soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, après avoir contourné l’Ile Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest. Ce fut à la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel magellanique, que la -Wel-Kiej- vint relâcher avant le coucher du soleil, au fond d’une petite anse à rive très accore, où la tranquillité devait lui être assurée pour la nuit. Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit le cap sur l’île Wollaston, près de laquelle elle mouilla le soir même. Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est. D’épais nuages s’accumulaient à l’horizon. La tempête n’était pas loin. La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer, continuer à gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes où la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de manière à donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell. Quel but poursuivait le Kaw-djer? Lorsqu’il aurait atteint les dernières limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn, lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que ferait-il?... Ce fut à cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher dans l’après-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua. Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait à le suivre, laissant Karroly et Halg sur la grève, il se dirigea vers le cap. L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les courants, jonchent la base. Au delà, des pointes de récifs piquent de centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac. On accède assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers septentrional en pentes très allongées, sur lesquelles se rencontrent quelques parcelles de terre cultivable. Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension. Qu’allait-il donc faire là-haut? Voulait-il porter ses regards jusqu’aux limites de l’horizon du Sud?... Mais qu’y verrait-il, si ce n’est l’immense nappe de la mer? La tempête était maintenant à son paroxysme. A mesure qu’il montait, le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné. Parfois, il lui fallait s’arc-bouter pour ne pas être emporté. Les embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale. Cette pénible ascension exigea près d’une heure. Parvenu au point culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, là, debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le Sud. La nuit commençait à se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé s’éclairait encore des dernières lueurs du soleil. De gros nuages échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que la mer. Mais enfin, qu’était venu faire là cet homme à l’âme si profondément troublée? Avait-il un but, un espoir?... Ou bien, arrivé à la fin de la Terre, arrêté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos de la mort?... Le temps s’écoula, l’obscurité devint complète. Toutes choses disparurent, englouties par les ténèbres. Ce fut la nuit... Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint mourir à la grève. C’était le coup de canon d’un navire en détresse. IV A LA CÔTE. Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain temps déjà soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extrême pointe de l’Amérique sans risquer de se perdre corps et biens. C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante, il était invinciblement drossé contre les récifs. Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger l’escalade, étaient venus le rejoindre. Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire? «Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui arrivait de ce côté. --Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est rapproché du cap depuis le premier coup de canon. --Il ne doublera pas, affirma Karroly. --Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure... Pourquoi ne prend-il pas un bord au large? --Peut-être qu’il ne le peut pas. --C’est possible, mais peut-être aussi n’a-t-il pas aperçu la terre... Il faut la lui montrer... Un feu, allumons un feu!» s’écria le Kaw-djer. Fiévreusement ils se hâtèrent de réunir par brassées des branches sèches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap, les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les anfractuosités, et ils accumulèrent ce combustible à la cime de l’énorme croupe. Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua à l’amadou, puis aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas à gagner tout le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement de la tempête se joignaient les crépitements du bois dont les nœuds éclataient comme des cartouches. Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en ces parages, en serait diminué. Nul doute que, à défaut de phare, le foyer allumé par la main du Kaw-djer n’eût été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer à tout le moins qu’il se trouvait à proximité du cap. Renseigné par ce feu sur sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn. Mais quels épouvantables dangers comportait cette manœuvre dans une obscurité si profonde! Si aucun pratique de ces parages n’était à bord, combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs! Cependant, le feu continuait à projeter sa lumière dans la nuit. Halg et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait. Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever la position du navire. Soudain, par une brève déchirure des nuages, la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le bâtiment courait à l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le vent et contre la mer. Au même instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts d’arrière venaient de se briser au ras de leurs emplantures. [Illustration: L’Indien put saisir un bout d’aussière... (Page 35.)] «Il est perdu! s’écria Karroly. --A bord!» commanda le Kaw-djer. Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent la grève en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils embarquèrent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eût pas été possible de larguer un morceau de toile. Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la -Wel-Kiej- eut grand’peine à se dégager des récifs contre lesquels la houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée à se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se mâtait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient, s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’à l’arrière. Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope. Malgré tout, la -Wel-Kiej- s’approchait du navire dont on distinguait maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient à sa suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles. «Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne s’est-il pas débarrassé de cette mâture? Il ne sera pas possible de traîner une pareille queue à travers les passes. En effet, il était urgent de couper les agrès qui retenaient les mâts tombés à la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre. Peut-être même n’avait-il plus de capitaine. On eût été tenté de le croire, en constatant l’absence de toute manœuvre dans une circonstance si critique. Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas à s’y fracasser. Le foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui s’échevelaient comme des lanières démesurées, lorsque le brasier s’activait au souffle de la tourmente. --Il n’y a donc plus personne à bord!» dit l’Indien, répondant à l’observation du Kaw-djer. Il se pouvait après tout que le bâtiment eût été abandonné de son équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre dans les embarcations. A moins qu’il ne fût plus qu’un énorme cercueil transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre. La -Wel-Kiej- arriva enfin par le travers du navire, au moment où il faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des agrès. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussière, qui fut, en un tour de main, amarrée à l’avant de la chaloupe. Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le chien Zol, franchirent les bastingages et retombèrent sur le pont. Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la plupart contre les roufs, dans les coursives, on eût compté plusieurs centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables. Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce jeune garçon qui venaient de sauter à bord. Le Kaw-djer se précipita vers l’arrière, espérant trouver l’homme de barre à son poste... La barre était abandonnée. Le navire, à sec de toile, allait où le poussaient la houle et le vent. Le capitaine, les officiers, où étaient-ils donc? Avaient-ils, lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire? Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras. «Ton commandant? interrogea-t-il en anglais. Cet homme n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé par un étranger et se borna à hausser les épaules. --Ton commandant? reprit le Kaw-djer. --Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec, dit le matelot d’un ton d’étrange indifférence. Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son équipage lui manquait. --Le second? demanda le Kaw-djer. Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur. --Le second?... répondit-il. Les deux jambes cassées, la tête broyée, affalé dans l’entrepont. --Mais le lieutenant?... le maître?... où sont-ils? D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien. --Enfin, qui commande à bord? s’écria le Kaw-djer. --Vous! dit Karroly. --A la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand!» Karroly et lui revinrent en toute hâte à l’arrière et pesèrent sur la roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord. «Brasse carré partout!» commanda le Kaw-djer. Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre. Peut-être réussirait-on à passer dans l’Ouest de l’île Horn. Où allait ce navire?... On le saurait plus tard. Quant à son nom et à celui de son port d’attache---Jonathan-, SAN-FRANCISCO--il fut possible de les lire sur la roue, à la lueur d’un falot. Les violentes embardées rendaient très difficile la manœuvre du gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore, continuait à jeter le feu allumé au sommet du cap Horn. Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte et l’île Horn. Que le bâtiment parvint à parer les écueils émergeant dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-être un mouillage abrité du vent et de la mer. Là, on attendrait en sûreté jusqu’au lever du jour. Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était si grand qu’ils ne remarquèrent même pas que des ordres leur étaient donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de bâbord qui retenaient les deux mâts à la traîne. Leurs chocs violents contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agrès tranchés à coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus à s’en occuper. Quant à la -Wel-Kiej-, sa bosse la ramena vers l’arrière de manière à prévenir toute collision. La fureur de la tempête s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fût réfugié dans les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et comprendre de ces malheureux? Il n’y fallait pas songer. Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour à tour ses flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les récifs qui le hérissaient à l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau de toile hissé à l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de la bourrasque. Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et s’approcha de la barre que manœuvraient le Kaw-djer et Karroly. «Qui êtes-vous? demanda-t-il. --Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous? --Maître d’équipage. --Vos officiers? --Morts. --Tous? --Tous. --Pourquoi n’étiez-vous pas à votre poste? --J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens à peine de reprendre connaissance. --C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons à la tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut mettre de l’ordre ici.» Tout danger n’avait pas disparu, loin de là. Lorsque le navire arriverait à la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par le travers et de nouveau exposé à toutes les brutalités des lames et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la côte du cap n’offre aucun abri où le -Jonathan- pût mouiller, le vent, qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas à rendre intenable cette partie de l’archipel. Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche, longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges. Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le -Jonathan- trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait, en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de conduire le navire, bien qu’il fût à peu près désemparé, à Punta-Arenas par le détroit de Magellan. Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’à l’île Hermitte! Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces parages? Avec la voilure réduite à un bout de foc, comment assurer la direction dans ces profondes ténèbres?... Après une heure terrible, les dernières roches de l’île Horn furent dépassées et la mer recommença à battre en grand le navire. Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée à bloc, amurée et bordée à l’aide de palans, non sans que les hommes y eussent employé toute leur vigueur. Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de toile serait à peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure. Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient à croire au succès de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un instant les hurlements de la bourrasque. Le mât de misaine venait de se rompre à une dizaine de pieds au-dessus du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en écrasant les bastingages de bâbord et disparut. Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants s’élevèrent. En même temps, le -Jonathan- embarqua une lame gigantesque et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer. Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord à tribord, de l’arrière à l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les agrès s’étaient rompus, et les débris de la mâture, emportés par la houle, ne menaçaient pas la coque. Devenu désormais une épave inerte en dérive, le -Jonathan- ne sentait plus sa barre. «Nous sommes perdus! cria une voix. --Et pas d’embarcations! gémit une autre. --Il y a la chaloupe du pilote! hurla une troisième. La foule se rua vers l’arrière, où la -Wel-Kiej- suivait à la traîne. --Halte!» commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi sur-le-champ. En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus qu’à attendre le dénouement. Une heure après, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du Nord. Par quel miracle le -Jonathan- avait-il suivi sans dommage le chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte? Le certain, c’est qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord. Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant? Le -Jonathan-, poussé par le premier, allait-il passer à l’Est de l’île Hoste, ou bien, drossé par le second, la doubler par le Sud? Ni l’un, ni l’autre. Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte sur bâbord. Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn. V LES NAUFRAGÉS. Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain -Jonathan- avait quitté San-Francisco de Californie, à destination de l’Afrique australe. C’est là une traversée qu’un navire bon marcheur peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps. Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les deux autres à voiles auriques et latines: brigantines et flèches. Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes, tous Américains. Le -Jonathan- n’avait pas été affrété pour un transport de marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le Gouvernement portugais leur avait accordé une concession. La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début. L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le -Jonathan- emportait aussi du matériel de première installation: tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour. Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante. D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même. Le -Jonathan-, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère. [Illustration: Cette situation nouvelle, le Kaw-djer réussit a la faire comprendre... (Page 44.)] Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le -Jonathan- n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre. Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres, quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu. Ce fut après cette catastrophe que le -Jonathan- commença à tirer le canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le Kaw-djer et par ses compagnons. Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap, qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent. Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie, violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la tête et le jetait évanoui sur le pont. On sait le reste. Maintenant, le voyage était terminé. Le -Jonathan-, solidement encastré entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids. Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool, réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage. Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres. Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de tous. Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart. Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment, ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à leur suite un véritable troupeau d’enfants. Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous d’autres cieux. Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été, par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort. C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre; c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme, d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer. Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière, qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème de la vie? FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. DEUXIÈME PARTIE [Illustration] I A TERRE. Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne, le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à traverser l’île presque de part en part. L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique. Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la pointe connue sous le nom de Faux cap Horn. C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le -Jonathan- était venu s’échouer. Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la tempête expirante. Le -Jonathan- gisait à l’extrémité d’un promontoire dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages: térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes, oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques. En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première vue. Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre. C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la grève, absorbés dans la contemplation du -Jonathan- échoué. Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé. «Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos compagnons, nous étions inévitablement perdus. Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui adressait la parole: --Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si effroyable catastrophe. --Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour aborder le Kaw-djer. --Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir. --Et vous? interrogea Harry Rhodes. --Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne me connais plus d’autre nom. Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda: --Quel est votre avis sur ce que nous devons faire? --Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le Kaw-djer. Tout dépend de l’état du -Jonathan-. Je n’ai pas, à vrai dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de l’examiner avant de rien décider. --En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry Rhodes. --Sur la côte sud-est de l’île Hoste. --Près du détroit de Magellan? --Non. Fort loin, au contraire. --Diable!... fit Harry Rhodes. --C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du -Jonathan-. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite une décision.» Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le tour du clipper. On eut vite acquis la certitude que le -Jonathan- devait être considéré comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits, déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition. «Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage. Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute, celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier. --C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes. --Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.» On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du Kaw-djer. Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes. «Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne manquait plus que ça! murmurait l’un. --Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre. --Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un troisième. Une voix s’éleva enfin nettement de la foule. --Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais. --Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur, Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal. Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain. Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la blancheur. --Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas? Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs. Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule: --La -Wel-Kiej- est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas. --Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour. Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des exploiteurs? L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros rires. L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle: --Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme nous a contraints à quitter nos familles et nos patries? Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation. Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point. --J’ignore à qui appartient la cargaison du -Jonathan-, dit-il avec calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas l’abandonner.» Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition. «Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe. --Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus des têtes. --Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants. «Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle Hobard. --Et l’orateur, le connaissez-vous? --C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait Beauval, mais je n’en suis pas sûr.» Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut cependant être résumée en quelques lignes. Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques. Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur le sol de la libre Amérique. Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil. Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau, après le naufrage du -Jonathan-, qui le jetait, avec tant d’autres misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy. Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile. Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable. C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord du -Jonathan-, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le capitaine Leccar avait cru devoir intervenir. Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités. Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval, continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du -Jonathan-, à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme, dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production, répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme, dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun. Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes. Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves, tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger. Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela lui donnait des convulsions de rage. Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le meurtre. A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre, du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner. Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick, remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il avait rebondi sur le pont du -Jonathan-. Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale. Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence, ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de colère et de haine. A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival. Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez longtemps. Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes avait continué à haranguer ses compagnons. «Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher, il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis veuillent bien lever la main. Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même mouvement. --Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres? --D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler, il faut des forces.» En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps, Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart. «Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine, Monsieur. --Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000