influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir
cette influence en sérieuse considération.
--Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer.
--Tant que la Magellanie est demeurée -res nullius-, poursuivit le
commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la
situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion...
[Illustration: «Je vous écoute,» répondit le Kaw-djer. (Page 179.)]
--La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents.
--Vous dites?...
--Rien. Continuez, je vous prie.
--Après l’annexion, reprit le commandant, mon Gouvernement, soucieux
d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander
quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude
dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir
de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance...
--Ou une déclaration de guerre?
--Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous
sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de
civilisation? Serez-vous notre allié ou notre adversaire? A vous d’en
décider.
--Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent.
Le commandant hocha la tête d’un air de doute.
--Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la
neutralité me paraît d’une application difficile.
--Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette
excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour.
--Vous avez quitté?... Ici, cependant...
--Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre, et je suis résolu à ne pas
retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus.
--Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste?
Le Kaw-djer approuva du geste.
--Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec
satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon Gouvernement ne
vous aura pas contre lui?
--Dites à votre Gouvernement que je l’ignore,» répondit le Kaw-djer,
qui souleva son bonnet et reprit sa marche.
Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de
son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il
avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir,
d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le
troubler aussi profondément.
«C’est étrange,» murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la
tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille.
Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses
soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme
s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans
sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de
ses randonnées coutumières à travers l’île.
Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son
navire, travail qui fut accompli en une semaine.
En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit
commun de la nouvelle colonie, le -Ribarto- apportait également toute
une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui
n’était autre qu’Harry Rhodes.
Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation
ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de
se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment
de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de
prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait
chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand
il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté
de cette mission, le -Ribarto- transportait d’ordre et pour compte
d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance
isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité.
Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes,
crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient
cette pacotille, véritable assortiment de bazar.
Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix
des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il
était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien
n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi
les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant,
limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose
qu’un agrégat fortuit de solitaires.
Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait
désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté
de laisser sa pacotille sur le -Ribarto-, d’y prendre lui-même passage
et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à
espérer.
Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si
précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans
valeur dans les contrées où elles abondent? Toutes réflexions faites,
il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce
bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion
se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne
s’améliorait pas.
Le déchargement de sa cargaison terminé, le -Ribarto- leva l’ancre et
reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que
le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte.
L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le
Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant
rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une
certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population
étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom
donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du
Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi,
dès lors, se serait-on inquiété?
Quant à Beauval, il régnait. A vrai dire, c’était à la manière d’un roi
fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son
estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de
sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu
au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de
Libéria; après cet effort, il s’était reposé.
Le don généreux du Gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire
un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation
des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des
boissons alcooliques apportées par le -Ribarto- était mise en réserve,
l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse
ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et
Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi
à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent
dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait
tout le campement.
On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz
Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle
autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de
passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux
encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants
du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui
goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour
qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement
d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition
et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait
entendre.
A vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu.
Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la
mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des
précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux
agrandis, la bouche entr’ouverte, frissonnant d’une profonde émotion,
il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment
où la dernière s’envolait dans l’espace.
Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer.
«Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon? lui demanda-t-il un jour.
--Oh!... Monsieur!... soupira Sand.
Il ajouta d’un air extasié:
--Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!...
--Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon,
ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te
satisfaire.
Sand le regarda d’un air incrédule.
--Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je
m’occuperai de te faire venir un violon.
--Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur.
--Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te
faudra patienter!»
Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les
autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une
distraction qui interrompait la monotonie de leur existence.
Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand
Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée
au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux
fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple
de tant d’autres villes plus policées.
Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à
épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus,
il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer
complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient
dans sa mémoire. -Panem et circences-, demandaient les Romains. Lui,
Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le
pain, le -Ribarto- l’avait assuré, et les récoltes futures feraient
le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en
admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au
milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui
avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur.
Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût
troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques
rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient
là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très
politique de fermer les yeux.
Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de
sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude
des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler,
n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que
d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère
et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une
solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile
effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un
résultat sur lequel il ne comptait guère.
Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident.
Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre
Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs
semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte
probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses
agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de
sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du -Ribarto- mit tout le
monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins,
maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on
pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables?
Malheureusement, la cargaison du -Ribarto- n’était pas exclusivement
formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine
quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le
distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans
le campement.
Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise
tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare
Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et
Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en
défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le
vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk
emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner
à son rival les larmes de Graziella.
L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à
son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte
la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare
Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance.
Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une
seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait
sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela
plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la
résistance de Graziella.
La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte
contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en
partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en
jour.
Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg,
au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la
rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée,
courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable.
Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas
derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes.
«Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le
jeune Indien.
Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant.
Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il
reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête
baissée.
L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il
devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier.
Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble
comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au
visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula.
Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher
un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du
vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des
plus effroyables menaces.
Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver
le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante.
L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive.
Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci
en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk
s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée,
malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare
Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager.
Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait
quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué
le dénouement.
Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel.
«Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant?
--Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre
protection, je vous en supplie!
--Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici,
cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me
permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure.
Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes,
qui vous l’accordera certainement à ma prière.»
Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté.
La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et
spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge.
Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir
sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la
rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille.
[Illustration: Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite...
(Page 188.)]
Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable
mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en
s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la
protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à
quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle
l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la
route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir,
cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première
ivresse de la journée.
En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le
Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre
Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre.
«Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer.
--Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de
venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son
délicieux père.
--En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval?
interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage.
--Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua
Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la
dignité qui convenait à cette fonction.
--Or, le Gouverneur?...
--C’est moi.
--Ah! Ah!... fit le Kaw-djer.
--J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la
menaçante ironie de l’interruption.
--Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux
personnages.
--Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même.
--Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en
dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment.
--Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le
territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue.
--Un crime?... Voyez-vous ça!...
--Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa
famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays.
--Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont
les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui
émanent-elles donc, ces lois?
--De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les
colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous.
--Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je
crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul
ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre
elle y restera, si telle est sa volonté...
--Mais... tenta de placer Beauval.
--Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me
trouvera contre lui.
--C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi,
et dussé-je recourir à la force...
--La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant
je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre
capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite.
L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent
de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le
Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly.
Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna
menaçant:
--Nous nous reverrons!» cria-t-il.
Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu
pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri
peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il
se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque
coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.
Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se
retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et
Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les
deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du
Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et
une surprise devenait irréalisable.
En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval,
furieux, montra le poing.
Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après
l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne
subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait
l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.
Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains.
En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre,
en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture
des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux
confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands
empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.
IX
LE DEUXIÈME HIVER.
Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de
quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des
habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se
laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques
dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple,
aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se
dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des
maisons closes.
Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active,
les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus
impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui
dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les
pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en
eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent?
Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le
dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore.
Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté
en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale
et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses
menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on
l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées
lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis
l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait
singulièrement décroître d’importance.
Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la
population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux
des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou
pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation,
refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y
apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval
n’avait pas prévus.
Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait
supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli.
Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à
la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance,
l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur
semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit
de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles
il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât
des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans
l’ordre naturel des choses.
Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations
symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le
devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à
la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir,
mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât
toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est
satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres
crieraient famine.
Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre
cette échéance plus prochaine.
Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants
qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il
apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre
enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe
en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier
avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur
mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé.
On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions.
L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes,
raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait
dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître.
C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était
parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti
sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu
grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son
ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se
traduisirent par une augmentation de la durée du travail.
Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une
grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement,
sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un
inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche
avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la
surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque
l’hiver fit son apparition.
Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait
encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part,
commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur
place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en
sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur
joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers
l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec
de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce,
pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.
Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des
maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur
lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident
comme résolu de satisfaisante façon.
Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un
ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte,
ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous
pareillement déguenillés et pareillement affamés.
Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient
parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute,
aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener
à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où
leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des
problèmes.
[Illustration: Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)]
Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir
la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à
la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons
démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes
de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles
formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec
imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que
Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à
manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.
Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude
de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par
le -Ribarto-. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année
et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses,
atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et,
faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait
sévèrement la population croissante.
Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait
être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de
recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires
qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis
montée l’équipage du -Jonathan-. Cette mesure excita des murmures, mais
Beauval fut obéi.
Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation
ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était
humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.
Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement
déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les
privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva.
Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage
dans cette population débilitée.
L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces
malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas
inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés,
qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la
misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois
déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure
où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la
scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien
ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et
peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers
le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.
Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son
temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses
blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le
hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel
appel parvenait jusqu’à lui.
Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.
Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide
brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac
de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas,
en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en
cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le
regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait
dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la
côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la
tristesse générale des choses.
«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume.
Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la
rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.
Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable!
Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction
du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient.
Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès
qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent
à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras
suppliants.
«Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...»
Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être.
Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses
habitants fussent réduits à un si affreux dénuement?
Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son
aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli
le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un
cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le
plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte
de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était
là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient
contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges
contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie.
Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur
misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui
les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes
ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria.
Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait
qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il
leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait
voir tout le monde. Personne ne serait oublié.
On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous
reprirent la route du campement.
Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour
chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea
avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les
avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année
avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions
fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées.
La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas
d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent
habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares
colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui
et par le découragement.
Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le
suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci
ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il
comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire.
Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on
attendait le salut.
Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de
s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en
attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les
jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant
d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver
mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une
autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait -in petto-
de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient
favorables.
Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission
charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle.
Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures
du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait
du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en
maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines
enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles
d’espoir ou de consolation.
La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en
était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur,
bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans
un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté
plus longtemps.
Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait
dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre
la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.
Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés,
mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que
gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le
médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.
Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul
n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans
la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était
point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les
houles de la vie.
Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près
d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet,
que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait
catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants
de la terre.
Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il
s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il
avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel
il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du
malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref
examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans
cet organisme ravagé par l’alcool.
L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était
plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol,
saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés
aux choses d’ici-bas.
Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de
lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant
pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr
avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait.
Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût
aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de
pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux
qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante
qui l’y avait placé.
Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés
et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au
Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les
deux mousses.
«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.
L’enfant accourut.
--Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici.
Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main
tremblante.
--Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est
celui de Fritz Gross.
--Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien...
--Il est mort, expliqua le Kaw-djer.
--Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool.
Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross.
Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha
plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella
ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de
Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour
intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle
avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir
d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle
avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un
véritable coup de foudre.
D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive,
fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était
de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue
intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.
[Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.»
(Page 202.)]
Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer
n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle
semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années
au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer
malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le
ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait,
lasse de son inutile effort.
Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella.
S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour
maternel accomplirait le miracle.
Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de
ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.
Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk,
qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux
rives?
Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout
deux passèrent en silence.
Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le
visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella
réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était,
il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement
poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui
s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait
surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu
la peur.
X
DU SANG.
Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura
interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île
Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment
qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au
début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit
de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.
Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se
traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de
squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant
aux premières maisons.
Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure.
On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de
lui.
La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer?
Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou
bien qu’ils étaient morts?
Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte,
au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de
l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies
le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre
elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient.
C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et
vieux, la mort les frappait tous indistinctement.
Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait
trop encore pour que les provisions du -Ribarto- fussent suffisantes.
Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses
administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans
de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la
réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le
magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule
épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.
Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge,
et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement,
lentement,--si lentement!--périr les naufragés du -Jonathan-!
Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des
souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint
trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer
Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de
tous.
Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le
dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de
vivres les entamèrent. Mais les autres?...
Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période.
Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais
aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à
ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait
au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de
plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait
les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne
voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les
autres le menacerait fatalement à son tour.
Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé,
les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation
se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du
Bourg-Neuf auraient faim.
Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on
commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se
dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les
obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement
de jour en jour.
Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son
sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible
quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la
population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel
intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait
preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas
inévitable et prochaine?
Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui
répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments
et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute
une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle
jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui
était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on
n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait
un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait
de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de
jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du
moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on
n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un
si grand nombre d’autres hommes.
Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de
distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par
Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre
de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison,
le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans
inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer
l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient
susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs,
gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était
facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches
profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la
haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient
réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la
responsabilité de l’état de choses actuel.
Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et
celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la
mission redoutable de gouverner ses semblables.
Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des
émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule,
tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable
d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient
ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef,
comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule
pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les
colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des
conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne
s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des
actes.
C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le
fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises.
Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude
d’affamés!
Il en fut ainsi cependant.
En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas
négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas
tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour
désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive
et pittoresque, d’-assiette au beurre-? Dans la plus déshéritée des
sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des
avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était
encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces
avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.
Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival.
Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le
malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique
n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix.
Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce
qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui
posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.
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