devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté
du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte
fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance
particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la
mettait, voilà tout.
La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on
réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent,
on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche
consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien.
Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été
immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait
avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer
une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en
grand péril.
Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien
ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le
soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter,
emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des
preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que
ses complices garderaient le silence.
[Illustration: Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)]
Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente
émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste
face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller
les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût
pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea
ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si
paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur
les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail,
en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu
supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût
trahi.
Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance.
Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient.
Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé
dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le
prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.
Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours,
les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui
eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs.
Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils
échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité
persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du
soir et leurs anciens conciliabules.
Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas
alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché.
Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les
tranquilliser.
Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un
mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.
Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas
plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur
vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à
être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien
cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes
diatribes.
S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils
oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les
moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans
cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.
Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément
Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de
la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu
habituel de leurs séances.
La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche
et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son
mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés.
L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes
ulcérées.
Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi.
Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la
flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis
le départ de l’intrus.
Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été
placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût
sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir!
Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était
toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé
qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement.
Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches
enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt
rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément
parti.
Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de
pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas
de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les
tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux
branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec
surprise.
«Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à
l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme
dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se
hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on
peut le trouver demain.
La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes
violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait.
A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent
bruyamment.
--Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore.
--Pour ce soir même... répondit Dorick.
Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs:
--J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en
fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches
successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron...
C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le
goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés
à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on
peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs,
elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La
mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le
temps d’allumer et de lancer...
Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange.
Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis
Dorick était-il donc fou?
Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens
pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui
remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette
fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme
devenu la proie de la fureur.
--Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement.
--Moi, répondit Dorick.
--Quand?
--Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le
Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai
la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je
lancerai la bombe dans l’intérieur...
--Et toi?
--J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter
aussi, il faut en finir.
Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur,
épouvantés du projet de Dorick.
--Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous.
--Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches
peuvent s’en aller, s’ils le veulent.
Le mot fouetta les amours-propres.
--Moi, je reste, dit Kennedy.
--Moi aussi, dit William Moore.
--Moi aussi,» dit Fred Moore.
Seul. Sirdey ne dit rien.
Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en
était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par
le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y
avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes.
Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de
taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on
eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus,
se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes
robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant.
Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté
la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils
avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance
est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion,
elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les
reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions
ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les
grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode.
Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante
question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement,
Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases
que Sand enregistrait d’un air soumis,
«Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières
maisons, je vais te dire une bonne chose.
Sand alléché tendit l’oreille.
--On va jouer au restaurant.
Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il
faut l’avouer.
--Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement.
--Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux
joujou.
--Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la
demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force
avant de partir.
Sand battit des mains.
--Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant.
Moi, je serai le client.
--Pourquoi?... demanda Sand avec innocence.
--Parce que!... répondit Dick.
Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner.
C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les
choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade.
Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où.
Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu
magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire.
Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à
merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur
dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle
désinvolture il entra dans la grotte,--car, bien entendu, il en était
ressorti pour augmenter la vraisemblance,--avec quelle distinction il
s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité
il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des
œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et
plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se
montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le
restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait
sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard
les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des
œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les
eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre.
Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il
ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse
par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements
se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce
fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre.
Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation.
--Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé.
Dick daigna s’expliquer.
--Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait
de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être!
Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu.
--En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud.
Dick le prit de très haut.
--Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut!
je ne joue plus, là!
--Dick!... implora Sand terrifié par cette menace.
Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets
de vengeance.
--Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron...
C’est à toi d’être le client.
Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit
de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire.
Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui
présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive,
ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri.
--Bête!... expliqua Dick. C’est la note.
--Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté.
--Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner...
Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon,
donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!»
Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un -cent- pour le dîner et un -cent-
pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux
cents.
Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton
qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous
prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût
pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté
donna les deux cents.
Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir.
--C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les
paye! dit-il un peu mélancoliquement.
Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu
cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles.
--Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre
en repos avec sa conscience.
Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident:
--On va jouer à autre chose, déclara-t-il.
--A quoi? demanda Sand.
--Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle.
Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu
entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te
manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je
reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion.
--Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine
logique.
--Non, je serai un chasseur.
--Alors, qui est-ce qui me mangera?
--Bête!... c’est moi, quand je serai le lion.
Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade
d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche.
--Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu
reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps...
Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je
suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût...
Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par
dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de
rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...»
Et Dick poussa un rugissement terrifiant.
Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il
redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion.
Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les
rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait
pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer
précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience.
Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et
consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout
seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui
éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur.
Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes
gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu
qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa
transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au
passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit
la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred
Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel.
Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick,
qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le
feu.
«Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents.
Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser
l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il
comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool.
Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution
il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il
pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait.
Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de
Sirdey.
«Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer
auprès de Dorick le rôle du critique.
--Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur.
--Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as
pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le
Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste.
--Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas...
La tête coupée, le corps ne compte plus.»
Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux,
écoutait en tremblant ces paroles terribles.
V
UN HÉROS.
Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne
pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce
qu’il venait d’entendre...
Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de
calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha
et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil
de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick
effrayé reconnut Fred Moore.
De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant.
«Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là?
Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas.
--Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse
voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu.
Je vais t’aider à la retrouver, moi...
La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et
s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut
rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme
une plume.
--Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son
visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère!
En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un
paquet aux pieds de Lewis Dorick.
--Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous
écouter!
D’une taloche, Dorick releva l’enfant.
--Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement.
Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la
feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se
redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots.
--Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien
le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la
grotte.
--Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant
une nouvelle taloche à son captif.
Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On
l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu
de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa
taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en
face:
--Grand lâche!... dit-il.
Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure.
--Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou
sinon!...
Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à
plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina
dans un silence farouche.
Dorick intervint.
--Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu
nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons
pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs...
--On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait
décidément peu enclin aux solutions violentes.
--Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On
va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde?
--Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé.
--Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir.
En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées
l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait
plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde
grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet.
--Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant
de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!»
Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et
l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de
son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant
qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu,
et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de
son engin meurtrier.
Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur
destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un
témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il
devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la
scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté
dans la deuxième grotte.
Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé
de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore
l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué,
peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du
secours.
Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la
montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure,
redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes.
Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente,
à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux
évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré.
Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne
extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également,
sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices.
Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et
s’approcha de son ami à pas de loup.
Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un
couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper
les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci,
sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui
était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul
savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation
était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans
perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie
et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons,
s’époumonait le pauvre Sand.
La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu
que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir
jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui
arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A
tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie
ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence.
Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait,
il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente.
Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore,
d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant
relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne
s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde
qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa
marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si
bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en
colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à
corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque
de se briser la tête contre une saillie de la voûte.
Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait
absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le
bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était
en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant,
il en concluait qu’il gagnait du terrain.
Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à
leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait
progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts
tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était
supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au
delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite
taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que
leur ennemi serait dans l’obligation de se courber.
Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié
en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur
les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit
tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale.
«Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix
furieuse.
Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant
averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point
de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la
tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que
le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à
cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait
instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard.
Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait
à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que
ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!...
Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!...
Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de
propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours?
Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son
commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une
seconde.
Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans
certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le -sub-conscient-
des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y
pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce
serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes
instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce
serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes
dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas
formellement décidés.
Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter
la poursuite. Le -sub-conscient- fit le reste. D’eux-mêmes ses bras
s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit
de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait
violemment en arrière.
Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.
A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place,
écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond
comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à
voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin,
comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta
à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il
comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous...
Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à
toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.
Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au
lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte
de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à
ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.
«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci.
Le Kaw-djer prit une voix sévère.
--Que signifie cela?... Qu’y a-t-il?
Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes
ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient
des mots sans suite.
--Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la
main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore...
Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand...
Gouverneur!... Sand!...
En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant.
Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à
laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient
mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des
renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon,
au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles
qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.
Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement:
--Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes,
munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.»
Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main
dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit
en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard,
Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son
tour.
Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà
hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers
les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et
dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer,
guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner
l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des
deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.
Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite
du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois
compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner
main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore
n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un
rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis
à son travail.
Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença
à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un
brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William
Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses
camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque
aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième
grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la
nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette
disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des
complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre,
que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et
sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il
garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre
qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.
Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie
dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand.
La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible.
Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y
engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il
leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les
autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont
ils avaient atteint le fond.
[Illustration: Immobile sur le seuil... (Page 310.)]
Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement
ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de
répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner
que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres.
Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en
silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait.
Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles
d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil.
Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les
ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant.
«Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté
le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si
solidement garrotté.
--Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et
d’effroi.
Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un
même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant.
Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la
flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci
avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en
servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta
rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés.
Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte,
tandis que William Moore se relevait en chancelant.
Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick...
Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait
assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière,
tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche.
Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et
le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité
serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il
comprit que tout était perdu...
Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau:
selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au
moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!...
Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche,
puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible
projectile...
Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une
maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause?
La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation
retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une
gerbe de feu...
A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses
hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course,
juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée
en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer,
dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait
debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils
s’élancèrent au secours de leur chef.
Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait
miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants
qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on
l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il
arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide.
«Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle.
Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes
obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture
de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été
éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde.
--De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer.
Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne.
Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une
ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné
maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas,
de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il
estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans
la nuit.
Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du
drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang,
traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier
Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion.
A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin,
Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer
s’approcha de ce dernier.
--Il vit, dit-il.
Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer
et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette
circonstance.
--Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour
de lui. Il en était, pourtant, paraît-il.
La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune
trace du cuisinier du -Jonathan-. Par contre, sous l’amas de branches
qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick
n’avait prélevé qu’une faible partie.
--Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens
de l’autre fois.
A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible
voix gémissait doucement.
--Sand!... Gouverneur!... Sand!...
Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver
Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire.
--Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer.
Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut
laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui.
A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie,
jusqu’au point où l’éboulement s’était produit,
--Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers.
Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié
à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus,
mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à
prononcer les mots.
--Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon
petit, qu’on ne peut avancer plus loin.
--Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction
sa main tremblante.
--Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends
pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous?
--Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir...
Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi...
Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout...
et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!...
Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer.
--Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!...
Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant.
--Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons
ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!...
commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes.
On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent
arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient
pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir.
Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement
retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien,
reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre,
près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il
attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie.
Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec
acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des
corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés
qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne
pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme
de grande taille.
On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le
corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on
voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans
doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres,
était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand
le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une
cheville d’enfant.
La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred
Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort.
Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred
Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand.
Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure.
Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus
vite, la seconde victime étant moins grande que la première.
Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui
rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on
voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les
os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on
pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du
corps.
Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant
s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer
à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme
les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il
importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement.
La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin,
centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour...
Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière,
c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau.
De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des
rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa
poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût
été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa
terrible aventure.
Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la
lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et
fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se
pencha sur l’enfant...
Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le
souffle était à peine perceptible...
--Il respire!» dit-il enfin.
Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie
en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la
torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La
tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les
jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang.
Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva
en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage
exsangue...
Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant
un cri rauque, il s’écroula sur le sol.
VI
PENDANT DIX-HUIT MOIS.
L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes
émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il
venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait
touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du
pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation.
Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les
innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards
improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement.
Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état
parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie,
n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si
pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses
larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer.
Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en
lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de
toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier
jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire,
mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait
éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme.
Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un
cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de
faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles.
Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également
en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru
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