un caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables,
leur suffit pour marcher sûrement; pendant la nuit, ils se guident
sur l'étoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles à
l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi
jugez du temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de
plus de neuf cents milles. »
Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui
devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de
longitude [Le zéro du méridien de Paris.], et, pendant la nuit, il
franchissait encore plus d'un degré.
Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber
avec une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à
l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle;
cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui
composaient uniquement la surface du pays; la végétation y
reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.
Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés
comme des bonnets arméniens; il y avait peu de montagnes, mais
seulement ce quil fallait de collines pour faire des ravins et des
réservoirs, que les pintades et les bécassines sillonnaient de leur
vol; çà et là un torrent impétueux coupait les routes; les
indigènes le traversaient en se cramponnant à une liane tendue d'un
arbre à un autre; les forêts faisaient place aux jungles dans
lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros.
« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur; la contrée
se métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui
marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la
végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus
tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le
Niger a semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique.
--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur
de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire
passer les fleuves au milieu des grandes villes! »
A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de
huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale.
« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de
Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du
Nil, auquel la superstition païenne donna une origine céleste;
comme lui, il préoccupa lattention des géographes de tous les
temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coûté
de nombreuses victimes.
Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux
roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les
voyageurs entraînés purent à peine en saisir les curieux contours.
« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà
loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de
Quorra, et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays,
et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient
tout simplement « le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse.
--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy.
--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes
principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés
au-dessous de Gao; puis il pénétra au sein de ces contrées
inexplorées que le Niger renferme dans son coude, et, après huit
mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou; ce que nous
ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide.
--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger? demanda Joe.
--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger
et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis
vous indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le
fleuve et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy
parcourent les déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays
des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley,
Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre
Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en
1795 par la Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit
le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves,
reconnaît la rivière de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il
repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère Anderson, Scott le
dessinateur et une troupe douvriers; il arrive à Gorée; s'adjoint
un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août;
mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais
traitements, des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il
ne reste plus que onze vivants de quarante Européens; le 16
novembre, les dernières lettres de Mungo-Park parvenaient à sa
femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays
qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre linfortuné
voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et
que lui-même fut massacré par les indigènes.
--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs?
--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître
le fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une
expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray;
elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les
populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans
autre résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de
l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut
lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'après ses
documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de
largeur.
--Facile à sauter, dit Joe.
--Eh! eh! facile! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la
tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant
est immédiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent
repoussé par une main invisible.
--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe.
--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait
s'élancer au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et
mourir étranglé à quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman,
qui voulaient l'obliger à se faire musulman.
--Encore une victime! dit le chasseur.
--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles
ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je
veux parler du Français René Caillié Après diverses tentatives en
1819 et en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez;
le 3 août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne
put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après; il se
joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental,
atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné,
s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il
arriva le 30 avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais,
Robert Adams, en 1810, avaient peut-être vu cette ville curieuse;
mais René Caillié devait être le premier Européen qui en ait
rapporté des données exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du
désert; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le major
Laing; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville
commerçante pour franchir, à travers mille dangers, les vastes
solitudes comprises entre le Soudan et les régions septentrionales
de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28 septembre, il
s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgré cent quatre-vingts
jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. Ah!
si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus
intrépide voyageur des temps modernes; à l'égal de Mungo-Park.
Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur
Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être; néanmoins,
nous devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France,
parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de
son courage].
--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu?
--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut
avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de
géographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus
en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux
voyage, un Anglais concevait la même entreprise et la tentait avec
autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine
Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique
par la côte ouest dans le golfe de Bénin; il reprit les traces de
Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs
à la mort du premier, arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu
prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son
fidèle domestique Richard Lander.
--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intéressé.
--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les
papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage;
il offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la
reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frère John, second
enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à
1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son
embouchure, le décrivant village par village, mille par mille.
--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun? demanda
Kennedy.
--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard
entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle
inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes
amis, ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles
dévouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense!
»CHAPITRE XXXIX
Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts
Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur
Barth.--Décadence.--Où le Ciel voudra.
Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se
plut à donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils
traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur
marche. Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du
nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de
Tembouctou.
Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville,
s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan
Atlantique en gerbe largement épanouie; dans ce coude, le pays est
très varié, tantôt d'une fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême
aridité; les plaines incultes succèdent aux champs de maïs, qui
sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts; toutes les
espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles
martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des
torrents et des marigots.
De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous
leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux
extérieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros
foyer.
Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de
doux cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins
d'un magnifique spectacle.
Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des
nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la
chaîne des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes
d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes
fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines
légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les
nuits sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au
regard étonné.
« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff
n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect.
--Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le
soir dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était
pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait
bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en
foule.
--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette
fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les
lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit
vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. »
En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au
matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de
torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents
du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse,
ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la
route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le
descendre jusquà Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger
coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins;
les troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes
annelées aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les
guettait en silence.
De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de
Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres; bientôt un amphithéâtre
de maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses
et les toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les
contrées environnantes.
« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de
Tembouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici!
Alors vous êtes satisfait, Monsieur? demanda Joe.
--Enchanté, mon garçon.
--Bon, tout est pour le mieux, »
En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse
Tembouctou, qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et
ses chaires de philosophie, se déploya sous les regards des
voyageurs.
Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par
Barth lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude.
La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de
sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du
désert; rien aux alentours; à peine quelques graminées, des mimosas
nains et des arbrisseaux rabougris.
Quant à l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement
de billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau;
les rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un
rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de
huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là
carrées; sur les terrasses sont nonchalamment étendus quelques
habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à
la main; de femmes point, à cette heure du jour.
« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois
tours des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La
ville est bien déchue de son ancienne splendeur! Au sommet du
triangle s'élève la mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries
soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du
quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons
à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un
simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.
--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi
renversés.
--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville
était plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle,
objet de convoitise générale, a successivement appartenu aux
Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand
centre de civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au
XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus
qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. »
La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie; elle
accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont;
d'immenses décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient
avec la colline du marché les seuls accidents du terrain.
Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour
fut battu; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le
temps dobserver ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par
le vent du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt
Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.
« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui
plaira!
--Pourvu que ce soit dans l'ouest! répliqua Kennedy!
--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même
chemin, et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne
m'effrayerait guère!
--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.
--Et que nous manque-t-il pour cela!
--Du gaz, mon garçon; la force ascensionnelle du ballon diminue
sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous
porte jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest.
Nous sommes trop lourds.
--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître! A rester
toute la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on
engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que
le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.
--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur;
mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous réserve?
Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu
rencontrer la côte d'Afrique, Samuel?
--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la
merci de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si
j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a là une certaine
étendue le pays où nous rencontrerons des amis.
--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au
moins, la direction voulue!
--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantée nous
portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.
--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles
n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas
lui en trouver d'autres?
--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller
jusque-là. »
A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le
Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine
flamme, pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à
soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se
réveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.CHAPITRE XL
Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le
sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de
Ségo.--Changement de vent.--Regrets de Joe.
Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches
étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles
s'élevaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en
faire un relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait
toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et
franchit en quelques instants le lac Debo.
Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa
dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il
abandonna promptement cette manuvre, qui augmentait encore la
déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées
de l'aérostat.
Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du
vent à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait
ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il
n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au
milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée? Comment y
attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction
actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les
peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes
publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! Là, on
serait perdu.
D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur
le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il
espéra que la fin de la pluie amènerait un changement dans les
courants atmosphériques.
Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par
cette réflexion de Joe:
« Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette
fois, ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui
s'avance!
--Encore un nuage! dit Fergusson.
--Et un fameux! répondit Kennedy.
--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées
au cordeau.
--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un
nuage
--Par exemple! fit Joe.
--Non! cest une nuée!
--Eh bien?
--Mais une nuée de sauterelles.
--Ça, des sauterelles!
--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une
trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté!
--Je voudrais bien voir cela!
--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints
et tu en jugeras par tes propres yeux. »
Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de
plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant
sur le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces
sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du
Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure
plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient
encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement
dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver
venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.
« Eh bien, Joe!
--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce
qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.
--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible
encore que la grêle par ses dévastations.
--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson;
quelque. fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts,
des moissons même pour arrêter le vol de ces insectes; mais les
premiers rangs, se précipitant dans les flammes, les éteignaient
sous leur masse, et le reste de la bande passait irrésistiblement.
Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de compensation à
leurs ravages; les indigènes recueillent ces insectes en grand
nombre et les mangent avec plaisir.
--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour
s'instruire,» ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.
Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place
des bouquets d'arbres isolés; sur les bords du fleuve, on
distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de
fourrages. Dans une grande île apparut alors la ville de Jenné, avec
les deux tours de sa mosquée de terre, et l'odeur infecte qui
s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés sur ses
murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers perçaient
entre les maisons; même à la nuit, l'activité paraissait très
grande. Jenné est en effet une ville fort commerçante; elle fournit
à tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses
caravanes par les chemins ombragés, y transportent les diverses
productions de son industrie.
« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur,
j'aurais tenté de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver
plus d'un Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel
notre genre de locomo-tion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne
serait pas prudent.
--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en
riant,
--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère
tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille
occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des
bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun
usage; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus
favorable à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers
rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra,
parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à
ses mosquées mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui
transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les
voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient
rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquiétudes du
docteur se calmaient peu à peu.
« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous
atteindrons le fleuve du Sénégal.
--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur.
--Pas tout à fait encore; à la rigueur, si le Victoria venait à
nous manquer, nous pourrions gagner des établissements français!
Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous
arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la
côte occidentale.
--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'était le
plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre!
Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître?
--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait
incontestable; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de
l'Afrique; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté.
--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que
nous n'avons pas traversé!
--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je
regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voilà qui
aurait donné du poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos
récits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais composé une
jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer!CHAPITRE XLI
Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On
jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal,
Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes
difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manuvre de Joe.--Halte
au-dessus d'un forêt.
Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un
nouvel aspect: les rampes longuement étendues se changeaient en
collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à
franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du
Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée,
soit à la baie du cap Vert.
Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme
dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses
devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille
dangers au milieu de ces nègres barbares; ce climat funeste dévora
la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut
donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée
inhospitalière.
Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une
manière sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou
moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut
ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua à monter et
à descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait
incessamment; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient
déjà; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans
son enveloppe détendue.
Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
« Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il.
--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment
ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le
taffetas.
--Comment empêcher cette fuite
--C'est impossible. Allégeons-nous; cest le seul moyen; jetons
tout ce qu'on peut jeter.
--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort
dégarnie.
--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez
considérable.»
Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui
réunissait les cordes du filet; de là, il vint facilement à bout de
détacher les épais rideaux de la tente, et il les précipita au
dehors.
« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il
y a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez
discrets sur l'étoffe. »
Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident
qu'il se rapprochait encore du sol.
Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette
enveloppe.
--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer.
--Alors comment ferons-nous?
--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement
indispensable; je veux à tout prix éviter une halte dans ces
parages; les forêts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont
rien moins que sûres.
--Quoi! des lions, des hyènes? fit Joe avec mépris.
--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui
soient en Afrique.
--Comment le sait-on?
--Par les voyageurs qui nous ont précédés; puis les Français, qui
occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec
les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel
Faidherbe, des reconnaissances ont été poussées fort avant dans le
pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont
rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils ont
exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la
guerre et le pillage n'ont plus laissé que des ruines.
--Que s'est-il donc passé?
--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se
disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre
contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la
destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent
la Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent
le pays de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et
massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la
ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus
au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur
les bords du fleuve; cet établissement fut défendu par un héros,
Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans
munitions presque, tint jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint
le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et
revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres;
or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié
avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas
bon tomber entre ses mains.
--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier
jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria.
--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je
prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà.
--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera
cela de gagné.
--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement,
une chose m'inquiète.
--Laquelle?
--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile,
puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat,
même en produisant la plus grande chaleur possible.
--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.
--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à
son navire; je ne m'en séparerai pas sans peine! Il n'est plus ce
qu'il était au départ, soit! mais il ne faut pas en dire du mal!
Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cur
de l'abandonner.
--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous.
Il nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui
demande encore vingt-quatre heures.
--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en
va. Pauvre ballon!
--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes
dont tu parlais, Samuel.
--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec
sa lunette; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à
les franchir.
--Ne pourrait-on les éviter?
--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace quelles occupent:
près de la moitié de l'horizon!
--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe;
elles gagnent sur la droite et sur la gauche.
--Il faut absolument passer par-dessus. »
Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité
extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le
Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous
peine de les heurter.
« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le
nécessaire pour un jour.
--Voilà! dit Joe
--Le ballon se relève-t-il? demanda Kennedy.
--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne
quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. »
En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire
croire qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les
dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.
La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on
n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore
insuffisant.
« Il faut pourtant passer, dit le docteur.
--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy.
--Jetez-les.
--Voilà! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.
--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour!
Quoi quil arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.
--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. »
Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais
la crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête
assez droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle
s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des
voyageurs.
« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée
contre ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser!
--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe.
--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette
viande qui pèse. »
Le ballon fut encore délesté dune cinquantaine de livres; il
s'éleva très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas
au-dessus de la ligne des montagnes. La situation était effrayante;
le Victoria courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il
allait se mettre en pièces; le choc serait terrible en effet.
Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.
Elle était presque vide.
« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes.
--Sacrifier mes armes! répondit le chasseur avec émotion.
--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire.
--Samuel! Samuel!
--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous
coûter la vie.
--Nous approchons! s'écria Joe, nous approchons! »
Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore.
Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien
dire à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de
plomb.
Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle
supérieur s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se
trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre
lesquels elle allait inévitablement se briser.
« Kennedy! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous
sommes perdus.
--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! »
Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la
nacelle.
« Joe! Joe! cria-t-il.
--Le malheureux! » fit le docteur.
La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine
de pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une
moindre déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau
assez uni; elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui
criaient sous son passage,
« Nous passons! nous passons! nous sommes passés! » cria une voix
qui fit bondir le cur de Fergusson.
L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de
la nacelle; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le
ballon de la totalité de son poids; il était même obligé de le
retenir fortement, car il tendait à lui échapper.
Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta
devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et
s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons.
« Pas plus difficile que cela, fit-il.
--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion.
--Oh! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour
vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela
depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime à payer mes dettes, et
maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au
chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous
voir vous en séparer. »
Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.
Le Victoria n'avait plus qu'à descendre; cela lui était facile; il
se retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en
équilibre. Le terrain semblait convulsionné; il présentait de
nombreux accidents fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un
ballon qui n'obéissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré
ses répugnances, le docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au
lendemain.
« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il.
--Ah! répondit Kennedy, tu te décides enfin?
--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à
exécution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le
temps. Jette les ancres, Joe. »
Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.
« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir
au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre.
Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre.
--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy.
--A quoi bon? Je vous répète quil serait dangereux de nous
séparer. D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail
difficile. »
Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à
s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises; le vent tomba
avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste
champ de verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores.CHAPITRE XLII
Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de
dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le
quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors
de portée.
Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la
hauteur des étoiles; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du
Sénégal.
« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir
pointé sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni
pont ni barques, il faut à tout prix le passer en ballon; pour
cela, nous devons nous alléger encore.
--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le
chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se
décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je
réclame cet honneur.
--Par exemple! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude...
--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la
côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur...
--Je ne consentirai jamais! répliqua Joe.
--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit
Fergusson; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité;
d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions
ensemble pour traverser ce pays.
--Voilà qui est parlé, fit Joe; une petite promenade ne nous fera
pas de mal.
--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un
dernier moyen pour alléger notre Victoria.
--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaître.
--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de
bunzen et du serpentin; nous avons là près de neuf cents livres
bien lourdes à traîner par les airs.
--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz?
--Je ne lobtiendrai pas; nous nous en passerons.
--Mais enfin...
--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous
reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous
transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent;
nous ferons à peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant
nos deux ancres que je tiens à conserver.
--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que
nous en pareille matière; tu es le seul juge de la situation;
dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.
--A vos ordres, mon maître.
--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette
détermination, il faut sacrifier notre appareil.
--Sacrifions le! répliqua Kennedy.
--A l'ouvrage! » fit Joe.
Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce
par pièce; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du
chalumeau, et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau;
il ne fallut pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour
arracher les récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils
étaient fortement encastrés; mais Kennedy était si vigoureux, Joe
si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout; ces
diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles
disparurent en faisant de vastes trouées dans le feuillage des
sycomores.
« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils
objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! »
On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui
se rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds
au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant
aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur
extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même
de la soupape.
Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse; les pieds
nus, pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet,
et malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de
l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à
cette surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui
retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et
furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement
refermé au moyen d'une forte ligature.
Le Victoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans
l'air et tendit fortement la corde de lancre.
A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de
bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et
de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la
disposition de Joe.
Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.
« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais
prendre le premier quart; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à
quatre heures, Kennedy réveillera Joe; à six heures, nous
partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette
dernière journée! »
Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur
s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil
aussi rapide que profond.
La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le
dernier quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à
peine l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle,
promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention
le sombre rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui
dérobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il
cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles.
Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend
plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous
montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir
surmonté tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes
sont plus vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble
fuir devant les yeux.
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