concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient péri les
officiers et les marins des chaloupes fédérales. Quant à l'auteur
du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-là devrait être
ramené à Saint-Augustine, où il serait jugé à nouveau et condamné
sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considérer les deux
frères comme également responsables de cette longue série de
crimes qu'ils avaient pu impunément commettre?
Oui, certes! Cependant, par respect de la légalité, le capitaine
Howick crut devoir leur poser la question suivante:
«Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnaît coupable du
massacre de Kissimmee?»
Il n'obtint aucune réponse.
Évidemment, les Texar étaient résolus à garder le silence à toutes
les demandes qui leur seraient faites.
Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait à chacun
dans ces crimes. En effet, celui des deux frères, qui se trouvait
avec elle à la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait être l'auteur
du massacre, commis, ce jour-là, à cent milles, dans le Sud de la
Floride. Or, celui-là, le véritable auteur du rapt, Zermah aurait
eu un moyen de le reconnaître. Mais n'était-elle pas morte à
présent?...
Non, et soutenue par son mari, on la vit apparaître. Puis, d'une
voix qu'on entendait à peine:
«Celui qui est coupable de l'enlèvement, dit-elle, a le bras
gauche tatoué...»
À ces paroles, on put voir le même sourire de dédain se dessiner
sur les lèvres des deux frères, et, relevant leur manche, ils
montrèrent sur leur bras gauche un tatouage identique.
Devant cette nouvelle impossibilité de les distinguer l'un de
l'autre, le capitaine Howick se borna à dire:
«L'auteur des massacres de Kissimmee doit être fusillé. -- Quel
est-il de vous deux?
-- Moi!» répondirent en même temps les deux frères.
Sur cette réponse, le peloton d'exécution mit en joue les
condamnés qui s'étaient embrassés pour la dernière fois.
Une détonation retentit. La main dans la main, tous deux
tombèrent.
Ainsi finirent ces hommes, chargés de tous ces crimes qu'une
extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre
impunément depuis tant d'années. Le seul sentiment humain qu'ils
eussent jamais éprouvé, cette farouche amitié de frère à frère
qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque
dans la mort.
XVI
Conclusion
Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases
diverses. Quelques événements s'étaient récemment accomplis, dont
James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son départ de
Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour.
En somme, il semblait que, pendant cette période, l'avantage eût
été obtenu par les confédérés concentrés autour de Corinth, au
moment où les fédéraux occupaient la position de Pittsburg-
Landing. L'armée séparatiste avait, pour la commander, Johnston,
général en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg,
l'évêque Polk, autrefois élève de West-Point, et elle profita
habilement de l'imprévoyance des nordistes. Le 5 avril, à Shiloh,
ceux-ci s'étaient laissé surprendre -- ce qui avait amené la
dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman.
Toutefois, les confédérés payèrent cruellement le succès qu'ils
venaient d'obtenir; l'héroïque Johnston fut tué pendant qu'il
repoussait l'armée fédérale.
Tel avait été le premier jour de la bataille du 5 avril. Le
surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman
parvint à reprendre Shiloh. À leur tour, les confédérés durent
fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre-
vingt mille hommes engagés, vingt mille blessés ou morts!
Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses
compagnons apprirent le lendemain de leur arrivée à Castle-House,
où ils avaient pu rentrer dès le 7 avril.
En effet, après l'exécution des frères Texar, ils avaient suivi le
capitaine Howick, qui conduisait son détachement et ses
prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des
bâtiments de la flottille en croisière sur la côte. Ce bâtiment
les amena à Saint-Augustine. Puis, une canonnière, qui les prit à
Picolata, vint les débarquer au pier de Camdless-Bay.
Tous étaient donc de retour à Castle-House -- même Zermah, qui
avait survécu à ses blessures. Transportée jusqu'au navire fédéral
par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqué à
bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauvé sa petite Dy,
d'avoir retrouvé tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir?
Après tant d'épreuves, on comprend ce que dut être la joie de
cette famille, dont tous les membres étaient enfin réunis pour ne
plus jamais se séparer. Mme Burbank, son enfant près d'elle,
revint peu à peu à la santé. N'avait-elle pas près d'elle son
mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et
Mars? Et plus rien à craindre désormais du misérable ou plutôt des
deux misérables, dont les principaux complices étaient entre les
mains des fédéraux.
Cependant un bruit s'était répandu, et, on ne l'a pas oublié, il
en avait été question dans l'entretien des deux frères à l'île
Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner
Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au
blocus du littoral, se préparait à retirer les canonnières qui
assuraient la sécurité du Saint-John. Ce projet pouvait évidemment
compromettre la sécurité des colons dont on connaissait la
sympathie pour les idées anti-esclavagistes -- et plus
particulièrement de James Burbank.
Le bruit était fondé. En effet, à la date du 8, le lendemain du
jour où toute la famille s'était retrouvée à Castle-House, les
fédéraux opéraient l'évacuation de Jacksonville. Aussi, quelques-
uns des habitants, qui s'étaient montrés favorables à la cause
unioniste, crurent-ils devoir se réfugier, les uns à Port-Royal,
les autres à New-York.
James Burbank ne jugea pas à propos de les imiter. Les Noirs
étaient revenus à la plantation, non comme esclaves, mais comme
affranchis, et leur présence pouvait assurer la sécurité de
Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase
favorable au Nord -- ce qui allait permettre à Gilbert de rester
quelque temps à Castle-House, pour célébrer son mariage avec Alice
Stannard.
Les travaux de la plantation avaient donc recommencé, et
l'exploitation eut bientôt repris son cours. Il n'était plus
question de mettre en demeure James Burbank d'exécuter l'arrêté
qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et
ses partisans n'étaient plus là pour soulever la populace.
D'ailleurs, les canonnières du littoral auraient promptement
rétabli l'ordre à Jacksonville.
Quant aux belligérants, ils allaient être aux prises pendant trois
ans encore, et, même, la Floride était destinée à recevoir de
nouveau quelques contrecoups de la guerre.
En effet, cette année, au mois de septembre, les navires du
commodore Dupont apparurent à la hauteur du Saint-John-Bluffs,
vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une
deuxième fois. Une troisième fois, en 1866, le général Seymour
vint l'occuper, sans avoir éprouvé de résistance sérieuse.
Le 1er janvier 1863, une proclamation du président Lincoln avait
aboli l'esclavage dans tous les États de l'Union. Toutefois, la
guerre ne fut terminée que le 9 avril 1865. Ce jour-là, à
Appomaltox-Court-House, le général Lee se rendit avec toute son
armée au général Grant, après une capitulation qui fut à l'honneur
des deux partis.
Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharnée entre le Nord
et le Sud. Elle avait coûté deux milliards sept cents millions de
dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais
l'esclavage était aboli dans toute l'Amérique du Nord.
Ainsi fut à jamais assurée l'indivisibilité de la République des
États-Unis, grâce aux efforts de ces Américains, dont, près d'un
siècle avant, les ancêtres avaient affranchi leur pays dans la
guerre de l'indépendance.
[1] Environ 3000 hectares.
[2] Également orthographié -baracon- : Sorte de
comptoir européen sur le littoral africain où les noirs,
vendus comme esclaves, étaient rassemblés avant d'être
embarqués sur les vaisseaux négriers.
[3] Environ 180 lieues.
[4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant
d'avoir pu achever son voyage d'exploration.
[5] Plus de 140 lieues.
[6] Petite ville du comté de Putnam.
[7] Lac qui alimente un des principaux affluents du
Saint-John.
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