laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son
enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.
Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le
mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps
les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se
passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait
à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la
rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait
silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux
deux extrémités de la palissade.
L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer,
le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque
traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.
Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la
rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les
voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers,
et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu
importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière,
pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs
frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire
tuer, la moisson serait pour les autres.
L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci
trouva bien légère.
«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.
Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.
Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord,
et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la
somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche
les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.
Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba.
Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de
procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait
encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de
s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir,
s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix
de la trahison.
Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs
armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après
les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux
cents.
Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente
fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à
mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les
Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans
leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade.
Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort
à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à
tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au
plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur
effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se
ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient
l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs
bras.
A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin,
écho d’un second combat dont la route était le théâtre.
Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point
où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par
conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le
Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand
nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses
ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se
déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient
tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir
l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une
diversion au camp des Patagons.
C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence.
Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés
à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu
d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.
Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud.
Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait
de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.
L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas
perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs
également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé
près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.
La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour
offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La
garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut
seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer
retourna dans l’enclos de Patterson.
A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres.
De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On
s’occupa de les secourir.
Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps
amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime?
Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au
moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa
ceinture et tombèrent sur le sol.
Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.
A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le
médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda
pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais
n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.
Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de
beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort
du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir
nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre,
en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié
Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et
personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait
froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable
cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte
de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là
besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.
La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de
le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait
fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements
qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils
avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait
si exactement deviné le plan des ennemis.
On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre
heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières
lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur
l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.
Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il
n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs
de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente
ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île
Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de
leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents
pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche
du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides
cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers
à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les
rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de
Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur
effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins,
il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser
dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.
Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise
apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers
se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à
un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne
permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait
seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris
individuels se fondaient en une immense clameur.
Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés?
Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut
s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés
au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des
cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose
dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On
eût dit une boule fichée sur un bâton...
La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses
piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence
était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du
côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.
Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un
ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les
colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître.
Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles
écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du
drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une
sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes
fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le
Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le
chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde
en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques
blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart
n’atteindraient pas vivants le littoral américain.
[Illustration: «Vous direz a vos frères que les hommes blancs n’ont pas
d’esclaves.» (Page 375.)]
Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts
d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade,
sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de
la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle
ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne
de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de
fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne
douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce
n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui
n’inspiraient que la pitié.
Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette
chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que
les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière
n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.
Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de
leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes
grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas
à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient
de tomber dans un piège.
Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà
échangé quelques mots.
«Qu’attendez-vous? demanda-t-il.
--De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata.
--Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres.
--Libres!... répéta l’Indien surpris.
--Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans
leur pays. Partez avec eux: vous êtes libres. Vous direz à vos frères
que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner.
Puisse cet exemple les rendre plus humains!»
Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses
compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa
entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte,
et prit à droite, vers le Nord. A cent mètres en arrière, le Kaw-djer
et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud.
Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour
la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un
coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde
de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent
une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante
de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les
Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers
libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et
allaient se réunir à leurs compatriotes.
Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque
revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage?
Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles
qu’il avait mission de leur redire? Ses frères comparèrent-ils, ainsi
que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de
ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec
tant de clémence?
Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être
inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre
le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile.
Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans
incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant
qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe
attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point
même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils
poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers
du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à
l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant
le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les
cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque
chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils
abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria
avec une si étrange obstination.
Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens
s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que
la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils
reconnurent la tête de Sirdey.
[Illustration: Lorsque Patterson apparut... (Page 380.)]
Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas
comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec
les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait,
en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du
-Jonathan-, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme
blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient
vengés de leur déception.
Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y
entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée.
L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de
l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire.
Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un
devoir cruel restait à remplir.
Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une
succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement
de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé? Puis, la
mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et
leur abominable trahison.
Ensuite, que s’était-il passé? Si les Patagons avaient été vainqueurs,
ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait
mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en
devait conclure qu’ils avaient été repoussés.
S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est
donc que sa trahison était connue? Dans ce cas, que n’avait-il pas à
craindre? Patterson alors trembla.
Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons,
soit! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne
l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne
d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit.
Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé
pourtant! Cet or, il l’avait reçu. Combien? Il ne le savait pas
exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité,
puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même
mille. Qui lui avait enlevé son or? Les Patagons? Peut-être. Mais plus
vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné.
Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et
colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les
détesta avec une égale fureur.
Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour
haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience
fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se
souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux
jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié.
Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son
incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit
enfin de la prison. Il allait donc savoir!... En arrivant sur la place
du Gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit.
Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer
de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les
circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une
collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons
auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de
se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait
fait qu’à sa tête? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce
sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime
commis contre tous. On avait adossé au Gouvernement une estrade élevée
sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du
Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal,
une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des
barrières, se pressait la population entière de Libéria.
Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de
ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence.
L’interrogatoire de l’accusé commença.
L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le
convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra
les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi
les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa
présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur
échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance.
A la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette
mort, c’était pour lui un funèbre présage.
Le Kaw-djer continua son réquisitoire.
Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché
avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que
celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé
la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de
garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes
l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson
en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui
qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il
possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession?
Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu.
L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer
prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son
terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient
retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement
perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit.
La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en
rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y
resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient
enlevés que hors des eaux hosteliennes.
Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le
Gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme
troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche
égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant
passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre,
cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une
fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à
un de ses semblables? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en
était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était
sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la
lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en
cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le
danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient
créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas
la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était
qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt
nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux
Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie.
X
CINQ ANS APRÈS.
Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la
navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les
difficultés ni les dangers d’autrefois. A l’extrémité de la presqu’île
Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu
de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais
un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils
pendant les sombres nuits de l’hiver.
Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn
n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il
poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable
persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes
échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût
se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition
essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible.
Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant
d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il
aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il
avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à
des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles
erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.
Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme
tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de
faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez
mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes
propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir
de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait
l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui
l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la
-sueur d’encre- qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui
seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de
-bureaux-, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai
cependant, à cette interminable discussion.
Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu
qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé
d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les
navires vers le musoir de la jetée.
Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un
port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou
décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également
achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés.
Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili,
l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel
régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à
Buenos-Ayres.
Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément
développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle
importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant
à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses
maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en
arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la
plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria
avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments
véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux
écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom
dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais,
de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison
improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue
et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le
Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.
Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille
fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les
citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à
autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût
compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre
la patrie.
Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de
proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.
Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique,
installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force
et la lumière à profusion.
La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les
longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou
Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y
faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous
la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.
Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand,
en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à
recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique
qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le
transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des
musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art
faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et
modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des
œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni
les moins applaudies.
Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui
lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui
de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique
à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la
technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses
dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait
pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet
infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui
célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur
toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.
[Illustration: Un feu de port s’allumait chaque soir. (Page 383.)]
Il y avait un peu plus de neuf ans que le -Jonathan- s’était perdu
sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu
en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à
l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée
des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet
homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à
lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est
qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se
disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de
connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.
Les accablants soucis de ces neuf ans de pouvoir pesaient lourdement
sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la
fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa
barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des
rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà
vénérable.
Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil
dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool
et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne
siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte
blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils
en étaient priés par lui.
Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs,
ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île
Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment
appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats.
Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le
Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé
pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien
connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant
jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter
qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de
ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il
aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même
pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui
eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des
capitaux trop considérables.
Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations
lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de
cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait
être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six
mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits
de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour
à la Bourse de la capitale! Or, ce cours du change, quel moyen de le
connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres,
c’est parler de la Chine ou du Japon?
Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour
attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île
Hoste? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les
navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de
tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité.
Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux
maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui
ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité.
Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du Gouvernement
chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la
Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous
le chemin de Punta-Arenas. A l’exemple de la colonie chilienne, le
Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause
première du rapide enrichissement à l’île Hoste.
Le croirait-on? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la
Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas
profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas,
cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des
entraves que le Gouvernement apporte au commerce, de la cherté des
droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée
l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont
jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant
dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres
de côtes soumises à sa juridiction.
Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance
que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours
en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent
à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons
y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à
des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses
forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois
d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena
l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait
preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des
faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit
bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île.
La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés
du -Jonathan- étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple
du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de
l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans
après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde
patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île
Hoste plus de cinq mille.
Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait
épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de
Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière,
et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé
des liens entre les familles.
Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux
navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et
les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux
environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que
baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments
de l’archipel des Falklands, dont le trafic prenait chaque année une
extension nouvelle.
Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces
bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de
Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers
et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de
Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les
pavillons danois, norvégien et américain.
Le trafic, pour une grande part, s’alimentait aux pêcheries qui,
de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages
magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être
sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne
fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la
disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si
volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers
points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute
espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand
mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent,
se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. A ces vagabonds
sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des
mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins
de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en
effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait
plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent
sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de
faim. A présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur
pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un
navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre
les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus
simple: -salir a dar una paliza-, aller donner des coups de bâton,
comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode
usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces
pauvres animaux.
A ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu
d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives
en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement
un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche,
certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait
Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison,
les passes voisines de l’île Hoste.
Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des
coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre
branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces
myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance
qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins
chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans
les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés.
Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un
crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont
deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit.
Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la
côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes
et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation
de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait
au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on
expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près
de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme
aimante, trois beaux enfants: deux filles et un garçon, santé parfaite,
fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux,
et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée.
Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans
la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la
pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé
entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient
nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une
excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne,
surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan
à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour
cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine
de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les
bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur
les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas.
Il avait maintenant à son service un cotre de cinquante tonneaux,
construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce
solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non
avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre
des navires. La -Wel-Kiej- existait toujours cependant, mais on ne
l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et
fidèle servante qui avait bien gagné le repos.
Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau
travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le
temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement
évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption.
Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur
agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de
six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les
promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du
maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant.
Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de
cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève.
Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la
rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il
avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le
disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue,
et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné.
Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais
le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation
forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer
exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle
exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous
deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture
intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que
des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être.
Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie
nécessaire, se fût récusé de lui-même.
Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était
une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère,
il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement
de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être
utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite
quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si
Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont
il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en
beauté à nulle autre.
Au point de vue politique, la situation était également des plus
favorables. Les relations entre l’île Hoste et le Gouvernement chilien
étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que
s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des
profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République
Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives
et ses principes économiques.
Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux
personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait
paru à bon droit suspecte, le Gouvernement chilien n’avait pas
dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement
forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié,
on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier
son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme
incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût
été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût
peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel
régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses,
et s’il fût resté sur l’Ile Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes
de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles
provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la
ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la
prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire.
Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le Gouverneur de
l’île Hoste et le Gouverneur de Punta-Arenas.
Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île
Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais
une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées,
l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et
la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin
Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le
Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à
travers les forêts et les plaines de l’intérieur.
Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également
établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux
qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires
habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf.
Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria
reçut pour la première fois la visite du Gouverneur de Punta-Arenas,
M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les
sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite
homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre,
l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le
comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles
choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer.
Il ne lui marchanda pas ses compliments.
«Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le Gouverneur,
dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni
l’occasion de l’accomplir.
--Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer
sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à
elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance.
M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le
Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au
Gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance.
--Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la
réserve, je ne crois pas que les naufragés du -Jonathan- puissent
regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa...
--En effet, monsieur le Gouverneur, puisque là ils eussent été sous la
domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne.
--Ainsi tout est pour le mieux.
--Pour le mieux, approuva le Kaw-djer.
--Nous espérons, d’ailleurs, ajouta obligeamment M. Aguire, voir se
continuer les bons rapports entre le Chili et l’île Hoste.
--Nous l’espérons aussi, répondit le Kaw-djer, et peut-être, en
constatant les résultats du système appliqué à l’île Hoste, la
République Chilienne sera-t-elle portée à l’étendre aux autres îles de
l’archipel magellanique.
M. Aguire ne répondit que par un sourire qui signifiait tout ce qu’on
voulait.
[Illustration: Le Kaw-djer commença les travaux (Page 396.)]
Désireux d’entraîner la conversation hors de ce terrain brûlant,
Harry Rhodes, qui assistait à l’entrevue avec ses deux collègues du
Conseil, aborda un autre sujet.
--Notre île Hoste, dit-il, comparée aux possessions argentines de la
Terre de Feu, peut donner matière à intéressantes réflexions. Comme
vous le voyez, Monsieur, d’un côté la prospérité, de l’autre le
dépérissement. Les colons argentins reculent devant les exigences du
Gouvernement de Buenos-Ayres, et, devant les formalités qu’il impose,
les navires font de même. Malgré les réclamations de son Gouverneur, la
Terre de Feu ne fait aucun progrès.
--J’en conviens, répondit M. Aguire. Aussi le Gouvernement Chilien
a-t-il agi tout autrement avec Punta-Arenas. Sans aller jusqu’à rendre
une colonie complètement indépendante, il est possible de lui accorder
bon nombre de privilèges qui assurent son avenir.
--Monsieur le Gouverneur, intervint le Kaw-djer, il est cependant une
des petites îles de l’archipel, un simple rocher stérile, un îlot sans
valeur, dont je demande au Chili de nous consentir l’abandon.
--Lequel? interrogea M. Aguire.
--L’îlot du cap Horn.
--Que diable voulez-vous en faire? s’écria M. Aguire étonné.
--Y établir un phare qui est de toute nécessité à cette dernière pointe
du continent américain. Éclairer ces parages serait d’un grand avantage
pour les navires, non seulement ceux qui viennent à l’île Hoste, mais
aussi ceux qui cherchent à doubler le cap entre l’Atlantique et le
Pacifique.
Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, qui étaient au courant
des projets du Kaw-djer, appuyèrent sa remarque, en faisant valoir la
réelle importance, que M. Aguire n’avait, d’ailleurs, nulle envie de
contester.
--Ainsi, demanda-t-il, le Gouvernement de l’île Hoste serait disposé à
construire ce phare?
--Oui, dit le Kaw-djer.
--A ses frais?
--A ses frais, mais sous la condition formelle que le Chili lui
concéderait l’entière propriété de l’île Horn. Voilà plus de six ans
que j’ai fait cette proposition à votre Gouvernement, sans arriver à un
résultat quelconque.
--Que vous a-t-on répondu? demanda M. Aguire.
--Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas
oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles.
Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot
sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité.»
M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer
des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne
l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire,
fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition
auprès du Gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île
Hoste.
Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car,
moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant
d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement
que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili
et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État
hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il
élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap.
Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps,
commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus
pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme
et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap
redoutable.
Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement
de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous
remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines
mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point
de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa
tâche ici-bas.
Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à
lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses
dernières fibres, répugnait tout son être.
Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des
despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage
du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à
contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité,
il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il
était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu
apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien
avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il
s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de
s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le
sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand
nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont
que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie
propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles
luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne
voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle
nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout
nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi.
Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette
soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui,
au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa
magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en
jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que
les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la
croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le
despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan.
Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté
croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste.
Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé,
le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il
s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard.
Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours
passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer
répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque.
«J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à
la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé
ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette
terre, où l’homme n’a pas besoin de maître.
--Un chef n’est pas un maître, mon ami, répliqua avec émotion Harry
Rhodes, et vous le démontrez vous-même. Mais il n’est pas de société
possible sans une autorité supérieure, quel que soit le nom dont on la
revêt.
--Ce n’est pas mon avis, répondit le Kaw-djer. J’estime, moi, que
l’autorité doit prendre fin dès qu’elle n’est plus impérieusement
nécessaire.»
Ainsi donc, le Kaw-djer caressait toujours ses anciennes utopies, et,
malgré l’expérience faite, il s’illusionnait encore sur la nature des
hommes, au point de les croire capables de régler, sans le secours
d’aucune loi, les innombrables difficultés qui naissent du conflit
des intérêts individuels. Harry Rhodes constatait avec mélancolie le
sourd travail qui s’accomplissait dans la conscience de son ami et il
en augurait les pires conséquences. Il en arrivait à souhaiter qu’un
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