soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, après avoir
contourné l’Ile Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double
sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest.
Ce fut à la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel
magellanique, que la -Wel-Kiej- vint relâcher avant le coucher
du soleil, au fond d’une petite anse à rive très accore, où la
tranquillité devait lui être assurée pour la nuit.
Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit
le cap sur l’île Wollaston, près de laquelle elle mouilla le soir même.
Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est.
D’épais nuages s’accumulaient à l’horizon. La tempête n’était pas loin.
La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer,
continuer à gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes
où la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île
Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de manière à
donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell.
Quel but poursuivait le Kaw-djer? Lorsqu’il aurait atteint les
dernières limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn,
lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que
ferait-il?...
Ce fut à cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher
dans l’après-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands
dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua.
Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait
à le suivre, laissant Karroly et Halg sur la grève, il se dirigea vers
le cap.
L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes
dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les
courants, jonchent la base. Au delà, des pointes de récifs piquent de
centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac.
On accède assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers
septentrional en pentes très allongées, sur lesquelles se rencontrent
quelques parcelles de terre cultivable.
Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension.
Qu’allait-il donc faire là-haut? Voulait-il porter ses regards
jusqu’aux limites de l’horizon du Sud?... Mais qu’y verrait-il, si ce
n’est l’immense nappe de la mer?
La tempête était maintenant à son paroxysme. A mesure qu’il montait,
le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné.
Parfois, il lui fallait s’arc-bouter pour ne pas être emporté. Les
embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg
et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils
voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale.
Cette pénible ascension exigea près d’une heure. Parvenu au point
culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, là,
debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le
Sud.
La nuit commençait à se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé
s’éclairait encore des dernières lueurs du soleil. De gros nuages
échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la
houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que
la mer.
Mais enfin, qu’était venu faire là cet homme à l’âme si profondément
troublée? Avait-il un but, un espoir?... Ou bien, arrivé à la fin de la
Terre, arrêté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos
de la mort?...
Le temps s’écoula, l’obscurité devint complète. Toutes choses
disparurent, englouties par les ténèbres.
Ce fut la nuit...
Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint
mourir à la grève.
C’était le coup de canon d’un navire en détresse.
IV
A LA CÔTE.
Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain
temps déjà soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse
violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extrême pointe de l’Amérique
sans risquer de se perdre corps et biens.
C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait
révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de
toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante,
il était invinciblement drossé contre les récifs.
Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de
l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant
aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger
l’escalade, étaient venus le rejoindre.
Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce
temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire?
«Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui
arrivait de ce côté.
--Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est
rapproché du cap depuis le premier coup de canon.
--Il ne doublera pas, affirma Karroly.
--Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure... Pourquoi ne
prend-il pas un bord au large?
--Peut-être qu’il ne le peut pas.
--C’est possible, mais peut-être aussi n’a-t-il pas aperçu la terre...
Il faut la lui montrer... Un feu, allumons un feu!» s’écria le Kaw-djer.
Fiévreusement ils se hâtèrent de réunir par brassées des branches
sèches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap,
les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les
anfractuosités, et ils accumulèrent ce combustible à la cime de
l’énorme croupe.
Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua à l’amadou, puis
aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas à gagner tout
le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur
le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la
fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement
de la tempête se joignaient les crépitements du bois dont les nœuds
éclataient comme des cartouches.
Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait
cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation
l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en
ces parages, en serait diminué.
Nul doute que, à défaut de phare, le foyer allumé par la main du
Kaw-djer n’eût été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer à tout
le moins qu’il se trouvait à proximité du cap. Renseigné par ce feu sur
sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se
jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn.
Mais quels épouvantables dangers comportait cette manœuvre dans une
obscurité si profonde! Si aucun pratique de ces parages n’était à bord,
combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs!
Cependant, le feu continuait à projeter sa lumière dans la nuit. Halg
et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas
et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait.
Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever
la position du navire. Soudain, par une brève déchirure des nuages,
la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand
quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le
bâtiment courait à l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le
vent et contre la mer.
Au même instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les
rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts
d’arrière venaient de se briser au ras de leurs emplantures.
[Illustration: L’Indien put saisir un bout d’aussière... (Page 35.)]
«Il est perdu! s’écria Karroly.
--A bord!» commanda le Kaw-djer.
Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent
la grève en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils
embarquèrent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au
gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eût pas été
possible de larguer un morceau de toile.
Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la
-Wel-Kiej- eut grand’peine à se dégager des récifs contre lesquels la
houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée
à se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se
mâtait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de
l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient,
s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’à l’arrière.
Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait
alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope.
Malgré tout, la -Wel-Kiej- s’approchait du navire dont on distinguait
maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait
comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le
ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient à sa
suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des
arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles.
«Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne
s’est-il pas débarrassé de cette mâture? Il ne sera pas possible de
traîner une pareille queue à travers les passes.
En effet, il était urgent de couper les agrès qui retenaient les mâts
tombés à la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre.
Peut-être même n’avait-il plus de capitaine. On eût été tenté de le
croire, en constatant l’absence de toute manœuvre dans une circonstance
si critique.
Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était
affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas à s’y fracasser. Le
foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui
s’échevelaient comme des lanières démesurées, lorsque le brasier
s’activait au souffle de la tourmente.
--Il n’y a donc plus personne à bord!» dit l’Indien, répondant à
l’observation du Kaw-djer.
Il se pouvait après tout que le bâtiment eût été abandonné de son
équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre
dans les embarcations. A moins qu’il ne fût plus qu’un énorme cercueil
transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se
déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les
accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre.
La -Wel-Kiej- arriva enfin par le travers du navire, au moment où il
faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup
de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des
agrès. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussière, qui fut, en
un tour de main, amarrée à l’avant de la chaloupe.
Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le
chien Zol, franchirent les bastingages et retombèrent sur le pont.
Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule
éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la
plupart contre les roufs, dans les coursives, on eût compté plusieurs
centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient
pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables.
Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce
jeune garçon qui venaient de sauter à bord.
Le Kaw-djer se précipita vers l’arrière, espérant trouver l’homme de
barre à son poste... La barre était abandonnée. Le navire, à sec de
toile, allait où le poussaient la houle et le vent.
Le capitaine, les officiers, où étaient-ils donc? Avaient-ils,
lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire?
Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras.
«Ton commandant? interrogea-t-il en anglais.
Cet homme n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé
par un étranger et se borna à hausser les épaules.
--Ton commandant? reprit le Kaw-djer.
--Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec, dit le matelot d’un
ton d’étrange indifférence.
Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son
équipage lui manquait.
--Le second? demanda le Kaw-djer.
Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur.
--Le second?... répondit-il. Les deux jambes cassées, la tête broyée,
affalé dans l’entrepont.
--Mais le lieutenant?... le maître?... où sont-ils?
D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien.
--Enfin, qui commande à bord? s’écria le Kaw-djer.
--Vous! dit Karroly.
--A la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand!»
Karroly et lui revinrent en toute hâte à l’arrière et pesèrent sur la
roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement
au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord.
«Brasse carré partout!» commanda le Kaw-djer.
Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre.
Peut-être réussirait-on à passer dans l’Ouest de l’île Horn.
Où allait ce navire?... On le saurait plus tard. Quant à son nom et à
celui de son port d’attache---Jonathan-, SAN-FRANCISCO--il fut possible
de les lire sur la roue, à la lueur d’un falot.
Les violentes embardées rendaient très difficile la manœuvre du
gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment
n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et
Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en
s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore,
continuait à jeter le feu allumé au sommet du cap Horn.
Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre
l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte
et l’île Horn. Que le bâtiment parvint à parer les écueils émergeant
dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-être un
mouillage abrité du vent et de la mer. Là, on attendrait en sûreté
jusqu’au lever du jour.
Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était
si grand qu’ils ne remarquèrent même pas que des ordres leur étaient
donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de
bâbord qui retenaient les deux mâts à la traîne. Leurs chocs violents
contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agrès tranchés à
coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus à s’en
occuper. Quant à la -Wel-Kiej-, sa bosse la ramena vers l’arrière de
manière à prévenir toute collision.
La fureur de la tempête s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui
embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des
passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fût réfugié dans
les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et
comprendre de ces malheureux? Il n’y fallait pas songer.
Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour à tour ses
flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les
récifs qui le hérissaient à l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau
de toile hissé à l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île
Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de
la bourrasque.
Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et
s’approcha de la barre que manœuvraient le Kaw-djer et Karroly.
«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
--Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous?
--Maître d’équipage.
--Vos officiers?
--Morts.
--Tous?
--Tous.
--Pourquoi n’étiez-vous pas à votre poste?
--J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens à peine de reprendre
connaissance.
--C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons à la
tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut
mettre de l’ordre ici.»
Tout danger n’avait pas disparu, loin de là. Lorsque le navire
arriverait à la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par
le travers et de nouveau exposé à toutes les brutalités des lames
et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île
Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la
côte du cap n’offre aucun abri où le -Jonathan- pût mouiller, le vent,
qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas à rendre intenable
cette partie de l’archipel.
Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre
la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche,
longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges.
Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le
-Jonathan- trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait,
en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de
conduire le navire, bien qu’il fût à peu près désemparé, à Punta-Arenas
par le détroit de Magellan.
Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’à l’île Hermitte!
Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces
parages? Avec la voilure réduite à un bout de foc, comment assurer la
direction dans ces profondes ténèbres?...
Après une heure terrible, les dernières roches de l’île Horn furent
dépassées et la mer recommença à battre en grand le navire.
Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un
tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure
pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée à
bloc, amurée et bordée à l’aide de palans, non sans que les hommes y
eussent employé toute leur vigueur.
Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de
toile serait à peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était
la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de
l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure.
Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient à croire
au succès de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un
instant les hurlements de la bourrasque.
Le mât de misaine venait de se rompre à une dizaine de pieds au-dessus
du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en
écrasant les bastingages de bâbord et disparut.
Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants
s’élevèrent. En même temps, le -Jonathan- embarqua une lame gigantesque
et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer.
Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord à tribord, de
l’arrière à l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les
agrès s’étaient rompus, et les débris de la mâture, emportés par la
houle, ne menaçaient pas la coque.
Devenu désormais une épave inerte en dérive, le -Jonathan- ne sentait
plus sa barre.
«Nous sommes perdus! cria une voix.
--Et pas d’embarcations! gémit une autre.
--Il y a la chaloupe du pilote! hurla une troisième.
La foule se rua vers l’arrière, où la -Wel-Kiej- suivait à la traîne.
--Halte!» commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi
sur-le-champ.
En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de
matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus
qu’à attendre le dénouement.
Une heure après, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du
Nord. Par quel miracle le -Jonathan- avait-il suivi sans dommage le
chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte? Le certain, c’est
qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les
hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et
l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord.
Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant? Le -Jonathan-,
poussé par le premier, allait-il passer à l’Est de l’île Hoste, ou
bien, drossé par le second, la doubler par le Sud? Ni l’un, ni l’autre.
Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans
toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte
sur bâbord.
Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale
de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn.
V
LES NAUFRAGÉS.
Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain
-Jonathan- avait quitté San-Francisco de Californie, à destination de
l’Afrique australe. C’est là une traversée qu’un navire bon marcheur
peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps.
Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de
quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les
deux autres à voiles auriques et latines: brigantines et flèches.
Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force
de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant
Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes,
tous Américains.
Le -Jonathan- n’avait pas été affrété pour un transport de
marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans
ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de
colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le
Gouvernement portugais leur avait accordé une concession.
La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au
voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début.
L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour
plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le
-Jonathan- emportait aussi du matériel de première installation:
tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins
des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres
concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des
instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines
de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces
bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour.
Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la
nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante.
D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même.
Le -Jonathan-, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde
cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait
réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de
Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est
trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les
efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère.
[Illustration: Cette situation nouvelle, le Kaw-djer réussit a la faire
comprendre... (Page 44.)]
Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le
succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le -Jonathan-
n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par
une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre.
Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait
connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est
pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant
passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans
doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres,
quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva
avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter
secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.
Ce fut après cette catastrophe que le -Jonathan- commença à tirer le
canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le
Kaw-djer et par ses compagnons.
Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap,
qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son
défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du
champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état
de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent.
Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à
bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison
par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie,
violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la
tête et le jetait évanoui sur le pont.
On sait le reste.
Maintenant, le voyage était terminé. Le -Jonathan-, solidement encastré
entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la
côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le
saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le
navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu
des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le
couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme
d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du
moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui
le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids.
Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool,
réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le
pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés
par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage.
Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et
sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres.
Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs
ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages
déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de
Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de
tous.
Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence
relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart.
Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris
confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une
intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été
toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient
le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les
avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente
résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient
désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment,
ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa
besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et
jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi
ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des
États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait
dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie
de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière
proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de
s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent
ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à
leur suite un véritable troupeau d’enfants.
Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les
uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut
d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de
force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître
mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous
d’autres cieux.
Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la
gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations
sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en
était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé
de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents
francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été,
par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort.
C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre;
c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas
confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme,
d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant
se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.
Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière,
qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème
de la vie?
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
[Illustration]
I
A TERRE.
Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la
fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal
du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne,
le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus
ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à
traverser l’île presque de part en part.
L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique.
Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur
à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme
un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la
pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.
C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse
granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le
-Jonathan- était venu s’échouer.
Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de
l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la
tempête expirante. Le -Jonathan- gisait à l’extrémité d’un promontoire
dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se
rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied
du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de
varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable
lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages:
térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes,
oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques.
En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première
vue.
Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte,
la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors
presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre.
C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle
hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une
pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader
le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet
une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie
s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit
le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la
grève, absorbés dans la contemplation du -Jonathan- échoué.
Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que
les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur
le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu
dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne
montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait
avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un
groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes,
et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa
démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître
que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe
supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.
«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant
tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos
compagnons, nous étions inévitablement perdus.
Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté
et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui
était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui
adressait la parole:
--Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il,
que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si
effroyable catastrophe.
--Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle
Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le
passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour
aborder le Kaw-djer.
--Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et
voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.
--Et vous? interrogea Harry Rhodes.
--Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne
me connais plus d’autre nom.
Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet
examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda:
--Quel est votre avis sur ce que nous devons faire?
--Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le
Kaw-djer. Tout dépend de l’état du -Jonathan-. Je n’ai pas, à vrai
dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de
l’examiner avant de rien décider.
--En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry
Rhodes.
--Sur la côte sud-est de l’île Hoste.
--Près du détroit de Magellan?
--Non. Fort loin, au contraire.
--Diable!... fit Harry Rhodes.
--C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du
-Jonathan-. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite
une décision.»
Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le
Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le
tour du clipper.
On eut vite acquis la certitude que le -Jonathan- devait être considéré
comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits,
déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries
particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en
fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et
l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.
«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la
cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait
notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage.
Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des
émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute,
celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.
--C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.
--Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan
à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève,
si vous n’y voyez pas d’inconvénient.»
On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui
s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant
neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants
en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de
roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du
Kaw-djer.
Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne
parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.
«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne
manquait plus que ça! murmurait l’un.
--Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre.
--Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un
troisième.
Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.
--Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.
--Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur,
Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.
Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son
visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu
rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain.
Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute
apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils
longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la
blancheur.
--Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme
Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs
d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous
propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette
côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un
matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour
de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les
uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas?
Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs.
Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule:
--La -Wel-Kiej- est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui
faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.
--Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour.
Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de
bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre
propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous
quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au
contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle
n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été
meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes.
Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous
pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des
exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des
exploiteurs?
L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros
rires.
L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle:
--Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et
l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons
pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous
ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions
bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille
fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la
propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme
nous a contraints à quitter nos familles et nos patries?
Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades
prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs
d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de
la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.
Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.
--J’ignore à qui appartient la cargaison du -Jonathan-, dit-il avec
calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer
qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où
nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas
l’abandonner.»
Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry
Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de
Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.
«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question
qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des
charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.
--Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus
des têtes.
--Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants.
«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un
ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais
pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle
Hobard.
--Et l’orateur, le connaissez-vous?
--C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait
Beauval, mais je n’en suis pas sûr.»
Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et
la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut
cependant être résumée en quelques lignes.
Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il
réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni
de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa
carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à
la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés
et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques.
Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme
un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes
ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses
efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des
affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade
qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la
misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur
le sol de la libre Amérique.
Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après
avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les
métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne
lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.
Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était
inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui
promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de
la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau,
après le naufrage du -Jonathan-, qui le jetait, avec tant d’autres
misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.
Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient
aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile.
Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à
la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui
triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.
C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de
conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord
du -Jonathan-, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne
semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le
capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.
Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval
n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le
commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière
si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre
insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille
complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son
éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe
compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.
Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval,
continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du -Jonathan-,
à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain
du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect
glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick
professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant
d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme,
dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production,
répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme,
dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.
Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une
différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes.
Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves,
tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de
Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de
marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant
d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement
inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.
Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait
haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La
pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des
humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit
nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela
lui donnait des convulsions de rage.
Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des
contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il
eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le
meurtre.
A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de
littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre,
du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y
proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure
discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires
devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner.
Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick,
remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre
place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa
nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme
la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière
institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était
alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il
avait rebondi sur le pont du -Jonathan-.
Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun
leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit
pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité
inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale.
Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils
n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence,
ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de
colère et de haine.
A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas
voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival.
Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la
parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût
pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La
foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout
naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez
longtemps.
Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes
avait continué à haranguer ses compagnons.
«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher,
il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est
pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille
cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous
conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître
d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les
meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis
veuillent bien lever la main.
Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même
mouvement.
--Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se
tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres?
--D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler,
il faut des forces.»
En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé
de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps,
Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.
«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai
prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine,
Monsieur.
--Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer.
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