Et, ces retards se prolongeant, on comprendra dans quelles
angoisses vivaient les hôtes de Castle-House!
Or, il semblait que ce projet de remonter le Saint-John eût été
momentanément abandonné par le commandant Stevens. Les canonnières
ne faisaient aucun mouvement pour quitter leur ligne d'embossage.
N'osaient-elles donc franchir la barre du fleuve, maintenant que
Mars n'était plus là pour les piloter à travers le chenal?
Renonçaient-elles à s'emparer de Jacksonville, et, par cette
prise, à garantir la sécurité des plantations en amont du Saint-
John? Quels nouveaux faits de guerre avaient pu modifier les
projets du commodore Dupont?
C'était ce que se demandaient M. Stannard et le régisseur Perry
pendant cette interminable journée du 12 mars.
À cette date, en effet, suivant les nouvelles qui couraient le
pays dans la partie de la Floride comprise entre le fleuve et la
mer, les efforts des nordistes semblaient se concentrer
principalement sur le littoral. Le commodore Dupont, montant le
-Wabash, -et suivi des plus fortes canonnières de son escadre,
venait de paraître dans la baie de Saint-Augustine. On disait même
que les milices se préparaient à abandonner la ville, sans plus
essayer de défendre le fort Marion que n'avait été défendu le fort
Clinch, lors de la reddition de Fernandina.
Telles furent du moins les nouvelles que le régisseur apporta à
Castle-House dans la matinée. On les communiqua aussitôt à
M. Stannard et à Edward Carrol que sa blessure, non cicatrisée,
obligeait à rester étendu sur un des divans du hall.
«Les fédéraux à Saint-Augustine! s'écria ce dernier. Et pourquoi
ne vont-ils pas à Jacksonville?
-- Peut-être ne veulent-ils que barrer le fleuve en aval, sans en
prendre possession, répondit M. Perry.
-- James et Gilbert sont perdus, si Jacksonville reste aux mains
de Texar! dit M. Stannard.
-- Ne puis-je, répondit Perry, aller prévenir le commodore Dupont
du danger que courent M. Burbank et son fils?
-- Il faudrait une journée pour atteindre Saint-Augustine,
répondit M. Carrol, en admettant que l'on ne soit pas arrêté par
les milices qui battent en retraite! Et, avant que le commodore
Dupont ait pu faire parvenir à Stevens l'ordre d'occuper
Jacksonville, il se sera écoulé trop de temps! D'ailleurs, cette
barre... cette barre du fleuve, si les canonnières ne peuvent
s'avancer au delà, comment sauver notre pauvre Gilbert qui doit
être exécuté demain? Non!... Ce n'est pas à Saint-Augustine qu'il
faut aller, c'est à Jacksonville même!... Ce n'est pas au
commodore Dupont qu'il faut s'adresser... c'est à Texar...
-- Monsieur Carrol a raison, mon père... et j'irai!» dit Miss
Alice, qui venait d'entendre les dernières paroles prononcées par
M. Carrol.
La courageuse jeune fille était prête à tout tenter comme à tout
braver pour le salut de Gilbert.
La veille, en quittant Camdless-Bay, James Burbank avait surtout
recommandé que sa femme ne fût point instruite de son départ pour
Jacksonville. Il importait de lui cacher que le Comité eût donné
l'ordre de le mettre en état d'arrestation. Mme Burbank l'ignorait
donc, comme elle ignorait le sort de son fils, qu'elle devait
croire à bord de la flottille. Comment la malheureuse femme eût-
elle pu supporter ce double coup qui la frappait? Son mari au
pouvoir de Texar, son fils à la veille d'être exécuté! Elle n'y
eût point survécu. Lorsqu'elle avait demandé à voir James Burbank,
Miss Alice s'était contentée de répondre qu'il avait quitté
Castle-House, afin de reprendre les recherches relatives à Dy et à
Zermah, et que son absence pourrait durer quarante-huit heures.
Aussi, toute la pensée de Mme Burbank se concentrait-elle
maintenant sur son enfant disparue. C'était encore plus qu'elle
n'en pouvait supporter dans l'état où elle se trouvait.
Cependant Miss Alice n'ignorait rien de ce qui menaçait James et
Gilbert Burbank. Elle savait que le jeune officier devait être
fusillé le lendemain, que le même sort serait réservé à son
père!... Et alors, résolue à voir Texar, elle venait prier
M. Carrol de la faire transporter de l'autre côté du fleuve.
«Toi... Alice... à Jacksonville! s'écria M. Stannard.
-- Mon père... il le faut!...»
L'hésitation si naturelle de M. Stannard avait cédé soudain devant
la nécessité d'agir sans retard. Si Gilbert pouvait être sauvé,
c'était uniquement par la démarche que voulait tenter Miss Alice.
Peut-être, se jetant aux genoux de Texar, parviendrait-elle à
l'attendrir? Peut-être obtiendrait-elle un sursis à l'exécution?
Peut-être enfin trouverait-elle un appui parmi ces honnêtes gens
que son désespoir soulèverait enfin contre l'intolérable tyrannie
du Comité? Il fallait donc aller à Jacksonville, quelque danger
qu'on y pût courir.
«Perry, dit la jeune fille, voudra bien me conduire à l'habitation
de M. Harvey.
-- À l'instant, répondit le régisseur.
-- Non, Alice, ce sera moi qui t'accompagnerai, répondit
M. Stannard. Oui... moi! Partons...
-- Vous, Stannard?... répondit Edward Carrol. C'est vous
exposer... On connaît trop vos opinions...
-- Qu'importe! dit M. Stannard. Je ne laisserai pas ma fille aller
sans moi au milieu de ces forcenés. Que Perry reste à Castle-
House, Edward, puisque vous ne pouvez marcher encore, car il faut
prévoir le cas où nous serions retenus...
-- Et si Mme Burbank vous demande, répondit Edward Carrol, si elle
demande Miss Alice, que répondrai-je?
-- Vous répondrez que nous avons rejoint James, que nous
l'accompagnons dans ses recherches de l'autre côté du fleuve!...
Dites même, s'il le faut, que nous avons dû aller à
Jacksonville... enfin tout ce qu'il faudra pour rassurer
Mme Burbank, mais rien qui puisse lui faire soupçonner les dangers
que courent son mari et son fils... Perry, faites disposer une
embarcation!»
Le régisseur se retira aussitôt, laissant M. Stannard à ses
préparatifs de départ.
Cependant il était préférable que Miss Alice ne quittât pas
Castle-House, sans avoir appris à Mme Burbank que son père et elle
étaient obligés de se rendre à Jacksonville. Au besoin, elle ne
devrait pas hésiter à dire que le parti de Texar avait été
renversé... que les fédéraux étaient maîtres du cours du fleuve...
que, demain, Gilbert serait à Camdless-Bay... Mais la jeune fille
aurait-elle la force de ne point se troubler, sa voix ne la
trahirait-elle pas, quand elle affirmerait ces faits dont la
réalisation semblait impossible maintenant?
Lorsqu'elle arriva dans la chambre de la malade, Mme- -Burbank
dormait, ou plutôt était plongée dans une sorte d'assoupissement
douloureux, une torpeur profonde, dont Miss Alice n'eut pas le
courage de la tirer. Peut-être cela valait-il mieux que la jeune
fille fût ainsi dispensée de la rassurer par ses paroles.
Une des femmes de l'habitation veillait près du lit. Miss Alice
lui recommanda de ne pas s'absenter un seul instant, et de
s'adresser à M. Carrol pour répondre aux questions que Mme Burbank
pourrait lui faire. Puis, elle se pencha sur le front de la
malheureuse mère, l'effleura de ses lèvres, et quitta la chambre,
afin de rejoindre M. Stannard.
Dès qu'elle l'aperçut:
«Partons, mon père», dit-elle.
Tous deux sortirent du hall, après avoir serré la main d'Edward
Carrol.
Au milieu de l'allée de bambous qui conduit au petit port, ils
rencontrèrent le régisseur.
«L'embarcation est prête, dit Perry.
-- Bien, répondit M. Stannard. Veillez avec grand soin sur Castle-
House, mon ami.
-- Ne craignez rien, monsieur Stannard. Nos Noirs regagnent peu à
peu la plantation, et cela se comprend. Que feraient-ils d'une
liberté pour laquelle la nature ne les a pas créés? Ramenez-nous
M. Burbank, et il les trouvera tous à leur poste!»
M. Stannard et sa fille prirent aussitôt place dans l'embarcation
conduite par quatre mariniers de Camdless-Bay. La voile fut
hissée, et, sous une petite brise d'est, on déborda rapidement. Le
pier eut bientôt disparu derrière la pointe que la plantation
profilait vers le nord-ouest.
M. Stannard n'avait pas l'intention de débarquer au port de
Jacksonville, où il eût été immanquablement reconnu. Mieux valait
prendre terre au fond d'une petite anse, un peu au-dessus. De là,
il serait facile d'atteindre l'habitation de M. Harvey, située de
ce côté, à l'extrémité du faubourg. On déciderait alors, et
suivant les circonstances, comment les démarches devraient être
faites.
Le fleuve était désert à cette heure. Rien en amont, par où
auraient pu venir les milices de Saint-Augustine qui se
réfugiaient dans le sud. Rien en aval. Donc aucun combat ne
s'était engagé entre les embarcations floridiennes et les
canonnières du commandant Stevens. On ne pouvait même apercevoir
leur ligne d'embossage, car un coude du Saint-John fermait
l'horizon au-dessous de Jacksonville.
Après une assez rapide traversée, favorisée par le vent arrière,
M. Stannard et sa fille atteignirent la rive gauche. Tous deux,
sans avoir été aperçus, purent débarquer au fond de la crique, qui
n'était pas surveillée, et en quelques minutes, ils se trouvèrent
dans la maison du correspondant de James Burbank.
Celui-ci fut, à la fois, très surpris et très inquiet de les voir.
Leur présence n'était pas sans danger au milieu de cette populace,
de plus en plus surexcitée et tout à la dévotion de Texar. On
savait que M. Stannard partageait les idées anti-esclavagistes
adoptées à Camdless-Bay. Le pillage de sa propre habitation, à
Jacksonville, était un avertissement dont il devait tenir compte.
Très certainement, sa personne allait courir de grands risques. Le
moins qui pût lui arriver, s'il venait à être reconnu, serait
d'être incarcéré comme complice de M. Burbank.
«Il faut sauver Gilbert! ne put que répondre Miss Alice aux
observations de M. Harvey.
-- Oui, répondit celui-ci, il faut le tenter! Que M. Stannard ne
se montre pas au-dehors!... Qu'il reste enfermé ici pendant que
nous agirons!
-- Me laissera-t-on entrer dans la prison? demanda la jeune fille.
-- Je ne le crois pas, Miss Alice.
-- Pourrai-je arriver jusqu'à Texar?
-- Nous l'essaierons.
-- Vous ne voulez pas que je vous accompagne? dit M. Stannard en
insistant.
-- Non! Ce serait compromettre nos démarches près de Texar et de
son Comité.
-- Venez donc, monsieur Harvey», dit Miss Alice.
Cependant, avant de les laisser partir, M. Stannard voulut savoir
s'il s'était produit de nouveaux faits de guerre, dont le bruit ne
serait pas venu jusqu'à Camdless-Bay.
«Aucun, répondit M. Harvey, du moins en ce qui concerne
Jacksonville. La flottille fédérale a paru dans la baie de Saint-
Augustine, et la ville s'est rendue. Quant au Saint-John, nul
mouvement n'a été signalé. Les canonnières sont toujours mouillées
au-dessous de la barre.
-- L'eau leur manque encore pour la franchir?...
-- Oui, monsieur Stannard. Mais, aujourd'hui, nous aurons une des
fortes marées d'équinoxe. Il y aura haute mer vers trois heures,
et peut-être les canonnières pourront-elles passer...
-- Passer sans pilote, maintenant que Mars n'est plus là pour les
diriger à travers le chenal! répondit Miss Alice, d'un ton qui
indiquait qu'elle ne pouvait même pas se rattacher à cet espoir.
Non!... C'est impossible!... Monsieur Harvey, il faut que je voie
Texar, et, s'il me repousse, nous devrons tout sacrifier pour
faire évader Gilbert...
-- Nous le ferons, Miss Alice.
-- L'état des esprits ne s'est pas modifié à Jacksonville? demanda
M. Stannard.
-- Non, répondit M. Harvey. Les coquins y sont toujours les
maîtres, et Texar les domine. Pourtant, devant les exactions et
les menaces du Comité, les honnêtes gens frémissent d'indignation.
Il ne faudrait qu'un mouvement des fédéraux sur le fleuve pour
changer cet état de choses. Cette populace est lâche, en somme. Si
elle prenait peur, Texar et ses partisans seraient aussitôt
renversés... J'espère encore que le commandant Stevens pourra
remonter la barre...
-- Nous n'attendrons pas, répondit résolument Miss Alice, et,
d'ici là, j'aurai vu Texar!»
Il fut donc convenu que M. Stannard resterait dans l'habitation,
afin qu'on ne sût rien de sa présence à Jacksonville. M. Harvey
était prêt à aider la jeune fille dans toutes les démarches qui
allaient être faites, et dont le succès, il faut bien le dire,
n'était rien moins qu'assuré. Si Texar lui refusait la vie de
Gilbert, si Miss Alice ne pouvait arriver jusqu'à lui, on
tenterait, même au prix d'une fortune, de provoquer l'évasion du
jeune officier et de son père.
Il était onze heures environ, lorsque Miss Alice et M. Harvey
quittèrent l'habitation pour se rendre à Court-Justice, où le
Comité, présidé par Texar, siégeait en permanence.
Toujours grande agitation dans la ville. Çà et là passaient les
milices, renforcées des contingents qui étaient accourus des
territoires du Sud. Dans la journée, on attendait celles que la
reddition de Saint-Augustine laissait disponibles, soit qu'elles
vinssent par le Saint-John, soit qu'elles prissent route à travers
les forêts de la rive droite pour franchir le fleuve à la hauteur
de Jacksonville. Donc, la population allait et venait. Mille
nouvelles circulaient, et, comme toujours, contradictoires -- ce
qui provoquait un tumulte voisin du désordre. Il était facile de
voir, d'ailleurs, que dans le cas où les fédéraux arriveraient en
vue du port, il n'y aurait aucune unité d'action dans la défense.
La résistance ne serait pas sérieuse. Si Fernandina s'était
rendue, neuf jours avant, aux troupes de débarquement du général
Wright, si Saint-Augustine avait accueilli l'escadre du commodore
Dupont, sans même essayer de lui barrer le passage, on pouvait
prévoir qu'il en serait ainsi à Jacksonville. Les milices
floridiennes, cédant la place aux troupes nordistes, se
retireraient dans l'intérieur du comté. Une seule circonstance
pouvait sauver Jacksonville d'une prise de possession, prolonger
les pouvoirs du Comité, permettre à ses projets sanguinaires de
s'accomplir, c'était que les canonnières, pour une raison ou pour
une autre -- manque d'eau ou absence de pilote --, ne pussent
dépasser la barre du fleuve. Au surplus, quelques heures encore,
et cette question serait résolue.
Cependant, au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus
compacte, Miss Alice et Harvey se dirigeaient vers la place
principale. Comment feraient-ils pour pénétrer dans les salles de
Court-Justice? Ils ne pouvaient l'imaginer. Une fois là, comment
parviendraient-ils à voir Texar? Ils l'ignoraient. Qui sait même
si l'Espagnol, apprenant qu'Alice Stannard demandait à paraître
devant lui, ne se débarrasserait pas d'une demande importune, en
la faisant arrêter et détenir jusqu'après l'exécution du jeune
lieutenant?... Mais la jeune fille ne voulait rien voir de ces
éventualités. Arriver jusqu'à Texar, lui arracher la grâce de
Gilbert, aucun danger personnel n'aurait pu la détourner de ce
but.
Lorsque M. Harvey et elle eurent atteint la place, ils y
trouvèrent un concours de populace plus tumultueux encore. Des
cris ébranlaient l'air, des vociférations éclataient de toutes
parts, avec ces sinistres mots, jetés d'un groupe à l'autre: «À
mort... À mort!...»
M. Harvey apprit que le Comité était en séance de justice depuis
une heure. Un affreux pressentiment s'empara de lui --
pressentiment qui n'allait être que trop justifié! En effet, le
Comité achevait de juger James Burbank comme complice de son fils
Gilbert, sous l'accusation d'avoir entretenu des intelligences
avec l'armée fédérale. Même crime, même condamnation, sans doute,
et couronnement de l'oeuvre de haine de Texar contre la famille
Burbank!
Alors M. Harvey ne voulut pas aller plus loin. Il tenta
d'entraîner Alice Stannard. Il ne fallait pas qu'elle fût témoin
des violences auxquelles la populace semblait disposée à se
livrer, au moment où les condamnés sortiraient de Court-Justice,
après le prononcé du jugement. Ce n'était pas, d'ailleurs,
l'instant d'intervenir près de l'Espagnol.
«Venez, Miss Alice, dit M. Harvey, venez!... Nous reviendrons...
quand le Comité...
-- Non! répondit Miss Alice. Je veux me jeter entre les accusés et
leurs juges...»
La résolution de la jeune fille était telle que M. Harvey
désespéra de l'ébranler. Miss Alice se porta en avant. Il fallut
la suivre. La foule, si compacte qu'elle fût -- quelques-uns la
reconnurent peut-être -- s'ouvrit devant elle. Les cris de mort
retentirent plus effroyablement à son oreille. Rien ne put
l'arrêter. Ce fut dans ces conditions qu'elle arriva devant la
porte de Court-Justice.
En cet endroit, la populace était plus houleuse encore, non de
cette houle qui suit la tempête, mais de celle qui la précède. De
sa part, on pouvait craindre les plus effroyables excès.
Soudain un reflux tumultueux rejeta au-dehors le public qui
encombrait la salle de Court-Justice. Les vociférations
redoublèrent. Le jugement venait d'être rendu.
James Burbank, comme Gilbert, était condamné pour le prétendu même
crime, à la même peine. Le père et le fils tomberaient devant le
même peloton d'exécution.
«À mort! À mort!...» criait cette tourbe de forcenés.
James Burbank apparut alors sur les derniers degrés. Il était
calme et maître de lui. Un regard de mépris, ce fut tout ce qu'il
eut pour les hurleurs de la populace.
Un détachement de la milice l'entourait, avec ordre de le
reconduire à la prison.
Il n'était pas seul.
Gilbert marchait à son côté.
Extrait de la cellule, où il attendait l'heure de l'exécution, le
jeune officier avait été amené en présence du Comité pour être
confronté avec James Burbank. Celui-ci n'avait pu que confirmer
les dires de son fils, assurant qu il n'était venu à Castle-House
que pour y revoir une dernière fois sa mère mourante. Devant cette
affirmation, le chef d'espionnage aurait dû tomber de lui-même, si
le procès n'eût été perdu d'avance. Aussi la même condamnation
avait-elle frappé deux innocents, -- condamnation imposée par une
vengeance personnelle et prononcée par des juges iniques.
Cependant la foule se précipitait vers les condamnés. La milice ne
parvenait que très difficilement à leur frayer un chemin à travers
la place de Court-Justice.
Un mouvement se produisit alors. Miss Alice s'était précipitée
vers James et Gilbert Burbank.
Involontairement, la populace recula, surprise par cette
intervention inattendue de la jeune fille.
«Alice!... s'écria Gilbert.
-- Gilbert!... Gilbert!... murmurait Alice Stannard, qui tomba
dans les bras du jeune officier.
-- Alice... pourquoi es-tu ici?... dit James Burbank.
-- Pour implorer votre grâce!... Pour supplier vos juges!...
Grâce. Grâce pour eux!»
Les cris de la malheureuse jeune fille étaient déchirants. Elle
s'accrochait aux vêtements des condamnés, qui avaient fait halte
un instant. Pouvait-elle donc attendre quelque pitié de cette
foule déchaînée qui les entourait? Non! Mais son intervention eut
pour effet de l'arrêter au moment où elle allait peut-être se
porter à des violences contre les prisonniers malgré les hommes de
la milice.
D'ailleurs Texar, prévenu de ce qui se passait, venait
d'apparaître sur le seuil de Court-Justice. Un geste de lui
contint la foule... L'ordre qu'il renouvela de reconduire James et
Gilbert Burbank à la prison fut entendu et respecté.
Le détachement se remit en marche.
«Grâce!... Grâce!...» s'écria Miss Alice, qui s'était jetée aux
genoux de Texar.
L'Espagnol ne répondit que par un geste négatif.
La jeune fille se releva alors.
«Misérable!» s'écria-t-elle.
Elle voulut rejoindre les condamnés, demandant à les suivre dans
la prison, à passer près d'eux les dernières heures qui leur
restaient encore à vivre...
Ils étaient déjà hors de la place, et la foule les accompagnait de
ses hurlements.
C'était plus que n'en pouvait supporter Miss Alice. Ses forces
l'abandonnèrent. Elle chancela, elle tomba. Elle n'avait plus ni
sentiment ni connaissance, quand M. Harvey la reçut dans ses bras.
La jeune fille ne revint à elle qu'après avoir été transportée
dans la maison de M. Harvey, près de son père.
«À la prison... à la prison!... murmurait-elle. Il faut que tous
deux s'échappent...
-- Oui, répondit M. Stannard, il n'y a plus que cela à tenter!...
Attendons la nuit!»
En effet, il ne fallait rien faire pendant le jour. Lorsque
l'obscurité leur permettrait d'agir avec plus de sécurité, sans
crainte d'être surpris, M. Stannard et M. Harvey essaieraient de
rendre possible l'évasion des deux prisonniers avec la complicité
de leur gardien. Ils seraient munis d'une somme d'argent si
considérable que cet homme -- ils l'espéraient du moins -- ne
pourrait résister à leurs offres, surtout, quand un seul coup de
canon, parti de la flottille du commandant Stevens, pouvait mettre
fin au pouvoir de l'Espagnol.
Mais, la nuit arrivée, lorsque MM. Stannard et Harvey voulurent
mettre leur projet à exécution, ils durent y renoncer.
L'habitation était gardée à vue par une escouade de la milice, et
ce fut en vain que tous deux en voulurent sortir.
IV
Coup de vent de nord-est
Les condamnés n'avaient plus, maintenant, qu'une chance de salut -
- une seule: c'était qu'avant douze heures, les fédéraux fussent
maîtres de la ville. En effet, le lendemain, au soleil levant,
James et Gilbert Burbank devaient être passés par les armes. De
leur prison, surveillée ainsi que l'était la maison de M. Harvey,
comment auraient-ils pu fuir, même avec la connivence d'un
geôlier?
Cependant, pour s'emparer de Jacksonville, on ne devait pas
compter sur les troupes nordistes, débarquées depuis quelques
jours à Fernandina, et qui ne pouvaient abandonner cette
importante position au nord de l'État de Floride. Aux canonnières
du commandant Stevens incombait cette tâche. Or, pour l'accomplir,
il fallait, avant tout, franchir la barre du Saint-John. Alors, la
ligne des embarcations étant forcée, la flottille n'aurait plus
qu'à s'embosser à la hauteur du port. De là, quand elle tiendrait
la ville sous ses feux, nul doute que les milices battissent en
retraite à travers les inaccessibles marécages du comté. Texar et
ses partisans se hâteraient certainement de les suivre, afin
d'éviter de trop justes représailles. Les honnêtes gens pourraient
aussitôt reprendre la place, dont ils avaient été indignement
chassés, et traiter avec les représentants du gouvernement fédéral
pour la reddition de la ville.
Or, ce passage de la barre, était-il possible de l'effectuer, et
cela dans un si court délai? Y avait-il quelque moyen de vaincre
l'obstacle matériel que le manque d'eau opposait toujours à la
marche des canonnières? C'était désormais très douteux, comme on
va le voir.
En effet, après le prononcé du jugement, Texar et le commandant
des milices de Jacksonville s'étaient rendus sur le quai pour
observer le cours inférieur du fleuve. On ne s'étonnera pas que
leurs regards fussent alors obstinément fixés vers le barrage
d'aval, et leurs oreilles prêtes à recueillir toute détonation qui
viendrait de ce côté du Saint-John.
«Rien de nouveau n'a été signalé? demanda Texar, après s'être
arrêté à l'extrémité de l'estacade.
-- Rien, répondit le commandant. Une reconnaissance que je viens
de faire dans le Nord me permet d'affirmer que les fédéraux n'ont
point quitté Fernandina pour se porter sur Jacksonville. Très
vraisemblablement, ils resteront en observation sur la frontière
géorgienne, en attendant que leurs flottilles aient forcé le
chenal.
-- Des troupes ne peuvent-elles venir du sud, après avoir quitté
Saint-Augustine, et passer le Saint-John à Picolata? demanda
l'Espagnol.
-- Je ne le pense pas, répondit l'officier. Comme troupes de
débarquement, Dupont n'a que ce qu'il faut pour occuper la ville,
et son but est évidemment d'établir le blocus sur tout le littoral
depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux derniers inlets de la
Floride. Nous n'avons donc rien à craindre de ce côté, Texar.
-- Reste alors le danger d'être tenu en échec par la flottille de
Stevens, si elle parvient à remonter la barre devant laquelle elle
est arrêtée depuis trois jours...
-- Sans doute, mais cette question sera décidée d'ici quelques
heures. Peut-être, après tout, les fédéraux n'ont-ils d'autre but
que de fermer le bas cours du fleuve, afin de couper toute
communication entre Saint-Augustine et Fernandina?
«Je vous le répète, Texar, l'important pour les nordistes, ce
n'est pas tant d'occuper la Floride en ce moment, que de s'opposer
à la contrebande de guerre qui se fait par les passes du Sud. Il
est permis de croire que leur expédition n'a pas d'autre objectif.
Sans cela, les troupes, qui sont maîtresses de l'île Amélia depuis
une dizaine de jours, auraient déjà marché sur Jacksonville.
-- Vous pouvez avoir raison, répondit Texar. N'importe! Il me
tarde que la question de la barre soit définitivement tranchée.
-- Elle le sera aujourd'hui même.
-- Cependant, si les canonnières de Stevens venaient s'embosser
devant le port, que feriez-vous?
-- J'exécuterais l'ordre que j'ai reçu d'emmener les milices dans
l'intérieur, afin d'éviter tout contact avec les fédéraux. Qu'ils
s'emparent des villes du comté, soit! Ils ne pourront les garder
longtemps, puisqu'ils seront coupés de leurs communications avec
la Géorgie ou les Carolines, et nous saurons bien les leur
reprendre!
-- En attendant, répondit Texar, s'ils étaient maîtres de
Jacksonville, ne fût-ce qu'un jour, il faudrait s'attendre à des
représailles de leur part... Tous ces prétendus honnêtes gens, ces
riches colons, ces antiesclavagistes, reviendraient au pouvoir, et
alors... Cela ne sera pas!... Non!... Et plutôt que d'abandonner
la ville...»
L'Espagnol n'acheva pas sa pensée; il était facile de la
comprendre. Il ne rendrait pas la ville aux fédéraux, ce qui
serait la remettre entre les mains de ces magistrats que la
populace avait renversés. Il la brûlerait plutôt, et peut-être ses
mesures étaient-elles prises en vue de cette oeuvre de
destruction. Alors, les siens et lui, se retirant à la suite des
milices, trouveraient dans les marécages du Sud d'inaccessibles
repaires où ils attendraient les événements.
Toutefois, on le répète, cette éventualité n'était à craindre que
pour le cas où la barre livrerait passage aux canonnières, et le
moment était venu où se résoudrait définitivement cette question.
En effet, un violent reflux de la populace se produisait du côté
du port. Un instant suffit pour que les quais fussent encombrés.
Des cris plus assourdissants éclatèrent.
«Les canonnières passent!
-- Non! elles ne bougent pas!
-- La mer est pleine!...
-- Elles essaient de franchir en forçant de vapeur!
-- Voyez!... Voyez!...
-- Nul doute! dit le commandant des milices. Il y a quelque chose!
-- Regardez, Texar!»
L'Espagnol ne répondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en
aval du fleuve, la ligne d'horizon fermée par le chapelet des
embarcations embossées par son travers. Un demi-mille au delà se
dressaient la mâture et les cheminées des canonnières du
commandant Stevens. Une épaisse fumée s'en échappait et, chassée
par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu'à
Jacksonville.
Évidemment, Stevens, profitant du plein de la marée, cherchait à
passer, poussant ses feux à «tout casser» comme on dit. Y
parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, même
en le raclant avec la quille de ses canonnières? Il y avait là de
quoi provoquer une violente émotion dans tout ce populaire réuni
sur la rive du Saint-John.
Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que
les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas.
«Elles ont gagné d'une demi-encablure!
-- Non! Elles n'ont pas plus remué que si leur ancre était encore
par le fond!
-- En voici une qui évolue!
-- Oui! mais elle se présente par le travers et pivote, parce que
l'eau lui manque!
-- Ah! quelle fumée!
-- Quand ils brûleraient tout le charbon des États-Unis, ils ne
passeront pas!
-- Et maintenant, voici que la marée commence à perdre!
-- Hurrah pour le Sud!
-- Hurrah.»
Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ
-- dix minutes qui parurent longues à Texar, à ses partisans, à
tous ceux dont la prise de Jacksonville eût compromis la liberté
ou la vie. Ils ne savaient même à quoi s'en tenir, la distance
étant trop grande pour que l'on pût aisément observer la manoeuvre
des canonnières. Le chenal était-il franchi, ou allait-il l'être,
en dépit des hurrahs prématurés qui éclataient au milieu de la
foule? S'allégeant de tout le poids inutile, se délestant pour
relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne
parviendrait-il pas à gagner le peu d'espace qu'il lui fallait
pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile
jusqu'à la hauteur du port? C'était toujours à craindre, tant que
durerait l'étalé de la mer haute.
Cependant, ainsi qu'on le disait, déjà la marée commençait à
perdre. Or, le jusant une fois établi, le niveau du Saint-John
s'abaisserait très rapidement.
Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri
domina tous les autres:
«Un canot!... un canot!»
En effet, une légère embarcation se montrait près de la rive
gauche, où le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que
le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette
embarcation, enlevée à force de rames, s'avançait rapidement. À
l'arrière se tenait un officier, portant l'uniforme des milices
floridiennes. Il eut bientôt gagné le pied de l'estacade et grimpa
lestement les degrés de l'échelle latérale, engagée dans le quai.
Puis, ayant aperçu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des
groupes qui s'étouffaient pour le voir et l'entendre.
«Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol.
-- Rien, et il n'y aura rien! répondit l'officier.
-- Qui vous envoie?
-- Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas à se replier
vers le port.
-- Et pourquoi?...
-- Parce que les canonnières ont vainement essayé de remonter la
barre, aussi bien en s'allégeant qu'en forçant de vapeur.
Désormais, il n'y a plus rien à redouter...
-- Pour cette marée?... demanda Texar.
-- Ni pour aucune autre -- au moins d'ici quelques mois.
-- Hurrah!... Hurrah!»
Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamèrent
une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel
s'incarnaient tous leurs instincts détestables, les modérés furent
atterrés en songeant que, pendant bien des jours encore, ils
allaient subir la domination scélérate du Comité et de son chef.
L'officier avait dit vrai. À partir de ce jour, la mer devant
décroître chaque jour, la marée ne ramènerait qu'une moindre
quantité d'eau dans le lit du Saint-John. Cette marée du 12 mars
avait été une des plus fortes de l'année, et il s'écoulerait un
intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se
relevât à ce niveau. Le chenal étant infranchissable, Jacksonville
échappait au feu du commandant Stevens. C'était la prolongation
des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misérable d'accomplir
jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant même que le
général Sherman voulût faire occuper Jacksonville par les troupes
du général Wright, débarquées à Fernandina, cette marche vers le
sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et
Gilbert Burbank, leur exécution étant fixée au lendemain dès la
première heure, rien ne pouvait plus les sauver.
La nouvelle, apportée par l'officier, se répandit en un instant
dans tous les environs. On se figure aisément l'effet qu'elle
produisit sur cette portion déchaînée de la populace. Les orgies,
les débauches, reprirent avec plus d'animation. Les honnêtes gens,
consternés, devaient s'attendre aux plus abominables excès. Aussi
la plupart se préparèrent-ils à quitter une ville qui ne leur
offrait aucune sécurité.
Si les hurrahs, les vociférations, arrivant jusqu'aux prisonniers,
leur apprirent que toute chance de salut venait de s'évanouir, on
les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le
désespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que
trop aisément. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James
Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison?
Provoquer à prix d'or la fuite des condamnés? Ils ne pouvaient
seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient
trouvé refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient à
vue, et leurs imprécations retentissaient incessamment devant la
porte.
La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis
quelques jours, s'était sensiblement modifié. Après avoir soufflé
de terre, le vent avait sauté brusquement dans le nord-est. Déjà,
par grandes masses grisâtres et déchirées, les nuages, n'ayant pas
même le temps de se résoudre en pluie, chassaient du large avec
une extrême vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une
frégate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa
mâture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se traînaient au
milieu des basses zones. Le baromètre s'était rapidement déprimé
aux degrés de tempête. Il y avait là des symptômes d'un ouragan né
sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui
envahissait l'espace, il ne tarda pas à se déchaîner avec une
extraordinaire violence.
Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement
de plein fouet à travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait
les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait à
la façon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes
lames détruisent toutes les propriétés riveraines.
Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balayée
avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port
céda aux coups du ressac projeté contre ses pilotis. Les eaux
couvrirent une partie des quais, où se brisèrent plusieurs dogres,
dont les amarres cassèrent comme un fil. Impossible de se tenir
dans les rues ni sur les places, mitraillées par les débris de
toutes sortes. La populace dut se réfugier dans les cabarets, où
les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttèrent, non
sans avantage, contre les fracas de la tempête.
Ce ne fut pas seulement à la surface du sol que ce coup de vent
exerça ses ravages. À travers le lit du Saint-John, la
dénivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente
qu'elle se décuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes,
mouillées devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant
d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassèrent, leurs amarres
se rompirent. La marée de nuit, accrue par la poussée du vent, les
emporta vers le haut fleuve -- irrésistiblement. Quelques-unes se
fracassèrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres,
entraînées au delà de Jacksonville, allaient se perdre sur les
îlots ou les coudes du Saint-John à quelques milles plus loin. Un
certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie
dans ce désastre, dont la soudaineté avait déjoué toutes les
mesures à prendre en pareilles circonstances.
Quant aux canonnières du commandant Stevens, avaient-elles
appareillé et forcé de vapeur pour chercher un abri dans les
criques d'aval? Grâce à cette manoeuvre, avaient-elles pu échapper
à une destruction complète? En tout cas, soit qu'elles eussent
pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit
qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne
devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait
maintenant un obstacle infranchissable.
Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la vallée du
Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si
quelque action chimique eût tenté de les combiner en un seul
élément. On assistait là à l'un de ces cataclysmes qui sont assez
fréquents aux époques d'équinoxe, mais dont la violence dépassait
tout ce que le territoire de la Floride avait éprouvé jusqu'alors.
Aussi, précisément en raison de sa force, ce météore ne dura pas
au delà de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de
l'espace furent rapidement comblés par ce formidable appel d'air,
et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, après
avoir frappé de son dernier coup la péninsule floridienne.
Vers quatre heures du matin, avec les premières pointes du jour
qui blanchirent un horizon nettoyé par ce grand balayage de la
nuit, l'accalmie succédait aux troubles des éléments. Alors la
populace commença à se répandre dans les rues qu'elle avait dû
abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes
désertés. On s'occupa autant que possible de procéder à la
réparation des dégâts causés par la tempête. Et, en particulier,
au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'être très
considérables, estacades rompues, dogres désemparés, barques
disjointes, que le jusant ramenait des hautes régions du fleuve.
Cependant, on ne voyait passer ces épaves que dans un rayon de
quelques yards au delà des berges. Un brouillard très dense
s'était accumulé sur le lit même du Saint-John en s'élevant vers
les hautes zones, refroidies par la tempête. À cinq heures, le
chenal n'était pas encore visible en son milieu, et il ne le
deviendrait qu'au moment où ce brouillard se serait dissipé sous
les premiers rayons du soleil.
Soudain, un peu après cinq heures, de formidables éclats trouèrent
l'épaisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'étaient point les
roulements prolongés de la foudre, mais les détonations
déchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractéristiques
fusaient à travers l'espace. Un cri d'épouvanté s'échappa de tout
ce public, milice ou populace, qui s'était porté vers le port.
En même temps, sous ces détonations répétées, le brouillard
commençait à s'entrouvrir. Ses volutes, mêlées aux fulgurations
des coups de feu, se dégagèrent de la surface du fleuve.
Les canonnières de Stevens étaient là, embossées devant
Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordées directes.
«Les canonnières!... Les canonnières!...»
Ces mots, répétés de bouche en bouche, eurent bientôt couru
jusqu'à l'extrémité des faubourgs. En quelques minutes, la
population honnête, avec une extrême satisfaction, la populace,
avec une extrême épouvante, apprenaient que la flottille était
maîtresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en était
fait de la ville.
Que s'était-il donc passé? Les nordistes avaient-ils trouvé dans
la tempête une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnières
n'étaient-elles point allées chercher un abri vers les criques
inférieures de l'embouchure. Malgré la violence de la houle et du
vent, elles s'étaient tenues au mouillage. Pendant que leurs
adversaires s'éloignaient avec les chaloupes, le commandant
Stevens et ses équipages avaient fait tête à l'ouragan, au risque
de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances
allaient peut-être rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui
poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le
niveau du fleuve à une hauteur anormale, et les canonnières
s'étaient lancées à travers les passes. Et alors, forçant de
vapeur, bien que leur quille raclât le fond de sable, elles
avaient pu franchir la barre.
Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au
milieu du brouillard, s'était rendu compte par l'estime qu'il
devait être à la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouillé
ses ancres, il s'était embossé. Puis, le moment venu, il avait
déchiré les brumes par la détonation de ses grosses pièces et
lancé ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.
L'effet fut instantané. En quelques minutes, la milice eut évacué
la ville, à l'exemple des troupes sudistes à Fernandina comme à
Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais déserts, commença
presque aussitôt à modérer le feu, son intention n'étant point de
détruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.
Presque aussitôt un drapeau blanc se déployait à la hampe de
Court-Justice.
On se figure aisément avec quelles angoisses ces premiers coups de
canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville était
certainement attaquée. Or, cette attaque ne pouvait venir que des
fédéraux, soit qu'ils eussent remonté le Saint-John, soit qu'ils
se fussent approchés par le nord de la Floride. Était-ce donc
enfin la chance de salut inespérée -- la seule qui pût sauver
James et Gilbert Burbank?
M. Harvey et Miss Alice se précipitèrent vers le seuil de
l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la
fuite et rejoint les milices vers l'intérieur du comté.
M. Harvey et la jeune fille gagnèrent du côté du port. Le
brouillard s'étant dissipé, on pouvait apercevoir le fleuve
jusqu'aux derniers plans de la rive droite.
Les canonnières se taisaient, car déjà, visiblement, Jacksonville
renonçait à faire résistance.
En ce moment, plusieurs canots accostèrent l'estacade et
débarquèrent un détachement armé de fusils, de revolvers et de
haches.
Tout à coup, un cri se fit entendre parmi les marins que
commandait un officier.
L'homme qui venait de jeter ce cri se précipita vers Miss Alice.
«Mars!... Mars!... dit la jeune fille, stupéfaite de se trouver en
présence du mari de Zermah, que l'on croyait noyé dans les eaux du
Saint-John.
-- Monsieur Gilbert!... Monsieur Gilbert?... répondit Mars. Où
est-il?
-- Prisonnier avec M. Burbank!... Mars, sauvez-le... sauvez-le, et
sauvez son père!
-- À la prison!» s'écria Mars, qui, se retournant vers ses
compagnons, les entraîna.
Et tous, alors, de courir pour empêcher qu'un dernier crime fût
commis par ordre de Texar.
M. Harvey et Miss Alice les suivirent.
Ainsi, après s'être jeté dans le fleuve, Mars avait pu échapper
aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux
métis s'était bien gardé de faire savoir à Castle-House qu'il
était sain et sauf. Aller y demander asile, c'eût été compromettre
sa propre sécurité, et il fallait qu'il restât libre pour
accomplir son oeuvre. Ayant regagné la rive droite à la nage, il
avait pu, en se faufilant à travers les roseaux, la redescendre
jusqu'à la hauteur de la flottille. Là, ses signaux aperçus, un
canot l'avait recueilli et reconduit à bord de la canonnière du
commandant Stevens. Celui-ci fut aussitôt mis au courant de la
situation, et, devant ce danger imminent qui menaçait Gilbert,
tous ses efforts tendirent à remonter le chenal. Ils avaient été
infructueux, on le sait, et l'opération allait être abandonnée,
lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau
du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles,
la flottille eût encore risqué de s'échouer sur les hauts fonds du
fleuve. Heureusement, Mars était là. Il avait adroitement piloté
sa canonnière, dont les autres suivirent la direction, malgré le
déchaînement de la tempête. Aussi, avant que le brouillard eût
empli la vallée du Saint-John, étaient-elles embossées devant la
ville qu'elles tenaient sous leurs feux.
Il était temps, car les deux condamnés devaient être exécutés à la
première heure. Mais, déjà, ils n'avaient plus rien à craindre.
Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorité
usurpée par Texar. Et, au moment où Mars et ses compagnons
arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en
sortaient, libres enfin.
En un instant, le jeune lieutenant eut pressé Miss Alice sur son
coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les
bras l'un de l'autre.
«Ma mère?... demanda Gilbert tout d'abord.
-- Elle vit... elle vit!... répondit Miss Alice.
-- Eh bien, à Castle-House! s'écria Gilbert. À Castle-House...
-- Pas avant que justice soit faite!» répondit James Burbank.
Mars avait compris son maître. Il s'était lancé du côté de la
grande place avec l'espoir d'y trouver Texar.
L'Espagnol n'aurait-il pas déjà pris la fuite, afin d'échapper aux
représailles? Ne se serait-il pas soustrait à la vindicte
publique, avec tous ceux qui s'étaient compromis pendant cette
période d'excès? Ne suivait-il pas déjà les soldats de la milice
qui battaient en retraite vers les basses régions du comté?
On pouvait, on devait le croire.
Mais, sans attendre l'intervention des fédéraux, nombre
d'habitants s'étaient précipités vers Court-Justice. Arrêté au
moment où il allait prendre la fuite, Texar était gardé à vue.
D'ailleurs, il semblait s'être assez facilement résigné à son
sort.
Toutefois, quand il se trouva en présence de Mars, il comprit que
sa vie était menacée.
En effet, le métis venait de se jeter sur lui. Malgré les efforts
de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi à la gorge, il
l'étranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent.
«Non... non!... Vivant! s'écria James Burbank. Il faut qu'il
parle!
-- Oui!... il le faut!» répondit Mars.
Quelques instants plus tard, Texar était enfermé dans la cellule
même où ses victimes avaient attendu l'heure de l'exécution.
V
Prise de possession
Les fédéraux étaient enfin maîtres de Jacksonville -- par suite,
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