«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.
Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:
--La colonie hostelienne a besoin de cette maison.
--Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait
croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?
--Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.
--Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?
--Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une
autre.
--Vraiment!... Et en attendant?
--Des tentes seront mises à votre disposition.
--Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.
Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au
dehors.
--Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer
la force.
Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était
impossible. Il battit en retraite.
--C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir
ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose,
d’emporter...
--Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera
remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.
C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.
--C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa
ceinture.
Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les
frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le
Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les
gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent
pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à
la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.
Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On
se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage
dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait
tourné. On les accabla de huées.
Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite
minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi
qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la
propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour
être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de
cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une
des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable
garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres.
Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions
étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen
Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût
ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce
qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les
autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré
le pouvoir de Beauval.
Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils
furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers
réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint
à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.
Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de
quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série
de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à
son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en
comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure
partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les
émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à
Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à
se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative,
on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.
Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient
pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue.
Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré
son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres
prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort
embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun
signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.
Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives
sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille
aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de
misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage
de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré
une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la
conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même
s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de
simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément
aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient
sortis.
Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette
démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la
dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux
dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité
des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant
des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il
avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant
les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen
purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité,
ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des
faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.
Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise
en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont
pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend
inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère,
ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le
privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû,
au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas
dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont
mission de les appliquer?
Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni
maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité
d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait
rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes,
il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais,
du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant
les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête
au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de
la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien
d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il
comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de
mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle
du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation
catégorique ne peut être que présomption ou sottise.
De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la
bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de
ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle
était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque
importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son
industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que
dissimulait un plancher grossier.
Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de
quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas
de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand
on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de
ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en
songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir,
l’âme ténébreuse de Patterson.
L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il
se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la
spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve
de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était
de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La
menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit
pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du
nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles
étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au
prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général,
mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était
inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent
l’équivalent de ce qu’on lui prenait.
Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le
faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si
l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait
de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir
universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles
consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est
le droit de propriété.
[Illustration: Il y avait là de quoi nourrir la colonie pendant huit
jours. (Page 244.)]
C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de
Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement
de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général
devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt
cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les
marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!...
La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant
d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de
la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida
lui-même au déménagement.
Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient
enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement
respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant
par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un
rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.
On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants
défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille
la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en
découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se
croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un
miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.
La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie
d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils
eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état
du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.
Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination
l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de
la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix
grave:
«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous
prie.»
L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry
Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du
Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de
ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son
air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait
transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit
jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence,
avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait,
puis, au moment de le quitter:
«Comptez sur moi, dit-il.
--J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami
s’éloignant dans la nuit.
Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta
avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière
fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le
terre-plein de Libéria.
Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous
les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être
fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant
les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de
l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de
faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous
qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le
travail est la loi.»
On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce
bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa
littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se
relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle
leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On
avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient
plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de
la vie.
Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer,
les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action.
Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel
retentit dans le lointain.
Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la -Wel-Kiej- dont
Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la
main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors,
s’éloignait dans le soleil.
II
LA CITÉ NAISSANTE.
Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les
offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons,
les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de
contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait
Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des
maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de
disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux
emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne
demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à
l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval.
Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on
manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre,
avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient
pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force
leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la
majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des
outils de travail.
Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement
parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les
circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment
moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient
plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur
faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers
étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La
route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu
harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir
des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria
des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En
même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices
que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.
[Illustration: Les chantiers battirent alors leur plein. (Page 248.)]
Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la
première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de
temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à
son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes
elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol,
étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons
séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était
pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.
Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en
était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé
le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces
communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord,
Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était
commandée par les autres.
Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois,
indiquaient la destination de ces diverses salles. -Gouvernement-,
-Tribunal-, -Police-, disaient respectivement les inscriptions du
Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en
révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la
-Prison-.
Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse
de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise,
il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la
Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à
appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors
desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu
toute civilisation et tout progrès impossibles.
Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait
faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il
fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer
les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police
portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse,
exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer,
tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le
service courant à Ferdinand Beauval.
Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner.
Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours
auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi
surprenante.
Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient
maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des
vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de
l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité
un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui
une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune.
Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise
de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il
avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et
chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les
hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût
résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis
l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés
à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait
dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées
par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que
le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité
fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses
colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau.
On ne devait plus entendre parler de lui.
Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des
forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un
conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même,
il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans
leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.
Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs
qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait
qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la
collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards,
n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus
que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la
surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.
Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu
d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans
énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.
Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette
manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.
Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres,
médicaments transportés au «Gouvernement»,--ainsi qu’on désignait
déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick--il y prenait chaque jour
quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la
fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au
fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et
fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une
contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à
paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent
leur maximum de force.
Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire
vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame
sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils
n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour
soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures
abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur
suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète
le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il
semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus,
ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le
minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison
de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il
apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en
même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la
bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les
services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.
La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité
du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour
il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il
avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence
de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé
publique s’améliorait rapidement.
De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher
à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il
passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa
mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux
progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait
à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel
il gisait depuis près d’un mois.
Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille
Rhodes.
«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant.
--Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson.
Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa
froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il
embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.
--Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais
mort.
--J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.
--Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal,
je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des
nouvelles de mon mari.
--Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous
dire.
--Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir.
--Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini.
Mme Rhodes soupira tristement.
--Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout
s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de
l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager,
madame Rhodes.
--Déménager!...
--Oui... Pour aller vous fixer à Libéria.
--A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur?
--Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus
notable commerçante du pays, d’abord--et c’est une raison!--parce qu’il
n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires
vont étonnamment prospérer.
--Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles
affaires, Kaw-djer?
--Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose,
que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de
l’utiliser.
--Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans
mon mari...
--Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge
de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs
sur l’île Hoste.
La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui
conseillait perçait le chef qui allait ordonner.
--Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup
de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous
n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets
susceptibles d’accroître le bien-être de tous.
--Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme
Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra
que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité...
--Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous
pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.
--Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces
marchandises? demanda Mme Rhodes,
--Vous les vendrez.
--A qui?
--Aux acheteurs.
--Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent?
--En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ.
Maintenant on en gagne.
--On gagne de l’argent à l’île Hoste!...
--Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye.
--La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par
exemple!
--La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en
procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez
en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.
--C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un
échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils
ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils
deviendront mes clients.
--Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et
ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.
--Alors, qui donne la différence?
--C’est moi, madame Rhodes.
--Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer?
--Il paraît.
Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla
pas s’en apercevoir.
--Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec
fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.
--Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.
Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre,
Karroly revint avec la -Wel-Kiej-, il trouva le bazar Rhodes en plein
fonctionnement.
Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas;
il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes,
qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci
se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude,
mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se
prolonger assez longtemps encore.
Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel
changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable.
A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes
places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on
désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient
les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve
de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils
sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis
du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient
jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri
dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à
l’extérieur.
Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout
émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville
que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.
Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait.
On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons
démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également.
Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie,
commençaient à s’élever hors de terre.
Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait
aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se
croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le
passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient
bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des
colons en durcissait le sol de jour en jour.
La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la
plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur
les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la
construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.
Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins
du -Jonathan- et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en
pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les
appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement
un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y
rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient
aisément preneurs.
Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du
faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle
de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y
trouver Halg presque entièrement guéri.
Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer,
dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie
commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son
fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il
consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.
Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée
consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la
colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du
stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.
C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des
terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil
leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en
échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait,
les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et
tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une
parole de bon accueil.
«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.
Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.
Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin
de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on
distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce
groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.
Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île
Hoste depuis la mort de Fritz Gross.
Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au
centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez
gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol
des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs:
seneçons, bruyères et branches de houx.
Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé
sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci
plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une
famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le
petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient
écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il
fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé
si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il
n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il
le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours
défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les
chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il
engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.
Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole.
«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant
de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé
du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre
maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et
autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu
lui accorder...
Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus
belle.
--Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas
de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire,
plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and
Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront
de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura
un à l’île Hoste! Un -cent-[4], le bouquet!... Un -cent-, le panier!...
Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!...
[4] Environ cinq centimes.
Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des
échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer
l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.
Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le
Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à
une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de
parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier
commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus!
Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.
--Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il.
C’est le plus beau! A deux -cents-, le dernier et le plus beau panier!
Une ménagère versa les deux -cents-.
--Merci bien, Messieurs et Dames! Huit -cents-!... C’est la fortune
s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.
La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par
l’oreille.
--Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement.
D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle
du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand
sérieux:
--Nous travaillons, Gouverneur.
--C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha
son prisonnier.
Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le
Kaw-djer bien en face:
--Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue
du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie...
Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des
coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des
professions, ça, peut-être, Gouverneur!
Le Kaw-djer sourit malgré lui,
--En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent?
--C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur.
[5] Comptable qui existe parfois à bord des navires.
--Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!...
--Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous
qui le donnons pour les rations.
Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta:
--Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous
donc plus avec M. Hartlepool?
[Illustration: Il aperçut une centaine de femmes... (Page 264.)]
--Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien...
Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y
méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable
gravité:
--Le travail est la loi!
Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune
hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle
intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si
ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une
telle propension à s’en reposer sur autrui.
Il demanda:
--Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre?
--Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze -cents-, par
jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail,
Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus
sérieusement du monde.
Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé,
regarda les rieurs.
--Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents
d’un air vexé.
Le Kaw-djer le ramena à la question.
--Quinze -cents-, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous
gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les
terrassiers.
--Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement.
--Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer.
--Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la
voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée
d’un soupçon de dédain.
--Et toi?
--Oh!... moi!...
Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément.
C’eût été lui faire injure que d’en douter.
--Alors?...
--Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien...
Puis, dans une explosion:
--Moi, Gouverneur, j’aime la liberté!
Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête
nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui,
sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature
généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la
liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la
contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité
entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en
lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin
de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug
qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et
petits aient un maître.
Il répliqua:
--La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant
utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de
commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et
vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai,
d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique.
Allez, mes enfants!»
Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il
importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie.
Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient
du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les
générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La
création d’une école s’imposait à bref délai.
Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance
de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée
qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait
assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que
de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour.
Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait
reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant
quelque temps.
Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand
un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut
attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté
d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant
avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la
route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était
celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas
semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.
Il fut bientôt renseigné.
Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture
maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès.
Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et,
depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria
s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.
Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il
avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en
abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était
cause du conflit actuel.
Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois
cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible,
dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée,
sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait
l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire
à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge
brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le
courant.
Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser
l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins
de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de
cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait.
Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers
sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples
dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré
solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des
ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.
Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en
rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et
contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle
fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la
clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt
mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il
reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle
de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant
à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes
régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité
à s’adresser à eux.
La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à
juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer
une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à
l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.
L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort
la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul
ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la
confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait
voulu le Kaw-djer.
Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois
semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité
Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et
Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations,
sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement
délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers
avaient été chassés au moment des troubles.
De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons,
formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur.
Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme
ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux.
Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance,
tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient
pu agrandir considérablement leurs cultures.
De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons,
contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les
exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir
été prospères au moment où on avait dû les abandonner.
Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient
abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient
morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts,
avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.
Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se
mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était
unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et
cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses
projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée
par l’espoir.
De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer
prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier
des diverses exploitations et de leurs situations respectives.
Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours
il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue
géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue
des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis
il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il
choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.
Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une
véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la
légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là
même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier
furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie
peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils
avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles
de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient
la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et
devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.
Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux
familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir
dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que
sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes
quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en
appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.
C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut
rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux
respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer
laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis,
tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps,
il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes
ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de
la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force
et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à
ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans
appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000