ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
I
MADAME BOVARY
MŒURS DE PROVINCE
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE SAINT-BENOIT, 7
1885
NOTE DE L'ÉDITEUR
Depuis la mort de Gustave Flaubert, sa gloire littéraire n'a cessé de
s'accroître. Une pleine justice lui a été rendue et il occupe
aujourd'hui sa place, légitimement consacrée, au premier rang des
prosateurs de ce siècle.
Le moment était opportun pour réunir ses œuvres complètes en une
édition définitive. Nous la publions dans le format classique des
bibliothèques.
En avril 1857, Madame Bovary parut, pour la première fois en volume,
chez MM. Michel Lévy frères, après sa publication dans la Revue de
Paris. Les mêmes éditeurs firent paraître, en 1863, Salammbô et, en
1870, l'Éducation sentimentale. La Bibliothèque Charpentier édita, en
1874, la Tentation de Saint Antoine et le Candidat, puis les Trois
Contes en 1877. Bouvard et Pécuchet parut chez M. Lemerre en 1880.
Le Château des cœurs fut publié, la même année, par la Vie moderne.
En réunissant ces divers ouvrages, il convenait d'en opérer une revision
scrupuleuse sur les textes originaux. La préoccupation du style, le
souci des moindres détails était la passion de Flaubert. Dans la
saisissante étude placée par M. GUY DE MAUPASSANT en tête de notre
volume de Bouvard et Pécuchet, cette tendance ressort en pleine
lumière et nous devions avant toutes choses en avoir le respect.
Nous savions que Gustave Flaubert avait laissé à sa nièce, Mme
Commanville, tous les manuscrits de ses ouvrages, dans la forme arrêtée
par lui. Leur confrontation avec les dernières éditions était évidemment
le meilleur moyen de découvrir, le cas échéant, les fautes que nous
avions à cœur d'éviter, et M. Léon Dierx, de concert avec les amis et
les héritiers du maître, a bien voulu se charger de cette revision
délicate.
Ce travail a été fructueux autant qu'il était indispensable, car des
différences se sont révélées çà et là, les unes manifestement erronées,
les autres permettant encore le doute. Les plus petites altérations ont
pu être rectifiées par une entente mutuelle et nous publions
aujourd'hui un texte rétabli dans sa plus grande pureté.
Il nous a semblé aussi que, pour les compositions historiques,
c'est-à-dire pour Salammbô, la Tentation de Saint Antoine, la
Légende de Saint Julien l'Hospitalier et Hérodias, un Glossaire
expliquant certains mots et certains noms peu connus pourrait satisfaire
la curiosité du lecteur.
Enfin, nous avons réuni, sous le titre de Mélanges, plusieurs
fragments d'œuvres de jeunesse tout à fait inédites et d'un intérêt
incontestable.
Nous avons donc entouré de toutes les garanties nécessaires pour la
rendre ne varietur l'Édition définitive que nous offrons au public.
Nous publierons ultérieurement, sous forme d'œuvres posthumes, la
Correspondance du maître.
Avril 1885.
A
MARIE-ANTOINE-JULES SENARD
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS EX-PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE ET
ANCIEN MINISTRE DE L'INTÉRIEUR
Cher et illustre ami,
Permettez-moi d'inscrire votre nom en tête de ce livre et au-dessus
même de sa dédicace, car c'est à vous surtout que j'en dois la
publication. En passant par votre magnifique plaidoirie, mon œuvre a
acquis pour moi-même comme une autorité imprévue. Acceptez donc ici
l'hommage de ma gratitude, qui, si grande qu'elle puisse être, ne sera
jamais à la hauteur de votre éloquence et de votre dévouement.
GUSTAVE FLAUBERT.
Paris, 12 avril 1857.
MADAME BOVARY
PREMIÈRE PARTIE
I
Nous étions à l'étude, quand le proviseur entra, suivi d'un nouveau
habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand
pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva, comme
surpris dans son travail.
Le proviseur nous fit signe de nous rasseoir, puis, se tournant vers le
maître d'étude:
--Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous
recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont
méritoires, il passera dans les grands, où l'appelle son âge.
Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à
peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine
d'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait
les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village,
l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des
épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner
aux entournures, et laissait voir, par la fente des parements, des
poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes en bas bleus sortaient
d'un pantalon jaunâtre, très tiré par les bretelles. Il était chaussé de
souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses
oreilles, attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses ni
s'appuyer sur le coude; et à deux heures, quand la cloche sonna, le
maître d'étude fut obligé de l'avertir pour qu'il se mît avec nous dans
les rangs.
Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes
par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres; il fallait, dès
le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre
la muraille en faisant beaucoup de poussière; c'était là le genre.
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manœuvre, ou qu'il n'eût osé
s'y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa
casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffures d'ordre
composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska,
du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de
ces pauvres choses enfin dont la laideur muette a des profondeurs
d'expression, comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de
baleine, elle commençait par trois boudins circulaires; puis
s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et
de poil de lapin; venait ensuite une façon de sac, qui se terminait par
un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée et
d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon
de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve; la visière
brillait.
--Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de
coude. Il la ramassa encore une fois.
--Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un
homme d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre
garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait la garder à sa main, la
laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur
ses genoux.
--Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
--Répétez!
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les
huées de la classe.
--Plus haut! cria le maître, plus haut!
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche
démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce
mot: Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo avec des
éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on
répétait: Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en notes isolées,
se calmant à grand'peine, et parfois qui reprenait tout à coup, sur la
ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal
éteint, quelque rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu à peu se rétablit dans
la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary,
se l'étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au
pauvre diable d'aller s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la
chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita.
--Que cherchez-vous? demanda le professeur.
--Ma cas... fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des
regards inquiets.
--Cinq cents vers à toute la classe!!! exclamé d'une voix furieuse,
arrêta, comme le quos ego, une bourrasque nouvelle.--Restez donc
tranquilles! continuait le professeur indigné et s'essuyant le front
avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque. Quant à vous,
le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus
sum.--Puis, d'une voix plus douce: Eh! vous la retrouverez, votre
casquette; on ne vous l'a pas volée!
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le
nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu'il
eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d'un bec
de plume, qui vint s'éclabousser sur sa figure. Mais il s'essuyait avec
la main et demeurait immobile, les yeux baissés.
Le soir, à l'étude, il tira ses bouts de manche de son pupitre, mit en
ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le
vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le
dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette
bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la
classe inférieure; car s'il savait passablement ses règles, il n'avait
guère d'élégance dans les tournures. C'était le curé de son village qui
lui avait commencé le latin, ses parents, par économie, ne l'ayant
envoyé au collège que le plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomée Bovary, ancien aide
chirurgien-major, compromis vers 1812 dans des affaires de conscription,
et forcé, vers cette époque, de quitter le service, avait alors profité
de ses avantages personnels pour saisir au passage une dot d'une
soixantaine de mille francs, qui s'offrait en la fille d'un marchand
bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme, hâbleur, faisant
sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux moustaches,
les doigts toujours garnis de bagues et habillé de couleurs voyantes, il
avait l'aspect d'un brave, avec l'entrain facile d'un commis-voyageur.
Une fois marié, il vécut deux ou trois ans à même la fortune de sa
femme, dînant bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en
porcelaine, ne rentrant le soir qu'après le spectacle et fréquentant les
cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose; il en fut indigné, se
lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis se retira à la
campagne, où il voulut faire valoir. Mais, comme il ne s'entendait
guère plus en culture qu'en indiennes, qu'il montait ses chevaux au lieu
de les envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le
vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et
graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne
tarda pas à s'apercevoir qu'il valait mieux planter là toute
spéculation.
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un
village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de
logis moitié ferme, moitié maison de maître; et, chagrin, rongé de
regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde, il s'enferma dès
l'âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à
vivre en paix.
Sa femme avait été folle de lui autrefois; elle l'avait aimé avec mille
servilités qui l'avaient détaché d'elle encore plus. Enjouée jadis
expansive et tout aimante, elle était, en vieillissant, devenue (à la
façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre) d'humeur difficile,
piaillarde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre,
d'abord, quand elle le voyait courir après toutes les gotons de village
et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant
l'ivresse; puis l'orgueil s'était révolté. Alors elle s'était tue,
avalant sa rage dans un stoïcisme muet qu'elle garda jusqu'à sa mort.
Elle était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les
avoués, chez le président, se rappelait l'échéance des billets, obtenait
des retards; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait,
surveillait les ouvriers, soldait les mémoires,--tandis que, sans
s'inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une
somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des
choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachant dans
les cendres.
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez
eux, le marmot, quoique à plaindre, fut gâté comme un prince. Sa mère le
nourrissait de confitures, son père le laissait courir sans souliers,
et, pour faire le philosophe, disait même qu'il pouvait bien aller tout
nu, comme les enfants des bêtes. A l'encontre des tendresses
maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de l'enfance,
d'après lequel il tâchait de former son fils, voulant qu'on l'élevât
durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il
l'envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à boire de grands coups de
rhum et à insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le
petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après
elle; elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoires,
s'entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés
mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l'isolement de sa vie,
elle reporta sur cette tête d'enfant toutes ses vanités éparses,
brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand,
beau, spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la
magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur un vieux
piano qu'elle avait, à chanter deux ou trois petites romances. Mais, à
tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce n'était
pas la peine. Auraient-ils jamais de quoi l'entretenir dans les écoles
du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce?
D'ailleurs, avec du toupet un homme réussit toujours dans le monde.
Mme Bovary se mordait les lèvres, et l'enfant vagabondait dans le
village.
Il suivait les laboureurs et chassait, à coups de mottes de terre, les
corbeaux qui s'envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés,
gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le
bois, jouait à la marelle sous le porche de l'église les jours de pluie,
et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les
cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde, et se
sentir emporté par elle dans sa volée.
Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de belles
couleurs.
A douze ans, sa mère obtint que l'on commençât ses études. On en chargea
le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies qu'elles
ne pouvaient servir à grand'chose. C'était aux moments perdus qu'elles
se donnaient, dans la sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et
un enterrement; ou bien le curé envoyait chercher son élève après
l'Angelus, quand il n'avait pas à sortir. On montait dans sa chambre;
on s'installait; les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient
autour de la chandelle. Il faisait chaud, l'enfant s'endormait; et le
bonhomme, s'assoupissant, les mains sur son ventre, ne tardait pas à
ronfler la bouche ouverte. D'autres fois, quand M. le curé, revenant de
porter le viatique à quelque malade des environs, apercevait Charles qui
polissonnait dans la campagne, il l'appelait, le sermonnait un quart
d'heure, et profitait de l'occasion pour lui faire conjuguer son verbe
au pied d'un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une connaissance
qui passait. Du reste, il était toujours content de lui, disant même que
le jeune homme avait beaucoup de mémoire.
Charles ne pouvait en rester là; Madame fut énergique. Honteux, ou
fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l'on attendit encore
un an que le gamin eût fait sa première communion.
Six mois se passèrent encore; et, l'année d'après, Charles fut
définitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l'amena lui-même,
vers la fin d'octobre, à l'époque de la foire Saint-Romain.
Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de
lui. C'était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux
récréations, travaillait à l'étude, écoutait en classe,--dormant bien au
dortoir, et mangeant bien au réfectoire. Il avait pour correspondant un
quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois
par mois, le dimanche, après que sa boutique était fermée, l'envoyait se
promener sur le port regarder les bateaux, puis le ramenait au collège
dès sept heures, avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il écrivait
une longue lettre à sa mère, avec de l'encre rouge et trois pains à
cacheter, puis il repassait ses cahiers d'histoire, ou bien lisait un
vieux volume d'Anacharsis qui traînait dans l'étude. En promenade, il
causait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui.
A force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la
classe; une fois même, il gagna un premier accessit d'histoire
naturelle. Mais, à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du
collège pour lui faire étudier la médecine, persuadés qu'il pourrait se
pousser seul jusqu'au baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Robec, chez
un teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements de sa
pension, se procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de
chez elle un vieux lit en merisier et acheta de plus un petit poêle en
fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre enfant.
Puis elle partit au bout de la semaine, après mille recommandations de
se bien conduire, maintenant qu'il allait être abandonné à lui-même.
Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit un effet
d'étourdissement: cours d'anatomie, cours de pathologie, cours de
physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie et de botanique, et de
clinique, et de thérapeutique, sans compter l'hygiène ni les matières
médicales, tous noms dont il ignorait les étymologies, et qui étaient
comme autant de portes de sanctuaires pleins d'augustes ténèbres.
Il n'y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il
travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les
cours, il ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite
tâche quotidienne à la manière du cheval de manège, qui tourne en place
les yeux bandés, ignorant de la besogne qu'il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine,
par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il déjeunait
le matin, quand il était rentré de l'hôpital, tout en battant la semelle
contre le mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à l'amphithéâtre, à
l'hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les rues. Le soir,
après le maigre dîner de son propriétaire, il remontait à sa chambre et
se remettait au travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son
corps, devant le poêle rougi.
Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes sont vides,
quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait
sa fenêtre et s'accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen
comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune,
violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers,
accroupis aux bords, lavaient leurs bras dans l'eau. Sur des perches
partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l'air.
En face, au delà des toits, le grand ciel pur s'étendait, avec le soleil
rouge se couchant. Qu'il devait faire bon là-bas! Quelle fraîcheur sous
la hêtrée! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de
la campagne, qui ne venaient pas jusqu'à lui.
Il maigrit, sa taille s'allongea, et sa figure prit une sorte
d'expression dolente, qui la rendit presque intéressante.
Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les
résolutions qu'il s'était faites. Une fois, il manqua la visite, le
lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n'y retourna
plus.
Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S'enfermer
chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables
de marbre de petits os de mouton marqués de petits points noirs, lui
semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d'estime
vis-à-vis de lui-même. C'était comme l'initiation au monde, l'accès des
plaisirs défendus; et en entrant, il posait la main sur le bouton de la
porte avec une joie presque sensuelle. Alors beaucoup de choses
comprimées en lui se dilatèrent; il apprit des couplets par cœur, qu'il
chantait aux bienvenues, s'enthousiasma pour Béranger, sut faire du
punch et connut enfin l'amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son examen
d'officier de santé. On l'attendait le soir même à la maison pour le
fêter de son succès!
Il partit à pied et s'arrêta vers l'entrée du village, où il fit
demander sa mère et lui conta tout. Elle l'excusa, rejetant l'échec sur
l'injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant
d'arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary connut la
vérité: elle était vieille; il l'accepta, ne pouvant d'ailleurs supposer
qu'un homme issu de lui fût un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les
matières de son examen, dont il apprit d'avance toutes les questions par
cœur. Il fut reçu avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa
mère! On donna un grand dîner.
Où irait-il exercer son art? A Tostes. Il n'y avait là qu'un vieux
médecin. Depuis longtemps, Mme Bovary guettait sa mort, et le bonhomme
n'avait point encore plié bagage, que Charles était déjà installé en
face, comme son successeur.
Mais ce n'était pas tout que d'avoir élevé son fils, de lui avoir fait
apprendre la médecine et découvert Tostes pour l'exercer. Il lui fallait
une femme. Elle lui en trouva une: la veuve d'un huissier de Dieppe, qui
avait quarante-cinq ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu'elle fût laide, sèche comme un cotret et bourgeonnée comme un
printemps, certes Mme Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour
arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer tous, et
elle déjoua même fort habilement les intrigues d'un charcutier, qui
était soutenu par les prêtres. Charles avait entrevu dans le mariage
l'avènement d'une condition meilleure, imaginant qu'il serait plus libre
et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut
le maître; il devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire
maigre tous les vendredis, s'habiller comme elle l'entendait, harceler
par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetait ses
lettres, épiait ses démarches, et l'écoutait, à travers la cloison,
donner ses consultations dans son cabinet, quand il avait des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n'en plus
finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de ses
humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal; on s'en allait, la solitude
lui devenait odieuse; revenait-on près d'elle, c'était pour la voir
mourir sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de
dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui passait autour du cou,
et, l'ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait à lui parler de ses
chagrins; il l'oubliait, il en aimait une autre! on lui avait dit
qu'elle serait malheureuse; et elle finissait en lui demandant quelque
sirop pour sa santé et un peu plus d'amour.
II
Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d'un
cheval qui s'arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne du
grenier et parlementa quelque temps avec un homme resté en bas, dans la
rue. Il venait chercher le médecin; il avait une lettre. Nastasie
descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les
verrous, l'un après l'autre. L'homme laissa son cheval, et, suivant la
bonne, entra tout à coup derrière elle. Il tira dedans son bonnet de
laine à houppes grises une lettre enveloppée dans un chiffon, et la
présenta délicatement à Charles, qui s'accouda sur l'oreiller pour la
lire. Nastasie, près du lit, tenait la lumière. Madame, par pudeur,
restait tournée vers la ruelle et montrait le dos.
Cette lettre, cachetée d'un petit cachet de cire bleue, suppliait M.
Bovary de se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pour remettre
une jambe cassée. Or il y a de Tostes aux Bertaux six bonnes lieues de
traverse, en passant par Longueville et Saint-Victor; la nuit était
noire; Mme Bovary jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il
fut décidé que le valet d'écurie prendrait les devants. Charles
partirait trois heures plus tard, au lever de la lune. On enverrait un
gamin à sa rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et
d'ouvrir les clôtures devant lui.
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans son manteau,
se mit en route pour les Bertaux. Encore engourdi par la chaleur du
sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle
s'arrêtait d'elle-même devant ces trous entourés d'épines que l'on
creuse au bord des sillons, Charles, se réveillant en sursaut, se
rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se remettre en mémoire
toutes les fractures qu'il savait. La pluie ne tombait plus; le jour
commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des
oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent
froid du matin. La plate campagne s'étalait à perte de vue, et les
bouquets d'arbres autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés,
des taches d'un violet noir sur cette grande surface grise, qui se
perdait à l'horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de temps à
autre, ouvrait les yeux; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil
revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte d'assoupissement
où ses sensations récentes se confondant avec des souvenirs, lui-même se
percevait double, à la fois étudiant et marié, couché dans son lit comme
tout à l'heure, traversant une salle d'opérés comme autrefois. L'odeur
chaude des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la
rosée; il entendait rouler sur leurs tringles les anneaux de fer des
lits, et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il
aperçut, au bord d'un fossé, un jeune garçon assis sur l'herbe.
--Êtes-vous le médecin? demanda l'enfant.
Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit
à courir devant lui.
L'officier de santé, chemin faisant, comprit au discours de son guide
que M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Il s'était
cassé la jambe, la veille au soir, en revenant de faire les Rois chez
un voisin. Sa femme était morte depuis deux ans. Il n'avait avec lui que
sa demoiselle, qui l'aidait à tenir la maison.
Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux. Le
petit gars, se coulant par un trou de haie, disparut; puis il revint au
bout d'une cour, en ouvrit la barrière. Le cheval glissait sur l'herbe
mouillée; Charles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens
de garde à la niche aboyaient en tirant sur leur chaîne. Quand il entra
dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart.
C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries, par le
dessus des portes ouvert, de gros chevaux de labour qui mangeaient
tranquillement dans des râteliers neufs. Le long des bâtiments
s'étendait un large fumier; de la buée s'en élevait, et, parmi les
poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des
basses-cours cauchoises. La bergerie était longue, la grange était
haute, à murs lisses comme la main. Il y avait sous le hangar deux
grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs
colliers, leurs équipages complets, dont les toisons de laine bleue se
salissaient à la poussière fine qui tombait des greniers. La cour allait
en montant, plantée d'arbres symétriquement espacés, et le bruit gai
d'un troupeau d'oies retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint
sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'elle fit entrer
dans la cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens
bouillonnait autour, dans des petits pots de taille inégale. Des
vêtements humides séchaient dans l'intérieur de la cheminée. La pelle,
les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale,
brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long des murs s'étendait
une abondante batterie de cuisine, où miroitait inégalement la flamme
claire du foyer, jointe aux premières lueurs du soleil arrivant par les
carreaux.
Charles monta au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit,
suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de
coton. C'était un gros petit homme de cinquante ans, à la peau blanche,
à l'œil bleu, chauve sur le devant de la tête, et qui portait des
boucles d'oreilles. Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande
carafe d'eau-de-vie, dont il se versait de temps à autre pour se donner
du cœur au ventre; mais, dès qu'il vit le médecin, son exaltation
tomba, et au lieu de sacrer comme il le faisait depuis douze heures, il
se prit à geindre faiblement.
La fracture était simple, sans complication d'aucune espèce. Charles
n'eût osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures
de ses maîtres auprès du lit des blessés, il réconforta le patient avec
toutes sortes de bons mots, caresses chirurgicales, qui sont comme
l'huile dont on graisse les bistouris. Afin d'avoir des attelles, on
alla chercher sous la charretterie un paquet de lattes. Charles en
choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec un éclat de vitre,
tandis que la servante déchirait des draps pour faire des bandes et que
Mlle Emma tâchait à coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps
avant de trouver son étui, son père s'impatienta; elle ne répondit rien,
mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait
ensuite à sa bouche, pour les sucer.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient
brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et
taillés en amande. Sa main pourtant n'était pas belle, point assez pâle
peut-être, et un peu sèche aux phalanges; elle était trop longue aussi,
et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait
de beau, c'étaient les yeux; quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient
noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec
une hardiesse candide.
Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault
lui-même, à prendre un morceau avant de partir.
Charles descendit dans la salle au rez-de-chaussée. Deux couverts avec
des timbales d'argent y étaient mis sur une petite table, au pied d'un
grand lit à baldaquin, revêtu d'une indienne à personnages représentant
des Turcs. On sentait une odeur d'iris et de draps humides, qui
s'échappait de la haute armoire en bois de chêne faisant face à la
fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient rangés, debout, des sacs de
blé. C'était le trop plein du grenier proche, où l'on montait par trois
marches de pierre. Il y avait, pour décorer l'appartement, accrochée à
un clou, au milieu du mur dont la peinture verte s'écaillait sous le
salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir, encadrée de dorure, et qui
portait au bas, écrit en lettres gothiques: «A mon cher papa.»
On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, des grands
froids, des loups qui couraient les champs, la nuit. Mlle Rouault ne
s'amusait guère à la campagne, maintenant surtout qu'elle était chargée
presque à elle seule des soins de la ferme. Comme la salle était
fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses
lèvres charnues, qu'elle avait coutume de mordillonner à ses moments de
silence.
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux
bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient
lisses, étaient séparés sur le milieu de sa tête par une raie fine, qui
s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne; et, laissant voir à
peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derrière en un
chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin
de campagne remarqua là pour la première fois de sa vie. Ses pommettes
étaient roses. Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons de
son corsage, un lorgnon d'écaille.
Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans
la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la
fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots
avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
--Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle.
--Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les
chaises. Elle était tombée par terre, entre les sacs et la muraille.
Mlle Emma l'aperçut; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par
galanterie, se précipita, et comme il allongeait aussi son bras dans le
même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune
fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda
par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.
Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l'avait
promis, ce fut le lendemain même qu'il y retourna, puis deux fois la
semaine régulièrement, sans compter les visites inattendues qu'il
faisait de temps à autre, comme par mégarde.
Tout, du reste, alla bien; la guérison s'établit selon les règles, et
quand, au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault qui
s'essayait à marcher seul dans sa masure, on commença à considérer M.
Bovary comme un homme de grande capacité. Le père Rouault disait qu'il
n'aurait pas été mieux guéri par les premiers médecins d'Yvetot, ou même
de Rouen.
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il venait
aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu'il aurait sans doute
attribué son zèle à la gravité du cas, ou peut-être au profit qu'il en
espérait. Était-ce pour cela cependant que ses visites à la ferme
faisaient parmi les pauvres occupations de sa vie une exception
charmante? Ces jours-là, il se levait de bonne heure, partait au galop,
poussait sa bête; puis il descendait pour s'essuyer les pieds sur
l'herbe, et passait ses gants noirs avant d'entrer. Il aimait à se voir
arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière qui
tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à
sa rencontre. Il aimait la grange et les écuries; il aimait le père
Rouault, qui lui tapait dans la main en l'appelant son sauveur; il
aimait les petits sabots de Mlle Emma sur les dalles lavées de la
cuisine. Ses talons hauts la grandissaient un peu, et quand elle
marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient
avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.
Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche du perron.
Lorsqu'on n'avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On
s'était dit adieu; on ne parlait plus; le grand air l'entourait, levant
pêle-mêle les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa
hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des
banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l'écorce des arbres
suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se
fondait. Elle était sur le seuil; elle alla chercher son ombrelle; elle
l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge-pigeon, que traversait le soleil,
éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait
là-dessous à la chaleur tiède; et on entendait les gouttes d'eau, une à
une, tomber sur la moire tendue.
Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux, Mme Bovary
jeune ne manquait pas de s'informer du malade, et même sur le livre
qu'elle tenait en partie double, elle avait choisi pour M. Rouault une
belle page blanche. Mais quand elle sut qu'il avait une fille, elle alla
aux informations, et elle apprit que Mlle Rouault, élevée au couvent,
chez les Ursulines, avait reçu, comme on dit, une belle éducation;
qu'elle savait, en conséquence, la danse, la géographie, le dessin,
faire de la tapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble!
--C'est donc pour cela, se disait-elle, que sa mine est si épanouie
quand il va la voir, et qu'il met son gilet neuf, au risque de l'abîmer
à la pluie? Ah! cette femme! cette femme!
Et elle la détesta, d'instinct. D'abord elle se soulagea par des
allusions; Charles ne les comprit pas; ensuite, par des réflexions
incidentes, qu'il laissait passer de peur de l'orage; enfin, par des
apostrophes à brûle-pourpoint auxquelles il ne savait que
répondre.--D'où vient qu'il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault
était guéri et que ces gens-là n'avaient pas encore payé? Ah! c'est
qu'il y avait là-bas une personne, quelqu'un qui savait causer, une
brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il aimait: il lui fallait des
demoiselles de ville! Et elle reprenait: La fille au père Rouault, une
demoiselle de ville! Allons donc! leur grand-père était berger, et ils
ont un cousin qui a failli passer par les assises pour un mauvais coup,
dans une dispute. Ce n'est pas la peine de faire tant de flafla, ni de
se montrer le dimanche à l'église avec une robe de soie, comme une
comtesse. Pauvre bonhomme, d'ailleurs, qui, sans les colzas de l'an
passé, eût été bien embarrassé de payer ses arrérages.
Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse lui avait
fait jurer qu'il n'irait plus, la main sur son livre de messe, après
beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grande explosion d'amour.
Il obéit donc; mais la hardiesse de son désir protesta contre la
servilité de sa conduite, et, par une sorte d'hypocrisie naïve, il
estima que cette défense de la voir était pour lui comme un droit de
l'aimer.
Et puis, la veuve pouvait-elle effacer par son contact l'image fixée sur
le cœur de son mari? La veuve était maigre, elle avait les dents
longues; elle portait en toute saison un petit châle noir dont la pointe
lui descendait entre les omoplates; sa taille dure était engainée dans
des robes en façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses
chevilles, avec les rubans de ses souliers larges, s'entre-croisant sur
des bas gris.
La mère de Charles venait les voir de temps à autre; mais, au bout de
quelques jours, la bru semblait l'aiguiser à son fil, et alors, comme
deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leurs réflexions et
leurs observations. Il avait tort de tant manger! Pourquoi toujours
offrir la goutte au premier venu? Quel entêtement que de ne pas vouloir
porter de flanelle!
Il arriva qu'au commencement du printemps un notaire d'Ingouville,
détenteur de fonds à la veuve Dubuc, s'embarqua par une belle marée,
emportant avec lui tout l'argent de son étude. Héloïse, il est vrai,
possédait encore, outre une part de bateau évaluée six mille francs, sa
maison de la rue Saint-François, et cependant, de toute cette fortune
que l'on avait fait sonner si haut, rien, si ce n'est un peu de mobilier
et quelques nippes, n'avait paru dans le ménage. Il fallut tirer la
chose au clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d'hypothèques
jusque dans ses pilotis; ce qu'elle avait mis chez le notaire, Dieu seul
le savait, et la part de barque n'excéda point mille écus. Elle avait
donc menti, la bonne dame! Dans son exaspération, M. Bovary père,
brisant une chaise contre les pavés, accusa sa femme d'avoir fait le
malheur de leur fils en l'attelant à une haridelle semblable, dont les
harnais ne valaient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On s'expliqua. Il
y eut des scènes. Héloïse, en pleurs, se jetant dans les bras de son
mari, le conjura de la défendre de ses parents. Charles voulut parler
pour elle. Ceux-ci se fâchèrent, et ils partirent.
Mais le coup était porté. Huit jours après, comme elle étendait du
linge dans sa cour, elle fut prise d'un crachement de sang, et le
lendemain, tandis que Charles avait le dos tourné pour fermer le rideau
de la fenêtre, elle dit:--Ah! mon Dieu!--poussa un soupir et s'évanouit.
Elle était morte. Quel étonnement!
Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il ne trouva
personne en bas; il monta au premier dans la chambre, vit sa robe encore
accrochée au pied de l'alcôve; alors, s'appuyant contre le secrétaire,
il resta jusqu'au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle l'avait
aimé, après tout.
III
Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement de sa
jambe remise, soixante-quinze francs en pièces de quarante sous et une
dinde. Il avait appris son malheur et l'en consola tant qu'il put.
--Je sais ce que c'est, disait-il en lui frappant sur l'épaule; j'ai été
comme vous, moi aussi! Quand j'ai eu perdu ma pauvre défunte, j'allais
dans les champs pour être tout seul; je tombais au pied d'un arbre, je
pleurais; j'appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises; j'aurais
voulu être comme les taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des
vers leur grouillant dans le ventre, crevé enfin! Et quand je pensais
que d'autres, à ce moment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes à
les tenir embrassées contre eux, je tapais de grands coups par terre
avec mon bâton, j'étais quasiment fou, que je ne mangeais plus; l'idée
seulement d'aller au café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Eh bien,
tout doucement, un jour chassant l'autre, un printemps sur un hiver et
un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette;
ça s'en est allé; c'est parti, c'est descendu, je veux dire, car il vous
reste toujours quelque chose au fond, comme qui dirait... un poids, là,
sur la poitrine. Mais puisque c'est notre sort à tous, on ne doit pas
non plus se laisser dépérir, et, parce que d'autres sont morts, vouloir
mourir... Il faut vous secouer, monsieur Bovary; ça se passera. Venez
nous voir; ma fille pense à vous de temps à autre, savez-vous bien, et
elle dit comme ça que vous l'oubliez. Voilà le printemps bientôt; nous
vous ferons tirer un lapin dans la garenne pour vous dissiper un peu.
Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux; il retrouva tout
comme la veille, comme il y avait cinq mois, c'est-à-dire. Les poiriers
étaient en fleurs, et le bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et
venait, ce qui rendait la ferme plus animée.
Croyant qu'il était de son devoir de prodiguer au médecin le plus de
politesses possible, à cause de sa position douloureuse, il le pria de
ne point se découvrir la tête, lui parla à voix basse, comme s'il eût
été malade, et même fit semblant de se mettre en colère de ce que l'on
n'avait pas apprêté à son intention quelque chose d'un peu plus léger
que tout le reste, tel que des petits pots de crème ou des poires
cuites. Il conta des histoires. Charles se surprit à rire; mais le
souvenir de sa femme lui revenant tout à coup l'assombrit. On apporta le
café; il n'y pensa plus.
Il y pensa moins, à mesure qu'il s'habituait à vivre seul. L'agrément
nouveau de l'indépendance lui rendit bientôt la solitude plus
supportable. Il pouvait changer maintenant les heures de ses repas,
rentrer ou sortir sans donner de raisons, et, lorsqu'il était bien
fatigué, s'étendre de ses quatre membres, tout en large, dans son lit.
Donc il se choya, se dorlota et accepta les consolations qu'on lui
donnait. D'autre part, la mort de sa femme ne l'avait pas mal servi dans
son métier, car on avait répété durant un mois: «Ce pauvre jeune homme!
quel malheur!» Son nom s'était répandu, sa clientèle s'était accrue; et
puis il allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans but,
un bonheur vague; il se trouvait la figure plus agréable en brossant ses
favoris devant son miroir.
Il arriva un jour vers trois heures; tout le monde était aux champs; il
entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma; les auvents
étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les
pavés de grandes raies minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et
tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des
verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le
cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie
de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et
le foyer, Emma cousait; elle n'avait point de fichu; on voyait sur ses
épaules nues de petites gouttes de sueur.
Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose.
Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit en riant de prendre un
verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une
bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au
bord, versa à peine dans l'autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa
bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire; et,
la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne
rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents
fines, léchait à petits coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton
blanc, où elle faisait des reprises; elle travaillait, le front baissé,
elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air, passant par le dessous de
la porte, poussait un peu de poussière sur les dalles; il la regardait
se traîner, et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête,
avec le cri d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de
temps à autre, se rafraîchissait les joues en s'y appliquant la paume de
ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des
grands chenets. Elle se plaignit d'éprouver depuis le commencement de la
saison des étourdissements; elle demanda si les bains de mer lui
seraient utiles; elle se mit à causer du couvent, Charles de son
collège; les phrases leur vinrent; ils montèrent dans sa chambre. Elle
lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui
avait donnés en prix, et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées
dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière,
et même lui montra, dans le jardin, la plate-bande dont elle cueillait
les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller
mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait
rien; on était si mal servi! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que
pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours
rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse durant l'été;--et, selon ce
qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou, se couvrant de langueur
tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en
murmures, quand elle se parlait à elle-même,--tantôt joyeuse, ouvrant
des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé
d'ennui, la pensée vagabondant.
Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrases
qu'elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter le sens,
afin de se faire la portion d'existence qu'elle avait vécue dans le
temps qu'il ne la connaissait pas encore. Mais jamais il ne put la voir
en sa pensée différemment qu'il ne l'avait vue la première fois, ou
telle qu'il venait de la quitter tout à l'heure. Puis il se demanda ce
qu'elle deviendrait, si elle se marierait, et à qui? Hélas! le père
Rouault était bien riche, et elle!... si belle! Mais la figure d'Emma
revenait toujours se placer devant ses yeux, et quelque chose de
monotone comme le ronflement d'une toupie bourdonnait à ses oreilles:
«Si tu te mariais, pourtant! si tu te mariais!» La nuit, il ne dormit
pas; sa gorge était serrée, il avait soif; il se leva pour aller boire à
son pot à l'eau et il ouvrit la fenêtre: le ciel était couvert
d'étoiles, un vent chaud passait, au loin des chiens aboyaient. Il
tourna la tête du côté des Bertaux.
Pensant qu'après tout l'on ne risquait rien, Charles se promit de faire
la demande quand l'occasion s'en offrirait. Chaque fois qu'elle
s'offrit, la peur de ne point trouver les mots convenables lui collait
les lèvres.
Le père Rouault n'eût pas été fâché qu'on le débarrassât de sa fille,
qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l'excusait intérieurement,
trouvant qu'elle avait trop d'esprit pour la culture, métier maudit du
ciel, puisqu'on n'y voyait jamais de millionnaires. Loin d'y avoir fait
fortune, le bonhomme y perdait tous les ans, car s'il excellait dans les
marchés, où il se plaisait aux ruses du métier, en revanche, la culture
proprement dite, avec le gouvernement intérieur de la ferme, lui
convenait moins qu'à personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains
de dedans ses poches, et n'épargnait point la dépense pour tout ce qui
regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé, bien couché.
Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les glorias longuement
battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, en face du feu, sur
une petite table qu'on lui apportait toute servie, comme au théâtre.
Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges près de
sa fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la lui demanderait en
mariage, il rumina d'avance toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu
gringalet, et ce n'était pas là un gendre comme il l'eût souhaité;
mais on le disait de bonne conduite, économe, fort instruit, et sans
doute qu'il ne chicanerait pas sur la dot. Or, comme le père Rouault
allait être forcé de vendre vingt-deux acres de son bien, qu'il devait
beaucoup au maçon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir était
à remettre: «S'il me la demande, se dit-il, je la lui donne.»
A l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois jours
aux Bertaux. La dernière journée s'était écoulée comme les précédentes,
à reculer de quart d'heure en quart d'heure. Le père Rouault lui fit la
conduite; ils marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter;
c'était le moment. Charles se donna jusqu'au coin de la haie et, enfin,
quand on l'eut dépassée:
--Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque
chose.
Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait.
--Mais contez-moi votre histoire! est-ce que je ne sais pas tout? dit le
père Rouault, en riant doucement.
--Père Rouault... père Rouault..., balbutia Charles.
--Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute
la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis.
Allez-vous-en donc; je m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui,
entendez-moi bien, vous n'aurez pas besoin de revenir, à cause du monde,
et d'ailleurs ça la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez
pas le sang, je pousserai tout grand l'auvent de la fenêtre contre le
mur; vous pourrez le voir par derrière, en vous penchant sur la haie. Et
il s'éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le
sentier; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf
minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le mur; l'auvent
s'était rabattu, la cliquette tremblait encore.
Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit quand il
entra, tout en s'efforçant de rire un peu, par contenance. Le père
Rouault embrassa son futur gendre. On remit à causer des arrangements
d'intérêt; on avait d'ailleurs du temps devant soi, puisque le mariage
ne pouvait décemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charles,
c'est-à-dire vers le printemps de l'année prochaine.
L'hiver se passa dans cette attente. Mlle Rouault s'occupa de son
trousseau. Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se confectionna
des chemises et des bonnets de nuit, d'après des dessins de modes
qu'elle emprunta. Dans les visites que Charles lui faisait à la ferme on
causait des préparatifs de la noce, on se demandait dans quel
appartement se donnerait le dîner; on rêvait à la quantité de plats
qu'il faudrait et quelles seraient les entrées.
Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux; mais
le père Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut donc une noce, où
vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table,
qui recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants.
IV
Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un
cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote,
tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus
voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les
mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et
secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de
Normanville et de Cany. On avait invité tous les parents des deux
familles, on s'était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit
à des connaissances perdues depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie;
bientôt la barrière s'ouvrait; c'était une carriole qui entrait.
Galopant jusqu'à la première marche du perron, elle s'y arrêtait court,
et vidait son monde, qui sortait par tous les côtés en se frottant les
genoux et en s'étirant les bras. Les dames, en bonnet avaient des robes
à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à
bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés
dans le dos avec une épingle, et qui leur découvraient le cou par
derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient
incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là
la première paire de bottes de leur existence), et l'on voyait à côté
d'eux, ne soufflant mot, dans la robe blanche de sa première communion,
rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze à
seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute, rougeaude,
ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de
salir ses gants. Comme il n'y avait point assez de valets d'écurie pour
dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches
et s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position sociale différente,
ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des
habits-vestes:--bons habits, entourés de toute la considération d'une
famille, et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennités;
redingotes à grandes basques, flottant au vent, à collet cylindrique, à
poches larges comme des sacs; vestes de gros drap, qui accompagnaient
ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière;
habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés
comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à
même un seul bloc par la hache du charpentier. Quelques-uns encore (mais
ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des
blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était rabattu sur les
épaules, le dos froncé à petits plis et la taille attachée très bas par
une ceinture cousue.
Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses! Tout le
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