devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la mettait, voilà tout. La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent, on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien. Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en grand péril. Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter, emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que ses complices garderaient le silence. [Illustration: Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)] Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail, en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût trahi. Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance. Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient. Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit. Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours, les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs. Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du soir et leurs anciens conciliabules. Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché. Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les tranquilliser. Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs. Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes diatribes. S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte. Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu habituel de leurs séances. La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés. L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes ulcérées. Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi. Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis le départ de l’intrus. Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir! Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement. Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément parti. Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec surprise. «Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on peut le trouver demain. La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait. A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent bruyamment. --Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore. --Pour ce soir même... répondit Dorick. Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs: --J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron... C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs, elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le temps d’allumer et de lancer... Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange. Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis Dorick était-il donc fou? Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme devenu la proie de la fureur. --Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement. --Moi, répondit Dorick. --Quand? --Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je lancerai la bombe dans l’intérieur... --Et toi? --J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter aussi, il faut en finir. Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur, épouvantés du projet de Dorick. --Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous. --Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches peuvent s’en aller, s’ils le veulent. Le mot fouetta les amours-propres. --Moi, je reste, dit Kennedy. --Moi aussi, dit William Moore. --Moi aussi,» dit Fred Moore. Seul. Sirdey ne dit rien. Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes. Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus, se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant. Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion, elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode. Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement, Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases que Sand enregistrait d’un air soumis, «Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières maisons, je vais te dire une bonne chose. Sand alléché tendit l’oreille. --On va jouer au restaurant. Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il faut l’avouer. --Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement. --Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux joujou. --Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force avant de partir. Sand battit des mains. --Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant. Moi, je serai le client. --Pourquoi?... demanda Sand avec innocence. --Parce que!... répondit Dick. Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner. C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade. Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où. Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire. Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle désinvolture il entra dans la grotte,--car, bien entendu, il en était ressorti pour augmenter la vraisemblance,--avec quelle distinction il s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre. Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre. Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation. --Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé. Dick daigna s’expliquer. --Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être! Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu. --En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud. Dick le prit de très haut. --Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut! je ne joue plus, là! --Dick!... implora Sand terrifié par cette menace. Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets de vengeance. --Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron... C’est à toi d’être le client. Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire. Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive, ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri. --Bête!... expliqua Dick. C’est la note. --Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté. --Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner... Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon, donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!» Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un -cent- pour le dîner et un -cent- pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux cents. Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté donna les deux cents. Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir. --C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les paye! dit-il un peu mélancoliquement. Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles. --Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre en repos avec sa conscience. Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident: --On va jouer à autre chose, déclara-t-il. --A quoi? demanda Sand. --Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle. Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion. --Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine logique. --Non, je serai un chasseur. --Alors, qui est-ce qui me mangera? --Bête!... c’est moi, quand je serai le lion. Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche. --Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps... Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût... Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...» Et Dick poussa un rugissement terrifiant. Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion. Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience. Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur. Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel. Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick, qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le feu. «Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents. Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool. Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait. Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de Sirdey. «Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer auprès de Dorick le rôle du critique. --Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur. --Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste. --Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas... La tête coupée, le corps ne compte plus.» Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux, écoutait en tremblant ces paroles terribles. V UN HÉROS. Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce qu’il venait d’entendre... Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick effrayé reconnut Fred Moore. De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant. «Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là? Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas. --Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu. Je vais t’aider à la retrouver, moi... La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme une plume. --Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère! En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un paquet aux pieds de Lewis Dorick. --Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous écouter! D’une taloche, Dorick releva l’enfant. --Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement. Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots. --Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la grotte. --Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant une nouvelle taloche à son captif. Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en face: --Grand lâche!... dit-il. Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure. --Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou sinon!... Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina dans un silence farouche. Dorick intervint. --Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs... --On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait décidément peu enclin aux solutions violentes. --Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde? --Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé. --Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir. En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet. --Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!» Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu, et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de son engin meurtrier. Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté dans la deuxième grotte. Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué, peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du secours. Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure, redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes. Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente, à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré. Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également, sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices. Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et s’approcha de son ami à pas de loup. Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci, sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons, s’époumonait le pauvre Sand. La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence. Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait, il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente. Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore, d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque de se briser la tête contre une saillie de la voûte. Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant, il en concluait qu’il gagnait du terrain. Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que leur ennemi serait dans l’obligation de se courber. Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale. «Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix furieuse. Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard. Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!... Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!... Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours? Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une seconde. Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le -sub-conscient- des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas formellement décidés. Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter la poursuite. Le -sub-conscient- fit le reste. D’eux-mêmes ses bras s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait violemment en arrière. Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd. A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place, écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin, comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous... Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou. Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick. «Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci. Le Kaw-djer prit une voix sévère. --Que signifie cela?... Qu’y a-t-il? Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient des mots sans suite. --Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore... Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand... Gouverneur!... Sand!... En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant. Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon, au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison. Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement: --Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes, munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.» Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard, Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son tour. Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer, guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général. Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis à son travail. Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre, que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements. Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand. La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible. Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont ils avaient atteint le fond. [Illustration: Immobile sur le seuil... (Page 310.)] Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres. Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait. Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil. Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant. «Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si solidement garrotté. --Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et d’effroi. Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant. Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés. Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte, tandis que William Moore se relevait en chancelant. Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick... Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière, tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche. Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il comprit que tout était perdu... Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau: selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!... Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche, puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible projectile... Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause? La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une gerbe de feu... A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course, juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer, dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils s’élancèrent au secours de leur chef. Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide. «Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle. Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde. --De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer. Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne. Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas, de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans la nuit. Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang, traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion. A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin, Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer s’approcha de ce dernier. --Il vit, dit-il. Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette circonstance. --Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour de lui. Il en était, pourtant, paraît-il. La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune trace du cuisinier du -Jonathan-. Par contre, sous l’amas de branches qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick n’avait prélevé qu’une faible partie. --Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens de l’autre fois. A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible voix gémissait doucement. --Sand!... Gouverneur!... Sand!... Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire. --Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer. Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui. A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie, jusqu’au point où l’éboulement s’était produit, --Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers. Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus, mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à prononcer les mots. --Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon petit, qu’on ne peut avancer plus loin. --Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction sa main tremblante. --Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous? --Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir... Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi... Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout... et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!... Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer. --Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!... Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant. --Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!... commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes. On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir. Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien, reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre, près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie. Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme de grande taille. On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres, était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une cheville d’enfant. La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort. Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand. Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure. Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus vite, la seconde victime étant moins grande que la première. Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du corps. Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement. La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin, centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour... Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière, c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau. De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa terrible aventure. Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se pencha sur l’enfant... Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le souffle était à peine perceptible... --Il respire!» dit-il enfin. Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang. Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage exsangue... Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant un cri rauque, il s’écroula sur le sol. VI PENDANT DIX-HUIT MOIS. L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation. Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement. Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie, n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer. Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire, mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme. Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles. Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000