incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle démonstration de son erreur. Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait naître plus tôt qu’il ne le pensait. Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse. Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire, fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de Libéria. Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des tristesses que réservait l’avenir. XI LA FIÈVRE DE L’OR. C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite. Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes. Les chasseurs battirent la forêt; ayant tué deux pumas chemin faisant, ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille. Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois et disparut. Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche. La pierre vola en éclats. Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et l’examina. C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques, dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or. Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or!... Il y avait de l’or dans le sol de l’île Hoste! Rien que cet éclat de roche en témoignait. Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner? N’a-t-on pas trouvé des filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de Feu, en Patagonie comme en Magellanie? N’est-ce pas une chaîne d’or, cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq milliards de francs? Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or. Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke, aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades. Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne pouvait avoir aucune conséquence immédiate. L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables. Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille sept cent soixante-quinze tonnes. [Illustration: Plusieurs centaines d’Hosteliens erraient... (Page 404.)] Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante, malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver allaient rendre impraticable. Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix degrés sous zéro. Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au Tribunal. Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves. Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit encore. A la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes. «Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de ruines... --Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines!... --Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or n’a jamais laissé que la ruine après elle! --Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une autre... --La plus inutile. --Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les autres. --Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir, il faut tout lui sacrifier! Des chercheurs d’or, l’immense majorité périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et, quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la vraie. Ce ne sont plus des hommes. --Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les récoltes perdues. C’est peu de chose que d’être riche quand on crève de faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers? --L’or!... l’or!... la soif de l’or! répétait le Kaw-djer. Aucun plus terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays. Harry Rhodes était ébranlé. --En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre pouvoir de conjurer ce fléau. --Non! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or, il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie, en Californie, dans le Sud de l’Afrique? Les travaux utiles ont été abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien resté à ces malheureux insensés. Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa conviction et la vivacité de ses inquiétudes. --Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y a le danger du dehors: tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant après son passage. Ah! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de pareils désastres! --Ne pouvons-nous encore espérer? demanda Harry Rhodes très ému. Si la nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion. --Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent!» Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or. Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible? Pour être fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui, pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé. Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs, quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait été trouvé au Golden Creek,--ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge,--c’est là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi, malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou d’une poche riche en pépites. L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés, en principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on procède dans les mines du Transvaal. Toutefois, suivre un filon, c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les retrouver, de la science de techniciens expérimentés. A tout le moins, ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise. D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver profit. Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession, qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs d’affaires. Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau--glace, pluie ou torrent--a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir les sables, et d’un peu d’eau pour les laver. C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre. Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre, et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les points du monde. La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs, tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après une année d’habitation effective et sur une décision conforme du Gouverneur. La loi promulguée, il restait à l’appliquer. Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé? Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en demeurant chez eux. La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte. Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut lancée. Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la campagne aux environs du Golden Creek. Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait. Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région des placers. La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île, au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre en règle. Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées. D’autres, par contre--et c’était la majorité--ne possédant pas la somme exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison. Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer, l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient les montagnes du centre et du Nord. On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée, tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound. Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure perte. Tous y couraient, de la capitale, des bourgades, des champs, des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de choses. Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général. Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés, c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs, ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables bienfaits qu’ils en avaient reçus. Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or. Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages, s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise en quarantaine par toutes les marines de la terre. La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante. [Illustration: Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions légales... (Page 413.)] En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien, s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts, toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie. Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il ramènerait à la raison une multitude égarée. Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa violence. On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement, quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille basse, leurs occupations antérieures. Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé. Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là, pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les illusions avaient été plus grandes. D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires habituels. De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours, le mouvement s’arrêta. Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie. Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi. De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable rapacité. Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ, deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche, une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de ferraille. Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île Hoste allait être garrottée. A partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au Gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur. Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre formalité à la recherche d’un claim. Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le sol de l’île. Ce navire emportait, à de nombreux exemplaires, un décret notifié par le Gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante, faisait savoir -urbi et orbi- que, l’île Hoste ayant une population surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au débarquement de tout nouvel étranger. Cette mesure serait-elle efficace? L’avenir le dirait, mais, en son for intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter. D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un désastre. A cela, que pouvait-on? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly, Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait impuissant à la destruction de son œuvre. XII L’ILE AU PILLAGE. Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les entr’actes des hivers. Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu. Qu’étaient-ils devenus? On l’ignorait, mais tout portait à croire qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident. Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un frère ou d’un mari. D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire, de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement. Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État, celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance. Où s’en serait-il procuré? Si quelques rares Hosteliens s’étaient résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où s’alimentait jusqu’alors la caisse publique. Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû être entièrement achevé. Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot du -Jonathan-, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de personne. Combien possédait-il? Personne n’en savait rien, et pas même lui, peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il semblait abondamment pourvu. Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer l’existence convenant à sa fortune. Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été. Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches, tout simplement. Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé sans qu’on découvrît le coupable. Quand les victimes se trouvèrent réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve commencèrent à planer sur l’ancien matelot. Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une clientèle et devenait une manière de personnage. Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection, avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit. Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions. Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait de furieuses imprécations. «Tas de voleurs! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool. --Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa perquisition sans s’émouvoir autrement. --Vous me le payerez! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien chef exaspérait plus encore. --Eh! Eh! il me semble que c’est toi qui payes, pour l’instant, railla impitoyablement Hartlepool. --On se reverra! --Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût. --Voleur!... cria Kennedy au paroxysme de la colère. --Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton argent... --Misérable!... --Tu as droit à une concession en règle. --Brigand!... --Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim. --Bandit!... --Tu ne veux pas?... --Canaille!... --A ton aise, mon garçon!» conclut Hartlepool en mettant fin à cette scène. Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage, en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim où il avait fait une si belle récolte. La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand, au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde, on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions, créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères. L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps. Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire. Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais. La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en spectateur au second acte du drame. Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois. Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné, sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le moment de se montrer sévère. Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme la cause qui le motivait. Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens. Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la plupart des Hosteliens y avaient renoncé. Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense. Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les placers. Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à toutes les horreurs de la famine. Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes appuyèrent les arrêtés du Gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec la détestable cargaison qu’ils avaient apportée. Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien. Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne cessa de grossir. [Illustration: Les navires débarquaient leur chargement humain en pleine campagne. (Page 420.)] Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore. Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée. Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et coulait à pleins bords. En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage. Ferme à son poste, centre autour duquel on se réunirait quand, la tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement, revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et, volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement son métier de Gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. A la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage. Vers le 15 décembre, la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses. Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau, se présentèrent ensemble au Gouvernement. Immédiatement admis près du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues, firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession. Le Kaw-djer sourit amèrement. «Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste? --Oui, répondit le Français. --Mais nous préférons tout de même être en règle, acheva l’Anglais. Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun: cet air de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau. Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci. Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or sympathiques. --Ah! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois, cependant. --C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous désirons exploiter. --Ensemble? demanda le Kaw-djer. --Ensemble, répondit Alexander Smith. Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas feinte: --Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter réservant toute concession aux citoyens hosteliens. --Pour les claims, objecta Maurice Raynaud. --Eh bien? interrogea le Kaw-djer. --Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur ce point. --En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde entreprise, qui exige d’importants capitaux... --Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes partis que pour nous les procurer. --Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici la -Franco-English Gold Mining Company-, dont mon camarade Smith est l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au complet. Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite, réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise. Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce pas ouvrir la porte à de futures complications internationales? La France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux, n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans l’administration intérieure de l’île? Le Kaw-djer, en fin de compte, se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit nombre de sociétés importantes. --J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de claims doivent être modifiées. --Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud. --Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare. --Soit! --Cent piastres argentines par exemple. --C’est entendu. --Quelle serait l’étendue de votre concession? --Cent hectares. --Ce serait donc dix mille piastres. --Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque. --Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt pour cent. --Nous acceptons, déclara Alexander Smith. --Nous sommes donc d’accord? --Sur tous les points. --Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que, pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes. Les deux jeunes gens sourirent avec assurance. --Nous saurons nous protéger nous-mêmes,» répondit tranquillement Maurice Reynaud. La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se trouvait leur concession. Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les jetterait les uns sur les autres! Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum. Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000