influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir cette influence en sérieuse considération. --Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer. --Tant que la Magellanie est demeurée -res nullius-, poursuivit le commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion... [Illustration: «Je vous écoute,» répondit le Kaw-djer. (Page 179.)] --La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents. --Vous dites?... --Rien. Continuez, je vous prie. --Après l’annexion, reprit le commandant, mon Gouvernement, soucieux d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance... --Ou une déclaration de guerre? --Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de civilisation? Serez-vous notre allié ou notre adversaire? A vous d’en décider. --Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent. Le commandant hocha la tête d’un air de doute. --Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la neutralité me paraît d’une application difficile. --Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour. --Vous avez quitté?... Ici, cependant... --Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre, et je suis résolu à ne pas retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus. --Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste? Le Kaw-djer approuva du geste. --Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon Gouvernement ne vous aura pas contre lui? --Dites à votre Gouvernement que je l’ignore,» répondit le Kaw-djer, qui souleva son bonnet et reprit sa marche. Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir, d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le troubler aussi profondément. «C’est étrange,» murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille. Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de ses randonnées coutumières à travers l’île. Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son navire, travail qui fut accompli en une semaine. En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit commun de la nouvelle colonie, le -Ribarto- apportait également toute une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui n’était autre qu’Harry Rhodes. Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté de cette mission, le -Ribarto- transportait d’ordre et pour compte d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité. Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes, crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient cette pacotille, véritable assortiment de bazar. Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant, limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose qu’un agrégat fortuit de solitaires. Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté de laisser sa pacotille sur le -Ribarto-, d’y prendre lui-même passage et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à espérer. Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans valeur dans les contrées où elles abondent? Toutes réflexions faites, il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne s’améliorait pas. Le déchargement de sa cargaison terminé, le -Ribarto- leva l’ancre et reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte. L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi, dès lors, se serait-on inquiété? Quant à Beauval, il régnait. A vrai dire, c’était à la manière d’un roi fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de Libéria; après cet effort, il s’était reposé. Le don généreux du Gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des boissons alcooliques apportées par le -Ribarto- était mise en réserve, l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait tout le campement. On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait entendre. A vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu. Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux agrandis, la bouche entr’ouverte, frissonnant d’une profonde émotion, il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment où la dernière s’envolait dans l’espace. Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer. «Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon? lui demanda-t-il un jour. --Oh!... Monsieur!... soupira Sand. Il ajouta d’un air extasié: --Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!... --Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon, ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te satisfaire. Sand le regarda d’un air incrédule. --Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je m’occuperai de te faire venir un violon. --Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur. --Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te faudra patienter!» Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une distraction qui interrompait la monotonie de leur existence. Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple de tant d’autres villes plus policées. Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus, il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient dans sa mémoire. -Panem et circences-, demandaient les Romains. Lui, Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le pain, le -Ribarto- l’avait assuré, et les récoltes futures feraient le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur. Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très politique de fermer les yeux. Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler, n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un résultat sur lequel il ne comptait guère. Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident. Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du -Ribarto- mit tout le monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins, maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables? Malheureusement, la cargaison du -Ribarto- n’était pas exclusivement formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans le campement. Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner à son rival les larmes de Graziella. L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance. Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la résistance de Graziella. La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en jour. Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg, au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée, courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable. Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes. «Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le jeune Indien. Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant. Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête baissée. L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier. Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula. Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des plus effroyables menaces. Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante. L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive. Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée, malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager. Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué le dénouement. Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel. «Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant? --Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre protection, je vous en supplie! --Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici, cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure. Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes, qui vous l’accordera certainement à ma prière.» Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté. La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge. Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille. [Illustration: Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite... (Page 188.)] Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir, cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première ivresse de la journée. En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre. «Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer. --Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son délicieux père. --En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval? interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage. --Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la dignité qui convenait à cette fonction. --Or, le Gouverneur?... --C’est moi. --Ah! Ah!... fit le Kaw-djer. --J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la menaçante ironie de l’interruption. --Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux personnages. --Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même. --Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment. --Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue. --Un crime?... Voyez-vous ça!... --Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays. --Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui émanent-elles donc, ces lois? --De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous. --Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre elle y restera, si telle est sa volonté... --Mais... tenta de placer Beauval. --Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me trouvera contre lui. --C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi, et dussé-je recourir à la force... --La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite. L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly. Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna menaçant: --Nous nous reverrons!» cria-t-il. Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit. Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et une surprise devenait irréalisable. En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval, furieux, montra le poing. Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses. Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains. En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre, en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes. IX LE DEUXIÈME HIVER. Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple, aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des maisons closes. Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active, les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent? Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore. Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait singulièrement décroître d’importance. Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation, refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval n’avait pas prévus. Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli. Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance, l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans l’ordre naturel des choses. Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir, mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres crieraient famine. Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre cette échéance plus prochaine. Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé. On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions. L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes, raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître. C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se traduisirent par une augmentation de la durée du travail. Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement, sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque l’hiver fit son apparition. Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part, commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce, pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés. Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident comme résolu de satisfaisante façon. Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte, ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous pareillement déguenillés et pareillement affamés. Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute, aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des problèmes. [Illustration: Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)] Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes. Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par le -Ribarto-. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses, atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et, faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait sévèrement la population croissante. Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis montée l’équipage du -Jonathan-. Cette mesure excita des murmures, mais Beauval fut obéi. Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria. Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva. Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage dans cette population débilitée. L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés, qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive. Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel appel parvenait jusqu’à lui. Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison. Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas, en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la tristesse générale des choses. «Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume. Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte. Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable! Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient. Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras suppliants. «Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...» Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être. Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses habitants fussent réduits à un si affreux dénuement? Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie. Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria. Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait voir tout le monde. Personne ne serait oublié. On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous reprirent la route du campement. Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées. La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui et par le découragement. Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire. Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on attendait le salut. Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait -in petto- de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient favorables. Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle. Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles d’espoir ou de consolation. La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur, bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté plus longtemps. Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée. Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés, mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait. Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les houles de la vie. Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet, que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants de la terre. Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans cet organisme ravagé par l’alcool. L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol, saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés aux choses d’ici-bas. Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait. Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante qui l’y avait placé. Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les deux mousses. «Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte. L’enfant accourut. --Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici. Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main tremblante. --Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est celui de Fritz Gross. --Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien... --Il est mort, expliqua le Kaw-djer. --Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool. Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross. Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un véritable coup de foudre. D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive, fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours. [Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.» (Page 202.)] Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait, lasse de son inutile effort. Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella. S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour maternel accomplirait le miracle. Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de ses humbles richesses, quitta docilement sa maison. Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk, qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux rives? Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout deux passèrent en silence. Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était, il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu la peur. X DU SANG. Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre. Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant aux premières maisons. Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure. On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de lui. La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer? Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou bien qu’ils étaient morts? Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte, au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient. C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, la mort les frappait tous indistinctement. Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait trop encore pour que les provisions du -Ribarto- fussent suffisantes. Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim. Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge, et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement, lentement,--si lentement!--périr les naufragés du -Jonathan-! Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de tous. Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de vivres les entamèrent. Mais les autres?... Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période. Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les autres le menacerait fatalement à son tour. Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé, les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du Bourg-Neuf auraient faim. Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement de jour en jour. Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas inévitable et prochaine? Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un si grand nombre d’autres hommes. Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison, le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs, gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la responsabilité de l’état de choses actuel. Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables. Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule, tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef, comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des actes. C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises. Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude d’affamés! Il en fut ainsi cependant. En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive et pittoresque, d’-assiette au beurre-? Dans la plus déshéritée des sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis. Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival. Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix. Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000