passion. --Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu. --Voyez-vous cela! dit le chasseur. --C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de honte! --Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous comptons sur toi à l'occasion. --A votre service, Messieurs. --Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions soin de lui, en l'engraissant bien. --Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! » Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt. La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance par cette profonde obscurité. La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du ballon; s’agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait hermétiquement fermé. « Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous ne laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous finirions par mettre le feu. --Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. --Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick. --Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une cheminée, d'où elle fut jetée à terre. --Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but. --Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs, ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant causé la mort. En général, ce sont les attérissements et les départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution. --Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de viande conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de nous régaler d'un bon morceau de venaison.CHAPITRE XX La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. » L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux peuplades.--Massacre.--Intervention divine. Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. « Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, --Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a l'air de se précipiter au-devant de nous! --La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. --Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies! --C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux. --Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! » Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris. Un peu plus loin, Kennedy s'écria: « Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en haut, et d'une autre par en bas. --Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les autres. --C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein champ. --Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. » En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians séculaires. « Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien de beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. --La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick; et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du Nouveau-Monde. --Comment! il existe des arbres plus élevés? --Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre mille ans d'existence. --Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? » Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et Joe de s'écrier à sa vue: Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. » Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés dans l'écorce. L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens enlèvent la peau du crâne, les Africains la tête entière. --Affaire de mode, » dit Joe. Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des cadavres à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux chacals. « Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un coup de dent. --Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. C'est plus sale, voilà tout. --Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle en même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. » Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. « Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le notre. --Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus sauvages. --Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. --J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés par notre machine. --Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans les airs! --Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je le crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel. --On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait avec des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils iraient à droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient. --Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. --Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait plus. Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte un spectacle fait pour les émouvoir Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mêlée; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux à voir. A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les hurlements redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main. « Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas d'imprudence! cela ne nous est pas permis » Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient les têtes sanglantes et les empilaient à chaque extrémité du champ de bataille; souvent elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée. « L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. --Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Après cela, s'ils avaient un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. --J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur en brandissant sa carabine. --Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes! » Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille athlétique, jointe à une force d'hercule D'une main il plongeait sa lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents. « Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! » Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des combattants. « Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. » Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair encore chaude, et s'en repaître avidement. « Pouah! fit Joe, cela est repoussant! » Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde en délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, ramené vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme. Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute dans ces affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume Lejean a donné de si curieux détails. La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20' de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles.CHAPITRE XXI Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en français.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le remplacer. « Veille bien, Dick, veille avec grand soin. --Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau --Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de prudence ne peut pas nuire. --Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. --Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre alerte, ne manque pas de nous réveiller. --Sois tranquille. » Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune oscillation. Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait parfois surprendre de vagues lueurs. Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus rien. C'était sans doute l’une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit dans les profondes obscurités. Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand un sifflement aigu traversa les airs. Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de lèvres humaines? Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans l'espace. Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se glissaient vers l’arbre; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe d'individus s'agitant dans l’ombre. L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main sur l’épaule du docteur. Celui-ci se réveilla aussitôt. « Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. --Il y a quelque chose? --Oui, réveillons Joe. » Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. « Encore ces maudits singes? dit Joe. --C'est possible; mais il faut prendre ses précautions. --Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'échelle. --Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de manière à pouvoir nous enlever rapidement. --C'est convenu. --Descendons, dit Joe. --Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages. » Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes branches que l'ancre avait mordue. Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe saisit la main de l'Écossais. « N'entendez-vous pas? --Oui, cela approche. --Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... --Non! il avait quelque chose d'humain. --J’aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me répugnent. --Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. --Oui! on monte, on grimpe. --Veille de ce côté, je me charge de l'autre. --Bien. » Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d’une maîtresse branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu’on appelle un baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde; cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit: « Des nègres. » Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux voyageurs. Joe épaula son fusil. « Attends, » dit Kennedy. Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par les émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte. Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au niveau même de la branche qu'ils occupaient. « Attention, dit Kennedy, feu! » La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu. Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré ces mots en français: « A moi! à moi! » Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. Avez-vous entendu? leur dit le docteur. --Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi! --Un Français aux mains de ces barbares! --Un voyageur! --Un missionnaire, peut-être! --Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le martyrise! » Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. « On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un secours inespéré, une intervention providentielle. Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis? --C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t’obéir. --Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à l'enlever. --Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda Kennedy. --Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons donc profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la disposition des lieux. Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... --A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie. --Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit? --Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, s'ils le tuent cette nuit? --Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! --Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce malheureux? --Je vous accompagne, Monsieur Dick --Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus encore à celui que nous voulons sauver. --Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés! Ils ne reviendront pas. Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si, par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! --Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond! Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont été abusés, qu'il n'a rien entendu!... --On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger: « Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! » Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du prisonnier. « On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre intervention n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il faut agir! --Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette obscurité? --Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe. --Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton singulier. --Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil. --Et toi, Joe? demanda Fergusson. --Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. --Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? --Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue. --Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus grande serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait peut-être; mais s'il échouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes à sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de notre côté et agir autrement. --Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. --Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot. --Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres! --Qui sait, Joe? --Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier savant du monde. » Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses deux compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient surexcités par cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole: « Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts. J'admets que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse autant que l'un de nous; il nous restera encore une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus rapidement --Comment comptes-tu donc manœuvrer? demanda Kennedy. --Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or, en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain de m'enlever avec une grande rapidité. --Cela est évident. --Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse; mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme. --Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! --Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. --Mais cette obscurité? --Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts? --Nous sommes prêts, » répondit Joe. Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. « Bien; fit le docteur. Ayez l’œil à tout. Joe sera chargé de précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et remonte promptement dans la nacelle. » Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près immobile. Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient à la décomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de chaque fil. Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes. Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe immense de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit. « Oh! fit Joe, mon maître! --Pas un mot, » dit le docteur.CHAPITRE XXII La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon de lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du docteur.--Une vie d'abnégation.--Passage d'un volcan. Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent entendre Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix. Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la place d'une tonsure à demi effacée. « Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe. --Pauvre malheureux! répondit le chasseur. --Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! » La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d’un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inespérés. « Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces sauvages sont plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes amis. --Nous sommes prêts Samuel. --Joe, éteins le chalumeau. » L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité. La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer. Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les deux cents livres de lest. Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais, contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! « Qui nous retient? » s’écria-t-il avec l'accent la terreur. Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. « Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est accroché au-dessous de la nacelle! --Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! » Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord. Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. « Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds d'élévation. « Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. « Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit tranquillement Samuel Fergusson. Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin. Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. « Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. --Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre! » Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. « Il se meurt, s'écria Dick. --Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible; couchons-le sous la tente. » Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées; ces soins, il les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre. Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de dire: « Merci! merci! » Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon. Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi. « Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit le chasseur. As-tu quelque espoir? --Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. --Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion Savez-vous qu'il faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades! --Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter Fergusson. Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous. Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. « Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . --Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière? --Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons tenté de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le bonheur de vous sauver. --La science a ses héros, dit le missionnaire --Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. --Vous êtes missionnaire? demanda le docteur. --Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie était fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? --Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy. --Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. » Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint longuement de la France. Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara quelques tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force de se relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur! « Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous!... » La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, sinon la vie. Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. « Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la comprends, et cela vous fatiguera moins. » Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; à vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur; pendant deux ans, sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou il s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore, il parcourut ces régions barbares, poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation. « Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu! --Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous; nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au supplice. --Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné! Béni soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. » Le missionnaire s’affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre l’espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à l’écart. Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager son précieux fardeau. Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale; le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phénomène. « Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. --Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. --Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude; devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, et projetait des quartiers de roches à une grande élévation; il y avait des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait le ballon vers cette atmosphère incendiée. Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises. De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. « Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans ses plus terribles manifestations! » Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait jusqu'à la nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse situation. Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage dans une zone moins élevée.CHAPITRE XXIII Colère de Joe.--La mort d’un juste.--La veillée du corps.--Aridité. --L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de Joe.--Un lest précieux.--Relèvement des montagnes aurifères.--Commencement des désespoirs de Joe. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000