--J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus
longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que
l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on
voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose.
Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait
donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un
chef était une nécessité?
--Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers
du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au
préalable quelques indications générales?
--Juste! fit Hartlepool.
[Illustration: «Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer.
(Page 56.)]
--Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras
pouvez-vous disposer?
--Au départ de San-Francisco, le -Jonathan- avait un équipage de
trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux
mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers.
Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts
maintenant.
--On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre
rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste
à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux
groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter
la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt
qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces
arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés
solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que
vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant
le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A
marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous
les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette
manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être
terminé en trois jours.
Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme
l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du -Jonathan- fut déposée
sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification
faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état,
et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les
plus lourds.
En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard
et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement
poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.
Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand
Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de
solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il
eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que
Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en
récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur
de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes
garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins,
les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.
Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le
Kaw-djer, la -Wel-Kiej- mit à la voile dans la matinée du 20 mars,
et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas
question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre
le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ
trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons
démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans
la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait
une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la
partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser
des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir
des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à
quatre pattes que transportait le -Jonathan-.
En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés
sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe
avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté
sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas.
D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient,
par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat
un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du
rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la
terre africaine.
Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer
n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur
personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement
utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer
inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par
la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses
conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de
l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et
non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens,
peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des
émigrants.
L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on
eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois
vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en
tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement
cherché le -Jonathan- sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de
fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours
auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.
Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré
alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les
émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi
isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se
perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur
destin.
A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer
les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool,
en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait
trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi
les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et
dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant
à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de
l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et
de tout âge.
Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les
parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu
que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon
et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le
deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette
excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats
imprévus.
Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son
attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un
suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces
deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait
le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas
d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste
qui convenait à sa petite figure timide.
Le premier aborda le Kaw-djer.
«Excellence... dit-il
A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le
bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni
baisser les yeux.
--Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu
Excellence, mon garçon?
L’enfant sembla fort étonné.
--N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres
et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de
n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.
--Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait
appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?
--Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.
--Tu lis donc les journaux?
--Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.
--Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.
Il reprit:
--Comment t’appelles-tu?
--Dick.
--Dick quoi?
L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.
--Enfin, quel est le nom de ton père?
--Je n’en ai pas.
--De ta mère, alors?
--Pas plus de mère que de père, Excellence.
--Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus
à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni
ministre, ni évêque!
--Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.
Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.
--Où as-tu pris cela? demanda-t-il.
--Dame!... fit Dick embarrassé.
--Eh bien?... insista le Kaw-djer.
Dick parut légèrement troublé. Il hésita.
--Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui
commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.
--Par exemple!... protesta le Kaw-djer.
D’une voix plus grave il ajouta:
--Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les
autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.
Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité.
Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire,
cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que
de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans
maître?
--Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.
Après un court silence, il demanda:
--Où es-tu né?
--Je ne sais pas.
--Quel âge as-tu?
--Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.
--Tu n’en es pas plus sûr que ça?
--Ma foi! non.
--Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une
semelle, qui est-ce?
--C’est Sand.
--C’est ton frère?
--C’est tout comme... C’est mon ami.
--Vous avez peut-être été élevés ensemble?
--Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!
Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots
que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq
dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne
n’avait «élevés»!
--Où l’as-tu connu, alors?
--A Frisco[1], sur le quai.
[1] San Francisco.
--Il y a longtemps?
--Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en
cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!
--En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.
Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.
--Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas
Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?
--Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un
béret de marin.
--Alors, pourquoi ne dis-tu rien?
--C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.
De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!
--Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne
l’es pas, toi.
--Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.
--Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous
faites tous les deux ici?
--C’est nous les mousses, Monsieur.
Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses
en énumérant l’équipage du -Jonathan-. Il ne les avait pas remarqués
jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient
abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.
--Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.
Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.
--Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.
--Pourquoi faire?
Les yeux de Dick brillèrent.
--Pour voir des choses...
Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui
jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des
enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était
tendue vers son désir.
--Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir
des choses?
--Non, Monsieur.
--Que veux-tu, dans ce cas?
--Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.
--Tu l’aimes donc bien, Dick?
--Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur
d’expression au-dessus de son âge.
Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux
bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il
rendit enfin son arrêt.
--Vous viendrez avec nous, dit-il.
--Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air,
les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.
Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles
connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et
à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.
Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent
vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à
expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge
le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures,
commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant
d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus
souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés
de San-Francisco.
Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt,
quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances
que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de
qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans
les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une
chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros
chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté,
reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié.
Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et
son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites
jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied
ferme.
L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain,
c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse.
Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.
«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.
--Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?
--Dick... Si tu veux nous serons amis.»
Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant
ainsi une indestructible amitié.
De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux
enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir
en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de
le prendre comme mousse sur le -Josuah Brener-, trois-mâts carré à
bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait
posé cette condition -sine qua non- que Sand serait pris avec lui. Il
fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool
n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du
-Josuah Brener- sur le -Jonathan-. Il s’était fait leur professeur et
leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce
qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans
un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants
qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun
d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur,
toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi,
l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre
protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la
même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami
commun, le maître d’équipage Hartlepool.
C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.
Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On
n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement
la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les
crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la
côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord,
afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la
région sud de l’île proprement dite.
Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas
juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et
cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers
le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile
jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de
la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.
De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans
cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés
de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et
les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à
tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises
rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol
était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de
ruminants.
La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les
affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick
et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route.
Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour
d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient
en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa
réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être
entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette
famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne;
les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans,
aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture
certaine et d’un ferme bon sens.
Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en
ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour
se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait
son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des
émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.
Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle
fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et
comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation
afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses
enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser
ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite
des morts, les émigrants du -Jonathan- se décomposaient de la manière
suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent
cinquante cultivateurs--parmi lesquels cinq Japonais!--comprenant cent
quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et
de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent
soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq
ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il
convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon,
un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la
compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation,
ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers
survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.
Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques
détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans,
il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus
avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé
d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de
tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et
Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants
et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute,
les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des
vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient
nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors,
on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.
Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre
ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des
premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les
avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout
portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande
majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être
des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à
l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que
l’étiquette.
Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes.
Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire.
Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans
laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était
évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût
fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre
à un convoi d’émigrants.
Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci
provenaient de trois pays différents: l’Allemagne, l’Amérique et la
France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré.
Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en
soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait
continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son
crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement
perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette
population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre.
Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un
violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller
sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec
amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement
convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses
mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son
cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une
extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion
d’assister à ce prodige.
Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand
Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes
ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives.
«Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il
serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités?
Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux.
--Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne? répliqua le Kaw-djer.
--Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin
ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en
les enfermant, au besoin.
--Bigre! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main
morte! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de
ses semblables?
--Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes.
--Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la
possibilité d’un danger? objecta le Kaw-djer.
--Où je le vois?... Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces
hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se
laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour.
--Dans quel but les exciterait-on?
--Pour s’emparer de ce qui est à autrui.
--Autrui a donc quelque chose?... demanda railleusement le Kaw-djer.
Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme
le roi perd ses droits.
--Il y a la cargaison du -Jonathan-.
--La cargaison du -Jonathan- est une propriété collective qui
représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend
compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher.
--Puissent les événements ne pas vous donner un démenti! dit Harry
Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin
d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de
faire le mal se suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de
dominer, d’être le maître.
--Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi! s’écria le Kaw-djer avec
une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres
devrait être supprimé de la terre.
Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion
farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de
mesure et de calme!
--Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car,
sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont
qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur.
--Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer
d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà
tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité
et même sottise.
--Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement
Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état
sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus
sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories
sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine?
--Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le
Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y
découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables,
périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine
de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les
fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas
nécessairement que la théorie soit mauvaise.
--Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes,
lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se
grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui
nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans
doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard.
Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses
membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de
se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne
connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si
les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts!
--Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec
une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne
connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement
dans la liberté.
--Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute.
--Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait?
--Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici,
c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la
situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.
--Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.
--J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je
l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée.»
Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie
silencieusement.
En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell,
dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire
les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus
par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière
aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages
témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à
la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces,
les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés
dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très
dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. A l’abri de ces voûtes
verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six
espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans,
des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi
bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards,
cormorans et goëlands, tandis que les nandous, les guanaques et les
vigognes bondissaient à travers les prairies.
Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent,
le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre
hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où
s’était perdu le -Jonathan-. Là, débouchait le cours d’eau aux rives
ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au
fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de
pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation
définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu
servir de port.
L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le
Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé
de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un
violon arrivèrent jusqu’à eux.
«Un violon!... murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes.
Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé?
--C’est alors qu’il est ivre,» répondit sans hésiter Harry Rhodes.
Il ne se trompait pas, Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on
l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage
congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable
de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver
son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait
sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se
pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient
tout, l’injustice, du sort, leur éternelle misère, leur triste
condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le
monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique.
«L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes
en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de
Beauval, quelle serait la place d’un tel homme?
--Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur.
--C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux! répliqua
Harry Rhodes.
Ils reprirent leur route.
--Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas,
c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool.
Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les
excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps
étendu.
--C’est Kennedy, dit Hartlepool en se penchant sur le dormeur. Un
failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la
corde pour le pendre.
Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on
trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol.
--Ma parole! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour
mettre le magasin au pillage!
--Quel chef? demanda le Kaw-djer.
--Vous, parbleu!
--Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec
impatience.
--Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous
considère comme tel.»
Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque
d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit.
II
LA PREMIÈRE LOI.
La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et
d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans
auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans
plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un
ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête
est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés
de la vie.
Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme,
entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire
connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom
de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des
déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse
de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis
cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes
atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue,
meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel
tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se
traîneront à son exemple.
Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme
transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était
de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur
soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de
l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément
l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable,
et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté
du sacrifice et à quelle hauteur morale est capable d’atteindre la
créature humaine.
C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans,
elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes
quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la
bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. A un âge où les
petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière
en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre
lutte de tous les instants.
A seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa
volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu
la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais
l’avenir ne dépasserait en horreur le passé! Physiquement, elle était
grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand
charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son
visage.
La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et
la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être
autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien.
Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté
misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés.
On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres
cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant
traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco.
Le voyage avait duré quinze ans! A San Francisco, le dénuement en
arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de
son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications
de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de
s’amender.
Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et
à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu
réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société
de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la
possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du -Jonathan- et l’oisiveté
qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en
question.
Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec
d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient
porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et
inconsolables d’être privés de leurs excès habituels, n’auraient eu
garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui
que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme
le chef. A peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande
peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du
-Jonathan- et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement,
et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité
les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient
en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison
perdue.
Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le
repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi,
de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva
rapidement aux plus effroyables injures.
Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili
qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais,
de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh
quoi! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans
l’enfer!... Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage
flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête.
«J’vas t’aider à fondre, moi!» cria Lazare devenu furieux.
Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait
d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière.
Drame silencieux. A part la voix sourde de Lazare, qui continuait à
proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa
mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un
mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher
à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau
relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri
rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au
comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment.
Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher
prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente.
«De quoi?... De quoi?... balbutia-t-il.
--Silence!» ordonna une voix impérieuse.
L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte,
il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb.
Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait
à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui,
contemplaient la scène avec émotion.
Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers,
elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée
fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si
abominable manière.
«Merci, Monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien... C’est
fini, maintenant... Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée!
--On le serait à moins! s’écria le Kaw-djer.
--Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant... Il
voulait plaisanter...
--Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi? demanda le
Kaw-djer.
--Jamais, Monsieur, jamais! affirma Tullia. Lazare est un bon mari...
De plus brave garçon, il n’y en a pas...
--C’est faux, interrompit une voix décidée.
Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella
qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente,
à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal.
--Qui êtes-vous, mon enfant? interrogea le Kaw-djer.
--Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne
troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il
faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma
pauvre maman.
--Graziella!... implora Tullia en joignant les mains.
--Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première
fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir
sans avoir fait appel à leur pitié.
--Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous
pour vous secourir et vous défendre.
Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa
mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de
quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle
le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la
piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements,
sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère
martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves,
ne s’était jamais démentie.
En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. A la
voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé
et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes,
toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle
s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le
bourreau.
[Illustration: Tullia pleurait... (Page 76.)]
--Vous avez bien fait de parler, mon enfant, dit le Kaw-djer d’une voix
émue, quand Graziella eut achevé son récit. Soyez certaine que nous ne
vous abandonnerons pas et que nous viendrons en aide à votre mère.
Pour ce soir, elle n’a besoin que de repos. Qu’elle s’efforce donc de
dormir et qu’elle espère en un avenir meilleur.»
Lorsqu’ils se retrouvèrent au dehors, le Kaw-djer, Harry Rhodes et
Hartlepool se regardèrent un instant en silence. Était-il possible
qu’un homme en arrivât à ce degré d’ignominie! Puis, ayant d’une large
aspiration dilaté leur poitrine oppressée, ils allaient se mettre en
marche, quand le premier s’aperçut que la petite troupe comptait un
membre de moins. Halg n’était plus avec eux.
Supposant que le jeune homme était resté dans la tente de la famille
Ceroni, le Kaw-djer y entra de nouveau. Halg était bien là, en effet,
si absorbé qu’il n’avait pas remarqué le départ de ses compagnons et
qu’il ne remarqua pas davantage le retour de l’un d’eux. Debout contre
la paroi de toile, il regardait Graziella, et son visage, en même
temps que la pitié, exprimait avec éloquence un véritable ravissement.
A quelques pas, Graziella, les yeux baissés, se prêtait à cette
contemplation avec une sorte de complaisance. Les deux jeunes gens ne
parlaient pas. Après ces violentes secousses, ils laissaient leurs
cœurs s’ouvrir silencieusement à de plus douces émotions.
Le Kaw-djer sourit.
«Halg!...» appela-t-il à demi-voix.
Le jeune homme tressaillit et, sans se faire prier, sortit de la tente.
On se mit en route aussitôt.
Les quatre excursionnistes marchaient en silence, chacun suivant le fil
de sa pensée. Le Kaw-djer, les sourcils froncés, réfléchissait à ce
qu’il venait de voir et d’entendre. Le plus grand service à rendre à
ces deux femmes serait évidemment de sevrer d’alcool leur tortionnaire.
Était-ce réalisable? Assurément, et même sans difficulté notable,
l’alcool étant inconnu sur l’île Hoste, hormis celui provenant du
-Jonathan- et déposé sur la grève avec le reste de la cargaison. Il
suffirait donc d’une ou deux sentinelles...
Soit! mais qui les placerait, ces sentinelles? Qui oserait donner des
ordres et formuler des interdictions? Qui s’arrogerait le droit de
limiter d’une manière quelconque la liberté de ses semblables et de
substituer son initiative à la leur? C’était faire acte de chef, cela,
et il n’existait pas de chef sur l’île Hoste.
Allons donc!... En puissance tout au moins, un chef y existait, au
contraire. Et qui était-il, sinon celui qui, seul, avait sauvé les
autres d’une mort certaine; qui, seul, avait l’expérience de cette
contrée déserte; qui, seul, possédait à un degré supérieur à tous
intelligence, savoir et caractère?
C’eût été lâcheté de se mentir à soi-même. Le Kaw-djer ne pouvait
l’ignorer, c’est vers lui que cette population misérable tournait ses
regards attentifs, c’est entre ses mains qu’elle avait remis l’exercice
de l’autorité collective, c’est de lui qu’elle attendait, confiante,
secours, conseils et décisions. Qu’il le voulût ou non, il ne pouvait
échapper à la responsabilité que cette confiance impliquait. Qu’il
le voulût ou non, le chef, désigné par la force des choses et par le
consentement tacite de l’immense majorité des naufragés, c’était lui.
Eh quoi! lui, le libertaire, l’homme incapable de supporter aucune
contrainte, il était dans le cas d’en imposer aux autres, et des lois
devaient être édictées par celui qui rejetait toutes les lois! Suprême
ironie, c’était l’apôtre anarchiste, l’adepte de la formule fameuse:
«Ni Dieu, ni maître», qu’on transformait en maître; c’est à lui qu’on
attribuait cette autorité dont son âme haïssait le principe avec tant
de sauvage fureur!
Fallait-il accepter l’odieuse épreuve? Ne valait-il pas mieux s’enfuir
loin de ces êtres aux âmes d’esclave?...
Mais alors, que deviendraient-ils, livrés à eux-mêmes? De combien de
souffrances le déserteur ne serait-il pas responsable? Si on a le droit
de chérir des abstractions, il n’est pas digne du nom d’homme, celui
qui, pour l’amour d’elles, ferme les yeux devant les réalités de la
vie, nie l’évidence et ne peut se résoudre à sacrifier son orgueil
pour atténuer la misère humaine. Quelque certaines que paraissent des
théories, il est grand d’en faire table rase, lorsqu’il est démontré
que le bien des autres l’exige.
Or, démonstration pouvait-elle être plus nette et plus claire?
N’avait-on pas constaté, ce soir même, de nombreux cas d’ivresse,
sans parler de ceux, plus nombreux encore peut-être, qui demeuraient
ignorés? Devait-on tolérer dans cette foule paisible un tel abus de
l’alcool, au risque d’y provoquer des altercations, des rixes, voire
des meurtres? Les effets du poison, d’ailleurs, ne s’étaient-ils pas
déjà fait sentir? N’en avait-on pas, chez les Ceroni, constaté les
ravages?
On approchait de la tente habitée par la famille Rhodes, on allait se
séparer, que le Kaw-djer hésitait toujours. Mais il n’était pas homme à
fuir les responsabilités. Au dernier moment, quelque douleur qu’il en
dût éprouver, sa résolution fut prise. Il se tourna vers Hartlepool.
«Croyez-vous pouvoir compter sur la fidélité de l’équipage du
-Jonathan-? demanda-t-il.
--A l’exception de Kennedy et de Syrdey, le cuisinier, j’en réponds,
dit Hartlepool.
--De combien d’hommes disposez-vous?
--De quinze hommes, moi compris.
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