demi rongés, et confondus dans la même poussière. Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une arme à feu. « Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz dont il était parsemé. Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier. Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs. Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile; il parvint à portée de fusil et fit feu La troupe disparut en un clin d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie. C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige. « Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver. --Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! --Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. --Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge. --Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel animal! --Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres. --A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre. --J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents. --Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques instants plus tard. Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades savoureuses. « Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. --Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick? --Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. --Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne retrouvions plus l'aérostat. --Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne? --Non; mais si son ancre venait à se détacher? --Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son ballon; il le manœuvre assez proprement. --Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? --Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant. --Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, tout peut arriver, donc il faut tout prévoir... » En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. « Hein! fit Joe. --Ma carabine! je reconnais sa détonation. --Un signal! --Un danger pour nous! --Pour lui peut-être, répliqua Joe. --En route! » Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés. Un second coup de feu se fit entendre. « Cela presse, fit Joe. --Bon! encore une autre détonation. --Cela m'a l'air d'une défense personnelle. --Hâtons-nous. » Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la nacelle. « Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. --Grand Dieu! s'écria Joe. --Que vois tu? --Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! » En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le danger semblait imminent. « Mon maître est perdu, s'écria Joe. --Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! » Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air. « Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal? Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons! --Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. --Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au milieu de la bande hurlante. C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre. En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré. « En voilà un assaut! dit Joe. --Nous t’avions cru assiégé par des indigènes. --Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur --De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. --Ni même de près, répliqua Joe. --Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné! --Que vous disais-je, monsieur Kennedy! --Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit. --Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise. --Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. --Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui n'est point à dédaigner. --Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion » Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement. « Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. --Très bien, riposta Kennedy. --Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés? --J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le chasseur avec un air résolu. Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse. Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui ressemblent à des meules de foin. Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en silence. Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci fut remplacé par l'Écossais. « S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à nous autres! » La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant. En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne; des masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut comme une immense carapace. « Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part. --Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. --Essayons cependant; Joe, jette les ancres. » Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau. Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée. Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes. L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria reprit la route des airs. Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il suivit donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent gigantesques. Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte. « Nous sommes partis de Zauzibar à neuf heures du matin, dit le docteur Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à faire le même chemin!CHAPITRE XV Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé royal.--Les femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment on danse dans la Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilité des grandeurs divine. Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; à vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir. L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure. Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant. Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale. Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite. Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les huttes. « Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces gens-là. --Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On s'enrichirait. --Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité. --Vous croyez, mon maître? --Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche. --Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains? --Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure. Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous; les têtes sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment; c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale. Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et furent tendues vers le ciel. C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle. --Eh bien! Monsieur, jouez-le. --Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. --Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. » En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue. L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil. Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs besoins et leurs vœux. Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la Lune à se rendre auprès de lui. Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. « Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. --Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à craindre pour le Victoria. --Mais que feras-tu? Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en tirerai. » Puis, s'adressant à la foule: « La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir! » Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle. --Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. --Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive jusqu'au bout! --Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne. --Puisque tu le veux, répondit le chasseur. --Veille à la dilatation du gaz. --C'est convenu. » Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement l'intervention céleste. « Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne Lune et ses divins Fils. » Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ trois heures, et le soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins pour la circonstance Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux. Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte. Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de toiles brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du « sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes. Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing. La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture. Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle solitude. Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l’aurait pas remis sur pied Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin. Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le Victoria. Il était six heures du soir. Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. « Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon diable, quoique fils de déesse! » On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les « mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable. Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui. « Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays » Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont les dieux dansent dans la Lune. Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur. Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés On entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait. Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste? Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue, impatient de s'élever dans les airs. Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité. « Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! --Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. --Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main. --Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. --Eh bien! demanda le chasseur. --Eh bien! la lune! » La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria! Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des intrigants, des faux dieux! Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le revirement. Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés; des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon. Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine à terre. Joe s'élança une hachette à la main. « Faut-il couper? dit-il. --Attends, répondit le docteur. --Mais ce nègre!... --Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera toujours temps de couper. » Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air. La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans l'espace. « Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. --Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de mal. --Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda Joe. --Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement à terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains. --Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville. Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria remontait dans les airs.CHAPITRE XVI Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé. « Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! Est-ce que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine? --Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb? --Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût. --Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu à sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! » Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde. Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles de Mtuto Le spectacle en était admirable, et fut admiré. « Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle. --Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares? --Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir s'y porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs habitants. --Tu crois cela? fit Kennedy. --Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa fertilité se perd; ses facultés productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur et l'électricité. --Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. --Tu t'es levé trop matin, mon garçon. --D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me suistoujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque im-mense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe! --Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à travailler à la machine! --En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! Mais, sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. » Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches coralliformes des arbustes. Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du pays. Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire. « Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle laucée à tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? --Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé comme une immense batterie électrique. --Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose. --L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point. --Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre? --Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques. --Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte. --Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au delà de l'équateur. --Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! --Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups. --Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. --Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. »; Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les symptômes d'un cataclysme prochain. A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques. « J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous? --Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. --Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre parti à prendre. --L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont très haut. --C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons. --Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. --Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut entraînés loin de l'orage. --Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre --Alors que faire? --Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais. --Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. --Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je vous réveillerai si cela est nécessaire. --Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même, puisque rien ne nous menace encore! --Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même place. --Bonsoir, Monsieur. --Bonne nuit, si c'est possible. » Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser. Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs du ciel. « Alerte!» s'écria Fergusson. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000