occasions. La première fois il était venu aux comices agricoles, la
seconde fois il lui avait rendu une visite, la troisième fois il lui
avait fait faire une promenade à cheval que le mari avait jugée
nécessaire à la santé de sa femme; et c'est alors, dans une première
visite de la forêt, que la chute a lieu. Les rendez-vous se
multiplieront au château de Rodolphe, surtout dans le jardin de
l'officier de santé. Les amants arrivent jusqu'aux limites extrêmes de
la volupté! Mme Bovary veut se faire enlever par Rodolphe, Rodolphe
n'ose pas dire non, mais il lui écrit une lettre où il cherche à lui
prouver, par beaucoup de raisons, qu'il ne peut pas l'enlever. Foudroyée
à la réception de cette lettre, Mme Bovary a une fièvre cérébrale à la
suite de laquelle une fièvre typhoïde se déclare. La fièvre tua l'amour,
mais resta la malade. Voilà la deuxième scène.
J'arrive à la troisième. La chute avec Rodolphe avait été suivie d'une
réaction religieuse, mais elle avait été courte; Mme Bovary va tomber de
nouveau. Le mari avait jugé le spectacle utile à la convalescence de sa
femme, et il l'avait conduite à Rouen. Dans une loge, en face de celle
qu'occupaient M. et Mme Bovary, se trouvait Léon Dupuis, ce jeune clerc
de notaire qui fait son droit à Paris, et qui en est revenu
singulièrement instruit, singulièrement expérimenté. Il va voir Mme
Bovary; il lui propose un rendez-vous. Mme Bovary lui indique la
cathédrale. Au sortir de la cathédrale, Léon lui propose de monter dans
un fiacre. Elle résiste d'abord, mais Léon lui dit que cela se fait
ainsi à Paris, et alors plus d'obstacle. La chute a lieu dans le fiacre!
Les rendez-vous se multiplient pour Léon comme pour Rodolphe, chez
l'officier de santé et puis dans une chambre qu'on avait louée à Rouen.
Enfin elle arriva jusqu'à la fatigue même de ce second amour, et c'est
ici que commence la scène de détresse, c'est la dernière du roman.
Mme Bovary avait prodigué, jeté les cadeaux à la tête de Rodolphe et de
Léon, elle avait mené une vie de luxe, et pour faire face à tant de
dépenses, elle avait souscrit de nombreux billets à ordre. Elle avait
obtenu de son mari une procuration générale pour gérer le patrimoine
commun, elle avait rencontré un usurier qui se faisait souscrire des
billets, lesquels, n'étant pas payés à l'échéance, étaient renouvelés
sous le nom d'un compère. Puis étaient venus le papier timbré, les
protêts, les jugements, la saisie, et enfin l'affiche de la vente du
mobilier de M. Bovary, qui ignorait tout. Réduite aux plus cruelles
extrémités, Mme Bovary demande de l'argent à tout le monde et n'en
obtient de personne. Léon n'en a pas, et il recule épouvanté à l'idée
d'un crime qu'on lui suggère pour s'en procurer. Parcourant tous les
degrés de l'humiliation, Mme Bovary va chez Rodolphe; elle ne réussit
pas; Rodolphe n'a pas 3,000 francs. Il ne lui reste plus qu'une issue.
De s'excuser près de son mari? Non, de s'expliquer avec lui? Mais ce
mari aurait la générosité de lui pardonner, et c'est là une humiliation
qu'elle ne peut pas accepter: elle s'empoisonne. Viennent alors des
scènes douloureuses. Le mari est là, à côté du corps glacé de sa femme.
Il fait apporter sa robe de noces, il ordonne qu'on l'en enveloppe et
qu'on enferme sa dépouille dans un triple cercueil.
Un jour il ouvre le secrétaire et il y trouve le portrait de Rodolphe,
ses lettres et celles de Léon. Vous croyez que l'amour va tomber alors?
Non, non, il s'excite, au contraire, il s'exalte pour cette femme que
d'autres ont possédée, en raison de ces souvenirs de volupté qu'elle lui
a laissés; et dès ce moment il néglige sa clientèle, sa famille, il
laisse aller au vent les dernières parcelles de son patrimoine, et un
jour on le trouve mort dans la tonnelle de son jardin, tenant dans ses
mains une longue mèche de cheveux noirs.
Voilà le roman; je l'ai raconté tout entier en n'en supprimant aucune
scène. On l'appelle Madame Bovary; vous pouvez lui donner un autre
titre et l'appeler avec justesse: Histoire des adultères d'une femme de
province.
Messieurs, la première partie de ma tâche est remplie; j'ai raconté, je
vais citer, et après les citations viendra l'incrimination qui porte sur
deux délits: offense à la morale publique, offense à la morale
religieuse. L'offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs
que je mettrai sous vos yeux; l'offense à la morale religieuse, dans des
images voluptueuses mêlées aux choses sacrées. J'arrive aux citations.
Je serai court, car vous lirez le roman tout entier. Je me bornerai à
vous citer quatre scènes, ou plutôt quatre tableaux. La première, ce
sera celle des amours et de la chute avec Rodolphe; la seconde, la
transition religieuse entre les deux adultères, la troisième, ce sera la
chute avec Léon, c'est le deuxième adultère, et enfin la quatrième que
je veux citer, c'est la mort de Mme Bovary.
Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me
demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car
enfin son roman est un tableau, et il faut savoir à quelle école il
appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait
de son héroïne.
La couleur générale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire, c'est la
couleur lascive, avant, pendant et après ces chutes! Elle est enfant,
elle a dix ou douze ans[3], elle est au couvent des Ursulines. A cet âge
où la jeune fille n'est pas formée, où la femme ne peut pas sentir ces
émotions premières qui lui révèlent un monde nouveau, elle se confesse.
«Quand elle allait à confesse (cette première citation de la première
livraison est à la page 30 du numéro du 1er octobre[4]), quand elle
allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là
plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à
la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé,
d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les
sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues.»
[3] Treize ans, dans le livre, page 46.
[4] Voy. page 47, ligne 23 de la présente édition.
Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits péchés,
quand on sait que pour un enfant ce sont les plus petits qu'on a le plus
de peine à dire? Et puis, à cet âge-là, quand une petite fille n'est pas
formée, la montrer inventant de petits péchés dans l'ombre, sous le
chuchotement du prêtre, en se rappelant ces comparaisons de fiancé,
d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient
éprouver comme un frisson de volupté, n'est-ce pas faire ce que j'ai
appelé une peinture lascive?
Voulez-vous Mme Bovary dans ses moindres actes, à l'état libre, sans
l'amant, sans la faute? Je passe sur ce mot du lendemain, et sur cette
mariée qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose,
il y a là déjà un tour de phrase plus qu'équivoque; mais voulez-vous
savoir comment était le mari?
Ce mari du lendemain «que l'on eût pris pour la vierge de la veille», et
cette mariée «qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque
chose[5]». Ce mari (p. 29)[6], qui se lève et part «le cœur plein des
félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente», s'en
allant «ruminant son bonheur comme ceux qui mâchent encore après dîner
le goût des truffes qu'ils digèrent».
[5] Page 39.
[6] Page 45.
Je tiens, messieurs, à vous préciser le cachet de l'œuvre littéraire de
M. Flaubert et ses coups de pinceau. Il a quelquefois des traits qui
veulent beaucoup dire, et ces traits ne lui coûtent rien.
Et puis, au château de la Vaubyessard, savez-vous ce qui attire les
regards de cette jeune femme, ce qui la frappe le plus? C'est toujours
la même chose, c'est le duc de Laverdière, amant, «disait-on, de
Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun», et sur lequel «les
yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes, comme sur quelque chose
d'extraordinaire et d'auguste; il avait vécu à la cour et couché dans le
lit des reines[7]!»
[7] Page 66.
Ce n'est là qu'une parenthèse historique, dira-t-on? Triste et inutile
parenthèse! L'histoire a pu autoriser des soupçons, mais non le droit de
les ériger en certitude. L'histoire a parlé du collier dans tous les
romans, l'histoire a parlé de mille choses; mais ce ne sont là que des
soupçons, et, je le répète, je ne sache pas qu'elle ait autorisé à
transformer ces soupçons en certitude. Et quand Marie-Antoinette est
morte avec la dignité d'une souveraine et le calme d'une chrétienne, ce
sang versé pourrait effacer des fautes, à plus forte raison des
soupçons. Mon Dieu, M. Flaubert a eu besoin d'une image frappante pour
peindre son héroïne, et il a pris celle-là pour exprimer tout à la fois
et les instincts pervers et l'ambition de Mme Bovary!
Mme Bovary doit très bien valser, et la voici valsant:
«Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient;
tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris et le
parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes,
la robe d'Emma par le bas s'ériflait au pantalon; leurs jambes
entraient l'une dans l'autre, il baissait ses regards vers elle, elle
levait les siens vers lui; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils
repartirent, et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant,
disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie où, haletante, elle
faillit tomber, et un instant s'appuya la tête sur sa poitrine. Et
puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa
place; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses
yeux[8].»
[8] Page 72.
Je sais bien qu'on valse un peu de cette manière, mais cela n'en est pas
plus moral!
Prenez Mme Bovary dans les actes les plus simples, c'est toujours le
même coup de pinceau, il est à toutes les pages, Aussi Justin, le
domestique du pharmacien voisin, a-t-il des émerveillements subits quand
il est initié dans le secret du cabinet de toilette de cette femme. Il
poursuit sa voluptueuse admiration jusqu'à la cuisine.
«Le coude sur la longue planche où elle (Félicité, la femme de
chambre) repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de
femme étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les
collerettes et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se
rétrécissaient par le bas.
«--A quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon, en passant sa main
sur la crinoline ou les agrafes.
«--Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité.»
Aussi le mari se demande-t-il, en présence de cette femme sentant frais,
si l'odeur vient de la peau ou de la chemise.
«Il trouvait tous les soirs des meubles souples et une femme en
toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d'où
venait cette odeur, ou si ce n'était pas la femme qui parfumait la
chemise[9].»
[9] Page 256.
Assez de citations de détail! Vous connaissez maintenant la physionomie
de Mme Bovary au repos, quand elle ne provoque personne, quand elle ne
pèche pas, quand elle est encore complètement innocente, quand, au
retour d'un rendez-vous, elle n'est pas encore à côté d'un mari qu'elle
déteste; vous connaissez maintenant la couleur générale du tableau, la
physionomie générale de Mme Bovary. L'auteur a mis le plus grand soin,
employé tous les prestiges de son style pour peindre cette femme. A-t-il
essayé de la montrer du côté de l'intelligence? Jamais. Du côté du
cœur? Pas davantage. Du côté de l'esprit? Non. Du côté de la beauté
physique? Pas même. Oh! je sais bien qu'il y a un portrait de Mme Bovary
après l'adultère des plus étincelants; mais le tableau est avant tout
lascif, les poses sont voluptueuses, la beauté de Mme Bovary est une
beauté de provocation.
J'arrive maintenant aux quatre citations importantes: je n'en ferai que
quatre; je tiens à restreindre mon cadre. J'ai dit que la première
serait sur les amours de Rodolphe, la seconde sur la transition
religieuse, la troisième sur les amours de Léon, la quatrième, sur la
mort.
Voyons la première. Mme Bovary est près de la chute, près de succomber.
«La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, les
tendresses matrimoniales en des désirs adultères.» «.... Elle se
maudit de n'avoir pas aimé Léon, elle eut soif de ses lèvres[10].»
[10] Page 168.
Qu'est-ce qui a séduit Rodolphe et l'a préparé? Le gonflement de
l'étoffe de la robe de Mme Bovary qui s'est crevée de place en place
selon les inflexions du corsage! Rodolphe a amené son domestique chez
Bovary pour le faire saigner. Le domestique va se trouver mal, Mme
Bovary tient la cuvette[11].
«Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu'elle fit en
s'inclinant, sa robe s'évasa autour d'elle sur les carreaux de la
salle; et comme Emma, baissée, chancelait un peu en écartant les bras,
le gonflement de l'étoffe se crevait de place en place selon les
inflexions du corsage.» Aussi voici la réflexion de Rodolphe:
«Il revoyait Emma dans la salle, habillée comme il l'avait vue, et il
la déshabillait[12].»
[11] Page 175.
[12] Page 178.
P. 417. C'est le premier jour où ils se parlent. «Ils se regardaient, un
désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches, et mollement, sans
effort, leurs doigts se confondirent[13].»
[13] Page 204.
Ce sont là les préliminaires de la chute. Il faut lire la chute
elle-même.
«Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa
femme était à sa disposition et qu'ils comptaient sur sa complaisance.
«Le lendemain à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec
deux chevaux de maître; l'un portait des pompons roses aux oreilles et
une selle de femme en peau de daim.
«Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle
n'en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut charmée de sa
tournure, lorsqu'il apparut avec son grand habit de velours marron et
sa culotte de tricot blanc[14]..............
........................
«Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe
galopait à côté d'elle[15].»
[14] Page 214.
[15] Page 215.
Les voilà dans la forêt.
«Il l'entraîna plus loin autour d'un petit étang où des lentilles
d'eau faisaient une verdure sur les ondes ..........
........................
«--J'ai tort, j'ai tort, disait-elle, je suis folle de vous entendre.
«--Pourquoi? Emma! Emma!
«--O Rodolphe!... fit lentement la jeune femme, en se penchant sur son
épaule.
«Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa
son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et, défaillante, tout en
pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle
s'abandonna[16].»
[16] Page 219.
Lorsqu'elle se fut relevée, lorsqu'après avoir secoué les fatigues de la
volupté, elle rentra au foyer domestique, à ce foyer où elle devait
trouver un mari qui l'adorait, après sa première faute, après ce premier
adultère, après cette première chute, est-ce le remords, le sentiment du
remords qu'elle éprouva, au regard de ce mari trompé qui l'adorait? Non!
le front haut, elle rentra en glorifiant l'adultère.
«En s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais
elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle
profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la
transfigurait.
«Elle se répétait: J'ai un amant! un amant! Se délectant à cette idée
comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait
donc enfin posséder ces plaisirs de l'amour, cette fièvre de bonheur
dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de
merveilleux, où tout serait passion, extase, délire[17]....»
[17] Page 221.
Ainsi, dès cette première faute, dès cette première chute, elle fait la
glorification de l'adultère, elle chante le cantique de l'adultère, sa
poésie, ses voluptés. Voilà, messieurs, qui pour moi est bien plus
dangereux, bien plus immoral que la chute elle-même!
Messieurs, tout est pâle devant cette glorification de l'adultère, même
les rendez-vous de nuit, quelques jours après.
«Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de
sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il lui fallait
attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il
n'en finissait pas. Elle se dévorait d'impatience; si ses yeux
l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle
commençait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et
continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l'eût
amusée. Mais Charles, qui était au lit, l'appelait pour se coucher.
«--Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
«--Oui, j'y vais! répondait-elle.
«Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait vers le
mur et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine,
souriante, palpitante, déshabillée.
«Rodolphe avait un grand manteau; il l'en enveloppait tout entière,
et, passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sans parler
jusqu'au fond du jardin.
«C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où
autrefois Léon la regardait si amoureusement durant les soirées d'été!
elle ne pensait guère à lui, maintenant.
«Le froid de la nuit les faisait s'étreindre davantage, les soupirs de
leurs lèvres leur semblaient plus forts, leurs yeux, qu'ils
entrevoyaient à peine, leur paraissaient plus grands, et au milieu du
silence il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur
âme avec une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en
vibrations multipliées[18].»
[18] Page 230.
Connaissez-vous au monde, messieurs, un langage plus expressif?
Avez-vous jamais vu un tableau plus lascif? Écoutez encore:
«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque; elle avait
cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme,
du succès, et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les
circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et
ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la
pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations développée, et
elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières
semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards amoureux où la
prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines
minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la
lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en
corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux; ils
s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de
l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait
des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui
vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la
cambrure de son pied. Charles, comme au premier temps de leur mariage,
la trouvait délicieuse et tout irrésistible[19].»
[19] Page 266.
Jusqu'ici la beauté de cette femme avait consisté dans sa grâce, dans sa
tournure, dans ses vêtements; enfin, elle vient de vous être montrée
sans voile, et vous pouvez dire si l'adultère ne l'a pas embellie:
«--Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t'en supplie!
«Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le
consentement inattendu qui s'exhalait dans un baiser[20].»
[20] Page 264.
Voilà un portrait, messieurs, comme sait les faire M. Flaubert. Comme
les yeux de cette femme s'élargissent! comme quelque chose de ravissant
est épandu sur elle, depuis sa chute! sa beauté a-t-elle jamais été
aussi éclatante que le lendemain de sa chute, que dans les jours qui ont
suivi sa chute? Ce que l'auteur vous montre, c'est la poésie de
l'adultère, et je vous demande encore une fois si ces pages lascives ne
sont pas d'une immoralité profonde!!!
J'arrive à la seconde situation. La seconde situation est une transition
religieuse. Mme Bovary avait été très malade, aux portes du tombeau.
Elle revient à la vie, sa convalescence est signalée par une petite
transition religieuse.
«M. Bournisien (c'était le curé) venait la voir. Il s'enquérait de sa
santé, lui apportait des nouvelles et l'exhortait à la religion dans
un petit bavardage câlin, qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule
de sa soutane la réconfortait[21].»
[21] Page 290.
Enfin elle va faire la communion. Je n'aime pas beaucoup à rencontrer
des choses saintes dans un roman; mais au moins quand on en parle,
faudrait-il ne pas les travestir par le langage. Y a-t-il dans cette
femme adultère qui va à la communion quelque chose de la foi de la
Madeleine repentante? Non, non, c'est toujours la femme passionnée qui
cherche des illusions et qui les cherche dans les choses les plus
saintes, les plus augustes.
«Un jour qu'au plus fort de sa maladie, elle s'était crue agonisante,
elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa
chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel
la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des
fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle,
qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout
sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait;
il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans
cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur[22].»
[22] Page 291.
Dans quelle langue prie-t-on Dieu avec les paroles adressées à l'amant
dans les épanchements de l'adultère? Sans doute on parlera de la couleur
locale, et on s'excusera en disant qu'une femme vaporeuse, romanesque,
ne fait pas, même en religion, les choses comme tout le monde. Il n'y a
pas de couleur locale qui excuse ce mélange! Voluptueuse un jour,
religieuse le lendemain, nulle femme, même dans d'autres régions, même
sous le ciel d'Espagne ou d'Italie, ne murmure à Dieu les caresses
adultères qu'elle donnait à l'amant. Vous apprécierez ce langage,
messieurs, et vous n'excuserez pas ces paroles de l'adultère
introduites, en quelque sorte, dans le sanctuaire de la Divinité! Voilà
la seconde situation, j'arrive à la troisième, c'est la série des
adultères.
Après la transition religieuse, Mme Bovary est encore prête à tomber.
Elle va au spectacle à Rouen. On jouait Lucie de Lammermoor. Emma fit
un retour sur elle-même.
«Ah! si dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du
mariage et les désillusions de l'adultère (il y en a qui auraient dit:
les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère), avant
les souillures du mariage et les désillusions de l'adultère, elle
avait pu placer sa vie sur quelque grand cœur solide, alors la vertu,
la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne
serait descendue d'une félicité si haute[23].»
[23] Page 307.
En voyant Lagardy sur la scène, elle eut envie de courir dans ses «bras
pour se réfugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour même,
et de lui dire, de s'écrier: Enlève-moi, emmène-moi, partons! à toi, à
toi! toutes mes ardeurs et tous mes rêves[24]!»
[24] Page 309.
Léon était derrière elle.
«Il se tenait derrière elle, s'appuyant de l'épaule contre la cloison;
et de temps à autre elle se sentait frissonner sous le souffle tiède
de ses narines qui lui descendait dans la chevelure[25].»
[25] Page 311.
On vous a parlé tout à l'heure des souillures du mariage; on va vous
montrer encore l'adultère dans toute sa poésie, dans ses ineffables
séductions. J'ai dit qu'on aurait dû au moins modifier les expressions
et dire: les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère.
Bien souvent quand on s'est marié, au lieu du bonheur sans nuages qu'on
s'était promis, on rencontre les sacrifices, les amertumes. Le mot
désillusion peut donc être justifié, celui de souillure ne saurait
l'être.
Léon et Emma se sont donné rendez-vous à la cathédrale. Ils la visitent,
ou ils ne la visitent pas. Ils sortent.
«Un gamin polissonnait sur le parvis.
«--Va me chercher un fiacre! lui crie Léon. L'enfant partit comme une
balle...
«--Ah! Léon!... vraiment... je ne sais... si je dois!... et elle
minaudait. Puis d'un air sérieux: C'est très inconvenant, savez-vous?
«--En quoi? répliqua le clerc, cela se fait à Paris.
«Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina[26].»
[26] Page 332.
Nous savons maintenant, messieurs, que la chute n'a pas lieu dans le
fiacre. Par un scrupule qui l'honore, le rédacteur de la Revue a
supprimé le passage de la chute dans le fiacre. Mais si la Revue de
Paris baisse les stores du fiacre, elle nous laisse pénétrer dans la
chambre où se donnent les rendez-vous.
Emma veut partir, car elle avait donné sa parole qu'elle reviendrait le
soir même. «D'ailleurs Charles l'attendait; et déjà elle se sentait au
cœur cette lâche docilité qui est pour bien des femmes comme le
châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère...[27]»
«Léon, sur le trottoir, continuait à marcher; elle le suivait jusqu'à
l'hôtel; il montait; il ouvrait la porte, entrait. Quelle étreinte!
«Puis les paroles après les baisers se précipitaient. On se racontait
les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour
les lettres; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient
face à face, avec des rires de volupté et des appellations de
tendresse.
«Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux
de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop
bas vers le chevet évasé,--et rien au monde n'était beau comme sa tête
brune et sa peau blanche, se détachant sur cette couleur pourpre,
quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se
cachant la figure dans les mains.
«Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres
et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de
la passion[28].»
[27] Page 335.
[28] Page 360.
Voilà ce qui se passe dans cette chambre. Voici encore un passage très
important comme peinture lascive.
«Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa
splendeur un peu fanée! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur
place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées,
l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du
feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait,
lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes
de chatteries, et elle riait d'un rire sonore et libertin, quand la
mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de
ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession
d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et
devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils
disaient notre chambre, nos tapis, nos fauteuils; même elle disait mes
pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue.
C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle
s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en
l'air, et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait
seulement par les orteils à son pied nu.
«Il savourait pour la première fois (et dans l'exercice de
l'amour[29]) l'inexprimable délicatesse des élégances féminines.
Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du
vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de
son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une
femme du monde, et une femme mariée? une vraie maîtresse, enfin[30]?»
[29] Supprimé dans les dernières éditions.
[30] Page 361.
Voilà, messieurs, une description qui ne laisse rien à désirer,
j'espère, au point de vue de la prévention? En voici une autre ou plutôt
voici la continuation de la même scène:
«Elle avait des paroles qui l'enflammaient avec des baisers qui lui
emportaient l'âme. Où donc avait-elle appris ces caresses presque
immatérielles, à force d'être profondes et dissimulées[31]?»
[31] Page 378.
Oh! je comprends bien, messieurs, le dégoût que lui inspirait ce mari
qui voulait l'embrasser à son retour, je comprends à merveille que
lorsque des rendez-vous de cette espèce avaient lieu, elle sentît avec
horreur la nuit contre «sa chair, cet homme étendu qui dormait».
Ce n'est pas tout, à la page 73, il est un dernier tableau que je ne
peux pas omettre; elle était arrivée jusqu'à la fatigue de la volupté.
«Elle se promettait continuellement pour son prochain voyage une
félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir
d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite sous un espoir
nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus
avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de
son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui
glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une
fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste
tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse,
elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[32].»
[32] Page 385.
Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le
rapport du talent, mais une peinture exécrable au point de vue de la
morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les
ressources de l'art, mais sans les ménagements de l'art. Chez lui point
de gaze, point de voiles, c'est la nature dans toute sa nudité, dans
toute sa crudité!
Encore une citation de la page 78:
«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la
possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui
qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les
platitudes du mariage[33].»
[33] Page 395.
Platitudes du mariage, poésie de l'adultère! Tantôt c'est la souillure
du mariage, tantôt ce sont ses platitudes, mais c'est toujours la poésie
de l'adultère. Voilà, messieurs, les situations que M. Flaubert aime à
peindre, et malheureusement il ne les peint que trop bien.
J'ai raconté trois scènes: la scène avec Rodolphe, et vous y avez vu la
chute dans la forêt, la glorification de l'adultère, et cette femme dont
la beauté devient plus grande avec cette poésie. J'ai parlé de la
transition religieuse, et vous y avez vu la prière emprunter à
l'adultère son langage. J'ai parlé de la seconde chute, je vous ai
déroulé les scènes qui se passent avec Léon. Je vous ai montré la scène
du fiacre--supprimée--mais je vous ai montré le tableau de la chambre et
du lit. Maintenant que nous croyons vos convictions faites, arrivons à
la dernière scène; à celle du supplice.
Des coupures nombreuses y ont été faites, à ce qu'il paraît, par la
Revue de Paris. Voici en quels termes M. Flaubert s'en plaint:
«Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la
Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er
décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du présent
numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En
conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui
suivent; le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non
pas un ensemble.»
Passons donc sur ces fragments et arrivons à la mort. Elle s'empoisonne.
Elle s'empoisonne, pourquoi? «Ah! c'est bien peu de chose la mort,
pensa-t-elle, je vais m'endormir et tout sera fini[34].» Puis, sans un
remords, sans un aveu, sans une larme de repentir sur ce suicide qui
s'achève et les adultères de la veille, elle va recevoir le sacrement
des mourants. Pourquoi le sacrement, puisque, dans sa pensée de tout à
l'heure, elle va au néant? Pourquoi, quand il n'y a pas une larme, pas
un soupir de Madeleine sur son crime d'incrédulité, sur son suicide, sur
ses adultères?
[34] Page 429.
Après cette scène, vient celle de l'extrême-onction. Ce sont des paroles
saintes et sacrées pour tous. C'est avec ces paroles-là que nous avons
endormi nos aïeux, nos pères ou nos proches c'est avec elles qu'un jour
nos enfants nous endormiront. Quand on veut les reproduire, il faut le
faire exactement; il ne faut pas du moins les accompagner d'une image
voluptueuse sur la vie passée.
Vous le savez, le prêtre fait les onctions saintes sur le front, sur les
oreilles, sur la bouche, sur les pieds, en prononçant ces phrases
liturgiques: quidquid per pedes, per aures, per pectus, etc.,
toujours suivies des mots misericordia... péché d'un côté, miséricorde
de l'autre. Il faut les reproduire exactement, ces paroles saintes et
sacrées; si vous ne les reproduisez pas exactement, au moins n'y mettez
rien de voluptueux.
«Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à
coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement
extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements
mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.
«Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le
cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de
l'homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand
baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite il récita le
Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile
et commença les onctions: d'abord sur les yeux, qui avaient tant
convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines,
friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la
bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil
et crié dans la luxure; puis sur les mains, qui se délectaient aux
contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides
autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui
maintenant ne marcheraient plus[35].»
[35] Page 441.
Maintenant il y a les prières des agonisants que le prêtre récite tout
bas, où, à chaque verset, se trouvent les mots: Ame chrétienne, partez
pour une région plus haute. On les murmure au moment où le dernier
souffle du mourant s'échappe de ses lèvres. Le prêtre les récite, etc.
«A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait
ses oraisons; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et
quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des
syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre[36].»
[36] Page 443.
L'auteur a jugé à propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte
de réplique. Il fait intervenir sur le trottoir, un aveugle qui entonne
une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de réponse aux
prières des agonisants.
«Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec
le frôlement d'un bâton, et une voix s'éleva, une voix rauque qui
chantait:
«Souvent la chaleur d'un beau jour
«Fait rêver fillette à l'amour.
«Il souffla bien fort ce jour-là.
«Et le jupon court s'envola[37].»
[37] Page 443.
C'est à ce moment que Mme Bovary meurt.
Ainsi voilà le tableau: d'un côté, le prêtre qui récite les prières des
agonisants; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante
«un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du
misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un
épouvantement... une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous
s'approchèrent. Elle n'existait plus[38].»
[38] Page 443.
Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut
respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'âme a quitté. Quand le
mari est là, à genoux, pleurant sa femme, quand il a étendu sur elle le
linceul, tout autre se serait arrêté, et c'est le moment où M. Flaubert
donne le dernier coup de pinceau:
«Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant
ensuite à la pointe des orteils[39].»
[39] Page 448.
Voilà la scène de la mort. Je l'ai abrégée, je l'ai groupée en quelque
sorte. C'est à vous de juger et d'apprécier si c'est là le mélange du
sacré au profane, ou si ce ne serait plutôt le mélange du sacré au
voluptueux.
J'ai raconté le roman, je l'ai incriminé ensuite et, permettez-moi de le
dire, le genre que M. Flaubert cultive, celui qu'il réalise sans les
ménagements de l'art; mais avec toutes les ressources de l'art, c'est le
genre descriptif, la peinture réaliste. Voyez jusqu'à quelle limite il
arrive. Dernièrement un numéro de l'Artiste me tombait sous la main;
il ne s'agit pas d'incriminer l'Artiste, mais de savoir quel est le
genre de M. Flaubert, et je vous demande la permission de vous citer
quelques lignes de l'écrit qui n'engagent en rien l'écrit poursuivi
contre M. Flaubert, et j'y voyais à quel degré M. Flaubert excelle dans
la peinture; il aime à peindre les tentations, surtout les tentations
auxquelles a succombé Mme Bovary. Eh bien, je trouve un modèle du genre
dans les quelques lignes qui suivent de l'Artiste du mois de janvier,
signées Gustave Flaubert, sur la tentation de saint Antoine. Mon Dieu!
c'est un sujet sur lequel on peut dire beaucoup de choses, mais je ne
crois pas qu'il soit possible de donner plus de vivacité à l'image, plus
de trait à la peinture. Apollinaire[40] à saint Antoine:--«Est-ce la
science? Est-ce la gloire? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins
humides? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme en une onde dans la
chair douce des femmes pâmées?»
[40] Apollinaire, sic, pour Apollonius de Thyanes!
Eh bien! c'est la même couleur, la même énergie de pinceau, la même
vivacité d'expressions!
Il faut se résumer. J'ai analysé le livre, j'ai raconté, sans oublier
une page, j'ai incriminé ensuite, c'était la seconde partie de ma tâche;
j'ai précisé quelques portraits, j'ai montré Mme Bovary au repos,
vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ceux qu'elle ne devait pas tenter,
et je vous ai fait toucher les couleurs lascives de ce portrait! Puis,
j'ai analysé quelques grandes scènes: la chute avec Rodolphe, la
transition religieuse, les amours avec Léon, la scène de la mort, et
dans toutes j'ai trouvé le double délit d'offense à la morale publique
et à la religion.
Je n'ai besoin que de deux scènes: l'outrage à la morale, est-ce que
vous ne le verrez pas dans la chute avec Rodolphe? Est-ce que vous ne le
verrez pas dans cette glorification de l'adultère? Est-ce que vous ne le
verrez pas surtout dans ce qui se passe avec Léon? Et puis, l'outrage à
la morale religieuse, je le trouve dans le trait sur la confession, p.
30[41] de la 1re livraison, nº du 1er octobre, dans la transition
religieuse, p. 854[42] et 550[43] du 15 novembre, et enfin dans la
dernière scène de la mort.
[41] Page 47.
[42] Page 290.
[43] Page 441.
Vous avez devant vous, messieurs, trois inculpés: M. Flaubert, l'auteur
du livre, M. Pichat qui l'a accueilli, et M. Pillet qui l'a imprimé. En
cette matière, il n'y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui
ont concouru à la publicité doivent être également atteints. Mais nous
nous hâtons de le dire, le gérant de la Revue et l'imprimeur ne sont
qu'en seconde ligne. Le principal prévenu, c'est l'auteur, c'est M.
Flaubert, M. Flaubert qui, averti par la note de la rédaction, proteste
contre la suppression qui est faite à son œuvre. Après lui, vient au
second rang M. Laurent Pichat, auquel vous demanderez compte non de
cette suppression qu'il a faite, mais de celles qu'il aurait dû faire,
et enfin vient en dernière ligne l'imprimeur, qui est une sentinelle
avancée contre le scandale. M. Pillet, d'ailleurs, est un homme
honorable contre lequel je n'ai rien à dire. Nous ne vous demandons
qu'une chose, de lui appliquer la loi. Les imprimeurs doivent lire;
quand ils n'ont pas lu ou fait lire, c'est à leurs risques et périls
qu'ils impriment. Les imprimeurs ne sont pas des machines; ils ont un
privilège, ils prêtent serment, ils sont dans une situation spéciale,
ils sont responsables. Encore une fois ils sont, si vous me permettez
l'expression, comme des sentinelles avancées; s'ils laissent passer le
délit, c'est comme s'ils laissaient passer l'ennemi. Atténuez la peine
autant que vous voudrez vis-à-vis de Pillet; soyez même indulgents
vis-à-vis du gérant de la Revue;--quant à Flaubert, le principal
coupable, c'est à lui que vous devez réserver vos sévérités!
Ma tâche remplie, il faut attendre les objections ou les prévenir. On
nous dira comme objection générale: mais après tout, le roman est moral
au fond, puisque l'adultère est puni?
A cette objection deux réponses: je suppose l'œuvre morale, par
hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails
lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis: l'œuvre au fond n'est
pas morale.
Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts
par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies
imaginables, décrire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la
faisant mourir sur un grabat à l'hôpital. Il serait permis d'étudier et
de montrer toutes ses poses lascives! Ce serait aller contre toutes les
règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le
remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait remède. Qui
est-ce qui lit le roman de M. Flaubert? Sont-ce des hommes qui
s'occupent d'économie politique ou sociale? Non! les pages légères de
Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de
jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien! lorsque
l'imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue
jusqu'au cœur, lorsque le cœur aura parlé aux sens, est-ce que vous
croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette
séduction des sens et du sentiment? Et puis, il ne faut pas que l'homme
se drape trop dans sa force et sa vertu, l'homme porte les instincts
d'en bas et les idées d'en haut, et chez tous la vertu n'est que la
conséquence d'un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives
ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce
que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai
une seconde.
Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisagé au point de vue
philosophique, n'est point moral. Sans doute Mme Bovary meurt
empoisonnée; elle a beaucoup souffert, c'est vrai; mais elle meurt à son
heure et à son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adultère,
mais parce qu'elle l'a voulu; elle meurt dans tout le prestige de sa
jeunesse et de sa beauté; elle meurt après avoir eu deux amants,
laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de
Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les
lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera
encore davantage au delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans
le livre? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre
un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage
sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit
stigmatisé, j'ai tort. Donc, si dans tout le livre il n'y a pas un
personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une
idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi
qui ai raison, le livre est immoral!
Serait-ce au nom de l'honneur conjugal que le livre serait condamné?
Mais l'honneur conjugal est représenté par un mari béat, qui, après la
mort de sa femme, rencontrant Rodolphe, cherche sur le visage de l'amant
les traits de la femme qu'il aime (liv. du 15 décembre, p. 289[44]). Je
vous le demande, est-ce au nom de l'honneur conjugal que vous pouvez
stigmatiser cette femme, quand il n'y a pas dans le livre un seul mot où
le mari ne s'incline devant l'adultère?
[44] Page 473.
Serait-ce au nom de l'opinion publique? Mais l'opinion publique est
personnifiée dans un être grotesque, dans le pharmacien Homais, entouré
de personnages ridicules que cette femme domine.
Le condamnerez-vous au nom du sentiment religieux? Mais ce sentiment,
vous l'avez personnifié dans le curé Bournisien, prêtre à peu près aussi
grotesque que le pharmacien, ne croyant qu'aux souffrances physiques,
jamais aux souffrances morales, à peu près matérialiste.
Le condamnerez-vous au nom de la conscience de l'auteur? Je ne sais pas
ce que pense la conscience de l'auteur; mais dans son chapitre X, le
seul philosophique de l'œuvre, livraison du 15 décembre[45], je lis la
phrase suivante:
«Il y a toujours après la mort de quelqu'un comme une stupéfaction qui
se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant
et de se résigner à y croire.»
[45] Page 444.
Ce n'est pas un cri d'incrédulité, mais c'est du moins un cri de
scepticisme. Sans doute il est difficile de le comprendre et d'y croire,
mais enfin pourquoi cette stupéfaction qui se manifeste à la mort?
Pourquoi? Parce que cette survenue est quelque chose qui est un mystère,
parce qu'il est difficile de le comprendre et de le juger, mais il faut
s'y résigner. Et moi je dis que si la mort est la survenue du néant, que
si le mari béat sent croître son amour en apprenant les adultères de sa
femme, que si l'opinion est représentée par un des êtres grotesques, que
si le sentiment religieux est représenté par prêtre ridicule, une seule
personne a raison, règne, domine: c'est Emma Bovary; Messaline a raison
contre Juvénal.
Voilà la conclusion philosophique du livre, tirée non par l'auteur, mais
par un homme qui réfléchit et approfondit les choses, par un homme qui a
cherché dans le livre un personnage qui pût dominer cette femme. Il n'y
en a pas. Le seul personnage qui y domine, c'est Mme Bovary. Il faut
donc chercher ailleurs que dans le livre, il faut chercher dans cette
morale chrétienne qui est le fond des civilisations modernes. Pour cette
morale, tout s'explique et s'éclaircit.
En son nom l'adultère est stigmatisé, condamné, non pas parce que c'est
une imprudence qui expose à des désillusions et à des regrets, mais
parce que c'est un crime contre la famille. Vous stigmatisez et vous
condamnez le suicide, non pas parce que c'est une folie, le fou n'est
pas responsable, non pas parce que c'est une lâcheté, il demande
quelquefois un certain courage physique, mais parce qu'il est le mépris
du devoir dans la vie qui s'achève, et le cri de l'incrédulité dans la
vie qui commence.
Cette morale stigmatise la littérature réaliste, non pas parce qu'elle
peint les passions: la haine, la vengeance, l'amour;--le monde ne vit
que là-dessus, et l'art doit les peindre;--mais quand elle les peint
sans frein, sans mesure. L'art sans règle n'est plus l'art; c'est comme
une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l'art l'unique règle
de la décence publique, ce n'est pas l'asservir, mais l'honorer. On ne
grandit qu'avec une règle. Voilà, messieurs, les principes que nous
professons, voilà une doctrine que nous défendons avec conscience.
PLAIDOIRIE DU DÉFENSEUR
MAÎTRE SENARD
Messieurs, M. Gustave Flaubert est accusé devant vous d'avoir fait un
mauvais livre, d'avoir, dans ce livre, outragé la morale publique et la
religion. M. Gustave Flaubert est auprès de moi, il affirme devant vous
qu'il a fait un livre honnête; il affirme devant vous que la pensée de
son livre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, est une pensée
morale, religieuse et que si elle n'était pas dénaturée (nous avons vu
pendant quelques instants ce que peut un grand talent pour dénaturer une
pensée), elle serait (et elle redeviendra tout à l'heure) pour vous ce
qu'elle a été déjà pour les lecteurs du livre, une pensée éminemment
morale et religieuse pouvant se traduire par ces mots: l'excitation à la
vertu par l'horreur du vice.
Je vous apporte ici l'affirmation de M. Gustave Flaubert, et je la mets
hardiment en regard du réquisitoire du ministère public, car cette
affirmation est grave; elle l'est par la personne qui l'a faite, elle
l'est par les circonstances qui ont présidé à l'exécution du livre que
je vais vous faire connaître.
L'affirmation est déjà grave par la personne qui la fait, et,
permettez-moi de vous le dire, M. Gustave Flaubert n'était pas pour moi
un inconnu qui eût besoin auprès de moi de recommandations, qui eût des
renseignements à me donner, je ne dis pas sur sa moralité, mais sur sa
dignité. Je viens ici, dans cette enceinte, remplir un devoir de
conscience après avoir lu le livre, après avoir senti s'exalter par
cette lecture tout ce qu'il y a en moi d'honnête et de profondément
religieux. Mais en même temps que je viens remplir un devoir de
conscience, je viens remplir un devoir d'amitié. Je me rappelle, je ne
saurais oublier que son père a été pour moi un vieil ami. Son père, de
l'amitié duquel je me suis longtemps honoré, honoré jusqu'au dernier
jour, son père, et permettez-moi de le dire, son illustre père, a été
pendant plus de trente années chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de
Rouen. Il a été le prosecteur de Dupuytren; en donnant à la science de
grands enseignements, il l'a dotée de grands noms; je n'en veux citer
qu'un seul, Cloquet. Il n'a pas seulement laissé lui-même un beau nom
dans la science, il y a laissé de grands souvenirs, pour d'immenses
services rendus à l'humanité. Et en même temps que je me souviens de mes
liaisons avec lui, je veux vous le dire, son fils, qui est traduit en
police correctionnelle pour outrage à la morale et à la religion, son
fils est l'ami de mes enfants, comme j'étais l'ami de son père. Je sais
sa pensée, je sais ses intentions, et l'avocat a ici le droit de se
poser comme la caution personnelle de son client.
Messieurs, un grand nom et de grands souvenirs obligent. Les enfants de
M. Flaubert ne lui ont pas failli. Ils étaient trois, deux fils et une
fille, morte à vingt et un ans. L'aîné a été jugé digne de succéder à
son père; et c'est lui qui aujourd'hui remplit déjà depuis plusieurs
années la mission que son père a remplie pendant trente ans. Le plus
jeune, le voici; il est à votre barre. En leur laissant une fortune
considérable et un grand nom, leur père leur a laissé le besoin d'être
des hommes d'intelligence et de cœur, des hommes utiles. Le frère de
mon client s'est lancé dans une carrière où les services rendus sont de
chaque jour. Celui-ci a dévoué sa vie à l'étude, aux lettres, et
l'ouvrage qu'on poursuit en ce moment devant vous est son premier
ouvrage. Ce premier ouvrage, messieurs, qui provoque les passions, au
dire de M. l'avocat impérial, est le résultat de longues études, de
longues méditations. M. Gustave Flaubert est un homme d'un caractère
sérieux, porté par sa nature aux choses graves, aux choses tristes. Ce
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