les ports du Sud en état de blocus.
C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac
Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, à
Bull-Run, les troupes fédérales, réunies sous les ordres de Mac
Dowel, sont mises en déroute et s'enfuient jusqu'à Washington. Si
les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les
nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la République
américaine. Quelques mois après, les fédéraux sont encore défaits
à Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientôt
compensée par diverses expéditions, qui mirent aux mains des
unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les
séparatistes ne parvinrent plus à s'emparer. À la fin de 1861, le
commandement général des troupes de l'Union est donné au major-
général George Mac Clellan.
Cependant, cette année-là, les corsaires esclavagistes ont couru
les mers des deux mondes. Ils ont trouvé accueil dans les ports de
la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, -- faute
grave qui, en reconnaissant aux sécessionnistes les droits de
belligérants, eut pour résultat d'encourager la course et de
prolonger la guerre civile.
Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand
retentissement. C'est le -Sumter -et son fameux capitaine Semmes.
C'est l'apparition du bélier -Manassas. -C'est, le 12 octobre, le
combat naval à la tête des passes du Mississipi. C'est, le 8
novembre, la prise du -Trent, -navire anglais à bord duquel le
capitaine Wilkes capture les commissaires confédérés -- ce qui
faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les États-Unis.
Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent
de sanglants combats avec des alternatives de succès et de revers
jusque dans l'État du Missouri. Des principaux généraux du Nord,
l'un, Lyon, est tué, ce qui provoque la retraite des fédéraux à
Rolla et la marche de Price avec les troupes confédérées vers le
Nord. On se bat à Frederictown, le 21 octobre, à Springfield, le
25, et, le 27, Frémont occupe cette ville avec les fédéraux. Au 19
décembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure
incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contrées de
l'Amérique septentrionale, vient mettre un terme aux opérations.
Les premiers mois de l'année 1862 sont employés en efforts
véritablement prodigieux de part et d'autre.
Au Nord, le Congrès vote un projet de loi qui lève cinq cent mille
volontaires -- ils seront un million à la fin de la lutte --, et
approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes
armées sont créées, principalement celle du Potomac. Leurs
généraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade,
Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus célèbres.
Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie,
artillerie, génie, sont endivisionnés d'une manière à peu près
uniforme. Le matériel de guerre se fabrique à outrance, carabines
Minié et Colt, canons rayés des systèmes Parrott et Rodman, canons
à âme lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons-
revolvers, obus Shrapnell, parcs de siège. On organise la
télégraphie et l'aérostation militaire, le reportage des grands
journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots
attelés de quatre-vingt-quatre mille mules. On réunit des
approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de
l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type bélier, les
«rams» du colonel Ellet, les «gun-boats» ou canonnières du
commodore Foote, qui vont apparaître pour la première fois dans
une guerre maritime.
Au Sud, le zèle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies
de canon de la Nouvelle-Orléans, celles de Memphis, les forges de
Tredogar, près de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des
Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confédéré
s'adresse à l'Europe. Liège et Birmingham lui envoient des
cargaisons d'armes, des pièces des systèmes Armstrong et
Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher à vil
prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en échange de
tout ce matériel de guerre. Puis l'armée s'organise. Ses généraux
sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow.
On adjoint des corps irréguliers, tels que milices et guérillas,
aux quatre cent mille volontaires, enrôlés pour trois ans au plus
et un an au moins, que le Congrès séparatiste, à la date du 8
août, accorde à son président Jefferson Davis.
Cependant ces préparatifs n'empêchent pas la lutte de reprendre
dès la seconde moitié du premier hiver. De tout le territoire à
esclaves, le gouvernement fédéral n'occupe encore que le Maryland,
la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le
Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points
du littoral.
Les nouvelles hostilités commencent d'abord dans l'est du
Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confédérés à Middle-
Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus à Logan-Cross ou Mill-
Springs. Le 2 février, Grant s'embarque avec deux divisions sur
quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille
cuirassée de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir.
Ainsi est brisé un anneau de cette chaîne «sur laquelle, dit
l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le système de
défense de son adversaire Johnston». Le Cumberland et la capitale
du Tennessee sont donc menacés directement et à court délai par
les troupes fédérales. Aussi Johnston cherche-t-il à concentrer
toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point
d'appui plus sûr pour la défensive.
À cette époque, une autre expédition, comprenant un corps de seize
mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille composée
de vingt-quatre vapeurs armés en guerre et de cinquante
transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads,
le 12 janvier. Malgré de violentes tempêtes, le 24 janvier, elle
donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'île
Roanoke et réduire la côte de la Caroline du Nord. Mais l'île est
fortifiée. À l'ouest, le canal se défend par un barrage de coques
submergées. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent
l'accès difficile. Cinq à six mille hommes, soutenus par une
flottille de sept canonnières, sont prêts à empêcher tout
débarquement. Néanmoins, malgré le courage de ses défenseurs, du 7
au 8 février, cette île tombe au pouvoir de Burnside avec vingt
canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les
fédéraux sont maîtres d'Elizabeth-City et de toute la côte de
l'Albemarle-Sound, c'est-à-dire du nord de cette mer intérieure.
Enfin, pour achever de décrire la situation jusqu'au 6 février, il
faut parler de ce général sudiste, cet ancien professeur de
chimie, Jackson, ce soldat puritain qui défend la Virginie. Après
le rappel de Lee à Richmond, il commande l'armée. Il quitte
Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse
les Alléghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu
par le climat, écrasé par les tempêtes de neige, il est forcé de
rentrer à Vinchester, sans avoir atteint son objectif.
Et maintenant, en ce qui concerne plus spécialement les côtes du
Sud, depuis la Caroline jusqu'à la Floride, voici ce qui s'est
passé.
Durant la seconde moitié de l'année 1861, le Nord possédait assez
de rapides bâtiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il
n'eût pu s'emparer du fameux -Sumter, -qui, en janvier 1862, vint
relâcher à Gibraltar, afin d'exploiter les eaux européennes. Le
-Jefferson-Davis, -voulant échapper aux fédéraux, se réfugie à
Saint-Augustine en Floride et périt au moment où il donne dans les
passes. Presque en même temps, un des navires employés à la
croisière de la Floride, -l'Anderson, -capture le corsaire
-Beauregard. -Mais, en Angleterre, de nouveaux bâtiments sont
armés pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham
Lincoln étend le blocus aux côtes de la Virginie et de la Caroline
du Nord, et même le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui
comprend quatre mille cinq cents kilomètres de côtes. Pour les
surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer
l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique.
Le 12 octobre, pour la première fois, les confédérés tentent de
dégager les bouches du Mississipi avec le -Manassas -- -premier
navire qui fut blindé pendant cette guerre -- soutenu d'une
flottille de brûlots. Si le coup ne réussit pas, si la corvette
-Richmond -peut s'en tirer saine et sauve le 29 décembre, un petit
vapeur, le -Sea-Bird, -parvient à enlever une goélette fédérale en
vue du fort Monroe.
Cependant, il est nécessaire d'avoir un point qui puisse servir de
base d'opération pour les croisières de l'Atlantique. Le
gouvernement fédéral décide alors de s'emparer du fort Hatteras,
qui commande la passe du même nom, passe très fréquentée par les
forceurs de blocus. Ce fort est difficile à prendre. Il est
soutenu par une redoute carrée, appelée fort Clark. Un millier
d'hommes et le 7e régiment de la Caroline du Nord concourent à le
défendre. N'importe. L'escadre fédérale, composée de deux
frégates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient
mouiller le 27 août devant les passes. Le commodore Stringham et
le général Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort
Hatteras, après une assez longue résistance, hisse le drapeau
blanc. La base d'opération est acquise aux nordistes pour toute la
durée de la guerre.
En novembre, c'est l'île de Santa-Rosa, à l'est de Pensacola, sur
le golfe du Mexique, une dépendance de la côte floridienne, qui,
malgré les efforts des confédérés, reste au pouvoir des fédéraux.
Toutefois, la prise du fort Hatteras ne paraît pas suffisante pour
la bonne conduite des opérations ultérieures. Il faut occuper
d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la
Géorgie, de la Floride. Deux frégates à vapeur, le -Wasbah -et le
-Susquehannah, -trois frégates à voiles, cinq corvettes, six
canonnières, plusieurs avisos, vingt-cinq bâtiments charbonniers
chargés des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant
transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du
général Sherman, sont donnés au commodore Dupont. La flottille
appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Après avoir
essuyé un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle
vient reconnaître les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et
Savannah. Là est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes
de la confédération américaine, où le général Ripley commande les
forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard
battent l'entrée de la baie à quatre mille mètres l'un de l'autre.
Huit vapeurs la défendent, et sa barre la rend presque inabordable
à une flotte d'assaillants.
Le 5 novembre, le chenal a été balisé, et, après un échange de
quelques coups de canon, Dupont pénètre dans la baie, sans pouvoir
débarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il
attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les écrase
sous une grêle de ses plus gros obus. Les forts sont évacués. Les
fédéraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman
occupe ce point si important pour la suite des opérations
militaires. C'était un coup porté au coeur même des États
esclavagistes. Les îles voisines tombent l'une après l'autre au
pouvoir des fédéraux, même l'île Tybee et le fort Pulaski, lequel
commande la rivière de Savannah. L'année finie, Dupont est maître
des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port-
Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'îlots semés
sur la côte de la Caroline et de la Géorgie. Enfin, le 1er janvier
1862, un dernier succès lui permet de réduire les ouvrages
confédérés, élevés sur les rives du Coosaw.
Telle était la situation des belligérants au commencement de
février de l'année 1862. Tels étaient les progrès du gouvernement
fédéral vers le Sud, au moment où les navires du commodore Dupont
et les troupes de Sherman menaçaient la Floride.
IV
La famille Burbank
Il était sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et
Edward Carrol montèrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait
la porte principale de Castle-House, du côté du Saint-John.
Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit après eux. Tous
se trouvèrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le
fond, arrondi en dôme, contenait la double révolution du grand
escalier qui desservait les étages supérieurs.
Mme Burbank était là, en compagnie de Perry, le régisseur général
de la plantation.
«Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville?
-- Rien, mon ami.
-- Et pas de nouvelles de Gilbert?
-- Si... une lettre!
-- Dieu soit loué!»
Telles furent les premières demandes et réponses échangées entre
Mme Burbank et son mari.
James Burbank, après avoir embrassé sa femme et la petite Dy,
décacheta la lettre qui venait de lui être remise.
Cette lettre n'avait point été ouverte en l'absence de James
Burbank. Étant donné la situation de celui qui l'écrivait et de
celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son
mari fût le premier à connaître ce qu'elle contenait.
«Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda
James Burbank.
-- Oh! non, monsieur James! répondit Perry. C'eût été trop
imprudent de la part de M. Gilbert!
-- Et qui s'est chargé de l'apporter?...
-- Un homme de la Géorgie sur le dévouement duquel notre jeune
lieutenant a cru pouvoir compter.
-- Quel jour est arrivée cette lettre?
-- Hier.
-- Et l'homme?...
-- Il est reparti le soir même.
-- Bien payé de son service?...
-- Oui, mon ami, bien payé, répondit Mme Burbank, mais par
Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part».
Le hall était éclairé par deux lampes posées sur une table de
marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir près
de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprès de lui.
Edward Carrol, après avoir serré la main à sa soeur, s'était jeté
dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout près de
l'escalier. Tous deux étaient assez de la famille pour que la
lettre pût être lue en leur présence.
James Burbank l'avait ouverte.
«Elle est du 3 février, dit-il.
-- Déjà quatre jours de date! répondit Edward Carrol. C'est long
dans les circonstances où nous sommes...
-- Lis donc, père, lis donc!» s'écria la petite fille avec une
impatience bien naturelle à son âge.
Voici ce que disait cette lettre:
«À bord du -Wabash, -au mouillage d'Edisto.
«3 février 1862.
«Cher père,
«Je commence par embrasser ma mère, ma petite soeur et toi. Je
n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre,
j'envoie à la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon
brave et dévoué Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que
possible, et nous avons une fière envie d'être près de vous! Cela
ne tardera pas, dût nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant
les progrès du Nord, doit pester comme un entêté esclavagiste
qu'il est, le digne régisseur!»
-- Voilà pour vous, Perry, dit Edward Carrol.
-- Chacun a ses idées là-dessus!» répondit M. Perry, en homme qui
n'entend point sacrifier les siennes.
James Burbank continua:
«Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sûr, n'ayez
aucune crainte à cet égard. Vous avez dû apprendre que l'escadre
du commodore Dupont s'est emparée de la baie de Port-Royal et des
îles voisines. Le Nord gagne donc peu à peu sur le Sud. Aussi est-
il très probable que le gouvernement fédéral va chercher à occuper
les principaux ports de la Floride. On parle d'une expédition que
Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Très
vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint-
Andrews. De là, on serait à portée de pénétrer dans l'état
floridien.
«Que j'ai hâte d'être là, cher père, et surtout avec notre
flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de
cette population esclavagiste, m'inquiète toujours. Mais le moment
approche où nous pourrons faire hautement triompher les idées qui
ont toujours eu cours à la plantation de Camdless-Bay. «Ah! si je
pouvais m'échapper, ne fût-ce que vingt-quatre heures, comme
j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme
pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques
semaines, et nous serons tous réunis à Castle-House!
«Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oublié
personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oublié monsieur
Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir!
Toutes mes amitiés à son père, et à elle, plus que mes amitiés!...
«Respectueusement et de tout coeur,
«GILBERT BURBANK.»
James Burbank avait posé sur la table la lettre que Mme Burbank
prit alors et porta à ses lèvres. Puis, la petite Dy mit
franchement un gros baiser sur la signature de son frère.
«Brave garçon! dit Edward Carrol.
-- Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui
serrait la fillette dans ses bras.
-- Il faudra prévenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons
reçu une lettre de Gilbert.
-- Oui! je lui écrirai, répondit James Burbank. D'ailleurs, dans
quelques jours, je dois aller à Jacksonville, et je verrai
Stannard. Depuis que Gilbert a écrit cette lettre, d'autres
nouvelles ont pu venir au sujet de l'expédition projetée. Ah!
qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride
rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait
par n'être plus tenable!»
En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une
modification manifeste s'opérait en Floride sur la question qui
mettait les États-Unis aux prises. Jusqu'à cette époque,
l'esclavage ne s'était pas considérablement développé dans cette
ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement
avec la même ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des
meneurs s'étaient bientôt mis à la tête des partisans de
l'esclavage. Maintenant, ces gens, prêts à l'émeute, ayant tout à
gagner dans les troubles, dominaient les autorités à Saint-
Augustine et principalement à Jacksonville où ils s'appuyaient sur
la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James
Burbank, dont on connaissait l'origine et les idées, pouvait à un
certain moment devenir très inquiétante.
Il y avait près de vingt ans que James Burbank, après avoir quitté
le New-Jersey où il possédait encore quelques propriétés, était
venu s'établir à Camdless-Bay avec sa femme et son fils âgé de
quatre ans. On sait combien la plantation avait prospéré, grâce à
son intelligente activité et au concours d'Edward Carrol, son
beau-frère. Aussi avait-il pour ce grand établissement qui lui
venait de ses ancêtres, un attachement inébranlable. C'était là
qu'était né son second enfant, la petite Dy, quinze ans après son
installation dans ce domaine.
James Burbank avait alors quarante-six ans. C'était un homme
fortement constitué, habitué au travail, ne s'épargnant guère. On
le savait d'un caractère énergique. Très attaché à ses opinions,
il ne se gênait point de les faire hautement connaître. Grand,
grisonnant à peine, il avait une figure un peu sévère, mais
franche et encourageante. Avec la barbiche des Américains du Nord,
sans favoris et sans moustache, c'était bien le type du yankee de
la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car
il était bon, on lui obéissait, car il était juste. Ses Noirs lui
étaient profondément dévoués, et il attendait, non sans
impatience, que les circonstances lui permissent de les
affranchir. Son beau-frère, à peu près du même âge, s'occupait
plus spécialement de la comptabilité de Camdless-Bay. Edward
Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et
partageait sa manière de voir sur la question de l'esclavage.
Il n'y avait donc que le régisseur Perry qui fût d'un avis
contraire au milieu de ce petit monde de Camdless-Bay. Il ne
faudrait pas croire pourtant que ce digne homme maltraitât les
esclaves. Bien au contraire. Il cherchait même à les rendre aussi
heureux que le comportait leur condition.
«Mais, disait-il, il y a des contrées, dans les pays chauds, où
les travaux de la terre ne peuvent être confiés qu'à des Noirs.
Or, des Noirs, qui ne seraient pas esclaves, ne seraient plus des
Noirs!»
Telle était sa théorie qu'il discutait toutes les fois que
l'occasion s'en présentait. On la lui passait volontiers, sans en
jamais tenir compte. Mais, à voir le sort des armes qui favorisait
les anti-esclavagistes, Perry ne dérageait plus. Il «s'en
passerait de belles» à Camdless-Bay, quand M. Burbank aurait
affranchi ses Nègres.
On le répète, c'était un excellent homme, très courageux aussi. Et
quand James Burbank et Edward Carrol avaient fait partie de ce
détachement de la milice, nommé les «minute-men» les hommes-
minutes, parce qu'ils devaient être prêts à partir à tout instant,
il s'était bravement joint à eux contre les dernières bandes des
Séminoles.
Mme Burbank, à cette époque ne portait pas les trente-neuf ans de
son âge. Elle était encore fort belle. Sa fille devait lui
ressembler un jour. James Burbank avait trouvé en elle une
compagne aimante, affectueuse, à laquelle il devait pour une
grande part le bonheur de sa vie. La généreuse femme n'existait
que pour son mari, pour ses enfants qu'elle adorait et au sujet
desquels elle éprouvait les plus vives craintes, étant donné les
circonstances qui allaient amener la guerre civile jusqu'en
Floride. Et si Diana, ou mieux Dy, comme on l'appelait
familièrement, fillette de six ans, gaie, caressante, tout
heureuse de vivre, demeurait à Castle-House près de sa mère,
Gilbert n'y était plus. De là, d'incessantes angoisses que
Mme Burbank ne pouvait pas toujours dissimuler.
Gilbert était un jeune homme, ayant alors vingt-quatre ans, dans
lequel on retrouvait les qualités morales de son père avec un peu
plus d'épanchement, et les qualités physiques avec un peu plus de
grâce et de charme. Un hardi compagnon, d'ailleurs, très rompu à
tous les exercices du corps, très habile aussi en équitation comme
en navigation ou en chasse. À la grande terreur de sa mère, les
immenses forêts et les marais du comté de Duval avaient été trop
souvent le théâtre de ses exploits non moins que les criques et
les passes du Saint-John, jusqu'à l'extrême bouche de Pablo.
Aussi, Gilbert se trouvait-il naturellement entraîné et fait à
toutes les fatigues du soldat, quand furent tirés les premiers
coups de feu de la guerre de Sécession. Il comprit que son devoir
l'appelait parmi les troupes fédérales et n'hésita pas. Il demanda
à partir. Quelque chagrin que cela dût causer à sa femme, quelque
danger même que pût comporter cette situation, James Burbank ne
songea pas un instant à contrarier le désir de son fils. Il pensa,
comme lui, que c'était là un devoir et le devoir est au-dessus de
tout.
Gilbert partit donc pour le Nord, mais son départ fut tenu aussi
secret que possible. Si l'on eût su à Jacksonville que le fils de
James Burbank avait pris du service dans l'armée nordiste, cela
eût pu attirer des représailles sur Camdless-Bay. Le jeune homme
avait été recommandé à des amis que son père avait encore dans
l'État de New-Jersey. Ayant toujours montré du goût pour la mer,
on lui procura facilement un engagement dans la marine fédérale.
On avançait rapidement en ce temps-là, et comme Gilbert n'était
pas de ceux qui restent en arrière, il marcha d'un bon pas. Le
gouvernement de Washington avait les yeux sur ce jeune homme qui,
dans la position où se trouvait sa famille, n'avait pas craint de
venir lui offrir ses services. Gilbert se distingua à l'attaque du
fort Sumter. Il était sur le -Richmond, -lorsque ce navire fut
abordé par le -Manassas -à l'embouchure du Mississipi, et il
contribua largement pour sa part à le dégager et à le reprendre.
Après cette affaire, il fut promu enseigne, bien qu'il ne sortît
pas de l'école navale d'Annapolis, pas plus que tous ces officiers
improvisés qui furent empruntés au commerce. Avec son nouveau
grade, il entra dans l'escadre du commodore Dupont, il assista aux
brillantes affaires du fort Hatteras, puis à la prise des Seas-
Islands. Depuis quelques semaines, il était lieutenant à bord
d'une des canonnières du commodore Dupont qui allaient bientôt
forcer les passes du Saint-John.
Oui! ce jeune homme, lui aussi, avait grande hâte que cette guerre
sanglante prît fin! Il aimait, il était aimé. Son service terminé,
il lui tardait de revenir à Camdless-Bay, où il devait épouser la
fille de l'un des meilleurs amis de son père.
M. Stannard n'appartenait point à la classe des colons de la
Floride. Resté veuf avec quelque fortune, il avait voulu se
consacrer entièrement à l'éducation de sa fille. Il habitait
Jacksonville, d'où il n'avait que trois à quatre milles de fleuve
à remonter pour se rendre à Camdless-Bay. Depuis quinze ans, il ne
se passait pas de semaine qu'il ne vînt rendre visite à la famille
Burbank. On peut donc dire que Gilbert et Alice Stannard furent
élevés ensemble. De là, un mariage projeté de longue date,
maintenant décidé, qui devait assurer le bonheur des deux jeunes
gens. Bien que Walter Stannard fût originaire du Sud, il était
anti-esclavagiste, ainsi que quelques-uns de ses concitoyens en
Floride; mais ceux-ci n'étaient pas assez nombreux pour tenir tête
à la majorité des colons et des habitants de Jacksonville, dont
les opinions tendaient à s'accuser chaque jour davantage en faveur
du mouvement séparatiste. Il s'ensuivait que ces honnêtes gens
commençaient à être fort mal vus des meneurs du comté, des petits
Blancs surtout et de la populace, prête à les suivre dans tous les
excès.
Walter Stannard était un Américain, de la Nouvelle-Orléans.
Mme Stannard, d'origine française, morte fort jeune, avait légué à
sa fille les qualités généreuses qui sont particulières au sang
français. Au moment du départ de Gilbert, Miss Alice avait montré
une grande énergie, consolant et rassurant Mme Burbank. Bien
qu'elle aimât Gilbert comme elle en était aimée, elle ne cessait
de répéter à sa mère que partir était un devoir, que se battre
pour cette cause, c'était se battre pour l'affranchissement d'une
race humaine, et, en somme, pour la liberté. Miss Alice avait
alors dix-neuf ans. C'était une jeune fille blonde aux yeux
presque noirs, au teint chaud, d'une taille élégante, d'une
physionomie distinguée. Peut-être était-elle un peu sérieuse, mais
si mobile d'expression que le moindre sourire transformait son
joli visage.
Véritablement, la famille Burbank ne serait pas connue dans tous
ses membres les plus fidèles, si l'on omettait de peindre en
quelques traits les deux serviteurs, Mars et Zermah.
On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'était pas parti seul. Mars, le
mari de Zermah, l'avait accompagné. Le jeune homme n'eût pas
trouvé un compagnon plus dévoué à sa personne que cet esclave de
Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires
anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert était toujours son
jeune maître, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le
gouvernement fédéral eût déjà formé des bataillons noirs où il eût
trouvé sa place.
Mars et Zermah n'étaient point de race nègre par leur naissance.
C'étaient deux métis. Zermah avait pour frère cet héroïque
esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever
aux confédérés, dans la baie même de Charlestown, un petit vapeur
armé de deux canons dont il fit hommage à la flotte fédérale.
Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'était un heureux
ménage, que, pendant les premières années, l'odieux trafic de
l'esclavage avait menacé plus d'une fois de briser. C'est même au
moment où Mars et Zermah allaient être séparés l'un de l'autre par
les hasards d'une vente, qu'ils étaient entrés à Camdless-Bay dans
le personnel de la plantation.
Voici en quelles circonstances:
Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept
ans auparavant, ils s'étaient mariés alors qu'ils appartenaient à
un certain colon nommé Tickborn, dont l'établissement se trouvait
à une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis
quelques années, ce colon avait eu des rapports fréquents avec
Texar. Celui-ci rendait souvent visite à la plantation où il
trouvait bon accueil. Rien d'étonnant à cela, puisque Tickborn, en
somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comté. Son
intelligence étant fort médiocre, ses affaires n'ayant point
prospéré, il fut obligé de mettre en vente un lot de ses esclaves.
Précisément, à cette époque, Zermah, très maltraitée comme tout le
personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un
pauvre petit être, dont elle fut presque aussitôt séparée. Pendant
qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'était même pas
coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la
douleur de Zermah, ce que fut la colère de Mars. Mais que
pouvaient ces malheureux contre un maître auquel leur chair
appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achetée?
Or, à ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible.
En effet, le lendemain du jour où leur enfant était mort, Mars et
Zermah, ayant été mis à l'encan, étaient menacés d'être séparés
l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble
sous un nouveau maître, ils ne devaient même pas l'avoir. Un homme
s'était présenté, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule,
bien qu'il ne possédât pas de plantation. Un caprice, sans doute!
Et cet homme, c'était Texar. Son ami Tickborn allait donc passer
contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une
surenchère de la part d'un nouvel acheteur.
C'était James Burbank qui assistait à cette vente publique des
esclaves de Tickborn et s'était senti très touché du sort de la
malheureuse métisse, suppliant en vain qu'on ne la séparât pas de
son mari. Précisément, James Burbank avait besoin d'une nourrice
pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de
Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les
conditions voulues, il ne songeait qu'à acheter la nourrice; mais,
ému des pleurs de Zermah, il n'hésita pas à proposer de son mari
et d'elle un prix supérieur à tous ceux qu'on avait offerts
jusqu'alors.
Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois déjà
chassé de son domaine, comme un homme d'une réputation suspecte.
C'est même de là que datait la haine que Texar avait vouée à toute
la famille de Camdless-Bay.
Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en
vain. Il s'entêta. Il fit monter au double le prix que Tickborn
demandait de la métisse et de son mari. Cela ne servit qu'à les
faire payer très cher à James Burbank. Finalement, le couple lui
fut adjugé.
Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas séparés l'un
de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus généreux
des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut à leur
malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant
envisager l'avenir!
Zermah, six ans après, était encore dans toute la maturité de sa
beauté de métisse. Nature énergique, coeur dévoué à ses maîtres,
elle avait eu plus d'une fois l'occasion -- elle devait l'avoir
dans la suite -- de leur prouver son dévouement. Mars était digne
de la femme à laquelle l'acte charitable de James Burbank l'avait
pour jamais rattaché. C'était un type remarquable de ces
Africains, auxquels s'est largement mêlé le sang créole. Grand,
robuste, d'un courage à toute épreuve, il devait rendre de
véritables services à son nouveau maître.
D'ailleurs, ces deux nouveaux serviteurs, adjoints au personnel de
la plantation, ne furent pas traités en esclaves. Ils avaient été
vite appréciés pour leur bonté et leur intelligence. Mars fut
spécialement affecté au service du jeune Gilbert. Zermah devint la
nourrice de Diana. Cette situation ne pouvait que les introduire
plus profondément dans l'intimité de la famille.
Zermah ressentit d'ailleurs pour la petite fille un amour de mère,
cet amour qu'elle ne pouvait plus reporter sur l'enfant qu'elle
avait perdu. Dy le lui rendit bien, et l'affection de l'une avait
toujours répondu aux soins maternels de l'autre. Aussi,
Mme Burbank éprouvait-elle pour Zermah autant d'amitié que de
reconnaissance.
Mêmes sentiments entre Gilbert et Mars. Adroit et vigoureux, le
métis avait heureusement contribué à rendre son jeune maître
habile à tous les exercices du corps. James Burbank ne pouvait que
s'applaudir de l'avoir attaché à son fils.
Ainsi, en aucun temps, la situation de Zermah et de Mars n'avait
été si heureuse, et cela, au sortir des mains d'un Tickborn, après
avoir risqué de tomber dans celles d'un Texar. -- Ils ne devaient
jamais l'oublier.
V
La Crique-Noire
Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, un homme se
promenait sur la berge de l'un des îlots perdus au fond de cette
lagune de la Crique-Noire. C'était Texar. À quelques pas de lui,
un Indien, assis dans le squif qui avait accosté la veille le
-Shannon, -venait d'aborder. C'était Squambô.
Après quelques allées et venues, Texar s'arrêta devant un
magnolier, amena à lui une des basses branches de l'arbre et en
détacha une feuille avec sa tige. Puis, il tira de son carnet un
petit billet qui ne contenait que trois ou quatre mots, écrits à
l'encre. Ce billet, après l'avoir roulé menu, il l'introduisit
dans la nervure inférieure de la feuille. Cela fut fait assez
adroitement pour que cette feuille de magnolier n'eût rien perdu
de son aspect habituel.
«Squambô! dit alors Texar.
-- Maître? répondit l'Indien.
-- Va où tu sais.»
Squambô prit la feuille, il la posa à l'avant du squif, s'assit à
l'arrière, manoeuvra sa pagaie, contourna la pointe extrême de
l'îlot et s'enfonça à travers une passe tortueuse, confusément
engagée sous l'épaisse voûte des arbres.
Cette lagune était sillonnée par un labyrinthe de canaux, un
enchevêtrement d'étroits lacets, remplis d'une eau noire,
comparables à ceux qui s'entrecroisent dans certains
«hortillonages» de l'Europe. Personne, à moins de bien connaître
les passes de ce profond déversoir où se perdaient les dérivations
du Saint-John, n'aurait pu s'y diriger.
Cependant Squambô n'hésitait pas. Où l'on n'eût pas cru apercevoir
une issue, il poussait hardiment son squif. Les basses branches
qu'il écartait, retombaient après lui, et nul n'eût pu dire qu'une
embarcation venait de passer en cet endroit.
L'Indien s'enfonça de la sorte à travers de longs boyaux sinueux,
moins larges, parfois, que ces saignées creusées pour assurer le
drainage des prairies. Tout un monde d'oiseaux aquatiques
s'envolait à son approche. De gluantes anguilles, à la tête
suspecte, se faufilaient sous les racines qui émergeaient des
eaux. Squambô ne s'inquiétait guère de ces reptiles, non plus que
des caïmans endormis qu'il pouvait réveiller en les heurtant dans
leurs couches de vase. Il allait toujours, et, lorsque l'espace
lui manquait pour se mouvoir, il se poussait par l'extrémité de sa
pagaie, comme s'il se fût servi d'une gaffe.
S'il faisait grand jour déjà, si la lourde buée de la nuit
commençait à s'évaporer aux premiers rayons du soleil, on ne
pouvait le voir sous l'abri de cet impénétrable plafond de
verdure. Même au plus fort du soleil, aucune lumière n'aurait pu
le percer. D'ailleurs, ce fond marécageux n'avait besoin que d'une
demi-obscurité, aussi bien pour les êtres grouillants, qui
fourmillaient dans son liquide noirâtre, que pour les mille
plantes aquatiques surnageant à sa surface.
Pendant une demi-heure, Squambô alla ainsi d'un îlot à l'autre.
Lorsqu'il s'arrêta, c'est que son squif venait d'atteindre un des
réduits extrêmes de la crique. En cet endroit, où finissait la
partie marécageuse de cette lagune, les arbres, moins serrés,
moins touffus, laissaient enfin passer la lumière du jour. Au delà
s'étendait une vaste prairie, bordée de forêts, peu élevée au-
dessus du niveau du Saint-John. À peine cinq ou six arbres y
poussaient-ils isolément. Le pied, en s'appuyant sur ce sol
bourbeux, éprouvait la sensation que lui eût donnée un matelas
élastique. Quelques buissons de sassafras, à maigres feuilles,
mélangées de petites baies violettes, traçaient à sa surface leurs
capricieux zig-zags.
Après avoir amarré son squif à l'une des souches de la berge,
Squambô prit terre. Les vapeurs de la nuit commençaient à se
résoudre. La prairie, absolument déserte, sortait peu à peu du
brouillard. Parmi les cinq ou six arbres, dont la silhouette se
détachait confusément au-dessus, poussait un magnolier de moyenne
taille.
L'Indien se dirigea vers cet arbre. Il l'atteignit en quelques
minutes. Il en abaissa une des branches à l'extrémité de laquelle
il fixa cette feuille que Texar lui avait remise. Puis, la
branche, abandonnée à elle-même, remonta, et la feuille alla se
perdre dans la ramure du magnolier.
Squambô revint alors vers le squif et reprit direction vers l'îlot
où l'attendait son maître.
Cette Crique-Noire, ainsi nommée de la sombre couleur de ses eaux,
pouvait couvrir une étendue d'environ cinq à six cents acres.
Alimentée par le Saint-John, c'était une sorte d'archipel
absolument impénétrable à qui n'en connaissait pas les infinis
détours. Une centaine d'îlots occupaient sa surface. Ni ponts, ni
levées ne les reliaient entre eux. De longs cordons de lianes se
tendaient de l'un à l'autre. Quelques hautes branches
s'entrelaçaient au-dessus des milliers de bras qui les séparaient.
Rien de plus. Cela n'était pas pour établir une communication
facile entre les divers points de cette lagune.
Un de ces îlots, situé à peu près au centre du système, était le
plus important par son étendue -- une vingtaine d'acres -- et par
son élévation -- cinq à six pieds au-dessus de l'étiage moyen du
Saint-John entre les plus basses et les plus hautes mers.
À une époque déjà reculée, cet îlot avait servi d'emplacement à un
fortin, sorte de blockhaus, maintenant abandonné, du moins au
point de vue militaire. Ses palissades, à demi rongées par la
pourriture, se dressaient encore sous les grands arbres,
magnoliers, cyprès, chênes verts, noyers noirs, pins australs,
enlacés de longues guirlandes de coboeas et autres interminables
lianes.
Au-dedans de l'enceinte, l'oeil découvrait enfin, sous un massif
de verdure, les lignes géométriques de ce petit fortin ou, mieux,
de ce poste d'observation, qui n'avait jamais été fait que pour
loger un détachement d'une vingtaine d'hommes. Plusieurs
meurtrières s'évidaient à travers ses murailles de bois. Des toits
gazonnés le coiffaient d'une véritable carapace de terre. À
l'intérieur, quelques chambres, ménagées au milieu d'un réduit
central, attenaient à un magasin, destiné aux provisions et aux
munitions. Pour pénétrer dans le fortin, il fallait d'abord
franchir l'enceinte par une étroite poterne, puis traverser la
cour plantée de quelques arbres, gravir enfin une dizaine de
marches en terre, maintenues par des madriers. On trouvait alors
l'unique porte, qui donnait accès au-dedans, et encore, à vrai
dire, n'était-ce qu'une ancienne embrasure, modifiée à cet effet.
Telle était la retraite habituelle de Texar, retraite que personne
ne connaissait. Là, caché à tous les yeux, il vivait avec ce
Squambô, très dévoué à la personne de son maître, mais qui ne
valait pas mieux que lui, et cinq à six esclaves qui ne valaient
pas mieux que l'Indien.
Il y avait loin, on le voit, de cet îlot de la Crique-Noire, aux
riches établissements créés sur les deux rives du fleuve.
L'existence même n'y eût point été assurée pour Texar ni pour ses
compagnons, gens peu difficiles cependant. Quelques animaux
domestiques, une demi-douzaine d'acres, plantés de patates,
d'ignames, de concombres, une vingtaine d'arbres à fruits, presque
à l'état sauvage, c'était tout, sans compter la chasse dans les
forêts voisines et la pêche sur les étangs de la lagune, dont le
produit ne pouvait manquer en aucune saison. Mais, sans doute, les
hôtes de la Crique-Noire possédaient d'autres ressources, dont
Texar et Squambô avaient seuls le secret.
Quant à la sécurité du blockhaus, n'était-elle pas assurée par sa
situation même, au centre de cet inaccessible repaire? D'ailleurs,
qui eût cherché à l'attaquer et pourquoi? En tout cas, toute
approche suspecte eût été immédiatement signalée par les
aboiements des chiens de l'îlot, deux de ces limiers féroces,
importés des Caraïbes, qui furent autrefois employés par les
Espagnols à la chasse aux Nègres.
Voilà ce qu'était la demeure de Texar, et digne de lui. Voici
maintenant ce qu'était l'homme.
Texar avait alors trente-cinq ans. Il était de taille moyenne,
d'une constitution vigoureuse, trempée dans cette vie de grand air
et d'aventures, qui avait toujours été la sienne. Espagnol de
naissance, il ne démentait pas son origine. Sa chevelure était
noire et rude, ses sourcils épais, ses yeux verdâtres, sa bouche
large, avec des lèvres minces et rentrées, comme si elle eût été
faite d'un coup de sabre, son nez court, percé de narines de
fauve. Toute sa physionomie indiquait l'homme astucieux et
violent. Autrefois, il portait sa barbe entière; mais, depuis deux
ans, après qu'elle eut été à demi brûlée d'un coup de feu dans on
ne sait quelle affaire, il l'avait rasée, et la dureté de ses
traits n'en était que plus apparente.
Une douzaine d'années avant, cet aventurier était venu se fixer en
Floride, et dans ce blockhaus abandonné, dont personne ne songeait
à lui disputer la possession. D'où venait-il? on l'ignorait et il
ne le disait point. Quelle avait été son existence antérieure? on
ne le savait pas davantage. On prétendait -- et c'était vrai --,
qu'il avait fait le métier de négrier et vendu des cargaisons de
Noirs dans les ports de la Géorgie et des Carolines. S'était-il
enrichi à cet odieux trafic? Il n'y paraissait guère. En somme, il
ne jouissait d'aucune estime, même dans un pays, où ne manquent
cependant point les gens de sa sorte.
Néanmoins, si Texar était fort connu, bien que ce ne fût pas à son
avantage, cela ne l'empêchait pas d'exercer une réelle influence
dans le comté, et particulièrement à Jacksonville. Il est vrai,
c'était sur la partie la moins recommandable de la population du
chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne
parlait pas. Il s'y était fait un grand nombre d'amis parmi les
petits Blancs et les plus détestables sujets de la ville. On l'a
bien vu, lorsqu'il était revenu de Saint-Augustine en compagnie
d'une demi-douzaine d'individus d'allure équivoque. Son influence
s'étendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les
visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites,
puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il
avait accès dans certaines plantations des deux rives. La chasse
était un prétexte naturel à ces relations, qui s'établissent
facilement entre gens de mêmes moeurs et mêmes goûts.
D'autre part, cette influence s'était encore accrue depuis
quelques années, grâce aux opinions dont Texar avait voulu se
faire le plus ardent défenseur. À peine la question de l'esclavage
avait-elle amené la scission entre les deux moitiés des États-
Unis, que l'Espagnol s'était posé comme le plus opiniâtre, le plus
résolu des esclavagistes. À l'entendre, aucun intérêt ne pouvait
le guider, puisqu'il ne possédait qu'une demi-douzaine de Noirs.
C'était le principe même qu'il prétendait défendre. Par quels
moyens? En faisant appel aux plus exécrables passions, en excitant
la cupidité de la populace, en la poussant au pillage, à
l'incendie, même au meurtre, contre les habitants ou colons qui
partageaient les idées du Nord. Et maintenant, ce dangereux
aventurier ne tendait à rien moins qu'à renverser les autorités
civiles de Jacksonville, à remplacer des magistrats, modérés
d'opinion, estimés pour leur caractère, par les plus forcenés de
ses partisans. Devenu le maître du comté, par l'émeute, il aurait
alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.
On comprend, dès lors, que James Burbank et quelques autres
propriétaires de plantations n'eussent point négligé de surveiller
les agissements d'un pareil homme, déjà très redoutable par ses
mauvais instincts. De là, cette haine d'un côté, cette défiance de
l'autre, que les prochains événements allaient encore accroître.
Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du passé de Texar,
depuis qu'il avait cessé de faire la traite, il y avait des faits
extrêmement suspects. Lors de la dernière invasion des Séminoles,
tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrètes
avec eux. Leur avait-il indiqué les coups à faire, quelles
plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aidés dans leurs
guets-apens et embûches? Cela ne put être mis en doute en
plusieurs circonstances, et, à la suite d'une dernière invasion de
ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol,
l'arrêter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi --
système de défense qui, plus tard, devait lui réussir encore -- et
il fut prouvé qu'il n'avait pu prendre part à l'attaque d'une
ferme, située dans le comté de Duval, puisque, à ce moment, il se
trouvait à Savannah, État de Géorgie, à quelque quarante milles
vers le nord, en dehors de la Floride.
Pendant les années suivantes, plusieurs vols importants furent
commis, soit dans les plantations, soit au préjudice de voyageurs,
attaqués sur les routes floridiennes. Texar était-il auteur ou
complice de ces crimes? Cette fois encore, on le soupçonna; mais,
faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.
Enfin, une occasion se présenta où l'on crut avoir pris sur le
fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'était précisément
l'affaire pour laquelle il avait été mandé la veille devant le
juge de Saint-Augustine.
Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter
Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless-
Bay, quand, vers sept heures du soir, à la tombée de la nuit, des
cris de détresse arrivèrent jusqu'à eux. Ils se hâtèrent de courir
vers l'endroit d'où venaient ces cris, et ils se trouvèrent devant
les bâtiments d'une ferme isolée.
Ces bâtiments étaient en feu. La ferme avait été préalablement
pillée par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se
disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas être loin: on
pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient à
travers la forêt.
James Burbank et ses amis se jetèrent courageusement à leur
poursuite, et précisément dans la direction de Camdless-Bay. Ce
fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent à s'échapper à
travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient
très certainement reconnu l'un d'eux: c'était l'Espagnol.
En outre -- circonstance plus probante encore -- au moment où cet
individu disparaissait au tournant d'une des lisières de Camdless-
Bay, Zermah, qui passait, avait failli être heurtée par lui. Pour
elle aussi, c'était bien Texar qui fuyait à toutes jambes.
Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le
comté. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit être le
plus redouté de ces colons, répartis sur une vaste étendue de
territoire. James Burbank n'hésita donc point à porter une
accusation formelle. Devant son affirmation, les autorités
résolurent d'informer contre Texar.
L'Espagnol fut amené à Saint-Augustine devant le recorder, afin
d'être confronté avec les témoins. James Burbank, Walter Stannard,
Edward Carrol, Zermah, furent unanimes à déclarer qu'ils avaient
reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendiée.
Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar était l'un des
auteurs du crime.
De son côté, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de
témoins à Saint-Augustine. Or, ces témoins déclarèrent
formellement que, ce soir-là, ils se trouvaient avec Texar, à
Jacksonville, dans la «tienda» de Torillo, auberge assez mal famée
mais fort connue. Texar ne les avait pas quittés de toute la
soirée. Détail plus affirmatif encore, à l'heure où se commettait
le crime, l'Espagnol avait eu précisément une dispute avec un des
buveurs installés dans le cabaret de Torillo, -- dispute qui avait
été suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute
déposé une plainte contre lui.
Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter -- affirmation
qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument
étrangères à Texar --, le magistrat de Saint-Augustine ne put que
clore l'enquête commencée et renvoyer le prévenu des fins de la
plainte.
L'alibi avait donc été pleinement établi, cette fois encore, au
profit de cet étrange personnage.
C'est après cette affaire et en compagnie de ses témoins que Texar
était revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 février. On a vu
quelle avait été son attitude à bord du -Shannon, -pendant que le
steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant
de lui, conduit par l'Indien Squambô, il avait regagné le fortin
abandonné, où il eût été malaisé de le suivre. Quant à ce Squambô,
Séminole intelligent, rusé, devenu le confident de Texar, celui-ci
l'avait pris à son service, précisément après cette dernière
expédition des Indiens à laquelle son nom fut mêlé -- très
justement.
Dans les dispositions d'esprit où il se trouvait vis-à-vis de
James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu'à tirer vengeance
par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que
pouvait faire naître quotidiennement la guerre, si Texar parvenait
à renverser les autorités de Jacksonville, il deviendrait
redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractère énergique et résolu
de James Burbank ne lui permît pas de trembler devant un tel
homme, soit! Mais Mme- -Burbank n'avait que trop de raisons de
craindre pour son mari et pour tous les siens.
Bien plus, cette honnête famille aurait certainement vécu dans des
transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que
Texar soupçonnait Gilbert Burbank d'avoir été rejoindre l'armée du
Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce départ s'était
accompli secrètement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une
fois, on verra que des espions s'empressaient à le servir.
En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James
Burbank servait dans les rangs des fédéraux, sous les ordres du
commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il cherchât à
tendre quelque piège au jeune lieutenant? Oui! Et s'il fût parvenu
à l'attirer sur le territoire floridien, à s'emparer de sa
personne, à le dénoncer, on devine quel eût été le sort de Gilbert
entre les mains de ces sudistes, exaspérés par les progrès de
l'armée du Nord.
Tel était l'état des choses au moment où commence cette histoire.
Telles étaient la situation des fédéraux, arrivés presque aux
frontières maritimes de la Floride, la position de la famille
Burbank au milieu du comté de Duval, celle de Texar, non seulement
à Jacksonville, mais dans toute l'étendue des territoires à
esclaves. Si l'Espagnol parvenait à ses fins, si les autorités
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