!
cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle
gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au
retour, Axel, tu seras un homme, son égal, libre de parler, libre
d'agir, libre enfin de...»
La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me
ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore à notre
départ. J'entraînai Graüben vers le cabinet du professeur.
«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons?
--Comment! tu en doutes?
--Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement, je vous
demanderai ce qui nous presse.
--Mais le temps! le temps qui fuit avec une irréparable vitesse!
--Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de
juin ...
--Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en
Islande? Si tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais
emmené au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. Là,
tu aurais vu que de Copenhague à Reykjawik il n'y a qu'un
service.
--Eh bien?
--Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop
tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du
Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y
chercher un moyen de transport. Va faire ta malle!»
Il n'y avait pas un mot à répondre. Je remontai dans ma chambre.
Graüben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en
ordre, dans une petite valise, les objets nécessaires à mon
voyage. Elle n'était pas plus émue que s'il se fût agi d'une
promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites mains allaient et
venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle me
donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre
expédition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse
colère contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle
n'y prenait garde et continuait méthodiquement sa tranquille
besogne.
Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée. Je
descendis au rez-de-chaussée.
Pendant cette journée les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés. La bonne
Marthe en perdait la tête.
«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle.
Je fis un signe affirmatif.
«Et il vous emmène avec lui?»
Même affirmation.
«Où cela? dit-elle.»
J'indiquai du doigt le centre de la terre.
«À la cave? s'écria la vieille servante.
--Non, dis-je enfin, plus bas!»
Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps écoulé.
«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures
précises.»
A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.
Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.
Je la passai à rêver de gouffres! J'étais en proie au délire.
Je me sentais étreint par la main vigoureuse du professeur,
entraîné, abîmé, enlisé! Je tombais au fond d'insondables
précipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnés
dans l'espace. Ma vie n'était plus qu'une chute interminable.
Je me réveillai à cinq heures, brisé de fatigue et d'émotion. Je
descendis à la salle à manger. Mon oncle était à table. Il
dévorait. Je le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais
Graüben était là. Je ne dis rien. Je ne pus manger.
À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue.
Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer
d'Altona. Elle fut bientôt encombrée des colis de mon oncle.
«Et ta malle? me dit-il.
--Elle est prête, répondis-je en défaillant.
--Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer
le train!»
Lutter contre ma destinée me parut alors impossible. Je remontai
dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches
de l'escalier, je m'élançai à sa suite.
En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains
de Graüben «les rênes» de sa maison. Ma jolie Virlandaise
conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais
elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces
lèvres.
«Graüben! m'écriai-je.
--Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais
tu trouveras ta femme au retour.»
Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture.
Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent
un dernier adieu; puis les deux chevaux, excités par le
sifflement de leur conducteur, s'élancèrent au galop sur la route
d'Altona.
VIII
Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du
chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des
Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire
du Holstein.
A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les
nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage
furent déchargés, transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans
le wagon de bagages, et à sept heures nous étions assis l'un
vis-à-vis de l'autre dans le même compartiment. La vapeur
siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous étions partis.
Étais-je résigné? Pas encore. Cependant l'air frais du matin,
les détails de la route rapidement renouvelés par la vitesse du
train me distrayaient de ma grande préoccupation.
Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce
convoi trop lent au gré de son impatience. Nous étions seuls
dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches
et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien
que rien ne lui manquait des pièces nécessaires à l'exécution de
ses projets.
Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait
l'entête de la chancellerie danoise, avec la signature de
M. Christiensen, consul à Hambourg et l'ami du professeur. Cela
devait nous donner toute facilité d'obtenir à Copenhague des
recommandations pour le gouverneur de l'Islande.
J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la
plus secrète poche du portefeuille. Je le maudis du fond du
coeur, et je me remis à examiner le pays. C'était une vaste
suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez
fécondes: une campagne très favorable à l'établissement d'un
railway et propice à ces lignes droites si chères aux compagnies
de chemins de fer.
Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car,
trois heures après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à
deux pas de la mer.
Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à
s'en occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil
inquiet pendant leur transport au bateau à vapeur. Là ils
disparurent à fond de cale.
Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les
heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il
nous restait une journée entière à perdre. Le steamer
l'-Ellenora-, ne partait pas avant la nuit. De là une fièvre de
neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à tous
les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui toléraient de pareils abus. Je dus faire
chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'-Ellenora- à
ce sujet. Il voulait l'obliger à chauffer sans perdre un
instant. L'autre l'envoya promener.
A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe. A
force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au
fond de laquelle s'élève la petite ville, de parcourir les bois
touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de
branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite
maison de bain froid, enfin de courir et de maugréer, nous
atteignîmes dix heures du soir.
Les tourbillons de la fumée de l'-Ellenora-, se développaient
dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la
chaudière; nous étions à bord et propriétaires de deux couchettes
étagées dans l'unique chambre du bateau.
A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer
fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.
La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer;
quelques feux de la côte apparurent dans les ténèbres; plus tard,
je ne sais, un phare à éclats étincela au-dessus des flots; ce
fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette première
traversée.
A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville
située sur la côte occidentale du Seeland. Là nous sautions du
bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait à travers
un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.
C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la
capitale du Danemark. Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la
nuit. Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec
ses pieds.
Enfin il aperçut une échappée de mer.
«Le Sund!» s'écria-t-il.
Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui
ressemblait à un hôpital.
«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.
--Bon, pensai-je, voilà un établissement où nous devrions finir
nos jours! Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore
trop petit pour contenir toute la folie du professeur
Lidenbrock!»
Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague;
les bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous
à l'hôtel du Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une
demi-heure, car la gare est située en dehors de la ville. Puis
mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraîna à sa suite.
Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais; mais le
professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon
danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la
situation du Muséum des Antiquités du Nord.
Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des
merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays
avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux,
était un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur
Thomson.
Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En
général, un savant en reçoit assez mal un autre. Mais ici ce fut
tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial
accueil au professeur Lidenbrock, et même à son neveu. Dire que
notre secret fut gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du
Muséum, c'est à peine nécessaire. Nous voulions tout bonnement
visiter l'Islande en amateurs désintéressés.
M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous
courûmes les quais afin de chercher un navire en partance.
J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument;
mais il n'en fut rien. Une petite goélette danoise, la
-Valkyrie-, devait mettre à la voile le 2 juin pour Reykjawik.
Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord; son futur passager,
dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave homme
fut un peu étonné d'une pareille étreinte. Il trouvait tout
simple d'aller en Islande, puisque c'était son métier. Mon oncle
trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet
enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son
bâtiment. Mais nous n'y regardions pas de si près.
«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après
avoir empoché un nombre respectable de species-dollars.
Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
revînmes à l'hôtel du Phoenix.
«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel
heureux hasard d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir!
Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.»
Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se
trouve un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font
peur à personne. Tout près, au nº 5, il y avait une
«restauration» française, tenue par un cuisinier nommé Vincent;
nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre
marks chacun[1].
[1] 2fr. 75c. environ.
Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle
se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septième
siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense
cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni
l'admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les
grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.
Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les
frégates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
bords verdoyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au
sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
saules!
Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je
espérer de la revoir jamais!
Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d'un certain
clocher situé dans l'île d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
de Copenhague.
Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans
une petite embarcation à vapeur qui faisait le service des
canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
Dock-Yard.
Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens,
vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
le bâton des argousins, nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk.
Cette église n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi
son clocher assez élevé avait attiré l'attention du professeur: à
partir de la plate-forme, un escalier extérieur circulait autour
de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.
«Montons, dit mon oncle.
--Mais, le vertige? répliquai-je.
--Raison de plus, il faut s'y habituer.
--Cependant...
--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir.
Un gardien, qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit
une clef, et l'ascension commença.
Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans
terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité.
Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilité de leurs
nerfs.
Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla
bien; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au
visage; nous étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là
commençait l'escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont
les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers
l'infini.
«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je.
--Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit
impitoyablement le professeur.
Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air
m'étourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
mes jambes se dérobaient; je grimpai bientôt sur les genoux, puis
sur le ventre; je fermais les yeux; j'éprouvais le mal de
l'espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la
boule.
«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre -des
leçons d'abîme!-»
Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et
comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées.
Au-dessus de ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un
renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une
fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la campagne
verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, et dans la
brume de l'est ondulaient les côtes à peine estompées de la
Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards.
Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma
première leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut
permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des
rues, j'étais courbaturé.
«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.
Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des progrès sensibles
dans l'art «des hautes contemplations».
IX
Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson
nous avait apporté des lettres de recommandations pressantes pour
le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le
coadjuteur de l'évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En
retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignées de
main.
Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus
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