«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?»
L'enfant ne répondit pas.
«Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.»
Et il redit la même demande en anglais.
L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son
polyglottisme, recommença la même demande en français.
Même silence de l'enfant.
«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en
cette langue:
«-Dove noi siamo?-
--Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience.
L'enfant de ne point répondre.
«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère
commençait à gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles.
-Come si noma, questa isola?-
--Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de
Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet
produisit sur mon imagination ce nom inattendu! Nous étions en
pleine Méditerranée, au milieu de l'archipel éolien de
mythologique mémoire, dans l'ancienne Strongyle, ou Éole tenait à
la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces montagnes bleues qui
s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de la
Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le
farouche Etna lui-même.
«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je.
Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous
avions l'air de chanter un choeur!
Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un
volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé
à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de
l'Islande jeté aux confins du monde! Les hasards de cette
expédition nous avaient transportés au sein des plus harmonieuses
contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des neiges
éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus
de nos têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour
revenir au ciel azuré de la Sicile!
Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous
nous remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire
comment nous étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent:
l'esprit superstitieux des Italiens n'eût pas manqué de voir en
nous dés démons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se
résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était moins
glorieux, mais plus sûr.
Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:
«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment
expliquer ce fait?
--Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas
l'expliquer, c'est plus facile!
--Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas
la raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!»
En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour
des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le
terrible professeur de minéralogie.
Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions
au port de San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième
semaine de service, qui lui fut compté avec de chaleureuses
poignées de main.
En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien
naturelle, il se laissa aller du moins à un mouvement d'expansion
extraordinaire.
Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se
mit à sourire.
XLV
Voici la conclusion d'un récit auquel refuseront d'ajouter foi
les gens les plus habitués à ne s'étonner de rien. Mais je suis
cuirassé d'avance contre l'incrédulité humaine.
Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards
dus à des naufragés. Ils nous donnèrent des vêtements et des
vivres. Après quarante-huit heures d'attente, le 31 août, un
petit speronare nous conduisit à Messine, où quelques jours de
repos nous remirent de toutes nos fatigues.
Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du
-Volturne-, l'un des paquebots-postes des messageries impériales
de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre à
Marseille, n'ayant plus qu'une seule préoccupation dans l'esprit,
celle de notre maudite boussole. Ce fait inexplicable ne
laissait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9 septembre
au soir, nous arrivions à Hambourg.
Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de
Graüben, je renonce à le décrire.
«Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu
n'auras plus besoin de me quitter, Axel!»
Je la regardai. Elle pleurait en souriant.
Je laisse à penser si le retour du professeur Lidenbrock fît
sensation à Hambourg. Grâce aux indiscrétions de Marthe, la
nouvelle de son départ pour le centre de la terre s'était
répandue dans le monde entier. On ne voulut pas y croire, et, en
le revoyant, on n'y crut pas davantage.
Cependant le présence de Hans, et diverses informations venues
d'Islande modifièrent peu à peu l'opinion publique.
Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un
grand homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une
fête en notre honneur. Une séance publique eut lieu au
Johannaeum, où le professeur fit le récit de son expédition et
n'omit que les faits relatifs à la boussole. Le jour même, il
déposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il
exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes
que sa volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au
centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut
modeste dans sa gloire, et sa réputation s'en accrut.
Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux.
Il en eut, et, comme ses théories, appuyées sur des faits
certains, contredisaient les systèmes de la science sur la
question du feu central, il soutint par la plume et par la parole
de remarquables discussions avec les savants de tous pays.
Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du
refroidissement: en dépit de ce que j'ai vu, je crois et je
croirai toujours à la chaleur centrale; mais j'avoue que
certaines circonstances encore mal définies peuvent modifier
cette loi sous l'action de phénomènes naturels.
Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva
un vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté
Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous
laisser lui payer notre dette. Il fut pris de la nostalgie de
l'Islande.
«Färval,» dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit
pour Reykjawik, où il arriva heureusement.
Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur
d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels
il a sauvé la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir
revu une dernière fois.
Pour conclure, je dois ajouter que ce «Voyage au centre de la
terre» fit une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et
traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accrédités
s'en arrachèrent les principaux épisodes, qui furent commentés,
discutés, attaqués, soutenus avec une égale conviction dans le
camp des croyants et des incrédules. Chose rare! mon oncle
jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise,
et il n'y eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui proposât de
«l'exhiber» à un très haut prix dans les États de l'Union.
Mais un ennui, disons même un tourment, se glissait au milieu de
cette gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la
boussole. Or, pour un savant pareil phénomène inexpliqué devient
un supplice de l'intelligence. Eh bien! le ciel réservait à mon
oncle d'être complètement heureux.
Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet,
j'aperçus cette fameuse boussole et je me mis à observer.
Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des
tracas qu'elle causait.
Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction! Je poussai un cri. Le
professeur accourut.
«Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
--Cette boussole!...
--Eh bien?
--Mais son aiguille indique le sud et non le nord!
--Que dis-tu?
--Voyez! ses pôles sont changés.
--Changés!»
Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.
Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien!
«Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après
notre arrivée au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée
boussole marquait sud au lieu du nord?
--Évidemment.
--Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu
produire ce renversement des pôles?
--Rien de plus simple.
--Explique-toi, mon garçon,
--Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
aimantait le fer du radeau, avait tout simplement désorienté
notre boussole!
--Ah! s'écria le professeur, en éclatent de rire, c'était donc
un tour de l'électricité?»
A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants,
et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise,
abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de
König-strasse en la double qualité de nièce et d'épouse. Inutile
d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto
Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Sociétés
scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties
du monde.
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