passion.
--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon
individu.
--Voyez-vous cela! dit le chasseur.
--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un
moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de
mon maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de
honte!
--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous
comptons sur toi à l'occasion.
--A votre service, Messieurs.
--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions
soin de lui, en l'engraissant bien.
--Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! »
Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui
suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les
objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic
imprévu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt.
La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de
vigilance par cette profonde obscurité.
La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du
lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du
ballon; sagitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les
tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes,
manuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement.
Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait
hermétiquement fermé.
« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson;
nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous
ne laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle
nous finirions par mettre le feu.
--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe.
--Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick.
--Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous
descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute
française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant
des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait
pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une
cheminée, d'où elle fut jetée à terre.
--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur;
jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois
pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but.
--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents,
d'ailleurs, ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes
ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur
plusieurs milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas
vingt accidents ayant causé la mort. En général, ce sont les
attérissements et les départs qui offrent le plus de dangers. Aussi,
en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution.
--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de
viande conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé
moyen de nous régaler d'un bon morceau de venaison.CHAPITRE XX
La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees.
» L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux
peuplades.--Massacre.--Intervention divine.
Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de
véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt
dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.
« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en
remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,
--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à
l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la
campagne disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a
l'air de se précipiter au-devant de nous!
--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur.
--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus
tard. Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies!
--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à
la première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant
pour de monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan
d'ouvrir de grands yeux.
--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent
pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre
permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils
l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les
morceaux! »
Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se
briser en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient
dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris.
Un peu plus loin, Kennedy s'écria:
« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en
haut, et d'une autre par en bas.
--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur
les autres.
--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur,
sur lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un
beau jour y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé
comme en plein champ.
--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela
fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un
moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en
hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. »
En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt
d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians
séculaires.
« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien
de beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel.
--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher
Dick; et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du
Nouveau-Monde.
--Comment! il existe des arbres plus élevés?
--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. »
Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent
cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même
la grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour,
et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de
quatre mille ans d'existence.
--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit
quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? »
Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt
avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement
disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique,
et Joe de s'écrier à sa vue:
Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de
pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. »
Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait
en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait
Joe étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des
poignards fixés dans l'écorce.
L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens
enlèvent la peau du crâne, les Africains la tête entière.
--Affaire de mode, » dit Joe.
Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon;
un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des
cadavres à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des
membres humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes
et aux chacals.
« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se
pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui
achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un
coup de dent.
--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais.
C'est plus sale, voilà tout.
--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se
contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses
bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle
en même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec
Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi
barbare. »
Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala
quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon.
« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec
la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que
le notre.
--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont
plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus
sauvages.
--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil.
--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le
taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de
bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés
qu'attirés par notre machine.
--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me
poussent par douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage
d'aigles vivants, nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous
traîneraient dans les airs!
--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je
le crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur
naturel.
--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait
avec des illères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils
iraient à droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient.
--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes
aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr.
--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. »
Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une
allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne
fuyait plus.
Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles
des voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine
ouverte un spectacle fait pour les émouvoir
Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient
voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de
s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils
étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable
mêlée; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans
lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux à voir.
A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les
hurlements redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la
nacelle, et l'une d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la
main.
« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas
d'imprudence! cela ne nous est pas permis »
Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de
sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se
hâtait de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue,
ramassaient les têtes sanglantes et les empilaient à chaque
extrémité du champ de bataille; souvent elles se battaient pour
conquérir ce hideux trophée.
« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût.
--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Après cela, s'ils avaient
un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le
chasseur en brandissant sa carabine.
--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce
qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle
de la Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si
les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs
exploits, ils finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des
conquêtes! »
Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
athlétique, jointe à une force d'hercule D'une main il plongeait sa
lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y
faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta
loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont
il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le
portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents.
« Ah! dit Kennedy, lhorrible bête! je n'y tiens plus! »
Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière.
A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette
mort surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs
adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de
la moitié des combattants.
« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le
docteur. Je suis écuré de ce spectacle. »
Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu
victorieuse, se précipitant sur les morts et les blessés, se
disputer cette chair encore chaude, et s'en repaître avidement.
« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! »
Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde
en délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin,
ramené vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de
cannibalisme.
Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux
cours d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute
dans ces affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel
M. Guillaume Lejean a donné de si curieux détails.
La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4°
20' de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles.CHAPITRE XXI
Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans
l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en
français.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage.
La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître
le pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il
distinguait à peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son
habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le
remplacer.
« Veille bien, Dick, veille avec grand soin.
--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau
--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous
de nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de
prudence ne peut pas nuire.
--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages.
--Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre
alerte, ne manque pas de nous réveiller.
--Sois tranquille. »
Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur,
n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt.
Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait
l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune
oscillation.
Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau
en activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon,
et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard
croyait parfois surprendre de vagues lueurs.
Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas
de distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit
plus rien.
C'était sans doute lune de ces sensations lumineuses que l'il
perçoit dans les profondes obscurités.
Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise,
quand un sifflement aigu traversa les airs.
Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de
lèvres humaines?
Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point
d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou
bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et,
avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans
l'espace.
Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se
glissaient vers larbre; à un rayon de lune qui filtra comme un
éclair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe
d'individus s'agitant dans lombre.
L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main
sur lépaule du docteur.
Celui-ci se réveilla aussitôt.
« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse.
--Il y a quelque chose?
--Oui, réveillons Joe. »
Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu.
« Encore ces maudits singes? dit Joe.
--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions.
--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par
l'échelle.
--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures
de manière à pouvoir nous enlever rapidement.
--C'est convenu.
--Descendons, dit Joe.
--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le
docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages.
»
Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans
bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes
branches que l'ancre avait mordue.
Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le
feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe
saisit la main de l'Écossais.
« N'entendez-vous pas?
--Oui, cela approche.
--Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris...
--Non! il avait quelque chose d'humain.
--Jaime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me
répugnent.
--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après.
--Oui! on monte, on grimpe.
--Veille de ce côté, je me charge de l'autre.
--Bien. »
Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet dune maîtresse
branche, poussée droit au milieu de cette forêt quon appelle un
baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était
profonde; cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui
indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit:
« Des nègres. »
Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux
voyageurs.
Joe épaula son fusil.
« Attends, » dit Kennedy.
Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient
de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles,
gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par
les émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte.
Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au
niveau même de la branche qu'ils occupaient.
« Attention, dit Kennedy, feu! »
La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au
milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait
disparu.
Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange,
inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré
ces mots en français:
« A moi! à moi! »
Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite.
Avez-vous entendu? leur dit le docteur.
--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi!
--Un Français aux mains de ces barbares!
--Un voyageur!
--Un missionnaire, peut-être!
--Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le
martyrise! »
Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion.
« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé
entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans
avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il
aura reconnu un secours inespéré, une intervention providentielle.
Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis?
--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à tobéir.
--Combinons donc nos manuvres, et dès le matin, nous chercherons à
l'enlever.
--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda
Kennedy.
--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont
déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons
donc profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant
d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la
disposition des lieux.
Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car...
--A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie.
--Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette
nuit?
--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du
docteur, s'ils le tuent cette nuit?
--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font
mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil!
--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers
ce malheureux?
--Je vous accompagne, Monsieur Dick
--Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cur
et à votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez
plus encore à celui que nous voulons sauver.
--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés,
dispersés! Ils ne reviendront pas.
Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si,
par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu!
--Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond!
Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont
été abusés, qu'il n'a rien entendu!...
--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson.
Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un
porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger:
« Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! »
Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse
du prisonnier.
« On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre
intervention n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il
faut agir!
--Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette
obscurité?
--Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe.
--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton
singulier.
--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais
à terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil.
--Et toi, Joe? demanda Fergusson.
--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au
prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue.
--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis?
--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle
j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix
haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue.
--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus
grande serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il
parvint à tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon
cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante
jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait peut-être; mais
s'il échouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes à
sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de
notre côté et agir autrement.
--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur.
--Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot.
--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres!
--Qui sait, Joe?
--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le
premier savant du monde. »
Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses
deux compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient
surexcités par cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson
reprit la parole:
« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest,
puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts.
J'admets que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les
souffrances, pèse autant que l'un de nous; il nous restera encore
une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus rapidement
--Comment comptes-tu donc manuvrer? demanda Kennedy.
--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au
prisonnier, et que je jette une quantité de lest égale à son poids,
je n'ai rien changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux
obtenir une ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres,
il me put employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or,
en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain
de m'enlever avec une grande rapidité.
--Cela est évident.
--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus
tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au
surcroît de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse;
mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un
homme.
--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver!
--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de
façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup.
--Mais cette obscurité?
--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils
seront terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de
notre main. Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous
avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour
les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés
en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de
recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts?
--Nous sommes prêts, » répondit Joe.
Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état.
« Bien; fit le docteur. Ayez lil à tout. Joe sera chargé de
précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien
ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et
remonte promptement dans la nacelle. »
Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques
instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près
immobile.
Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une
suffisante quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter
au besoin le chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant
quelque temps à l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux
fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient à la
décomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il
en retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à
l'extrémité de chaque fil.
Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient;
lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au
milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et
en rapprocha les deux pointes.
Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un
insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe
immense de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de
la nuit.
« Oh! fit Joe, mon maître!
--Pas un mot, » dit le docteur.CHAPITRE XXII
La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon
de lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du
docteur.--Une vie d'abnégation.--Passage d'un volcan.
Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant
rayon de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante
se firent entendre Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide.
Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque
immobile s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de
sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de
huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu
nombreuse
A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de
ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans
au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre,
ensanglanté, couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine,
comme le Christ en croix.
Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore
la place d'une tonsure à demi effacée.
« Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe.
--Pauvre malheureux! répondit le chasseur.
--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! »
La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète
énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une
épouvante facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la
tête. Ses yeux brillèrent dun rapide espoir, et sans trop
comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs
inespérés.
« Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces
sauvages sont plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons!
Vous êtes prêts, mes amis.
--Nous sommes prêts Samuel.
--Joe, éteins le chalumeau. »
L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable
poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même
temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz.
Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes
lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant
qui dessinait ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La
tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à
peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le
docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique
du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense
obscurité.
La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus
audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper,
revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le
docteur lui ordonna de ne point tirer.
Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout,
n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens
inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur,
jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa
dans la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les
deux cents livres de lest.
Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais,
contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de
trois à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile!
« Qui nous retient? » sécria-t-il avec l'accent la terreur.
Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces.
« Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs
s'est accroché au-dessous de la nacelle!
--Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! »
Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à
eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le
bord.
Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds
dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, à laquelle le
prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière.
« Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur.
Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille
pieds d'élévation.
« Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre.
« Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit
tranquillement Samuel Fergusson.
Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage,
les mains étendues, tournoyant dans lespace, et bientôt se brisant
contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et
l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin.
Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.
« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.
--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une
mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont
comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à
vivre! »
Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.
« Il se meurt, s'écria Dick.
--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est
bien faible; couchons-le sous la tente. »
Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps
amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où
le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces
douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie
qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées; ces soins, il
les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin; puis, prenant un
cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les
lèvres du prêtre.
Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine
la force de dire: « Merci! merci! »
Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il
ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du
ballon.
Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été
délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc
sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le
poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla
considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi.
« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé
dit le chasseur. As-tu quelque espoir?
--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.
--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion Savez-vous qu'il
faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au
milieu de ces peuplades!
--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur.
Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil
du malheureux fut interrompu; cétait un long assoupissement,
entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas
d'inquiéter Fergusson.
Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de
l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se
relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de
tous.
Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest
La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses
nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la
tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.
« Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson .
--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai
encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce
qui s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas
oubliés dans ma dernière prière?
--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons
tenté de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage,
nous avons eu le bonheur de vous sauver.
--La science a ses héros, dit le missionnaire
--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais.
--Vous êtes missionnaire? demanda le docteur.
--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a
envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie
était fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la
France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans?
--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy.
--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères
ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et
civiliser. »
Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint
longuement de la France.
Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux.
Le pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de
Joe dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara
quelques tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force
de se relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel
si pur!
« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans
votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis,
votre patrie, vous!... »
La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le
coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme
mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son
émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc
perdre si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa
de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus
grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres
brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus
intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et
reprenait le sentiment, sinon la vie.
Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées.
« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la
comprends, et cela vous fatiguera moins. »
Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en
Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent
vers la carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut
encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres
de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur;
à vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de
l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant
les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des
tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur; pendant deux
ans, sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités
furent malaisés; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles
peuplades du Nyambarra, en butte à mille mauvais traitements. Mais
toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu
dispersée et lui laissé pour mort après un de ces combats si
fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas,
il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible
fut celui où on le prit pour un fou il s'était familiarisé avec les
idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues
années encore, il parcourut ces régions barbares, poussé par cette
force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il résidait dans
cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus sauvages.
Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on
attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis
quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé
le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le
bruit des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! »
s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel
lui lança des paroles de consolation.
« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma
vie est Dieu!
--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous;
nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au
supplice.
--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné!
Béni soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de
presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. »
Le missionnaire saffaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi
entre lespoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les
yeux à lécart.
Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir
ménager son précieux fardeau.
Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des
latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale;
le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce
phénomène.
« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il.
--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy.
--Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. »
Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa
position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude;
devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en
fusion, et projetait des quartiers de roches à une grande élévation;
il y avait des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades
éblouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec
une fixité constante, portait le ballon vers cette atmosphère
incendiée.
Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le
chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six
mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de
trois cents toises.
De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère
en feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes.
« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie
jusque dans ses plus terribles manifestations! »
Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la
montagne d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du
ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait
jusqu'à la nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette
périlleuse situation.
Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge
à l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage
dans une zone moins élevée.CHAPITRE XXIII
Colère de Joe.--La mort dun juste.--La veillée du corps.--Aridité.
--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de
Joe.--Un lest précieux.--Relèvement des montagnes
aurifères.--Commencement des désespoirs de Joe.
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