insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients.
Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de
prendre sa part de provisions.
Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les
maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues
libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions
sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs
qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient
offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans
façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer
de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du
Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.
La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la -Wel-Kiej-
et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines
plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un
pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence
et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des
munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.
Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son
fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel
nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant
ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses.
A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec
les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put
constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient
entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans
le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des
uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.
Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail
les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien
d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des
Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées
eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable
tonnage.
Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations
d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du
bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer
à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la
majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef?
Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien
passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans
même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et
plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il
éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver
une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de
planches élevés en bon ordre le long de la rivière,
«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je
pour le vendre?
--Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le
profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas
inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien
d’affaire tout seul.
--Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine
serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution,
quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la
colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le
travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans
l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un
échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus
douce.
--Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.
Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.
--Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de
son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure
aussi dénuée de ressources, je la quitterai--et je ne serai pas le
seul!--quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus
agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer
d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi.
Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.
--Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.
--Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta
Germain Rivière.
--Est-il bien utile de s’en donner tant?
--Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux
premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.
--Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au
bénéfice de quelques-uns...
--Les plus courageux et les plus sages!
--Et au détriment du plus grand nombre.
--Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans
tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à
eux-mêmes, ils mourront de leur misère.
--Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!
--Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont
dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout
bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»
Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait
cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont
les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et
l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les
atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement
inéluctables.
Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick
et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des
émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui
disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.
Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit
fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs
hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient
déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de
février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes
prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près
désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du
nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le
lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.
Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans
l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver
un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement
leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.
C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas
des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus
avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces
douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait
rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux.
-A fortiori- en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient
pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait
jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait
consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne
consacrait pas au travail.
[Illustration: Germain Rivière montra les tas de planches élevés en bon
ordre. (Page 158.)]
La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée
par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui
l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close.
Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison
péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute
la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille,
mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès
auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il
se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les
mains agitées d’un tremblement continuel.
Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé
vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude.
Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir
que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses
plus conformes à l’hygiène.
Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait
l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période
de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les
événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement
Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait
plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais
Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait
plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il
avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout
espoir.
Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de
jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace
directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence,
à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme,
en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles
injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours
plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de
l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques
centimètres de son visage.
De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des
idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas,
davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son
adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à
le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.
Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait
pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses
camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre
part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des
inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien.
Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé,
il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais
qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées?
Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui
immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps
caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans
sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des
enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un
menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les
clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs,
leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de
l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon
et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires,
dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout
autre objet.
C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à
exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher
tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par
l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la
terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient
donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques
colons.
Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des
marins du -Jonathan- s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers
jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction
d’une chaloupe de même taille que la -Wel-Kiej-, et, en attendant
qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues
rapidement établies à la mode fuégienne.
Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel
les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils
s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.
Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent,
avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et
lancèrent à leur tour lignes et filets.
Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec
fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent
l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils,
d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons,
les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère
compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus
réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore
arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils
revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.
Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces
apprentis pêcheurs croisa la -Wel-Kiej- qui rentrait au mouillage
sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe
s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de
poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la
convoitise des pêcheurs malheureux.
«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du
canot.
Karroly laissa porter.
--Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la -Wel-Kiej- se fut rapprochée.
--Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout
seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre?
interrogea plaisamment le même ouvrier.
Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes
du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux
autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne
l’a pas, rien de plus naturel.
--Attrape!... dit-il.
--Envoyez!...
La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la -Wel-Kiej-
au canot.
--Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se
remettant aux avirons.
Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas
opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs,
on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut
faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son
maître.
Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur
temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns,
un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire
Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par
l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit
enfant des réalités de la vie?
Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne
travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver
précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y
vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en
pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à
leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps
couler sans s’inquiéter de l’avenir.
Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux
par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de
leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge,
au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien
avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un
bien faible secours.
Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique
pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris
comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez
confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs,
à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les
politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du
cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière
électorale».
Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se
ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses,
échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il
eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce
qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant
négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y
avait qu’à la prendre.
La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire,
la campagne serait plus facile à mener dans cette population
clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper
de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre
eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si,
plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par
petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions,
seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.
Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques
jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois
partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un
dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième
enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant
l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui
parurent disposer de forces sensiblement égales.
Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante
eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il
procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin
furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre
s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave
événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se
portèrent sur son nom.
Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux,
Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la
peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre
aux frais des électeurs.
Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui
disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela
ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé
jusqu’ici.
Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école
communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que
sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses
conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application
aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer
sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement.
Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en
tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils
étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et
peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la
vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à
réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non
par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.
Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme,
mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon
toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un
mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.
Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si
le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié
du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant
d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère
humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à
l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des
lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu
qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il
a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce
qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance
dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont
attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des
projets d’une effrayante puérilité.
Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément
qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait
sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire.
A cet égard, les précédents manquaient.
Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas
un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas.
Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très
difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et
comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel
devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des
transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.
Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste
qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation
des moyens de production. C’est un minimum de revendications
commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le -credo- des
collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.
Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison
d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des
organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien
de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production,
c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant
alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût
considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs
et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle
perplexité.
Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection
avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se
vidait davantage encore. On émigrait.
Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la
tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour
même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par
morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons,
qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus
confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son
ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très
satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en
faire.
L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith,
Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley
et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur
demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi
autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool
et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation
d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants,
Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.
La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien
n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât
la rivière pour y faire naître le premier incident.
Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En
présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à
tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de
ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à
la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur
requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus
rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne
vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient
même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils
jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient
donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe
pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.
Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son
ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur
opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du
Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du
maître.
Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux,
il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.
«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et
qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une
poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter
pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant,
et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer:
s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à
coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter?
La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette
condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes
semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non
pour toi.»
Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait
peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois
causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à
quelques pas derrière eux.
«Kaw-djer! appelait-on.
Le Kaw-djer retourna la tête.
--Monsieur Beauval!... dit-il.
--Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer.
--Je vous écoute.
[Illustration: Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)]
Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il
était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais,
en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait
étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il
prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa
démarche.
A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste,
Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des
«instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la
rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes
les autres, la -Wel-Kiej-, n’étaient-elles pas des «instruments de
production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait
précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait
notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait
à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus
légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire
à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?
--Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai
été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.
Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par
un geste d’indifférence.
--Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs,
dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la
collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la
possession de quelques-uns de ses membres.
Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer
persistant dans son silence, il poursuivit:
--En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que
vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme
à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse
permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...
--Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.
--Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de
réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à
l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation.
Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de
socialiser ces instruments de production.
--Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula
d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.
--Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer
aux décisions de l’autorité régulière de la colonie?
Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son
fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol:
--En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit:
Venez les prendre.»
Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval,
intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu
et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de
ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de
confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis
au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.
Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son
regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon,
toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.
«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il.
--Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me
faire les faits et gestes de ce fantoche?
--Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps.
--Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au
campement.
--Une voix suffît quand personne n’en a davantage.
Le Kaw-djer haussa les épaules.
--Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit
Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je
dirai plus, quelques remords?
--Moi?...
--Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays
que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les
ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie
et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population
ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et
inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez
laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien.
Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les
attendent.
--Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait
que je n’aie rempli?
--L’assistance que le fort doit au faible.
--Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le -Jonathan-?...
Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un
conseil?...
--Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie.
Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge
d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir,
défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider...
--En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer.
--Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les
bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui
ordonne, à la force qui oblige.
--Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence.
Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille:
--Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis
l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai
employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il
n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté
de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue
du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une
duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude
de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous
les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma
vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire
triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié
beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu--et pour
cause!--la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie,
pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas
changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils
s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas
que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les
événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié
mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le
nom infâmant d’-anarchistes-. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu,
ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne
revenons jamais sur ce sujet.»
Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en
voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait,
comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout
autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.
Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi,
débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute
réponse il soupira tristement.
VIII
HALG ET SIRK.
Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde,
il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de
sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de
sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres.
C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un
ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous
s’y conformaient avec docilité.
On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que
parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de
la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui
s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié
autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur
intellectuelle et l’élévation morale.
Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence.
Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme
leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets
ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le
nom d’amitié.
Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable
fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule
exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux
compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le
fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état
de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre
de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le
caractère d’une vérité révélée.
Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive
répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite
aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et
ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant,
Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de
leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les
conditions précisées par le Kaw-djer.
Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent
logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile
pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela
ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour
l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et
fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse,
d’une unique pièce de médiocre taille.
En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la
grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se
levèrent quand la -Wel-Kiej- eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la
rencontre de Halg.
«Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des
émigrants. Heureusement que tu es là! Sans ça, il nous faudrait nous
serrer le ventre.
Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur
demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque
jour, Halg répondait brièvement: «A votre service!» Mais, cette fois,
la réponse fut différente.
--Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg.
Les solliciteurs furent grandement étonnés.
--Impossible?... répéta l’un d’eux.
--Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout
ce que je rapporte.
--On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre
mauvaise fortune bon cœur.
--Et moi?... objecta Halg.
--Toi!... s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus
profonde surprise.
En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage! Croyait-il
compter pour quelque chose, en regard des cinq «civilisés» qui lui
faisaient l’honneur de le mettre à contribution?
--Eh! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une
façon de comprendre la fraternité!... c’est-il donc que tu aurais le
toupet de nous le refuser, ton méchant poisson?
Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le
Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. «Assurer sa propre subsistance
d’abord, puis...». D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson
étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par
conséquent fondé à se refuser au partage.
--Ah bien! elle est verte, celle-là!... s’écria l’ouvrier indigné de ce
qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme.
--Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le
moricaud refuse son poisson, prenons-le!
Puis, se tournant vers Halg:
--Une fois?... deux fois?... trois fois?...
Halg, sans répondre, se mit en défense.
--En avant, les garçons! commanda Sirk.
Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui
fut arraché.
--Kaw-djer!... appela-t-il en tombant.
A cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils
aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son
secours.
Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent
à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson
conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais,
au demeurant, sans blessure.
--Qu’est-il donc arrivé? demanda le Kaw-djer.
Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les
sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine
qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant
qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est?
Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille,
dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se
risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait
pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas
convaincre.
--Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de
la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là!
--Évidemment... évidemment, reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant.
Oui, il y avait cela aussi--l’amour-propre--pour semer la discorde
parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs
besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux,
aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de
tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter
la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence
de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la
contrainte?
Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère.
--Moi!... disait-il, céder à Sirk!...»
Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux
que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères!
Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg
du geste, il s’éloigna silencieusement.
Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits.
Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs.
Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces
pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux
Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque
leur vie même était en jeu.
Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre? Quelles que
fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés
par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait
été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler
le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés.
Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder
par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct
primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer -per fas et
nefas- le terme de la destruction nécessaire?
Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des
ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la
brutalité de leur nature? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer
n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que
le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante.
Que se passait-il dans l’intérieur de l’île? On l’ignorait. Mais,
en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que
l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la
côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à
peine deux mois de vivres.
Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous
l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on
s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le
jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine
d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient
ces malheureux? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer
l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine?
On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement
de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons
imprévoyants.
Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation
naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon
chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le -Ribarto-,
transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres
du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des
graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires,
cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des
colons, si elle était judicieusement employée.
Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire
à terre et se mit en rapport avec le Gouverneur de l’île. Ferdinand
Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité--à bon droit,
d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce
titre--le déchargement du -Ribarto- fut entrepris sur l’heure.
Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa
d’une autre mission dont il était chargé.
«Monsieur le Gouverneur, dit-il à Beauval, mon Gouvernement croit
savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé
sur l’île Hoste. Le fait est-il exact?
Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit:
--Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous
demander quel homme est ce Kaw-djer?
--Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait
même pas conscience.
--Un révolutionnaire!... Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le
Gouverneur?
--Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un
révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de
se soumettre aux autorités régulièrement instituées.
--Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés?
--J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est
ce qu’on appelle une forte tête... Mais je le materai, affirma-t-il
énergiquement.
Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un
instant de réflexion, il demanda:
--Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à
plusieurs reprises l’attention de mon Gouvernement?
--Rien de plus facile, répondit Beauval... Et tenez! précisément, le
voici qui vient de notre côté.»
Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de
traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa
rencontre.
«Un mot, Monsieur, s’il vous plaît, dit-il en soulevant légèrement sa
casquette galonnée.
Le Kaw-djer s’arrêta.
--Je vous écoute, répondit-il dans le plus pur espagnol.
Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la
bouche entr’ouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction
qu’il ne cherchait pas à dissimuler.
--Eh bien?... fit celui-ci impatienté.
--Veuillez m’excuser, Monsieur, dit enfin le commandant. En vous
voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà
rencontrés autrefois.
--C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent
un sourire ironique.
--Cependant...
Le commandant s’interrompit et, se frappant le front:
--J’y suis!... s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais
vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par
millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce
portrait ne soit pas le vôtre.
A mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait
progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il
se tut, il avait sa casquette à la main.
--Vous faites erreur, Monsieur, dit froidement le Kaw-djer,
--Je jurerais, pourtant...
--A quelle époque remonterait le portrait en question? interrompit le
Kaw-djer.
--A une dizaine d’années environ.
Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité.
--Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous
appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente.
D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître?... Il y a vingt ans, j’étais
jeune. Et maintenant!...
--Quel âge avez-vous donc? interrogea étourdiment le commandant.
Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et
qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps
de la réflexion, la question était partie toute seule. A peine l’eut-il
formulée qu’il en comprit l’incorrection,
--Vous ai-je demandé le vôtre? riposta le Kaw-djer d’un ton froid.
Le commandant se mordit les lèvres.
--Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour
que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie.
--Soit!... acquiesça le commandant.
D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée.
--Mon Gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a
chargé de m’enquérir de vos intentions.
--Mes intentions?... répéta le Kaw-djer surpris. A quel sujet?
--Au sujet de votre résidence.
--Que lui importe?
--Il lui importe beaucoup.
--Bah!...
--C’est ainsi. Mon Gouvernement n’est pas sans connaître votre
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