incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence
paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle
démonstration de son erreur.
Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait
naître plus tôt qu’il ne le pensait.
Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à
coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse.
Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire,
fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent
l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de
Libéria.
Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant
les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la
force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se
congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des
tristesses que réservait l’avenir.
XI
LA FIÈVRE DE L’OR.
C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite.
Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une
partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et
s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur
le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les
Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non
encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île
Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au
dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes.
Les chasseurs battirent la forêt; ayant tué deux pumas chemin faisant,
ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière
opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille.
Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup
de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas
été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de
douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois
et disparut.
Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un
second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche.
La pierre vola en éclats.
Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des
éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué
par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et
l’examina.
C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques,
dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or.
Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or!... Il y avait
de l’or dans le sol de l’île Hoste! Rien que cet éclat de roche en
témoignait.
Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner? N’a-t-on pas trouvé des
filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de
Feu, en Patagonie comme en Magellanie? N’est-ce pas une chaîne d’or,
cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom
de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au
cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq
milliards de francs?
Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait
voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le
Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses
compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient
ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or.
Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en
effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke,
aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la
flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades.
Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un
parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à
l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste
qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux
approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne
pouvait avoir aucune conséquence immédiate.
L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables.
Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu
le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles
scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par
la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes
des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient
donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à
l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille
sept cent soixante-quinze tonnes.
[Illustration: Plusieurs centaines d’Hosteliens erraient... (Page 404.)]
Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap
Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où
devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces
travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante,
malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze
kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le
matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver
allaient rendre impraticable.
Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent
et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids
excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix
degrés sous zéro.
Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les
intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles
de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île
Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y
avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares
contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au
Tribunal.
Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette
découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné
l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves.
Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait
concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit
encore. A la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes.
«Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque
nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le
hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de
ruines...
--Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait
l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or
soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines!...
--Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or
n’a jamais laissé que la ruine après elle!
--Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une
autre...
--La plus inutile.
--Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les
autres.
--Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir,
il faut tout lui sacrifier! Des chercheurs d’or, l’immense majorité
périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur
succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs
aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et,
quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent
incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens
social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la
vraie. Ce ne sont plus des hommes.
--Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans
compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les
récoltes perdues. C’est peu de chose que d’être riche quand on crève de
faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette
influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner
la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers?
--L’or!... l’or!... la soif de l’or! répétait le Kaw-djer. Aucun plus
terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays.
Harry Rhodes était ébranlé.
--En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre
pouvoir de conjurer ce fléau.
--Non! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de
lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or,
il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute
organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les
districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie,
en Californie, dans le Sud de l’Afrique? Les travaux utiles ont été
abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et
les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant
à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme
tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien
resté à ces malheureux insensés.
Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa
conviction et la vivacité de ses inquiétudes.
--Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y
a le danger du dehors: tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui
envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent
pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous
les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant
après son passage. Ah! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de
pareils désastres!
--Ne pouvons-nous encore espérer? demanda Harry Rhodes très ému. Si la
nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion.
--Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le
mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend
que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée
quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se
transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse
que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent!»
Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en
vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer
l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or.
Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en
effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de
confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état
d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible? Pour être
fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui,
pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé.
Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent
à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus
entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs,
quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait
été trouvé au Golden Creek,--ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont
la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge,--c’est
là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi,
malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se
multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines
d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les
gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou
d’une poche riche en pépites.
L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés, en
principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant
la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en
extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on
procède dans les mines du Transvaal. Toutefois, suivre un filon,
c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les
filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les
retrouver, de la science de techniciens expérimentés. A tout le moins,
ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les
suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes
les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise.
D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le
concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte
que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs
isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante
main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver
profit.
Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom
sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de
découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession,
qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs
d’affaires.
Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte
et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute
exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches
aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par
l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau--glace, pluie
ou torrent--a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il
est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir
les sables, et d’un peu d’eau pour les laver.
C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient
les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En
bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et
une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de
boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied
cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un
plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est
vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient
pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés
dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches
pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient
réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre.
Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer
l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété
collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit
des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer
en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème
sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la
solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social
dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet
de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à
toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il
importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait
le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire
bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre,
et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux
des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les
points du monde.
La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois
desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la
délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue
maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs,
tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la
collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de
cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens
hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après
une année d’habitation effective et sur une décision conforme du
Gouverneur.
La loi promulguée, il restait à l’appliquer.
Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents
aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne
furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin
d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la
prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas
le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer
librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du
produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé?
Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui
qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit
savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le
faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de
l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance
qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient
l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur
travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent
assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en
demeurant chez eux.
La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte.
Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes
formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante
autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus
anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens
arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés
pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut
lancée.
Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents
réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la
campagne aux environs du Golden Creek.
Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait.
Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de
s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois
cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de
ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région
des placers.
La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île,
au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant
tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient
impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre
en règle.
Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent
contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et
les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées.
D’autres, par contre--et c’était la majorité--ne possédant pas la somme
exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur
entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison.
Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir
une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par
le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden
Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même
temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les
trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens
entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer,
l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus
localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient
les montagnes du centre et du Nord.
On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements
aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer
exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des
Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée,
tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres
cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc
mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de
l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound.
Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre
générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus
impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques
semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de
leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur
les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces
poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies
torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de
longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure
perte. Tous y couraient, de la capitale, des bourgades, des champs,
des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il
semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait
pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une
centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et
à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de
choses.
Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien
reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les
Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général.
Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci
soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si
plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés,
c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs,
ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et
la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables
bienfaits qu’ils en avaient reçus.
Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages
des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur
était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en
jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et
s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or.
Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages,
s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf
sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de
déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger
qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise en quarantaine par
toutes les marines de la terre.
La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la
combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance
des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le
composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur
était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement
fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que
plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut
réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante.
[Illustration: Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions
légales... (Page 413.)]
En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément
découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien,
s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici
qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts,
toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de
peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait
jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines
allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie.
Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient
comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il
disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il
ramènerait à la raison une multitude égarée.
Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un
torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et
la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa
violence.
On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la
mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement,
quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les
jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait
tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille
basse, leurs occupations antérieures.
Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de
prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé.
Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir
sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul
de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser
des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que
leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des
centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus
dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur
la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse
incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île
Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas
à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là,
pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les
illusions avaient été plus grandes.
D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et
l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à
produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais
le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément
augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or
avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à
augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques
pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires
habituels.
De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se
limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours,
le mouvement s’arrêta.
Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était
jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme
près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux
dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie.
Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à
compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi.
De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or
s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci
connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable
rapacité.
Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier
convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ,
deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air
résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux
passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si
minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la
crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où
étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche,
une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de
ferraille.
Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents
aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île
Hoste allait être garrottée.
A partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles
rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant
l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au
Gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur.
Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant
alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le
petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient
habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de
l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous
à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens
eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes
de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre
formalité à la recherche d’un claim.
Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient
arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire
s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de
prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le
sol de l’île.
Ce navire emportait, à de nombreux exemplaires, un décret notifié
par le Gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le
Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante,
faisait savoir -urbi et orbi- que, l’île Hoste ayant une population
surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au
débarquement de tout nouvel étranger.
Cette mesure serait-elle efficace? L’avenir le dirait, mais, en son for
intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de
l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter.
D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui
rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient
condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac
et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un
désastre.
A cela, que pouvait-on? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre
des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly,
Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une
trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers
fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait
impuissant à la destruction de son œuvre.
XII
L’ILE AU PILLAGE.
Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce
bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les
entr’actes des hivers.
Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier
acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là
heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu.
Qu’étaient-ils devenus? On l’ignorait, mais tout portait à croire
qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident.
Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un
frère ou d’un mari.
D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île
Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire,
de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait
atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement.
Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du
Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que
peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières
incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien
entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État,
celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les
continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État
manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance.
Où s’en serait-il procuré? Si quelques rares Hosteliens s’étaient
résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son
extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en
supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où
s’alimentait jusqu’alors la caisse publique.
Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les
épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que
les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves
difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal
qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre
de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent
de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après
le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur
d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû
être entièrement achevé.
Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur
avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot
du -Jonathan-, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui
se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de
personne.
Combien possédait-il? Personne n’en savait rien, et pas même lui,
peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais
beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à
pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les
pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il
semblait abondamment pourvu.
Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait
du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention
de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer
l’existence convenant à sa fortune.
Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait
exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le
claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet
égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner
de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été.
Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière
quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches,
tout simplement.
Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait
coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures
ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par
eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé
sans qu’on découvrît le coupable. Quand les victimes se trouvèrent
réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de
Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les
frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve
commencèrent à planer sur l’ancien matelot.
Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration
des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient
prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que
tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui
accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une
clientèle et devenait une manière de personnage.
Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses
pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y
avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On
devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous
les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la
plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection,
avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La
milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient
semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit.
Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les
menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui
faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la
direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De
l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le
quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou
piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions.
Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite
la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit
n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie
française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive
résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on
dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait
de furieuses imprécations.
«Tas de voleurs! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool.
--Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa
perquisition sans s’émouvoir autrement.
--Vous me le payerez! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien
chef exaspérait plus encore.
--Eh! Eh! il me semble que c’est toi qui payes, pour l’instant, railla
impitoyablement Hartlepool.
--On se reverra!
--Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût.
--Voleur!... cria Kennedy au paroxysme de la colère.
--Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en
est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize
kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la
valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton
argent...
--Misérable!...
--Tu as droit à une concession en règle.
--Brigand!...
--Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim.
--Bandit!...
--Tu ne veux pas?...
--Canaille!...
--A ton aise, mon garçon!» conclut Hartlepool en mettant fin à cette
scène.
Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de
trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur
d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions
régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage,
en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim
où il avait fait une si belle récolte.
La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand,
au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde,
on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le
Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions,
créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute
confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères.
L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps.
Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme
l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas
suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie
encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent
sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire.
Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui
lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim
mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux
qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais.
La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait
duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au
seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en
spectateur au second acte du drame.
Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du
premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens
commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une
progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois.
Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné,
sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le
moment de se montrer sévère.
Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se
modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les
usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme
la cause qui le motivait.
Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre
que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens.
Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait
compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des
êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la
souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il
fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes
avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la
saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la
plupart des Hosteliens y avaient renoncé.
Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de
l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense.
Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de
prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer
à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction
que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient
Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les
placers.
Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque
les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire
les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils
n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction
et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant
au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était
énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à
toutes les horreurs de la famine.
Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs
de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes
appuyèrent les arrêtés du Gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup
respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en
faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec
la détestable cargaison qu’ils avaient apportée.
Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était
qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient
le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant
de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en
pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes
que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien.
Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île
réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne
cessa de grossir.
[Illustration: Les navires débarquaient leur chargement humain en
pleine campagne. (Page 420.)]
Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient
qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles
sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent
les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers
d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore.
Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à
trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient
les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée.
Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût
pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots
pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés
en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses
femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs
grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces
cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et
coulait à pleins bords.
En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage.
Ferme à son poste, centre autour duquel on se réunirait quand, la
tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à
reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement,
revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et,
volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement
son métier de Gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction
du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au
cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les
travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. A
la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient
en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage.
Vers le 15 décembre, la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans
le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de
l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite
inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses.
Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau,
se présentèrent ensemble au Gouvernement. Immédiatement admis près
du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le
Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues,
firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession.
Le Kaw-djer sourit amèrement.
«Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au
courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste?
--Oui, répondit le Français.
--Mais nous préférons tout de même être en règle, acheva l’Anglais.
Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races
différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun: cet air
de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans
à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau.
Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait
l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à
la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci.
Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or
sympathiques.
--Ah! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois,
cependant.
--C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année
dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes
repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous
désirons exploiter.
--Ensemble? demanda le Kaw-djer.
--Ensemble, répondit Alexander Smith.
Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas
feinte:
--Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que
je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter
réservant toute concession aux citoyens hosteliens.
--Pour les claims, objecta Maurice Raynaud.
--Eh bien? interrogea le Kaw-djer.
--Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur
ce point.
--En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde
entreprise, qui exige d’importants capitaux...
--Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes
partis que pour nous les procurer.
--Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici
la -Franco-English Gold Mining Company-, dont mon camarade Smith est
l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée
à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres
sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt
mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute
pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit
jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les
premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au
complet.
Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite,
réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du
pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté
de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise.
Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans
l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce
pas ouvrir la porte à de futures complications internationales? La
France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux,
n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans
l’administration intérieure de l’île? Le Kaw-djer, en fin de compte,
se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était
trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était
désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à
travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles
à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit
nombre de sociétés importantes.
--J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en
profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de
claims doivent être modifiées.
--Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud.
--Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare.
--Soit!
--Cent piastres argentines par exemple.
--C’est entendu.
--Quelle serait l’étendue de votre concession?
--Cent hectares.
--Ce serait donc dix mille piastres.
--Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque.
--Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui
seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le
taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt
pour cent.
--Nous acceptons, déclara Alexander Smith.
--Nous sommes donc d’accord?
--Sur tous les points.
--Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que,
pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans
l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession
qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes.
Les deux jeunes gens sourirent avec assurance.
--Nous saurons nous protéger nous-mêmes,» répondit tranquillement
Maurice Reynaud.
La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent
aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en
route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se
trouvait leur concession.
Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître
à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les
imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y
regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île
en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils
filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours
de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui
arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le
nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par
s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en
lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les
jetterait les uns sur les autres!
Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum.
Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de
sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la
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