qui s’entrechoquaient avec un bruit effrayant, devint excessivement
périlleuse. Le danger s’accrut encore, lorsqu’on aperçut dans le nord
un champ de glace qui s’étendait à perte de vue. Le navire n’allait-il
pas être emprisonné pendant de longues semaines, «pincé», pour employer
la locution propre aux baleiniers, et ne courait-il pas risque d’être
immédiatement écrasé?
Cook n’essaya de fuir ni à l’ouest ni à l’est. Il s’enfonça droit dans
le sud. D’ailleurs, il était par la latitude attribuée au cap de la
Circoncision et à soixante-quinze lieues au sud du point où celui-ci
avait été relevé. Il était donc prouvé que, si la terre signalée par
Bouvet existait réellement,--ce dont on est certain aujourd’hui,--ce ne
pouvait être qu’une île peu importante et non pas un grand continent.
Le commandant n’avait plus de raisons pour rester dans les mêmes
parages. Par 67° 15′ de latitude sud, une nouvelle barrière de
glace, courant de l’est à l’ouest, lui fermait le passage, et il n’y
rencontrait aucune ouverture. Enfin, la prudence lui commandait de ne
pas demeurer plus longtemps dans cette région, car les deux tiers de
l’été étaient écoulés déjà. Il résolut donc de chercher, sans retard,
la terre récemment découverte par les Français.
Le 1er février 1773, les bâtiments étaient par 48°30′ de latitude et
38°7′ de longitude ouest, ce qui est presque le méridien attribué à
l’île Saint-Maurice. Après une vaine croisière à l’est et à l’ouest,
qui ne produisit aucun résultat, on fut amené à conclure que, s’il y
avait dans ces parages quelque terre, ce ne pouvait être qu’une très
petite île; autrement, elle n’aurait pas échappé à ses recherches.
Le 8 février, le capitaine constata avec peine que l’-Aventure- ne
voguait plus de conserve avec lui. Pendant deux jours, il l’attendit
vainement, faisant tirer le canon à intervalles rapprochés et allumer
de grands feux sur le tillac durant toute la nuit. La -Résolution- dut
continuer seule la campagne.
Dans la matinée du 17 février, entre minuit et trois heures, l’équipage
fut témoin d’un magnifique spectacle, que jamais jusqu’alors Européen
n’avait contemplé. C’était une aurore australe.
«L’officier de quart, dit la relation, observa que, de temps en
temps, il en partait des rayons en forme spirale et circulaire, et
qu’alors sa clarté augmentait et la faisait paraître extrêmement
belle. Elle semblait n’avoir aucune direction; au contraire, immobile
dans les cieux, elle en remplissait de temps en temps l’étendue en
versant sa lumière de toutes parts.»
Après une nouvelle tentative pour franchir le cercle
arctique,--tentative à laquelle les brouillards, la pluie, la neige
et les blocs énormes de glace flottante le forcèrent à renoncer,--Cook
reprit la route du nord, convaincu qu’il ne laissait aucune grande
terre derrière lui, et il regagna la Nouvelle-Zélande, où il avait
donné rendez-vous à l’-Aventure-, en cas de séparation.
Le 25 mars, il mouillait dans la baie Dusky, après cent soixante-dix
jours de mer consécutifs, pendant lesquels il n’avait pas fait moins de
trois mille six cent soixante lieues, sans voir la terre une seule fois.
Aussitôt qu’il eut trouvé un mouillage commode, le commandant
s’empressa de prodiguer à son équipage les nombreuses ressources que
fournissait le pays en volailles, poissons et végétaux, tandis que
lui-même parcourait, le plus souvent la sonde à la main, les environs
de la baie, où il ne rencontra qu’un petit nombre d’indigènes, avec
lesquels il n’eut que des rapports peu fréquents. Cependant, une
famille, se familiarisant un peu, s’établit à cent pas de l’aiguade.
Cook lui fit donner un concert, où le fifre et la cornemuse
rivalisèrent sans succès, les Néo-Zélandais donnant la palme au tambour.
Le 18 avril, un chef se rendit à bord avec sa fille. Mais, avant
d’entrer dans le bâtiment, il en frappa les flancs avec un rameau
vert qu’il tenait à la main, et adressa aux étrangers une sorte de
harangue ou d’invocation à cadence régulière--coutume générale chez les
insulaires de la mer du Sud. A peine eut-il mis le pied sur le pont,
qu’il offrit au commandant une pièce d’étoffe et une hache de talc
vert, générosité sans précédent chez les Zélandais.
Le chef visita le navire en détail; pour témoigner sa reconnaissance
au commandant, il plongea ses doigts dans un sac qu’il portait à sa
ceinture et voulut lui oindre les cheveux avec l’huile infecte qu’il
contenait. Cook eut toutes les peines du monde à se soustraire à cette
preuve d’affection, qui n’avait pas eu le don de plaire davantage à
Byron dans le détroit de Magellan; mais le peintre Hodges fut obligé de
subir l’opération, à la joie de tout l’équipage. Puis, ce chef disparut
pour ne plus revenir, emportant neuf haches et une trentaine de ciseaux
de menuisier, dont les officiers lui avaient fait présent. Plus riche
que tous les Zélandais réunis, il s’empressa, sans doute, d’aller
mettre en sûreté ses trésors, dans la crainte qu’on ne voulût les lui
reprendre.
Avant de partir, Cook lâcha cinq oies, les dernières de celles qu’il
avait apportées du Cap, pensant qu’elles pourraient se multiplier dans
cet endroit peu habité, et il fit défricher un terrain, où il sema
quelques graines potagères. C’était travailler à la fois pour les
naturels et pour les voyageurs futurs, qui pourraient trouver en ce
lieu des ressources précieuses.
Dès que Cook eut fini la reconnaissance hydrographique de la baie
Dusky, il mit le cap sur le détroit de la Reine-Charlotte, rendez-vous
assigné au capitaine Furneaux.
Le 17 mai, l’équipage fut témoin d’un spectacle magnifique. Six
trombes, dont l’une, large de soixante pieds à sa base, passa à
cent pieds du vaisseau, s’élevèrent successivement, mettant, par
une aspiration énergique, les nuages et la mer en communication. Ce
phénomène dura près de trois quarts d’heure, et, au sentiment de
frayeur dont il avait tout d’abord frappé l’équipage, avait bientôt
succédé l’admiration qu’excitaient, surtout à cette époque, ces
météores peu connus.
Le lendemain, au moment où la -Résolution- pénétrait dans le canal de
la Reine-Charlotte, on aperçut l’-Aventure-, arrivée déjà depuis six
semaines. Après avoir atteint, le 1er mars, la Terre de Van-Diemen,
Furneaux l’avait suivie pendant dix-sept jours; mais il avait dû la
quitter avant d’avoir pu s’assurer, comme il le pensait, si elle
faisait partie de la Nouvelle-Hollande. Il était réservé au chirurgien
Bass de réfuter cette erreur. Le 9 avril, après avoir atteint le
détroit de la Reine-Charlotte, le commandant de l’-Aventure- avait mis
à profit ses loisirs pour ensemencer un jardin et entretenir quelques
relations avec les Zélandais, qui lui avaient fourni des preuves
irréfutables de leur anthropophagie.
Avant de continuer son voyage de découvertes, Cook obéit à la même
pensée qui avait inspiré sa conduite à la baie Dusky. Il mit à terre
un bélier et une brebis, un bouc et une chèvre, un cochon et deux
truies pleines. Il planta aussi des pommes de terre, dont il n’existait
jusqu’alors des échantillons que sur la plus septentrionale des deux
îles qui composent la Nouvelle-Zélande.
Les indigènes ressemblaient beaucoup à ceux de la baie Dusky; mais
ils paraissaient plus insouciants, couraient d’une chambre à l’autre,
pendant le souper, et dévoraient tout ce qu’on leur offrait. Il fut
impossible de leur faire avaler une goutte de vin ou d’eau-de-vie, mais
ils étaient très sensibles à l’eau mélangée de sucre.
«Ils mettaient les mains, dit Cook, sur tout ce qu’ils voyaient,
mais ils le rendaient, du moment où on leur disait par signes que
nous ne voulions ou ne pouvions le leur donner. Ils estimaient
particulièrement les bouteilles de verre, qu’ils appelaient «Tawhaw»;
mais, lorsqu’on leur eut expliqué la dureté et l’usage du fer, ils
le préférèrent aux verroteries, aux rubans et au papier blanc. Parmi
eux se trouvaient plusieurs femmes, dont les lèvres étaient remplies
de petits trous peints en bleu noirâtre; un rouge vif, formé de craie
et d’huile, couvrait leurs joues. Elles avaient, comme celles de la
baie Dusky, les jambes minces et torses et de gros genoux, ce qui
provient sûrement du peu d’exercice qu’elles font, et de l’habitude
de s’asseoir les jambes croisées; l’accroupissement presque continuel
où elle se tiennent sur leurs pirogues y contribue d’ailleurs un peu.
Leur teint était d’un brun clair, leurs cheveux très noirs, leur
visage rond; le nez et les lèvres un peu épais, mais non aplatis, les
yeux noirs assez vifs et ne manquant pas d’expression... Placés de
file, les naturels se dépouillèrent de leurs vêtements supérieurs;
l’un d’eux chanta d’une manière grossière, et le reste accompagna
les gestes qu’il faisait. Ils étendaient leurs bras et frappaient
alternativement du pied contre terre, avec des contorsions de
frénétiques; ils répétaient en chœur les derniers mots, et nous y
distinguions aisément une sorte de mètre; mais je ne suis pas sûr
qu’il y eût de la rime; la musique était très sauvage et peu variée.»
Certains des Zélandais demandèrent des nouvelles de Tupia; lorsqu’ils
apprirent sa mort, ils exprimèrent leur douleur par une sorte de
lamentation plus factice que réelle.
Cook ne reconnut pas un seul des indigènes qu’il avait vus à son
premier voyage. Il en conclut, avec toute apparence de raison, que les
naturels qui habitaient le détroit en 1770 en avaient été chassés,
ou, de leur plein gré, s’étaient retirés ailleurs. Au surplus, le
nombre des habitants était diminué des deux tiers, et «l’i-pah» était
abandonné, ainsi qu’un grand nombre d’habitations le long du canal.
Les deux bâtiments étant prêts à remettre en mer, Cook donna ses
instructions au capitaine Furneaux. Il voulait s’avancer dans le sud
par 41° à 46° de latitude jusqu’à 140° de longitude ouest, et, s’il ne
trouvait pas de terre, cingler vers Taïti, où était fixé le lieu de
rendez-vous, puis revenir à la Nouvelle-Zélande, et reconnaître toutes
les parties inconnues de la mer entre cette île et le cap Horn.
Vers la fin de juillet, le scorbut commença à attaquer l’équipage de
l’-Aventure-, à la suite de quelques jours de chaleur. Celui de la
-Résolution-, grâce aux précautions dont Cook ne s’était pas départi
un seul jour, et à l’exemple que lui-même avait constamment donné de
manger du céleri et du cochléaria, échappa à la maladie.
Le 1er juillet, les deux navires étaient par 25°1′ de latitude et par
134°6′ de longitude ouest, situation attribuée par Carteret à l’île
Pitcairn. Cook la chercha sans la trouver. Il faut dire que l’état
des malades de l’-Aventure- abrégea sa croisière, à son grand regret.
Il désirait vérifier ou rectifier la longitude de cette île, et, par
cela même, celles de toutes les terres environnantes, découvertes par
Carteret, et qui n’avaient pu être confirmées par des observations
astronomiques. Mais, n’ayant plus l’espoir de trouver un continent
austral, il fit voile au N.-O. et ne tarda pas à reconnaître plusieurs
des îles vues par Bougainville.
«Ces îles basses dont la mer du Sud est remplie entre les tropiques,
dit-il, sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures,
et élevées à peine d’une verge ou deux dans les autres. Leur
forme est souvent circulaire; elles renferment à leur centre un
bassin d’eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour est
incommensurable. Elles produisent peu de chose; les cocotiers sont
vraisemblablement ce qu’il y a de meilleur: malgré cette stérilité,
malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées. Il n’est pas
aisé de dire comment ces petits cantons ont pu se peupler, et il
n’est pas moins difficile de déterminer d’où les îles les plus
élevées de la mer du Sud ont tiré leurs habitants.»
Le 15 août, Cook reconnut l’île d’Osnabruck ou Mairea, découverte
par Wallis, et fit route pour la baie d’Oaiti-Piha, où il comptait
embarquer le plus de rafraîchissements possible, avant de gagner
Matavaï.
«A la pointe du jour, dit Forster, nous jouîmes d’une de ces belles
matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre.
Un léger souffle de vent nous apportait de la terre un parfum
délicieux et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes
de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous
apercevions déjà la lumière du soleil naissant. Très près de nous, on
voyait une allée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées
comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et
brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par
derrière une quantité de palmiers, qui présidaient à ces bocages
ravissants. Tout semblait dormir encore. L’aurore ne faisait que
poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous
distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues
sur la côte. A un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient
contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait
la tranquillité des flots dans l’intérieur du havre. L’astre du
jour commençait à éclairer la plaine; les insulaires se levaient et
animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux,
plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues et ramèrent près de
nous, qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions
guère que nous allions courir le plus grand danger et que la
destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les
bords de cette rive fortunée.»
L’habile écrivain, l’heureux peintre, qui sait trouver des couleurs si
fraîches et si variées! Peu d’expressions ont vieilli dans ce tableau
enchanteur. On regrette de n’avoir pas accompagné ces hardis matelots,
ces savants qui comprenaient si bien la nature! Que n’avons-nous avec
eux visité ces populations innocentes et paisibles, dans cet âge d’or
dont notre siècle de fer nous rend la disparition plus pénible encore!
[Illustration: Ustensiles et armes des Néo-Zélandais. (-Fac-simile.
Gravure ancienne.-)]
Les bâtiments étaient à une demi-lieue d’un récif, lorsque le vent
tomba. Malgré tous les efforts des chaloupes, ils allaient échouer
misérablement sur les écueils, en vue de cette terre si ardemment
désirée, quand une habile manœuvre du commandant, heureusement secondée
par la marée et par la brise de terre, vint les tirer du danger. Ils
avaient fait, cependant, quelques avaries, et l’-Aventure- avait perdu
trois ancres.
[Illustration: Un insulaire qui passait sa journée à se faire gaver.
(Page 163.)]
Une foule de pirogues entouraient les navires, et des fruits de toute
espèce étaient échangés pour quelques grains de verre. Cependant,
les indigènes n’apportaient ni volailles ni cochons. Ceux qu’on
apercevait autour des cases appartenaient au roi, et ils n’avaient
pas la permission de les vendre. Beaucoup de Taïtiens demandaient des
nouvelles de Banks et des autres compagnons de Cook à son premier
voyage. Quelques-uns s’informèrent aussi de Tupia; mais ils ne
parlèrent plus de lui, dès qu’ils eurent appris les circonstances de sa
mort.
Le lendemain, les deux bâtiments mouillaient dans la rade d’Oaiti-Piha,
à deux encâblures du rivage, et furent encombrés de visiteurs et de
marchands. Quelques-uns profitèrent de l’encombrement pour rejeter
dans leurs pirogues les denrées qu’ils avaient vendues, afin de les
faire payer une seconde fois. Pour mettre fin à cette friponnerie,
Cook fit chasser les fripons, après les avoir fait fustiger, châtiment
qu’ils supportèrent, d’ailleurs, sans se plaindre.
L’après-midi, les deux capitaines descendirent à terre pour examiner
l’aiguade, qu’ils trouvèrent très convenable. Pendant cette petite
excursion, une foule d’indigènes vinrent à bord qui se plurent à
confirmer la fâcheuse réputation que leur avaient faite les récits
antérieurs de Bougainville et de Cook.
«Un des officiers, placé sur le gaillard d’arrière, dit la relation,
voulant donner des grains de verre a un enfant de six ans, qui était
sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer. L’enfant se précipita
aussitôt à l’eau, et il plongea jusqu’à ce qu’il les eût rapportés
du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres
bagatelles; cette générosité tenta une foule d’hommes et de femmes,
qui nous amusèrent par des tours surprenants d’agilité au milieu des
flots. A voir leur position aisée dans l’eau et la souplesse de leurs
membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.»
Cependant, les Taïtiens, montés à bord, furent surpris à voler
différents objets. L’un d’eux, qui était resté la plus grande partie de
la journée dans la chambre de Cook, s’empressa de sauter à la mer, et
le capitaine, outré de sa conduite, tira deux coups de feu par-dessus
sa tête. Un bateau, détaché pour saisir les pirogues des voleurs, fut
assailli de pierres, lorsqu’il arriva près du rivage, et il fallut
tirer un coup de canon pour déterminer les assaillants à la retraite.
Ces hostilités n’eurent pas de suite; les naturels revinrent à bord
comme si rien ne s’était passé. Cook apprit d’eux que la plupart de ses
anciens amis des environs de Matavaï avaient péri dans une bataille qui
avait eu lieu entre les habitants des deux péninsules.
Les officiers firent à terre plusieurs promenades; Forster, poussé par
son ardeur pour les recherches botaniques, n’en manqua aucune. Pendant
une de ces courses, il fut témoin de la façon dont les Taïtiennes
préparent leurs étoffes.
«A peine eûmes-nous marché quelques pas, dit-il, qu’un bruit venant
de la forêt frappa nos oreilles. En suivant le son, nous parvînmes à
un petit hangar, où cinq ou six femmes, assises sur les deux côtés
d’une longue pièce de bois carrée, battaient l’écorce fibreuse du
mûrier, afin d’en fabriquer leurs étoffes. Elles se servaient pour
cela d’un morceau de bois carré, qui avait des sillons longitudinaux
et parallèles, plus ou moins serrés selon les différents côtés.
Elles s’arrêtèrent un moment pour nous laisser examiner l’écorce,
le maillet et la poutre qui leur servait de table; elles nous
montrèrent aussi, dans une grosse noix de coco, une espèce d’eau
glutineuse, dont elles se servaient de temps à autre afin de
coller ensemble les pièces de l’écorce. Cette colle, qui, à ce que
nous comprîmes, vient de l’-hibiscus esculentus-, est absolument
nécessaire dans la fabrique de ces immenses pièces d’étoffe qui,
ayant quelquefois deux ou trois verges de large et cinquante de long,
sont composées de petits morceaux d’écorce d’arbre d’une très petite
épaisseur.... Les femmes occupées à ce travail portaient de vieux
vêtements sales et déguenillés, et leurs mains étaient très dures et
très calleuses.»
Le même jour, Forster aperçut un homme qui portait des ongles
extrêmement longs, ce dont il était très fier, comme d’une preuve qu’il
n’était pas obligé de travailler pour vivre. Dans l’empire d’Annam, en
Chine, dans bien d’autres contrées, cette manie singulière et puérile
a été signalée. Un seul doigt est pourvu d’un ongle moins long; c’est
celui qui sert à se gratter, occupation très fréquente dans tous les
pays d’extrême Orient.
Pendant une autre de ses promenades, Forster vit un insulaire mollement
étendu sur un tapis d’herbe épaisse, qui passait sa journée à se faire
gaver par ses femmes. Ce triste personnage, qui s’engraissait sans
rendre aucun service à la société, rappela au naturaliste anglais la
colère de sir John Mandeville, s’indignant de voir «un pareil glouton
qui consumait ses jours sans se distinguer par aucun fait d’armes, et
qui vivait dans le plaisir comme un cochon qu’on engraisse dans une
étable.»
Le 22 août, Cook, ayant appris que le roi Waheatua était dans le
voisinage et manifestait le désir de le voir, descendit à terre avec le
capitaine Furneaux, MM. Forster et plusieurs naturels. Il le rencontra
qui venait au-devant de lui avec une nombreuse suite, et le reconnut
aussitôt, car il l’avait vu plusieurs fois en 1769.
Ce roi était alors enfant et s’appelait Té-Arée, mais il avait changé
de nom à la mort de son père Waheatua. Il fil asseoir le capitaine
sur son tabouret, et s’informa avec sollicitude de plusieurs Anglais
qu’il avait fréquentés au précédent voyage. Cook, après les compliments
ordinaires, lui fit présent d’une chemise, d’une hache, de clous et
d’autres bagatelles; mais, de tous ces cadeaux, celui qui sembla
le plus précieux et qui excita de la part des naturels des cris
d’admiration, ce fut une touffe de plumes rouges, montée sur un fil
d’archal.
Waheatua, roi de la petite Taïti, pouvait être âgé de dix-sept ou
dix-huit ans. Grand, bien fait, il aurait eu l’air majestueux, si
l’expression habituelle de sa physionomie n’eût été celle de la crainte
et de la méfiance. Il était entouré de plusieurs chefs et nobles
personnages, remarquables par leur stature, et dont l’un, tatoué
d’une façon singulière, était d’une corpulence énorme. Le roi, qui
montrait pour lui beaucoup de déférence, le consultait à tout moment.
Cook apprit alors qu’un vaisseau espagnol avait relâché à Taïti,
quelques mois auparavant; il sut plus tard que c’était celui de Domingo
Buenechea, qui venait de Callao.
Tandis qu’Etée, le gros confident du roi, s’entretenait avec quelques
officiers de matières religieuses, et demandait aux Anglais s’ils
avaient un dieu, Waheatua s’amusait avec la montre du commandant.
Tout étonné du bruit qu’elle faisait, ce qu’il exprimait en disant:
«Elle parle,» il demandait à quoi elle pouvait servir. On lui expliqua
qu’elle mesurait le temps et qu’en cela elle ressemblait au soleil.
Waheatua lui donna aussitôt le nom de «petit soleil» pour montrer qu’il
avait compris l’explication.
Les bâtiments mirent à la voile le 24 au matin, et furent longtemps
suivis par une quantité de pirogues, chargées de noix de coco et
de fruits. Plutôt que de manquer cette occasion d’acquérir des
marchandises d’Europe, les indigènes vendirent leurs denrées très bon
marché. Il fut même possible de se procurer une douzaine des plus
belles noix de coco pour un seul grain de verre. Cette abondance de
rafraîchissements ne tarda pas à ramener la santé à bord des bâtiments,
et la plupart des matelots, qui, en arrivant à Osnabruck, pouvaient à
peine marcher, allaient et venaient au départ.
Le 26, la -Résolution- et l’-Aventure- atteignirent la baie de Matavaï.
Une foule de Taïtiens eut bientôt envahi les ponts. Le capitaine les
connaissait pour la plupart, et le lieutenant Pickersgill, qui avait
accompagné Wallis en 1767 et Cook deux ans plus tard, reçut un accueil
particulièrement empressé.
Cook fit dresser les tentes pour les malades, les tonneliers et les
voiliers; puis, il partit pour Oparrée avec le capitaine Furneaux
et les deux Forster. L’embarcation qui les portait ne tarda pas à
passer devant un moraï de pierre et un cimetière déjà connu sous le
nom de moraï de Tootahah. Lorsque Cook le désigna sous ce nom, un des
indigènes qui l’accompagnaient l’interrompit en lui disant que, depuis
la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d’O-Too.
«Belle leçon pour les princes, qu’on fait souvenir ainsi pendant leur
vie qu’ils sont mortels, et qu’après leur mort le terrain qu’occupera
leur cadavre ne sera pas à eux! Le chef et sa femme ôtèrent, en
passant, leurs vêtements de dessus leurs épaules, marque de respect
que donnent les insulaires de tous les rangs devant un moraï, et qui
semble attacher à ces lieux une idée particulière de sainteté.»
Cook fut bientôt admis en présence du roi O-Too. Après quelques
compliments, il lui offrit tout ce qu’il pensait avoir du prix à ses
yeux, car il sentait combien il serait avantageux de gagner l’amitié
de cet homme, dont les moindres paroles dénotaient la timidité de
caractère. Grand et bien fait, ce roi pouvait avoir trente ans. Il
s’informa de Tupia et des compagnons de Cook, bien qu’il n’en eût
vu aucun. De nombreux présents furent ensuite distribués à ceux qui
parurent les plus influents dans son entourage.
Les femmes envoyèrent aussitôt leurs domestiques «chercher de grandes
pièces de leurs plus belles étoffes, teintes en écarlate, de couleur de
rose ou de paille, et parfumées de leur huile la plus odorante. Elles
les mirent sur nos premiers habits, et nous chargèrent si bien qu’il
nous était difficile de remuer.»
Le lendemain, O-Too vint rendre visite au capitaine. Il n’entra
dans le bâtiment qu’après que Cook eut été enveloppé d’une quantité
considérable d’étoffes indigènes des plus précieuses, et il n’osa
descendre dans l’entrepont que lorsque son frère l’eut d’abord visité.
On fit asseoir le roi et sa suite pour déjeuner, et tous les indigènes
s’extasièrent aussitôt sur la commodité des chaises. O-Too ne voulut
goûter à aucun plat, mais ses compagnons furent loin d’imiter sa
réserve. Il admira beaucoup un superbe épagneul qui appartenait à
Forster et témoigna le désir de l’avoir. On le lui donna immédiatement,
et il le fit dès lors porter derrière lui par un des seigneurs de sa
suite. Après le déjeuner, le commandant reconduisit lui-même dans sa
chaloupe O-Too, à qui le capitaine Furneaux avait fait présent d’une
chèvre et d’un bouc. Pendant une excursion qu’il fit dans l’intérieur,
M. Pickersgill rencontra la vieille Obéréa, qui avait montré tant
d’attachement à Wallis. Elle semblait avoir perdu toutes ses dignités,
et elle était si pauvre qu’elle fut dans l’impossibilité de faire un
présent à ses amis.
Lorsque Cook partit, le 1er septembre, un jeune Taïtien, nommé Poreo,
lui demanda la faveur de l’accompagner. Le commandant y consentit dans
l’espoir qu’il pourrait lui être utile. Au moment où il vit disparaître
la terre à l’horizon, Poreo ne put retenir ses larmes. Il fallut que
les officiers le consolassent en l’assurant qu’ils lui serviraient de
pères.
Cook se dirigea alors vers l’île d’Huaheine, qui n’était pas éloignée
de plus de vingt-cinq lieues, et y mouilla le 3 au matin. Les
insulaires apportèrent quantité de grosses volailles; elles firent
d’autant plus de plaisir, qu’il avait été impossible de s’en procurer a
Taïti. Bientôt affluèrent sur le marché les cochons, les chiens et les
fruits, qu’on échangea avec avantage pour des haches, des clous et de
la verroterie.
Cette île, comme Taïti d’ailleurs, présentait des traces d’éruptions
volcaniques, et le sommet d’une de ses collines rappelait beaucoup
la forme d’un cratère. L’aspect du pays est le même, mais en petit,
qu’à Taïti, car la circonférence de Huaheine n’est que de sept ou huit
lieues.
Cook alla rendre visite à son vieil ami Orée. Le roi, bannissant tout
cérémonial, se jeta au cou du capitaine en pleurant de joie; puis, il
lui présenta ses amis, auxquels le capitaine fit quelques présents.
Quant au roi, il lui offrit ce qu’il possédait de plus précieux, car
il considérait cet homme comme un père. Orée promit d’approvisionner
les Anglais de tout ce dont ils auraient besoin, et tint parole avec la
plus grande loyauté.
Cependant, le 6 au matin, les matelots qui présidaient aux échanges
furent insultés par un naturel couvert de rouge, en habit de guerre, et
qui, tenant une massue de chaque main, menaçait tout le monde. Cook,
arrivant à terre en ce moment-là, se jeta sur l’indigène, lutta avec
lui et finit par s’emparer de sa massue, qu’il brisa.
Le même jour, un autre incident se produisit. Sparrman avait
imprudemment pénétré dans l’intérieur de l’île pour y faire des
recherches de botanique. Quelques naturels, profitant du moment où il
examinait une plante, lui arrachèrent de la ceinture une dague, seule
arme qu’il portât sur lui, lui en donnèrent un coup sur la tête et,
se précipitant sur lui, arrachèrent par lambeaux une partie de ses
vêtements. Cependant, Sparrman parvint à se relever, et se mit à courir
vers la plage. Mais, embarrassé par des buissons et des ronces, il
fut rejoint par les naturels, qui allaient lui couper les mains pour
s’emparer de sa chemise, dont les manches étaient boutonnées, lorsqu’il
put déchirer les poignets avec ses dents. D’autres insulaires, le
voyant nu et meurtri, lui passèrent leurs vêtements et le conduisirent
sur la place du marché, où se trouvait une foule de naturels. Au moment
où Sparrman parut en cet état, tous prirent la fuite sans s’être
consultés. Cook crut d’abord qu’ils venaient de commettre quelque vol.
Détrompé en apercevant le naturaliste, il rappela aussitôt quelques
indigènes, les assura qu’il ne se vengerait pas sur des innocents, et
porta sa plainte immédiatement à Orée. Celui-ci, désolé et furieux de
ce qui s’était passé, accabla son peuple de reproches véhéments, et
promit de tout faire pour retrouver les voleurs et les objets volés.
En effet, malgré les supplications des naturels, le roi s’embarqua
dans la chaloupe du commandant, et se mit avec lui à la recherche des
coupables. Ceux-ci s’étaient dérobés, et, pour le moment, il fallut
renoncer à les atteindre. Orée accompagna donc Cook à son bord,
dîna avec lui, et, lorsqu’il revint à terre, fut accueilli avec les
démonstrations de joie les plus vives par ses sujets, qui n’espéraient
plus le revoir.
«C’est une des réflexions les plus agréables que nous ait suggérées
ce voyage, dit Forster, qu’au lieu de trouver les habitants de ces
îles entièrement plongés dans la volupté, comme l’ont dit faussement
les premiers voyageurs, nous avons remarqué parmi eux les sentiments
les plus humains et les plus délicats. Dans toutes les sociétés, il
y a des caractères vicieux; mais on comptera cinquante fois plus de
méchants en Angleterre ou dans tout autre pays civilisé que dans ces
îles.»
Au moment où les vaisseaux mettaient à la voile, Orée vint prévenir
le commandant que les voleurs étaient pris, et l’invita à descendre à
terre pour assister à leur supplice. C’était impossible. Le roi voulut
alors accompagner Cook pendant une demi-lieue en mer et lui fit les
plus tendres adieux.
Cette relâche avait été très productive. Les deux bâtiments emportaient
plus de trois cents cochons, sans compter les volailles et les fruits.
Nul doute qu’ils n’eussent pu s’en procurer bien davantage, si leur
séjour avait été plus long.
Le capitaine Furneaux avait consenti à prendre à son bord un jeune
homme nommé Omaï, dont la retenue et l’intelligence devaient donner
une haute idée des habitants des îles de la Société. A son arrivée en
Angleterre, ce Taïtien fut présenté au roi par le comte de Sandwich,
premier lord de l’Amirauté. En même temps, il trouva en MM. Banks et
Solander des protecteurs et des amis, qui lui ménagèrent une réception
amicale auprès des premières familles de la Grande-Bretagne. Il résida
deux ans dans ce pays, et s’embarqua avec Cook, à son troisième voyage,
pour regagner sa patrie.
Le commandant gagna ensuite Uliétea, où l’accueil que lui firent les
indigènes fut des plus sympathiques. Ils s’informèrent avec intérêt
de Tupia et des Anglais qu’ils avaient vus sur l’-Endeavour-. Le roi
Oreo s’empressa de renouer connaissance avec le capitaine, et lui
fournit tous les rafraîchissements que son île produisait. Durant cette
relâche, Poreo, qui s’était embarqué sur la -Résolution-, descendit
à terre avec une jeune Taïtienne, qui avait su le captiver, et ne
reparut plus à bord. Il y fut remplacé par un jeune homme de dix-sept
ou dix-huit ans, natif de Bolabola, appelé Œdidi, qui déclara vouloir
venir en Angleterre. La douleur que cet indigène montra en se séparant
de ses compatriotes fit bien augurer de son cœur.
Les bâtiments, encombrés de plus de quatre cents cochons, de volailles
et de fruits, quittèrent définitivement les îles de la Société, le 17
septembre, et cinglèrent à l’ouest. Six jours plus tard était reconnue
l’une des îles Harvey, et, le 1er octobre, l’ancre tombait devant Eoa,
l’île Middelbourg de Tasman et de Cook.
[Illustration: O-Too, roi de Taïti. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
L’accueil des naturels fut cordial. Un chef, nommé Taï-One, monta
à bord, toucha le nez du capitaine avec une racine de poivrier, et
s’assit sans mot dire. L’alliance était conclue et fut ratifiée par le
don de quelques babioles.
Taï-One guida les Anglais dans l’intérieur de l’île. Tant que dura
cette promenade, les nouveaux venus furent entourés d’une foule
compacte d’indigènes, qui leur offraient des étoffes et des nattes pour
des clous. Souvent même, les naturels poussèrent la libéralité jusqu’à
ne rien vouloir accepter en retour de leurs cadeaux.
Taï-One emmena ses nouveaux amis à son habitation, agréablement située
au fond d’une belle vallée, à l’ombre de quelques sadhecks. Il leur fit
servir une liqueur qui fut extraite devant eux du jus de l’«eava», et
dont l’usage est commun dans presque toutes les îles de la Polynésie.
[Illustration: Monuments de l’île de Pâques. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Voici de quelle manière elle fut préparée. On commença par mâcher des
morceaux de cette racine, qui est une sorte de poivrier, puis on la mit
dans un grand vase de bois, et l’on versa de l’eau dessus. Lorsque la
liqueur fut potable, les indigènes la transvasèrent dans des feuilles
vertes pliées en forme de coupe, qui contenaient plus d’une demi-pinte.
Cook fut le seul qui y goûta. La façon dont s’était faite la liqueur,
avait éteint la soif de ses compagnons; mais les naturels n’eurent pas
la même réserve, et le vase fut bientôt vide.
Les Anglais visitèrent ensuite plusieurs plantations ou jardins séparés
par des haies de roseaux entrelacés, qui communiquaient entre eux par
des portes formées de planches et pendues à des gonds. La perfection de
la culture, cet instinct si développé de la propriété, tout annonçait
un degré de civilisation supérieur à celui de Taïti.
Malgré l’affabilité de la réception qui lui fut faite, Cook, qui ne
pouvait obtenir à aucun prix ni cochons ni volailles, quitta cette île
pour gagner celle d’Amsterdam, la Tonga-Tabou des indigènes, où il
espérait obtenir les vivres dont il avait besoin.
Les navires ne tardèrent pas à mouiller dans la rade de Van-Diemen,
par dix-huit brasses d’eau, à une encâblure des brisants qui bordent
la côte. Les naturels, très confiants, apportèrent des étoffes, des
nattes, des outils, des armes, des ornements, et, bientôt après,
des cochons et des volailles. Œdidi leur acheta avec beaucoup
d’empressement des plumes rouges, qui, à ce qu’il assurait, auraient
une valeur extraordinaire à Taïti.
Cook descendit à terre avec un indigène, nommé Attago, qui s’était
attaché à lui dès le premier moment. Pendant cette promenade, il
remarqua un temple assez semblable aux moraïs, et qui était désigné
sous le nom générique de Faïtoka. Élevé sur une butte construite de
main d’homme à seize ou dix-huit pieds au-dessus du sol, ce temple
avait une forme oblongue, et l’on y parvenait par deux escaliers de
pierre. Construit comme les habitations des naturels, c’est-à-dire avec
des poteaux et des solives, il était couvert de feuilles de palmier.
Deux images en bois, grossièrement sculptées, longues de deux pieds, en
occupaient les coins.
«Comme je ne voulais offenser ni eux ni leurs dieux, dit le
commandant, je n’osai pas les toucher, mais je demandai à Attago si
c’étaient des «Eatuas» ou dieux. J’ignore s’il me comprit, mais à
l’instant il les mania et les retourna aussi grossièrement que s’il
avait touché un morceau de bois, ce qui me convainquit qu’elles ne
représentaient pas la divinité.»
Quelques vols se produisirent; mais ils ne troublèrent pas les
relations, et l’on put se procurer une quantité considérable de
rafraîchissements.
Avant son départ, le capitaine eut une entrevue avec un personnage
entouré d’un respect extraordinaire, et que tous les naturels
s’accordaient à qualifier de roi.
«Je le trouvai assis, dit Cook, avec une gravité si stupide et si
sombre, que, malgré tout ce qu’on m’en avait dit, je le pris pour un
idiot que le peuple adorait d’après quelques idées superstitieuses.
Je le saluai et je lui parlai, mais il ne me répondit point, et ne
fit pas même attention à moi... J’allais le quitter, lorsqu’un
naturel s’expliqua de manière à ne me laisser aucun doute que c’était
le roi. Je lui offris en présent une chemise, une hache, un morceau
d’étoffe rouge, un miroir, quelques clous, des médailles et des
verroteries. Il les reçut, ou plutôt souffrit qu’on les mît sur sa
personne et autour de lui, sans rien perdre de sa gravité, sans dire
un mot, sans même tourner la tête ni à droite ni à gauche.»
Cependant, le lendemain, ce chef envoya des paniers de bananes et un
cochon rôti, en disant que c’était un présent de l’«ariki» de l’île à
l’«ariki» du vaisseau.
Cet archipel reçut de Cook le nom d’îles des Amis. Ces îles avaient été
vues par Schouten et Tasman, qui les désignent sous les noms d’îles des
Cocos, des Traîtres, de l’Espérance, et de Horn.
Cook, qui n’avait pu se procurer d’eau douce, fut donc obligé de
quitter Tonga plus tôt qu’il l’aurait voulu. Il eut cependant le temps
de rassembler un certain nombre d’observations sur les productions
du pays et les mœurs des habitants. Nous allons en résumer les plus
saillantes.
La nature a semé avec prodigalité ses plus riches trésors sur les îles
Tonga et Eoa. Les cocotiers, les palmiers, les arbres à pain, les
ignames, les cannes à sucre sont les plus ordinaires. En fait d’animaux
comestibles, on n’y rencontre guère que les cochons et la volaille,
mais si le chien n’y existe pas, son nom est cependant connu. Les
poissons les plus délicats fourmillent sur les côtes.
De même taille, presque aussi blancs que les Européens, les habitants
de ces îles sont bien proportionnés et ont des traits agréables. Leurs
cheveux sont originairement noirs, mais ils ont l’habitude de les
teindre avec une poudre, de sorte qu’il y en a de blancs, de rouges, de
bleus, ce qui produit un assez singulier effet. La pratique du tatouage
est universelle. Quant aux vêtements, ils sont des plus simples. Une
pièce d’étoffe, enroulée autour de la ceinture et pendant jusqu’aux
genoux, en fait tous les frais. Mais les femmes, qui sont, à Tonga
comme ailleurs, plus coquettes que les hommes, se font un tablier en
fibres de cocos, qu’elles parsèment de coquillages, de bouts d’étoffes
de couleur et de plumes.
Ces naturels ont quelques coutumes singulières que les Anglais
n’avaient pas encore observées. C’est ainsi qu’ils mettent sur leur
tête tout ce qu’on leur donne et emploient cette pratique pour conclure
un marché. Lorsqu’un de leurs amis ou de leurs parents vient à mourir,
ils ont aussi l’habitude de se couper une ou plusieurs phalanges et
même plusieurs doigts. Enfin, leurs habitations ne sont pas réunies
en villages; elles sont éparses et semées au milieu des plantations.
Faites des mêmes matériaux et conçues sur le même plan que celles des
îles de la Société, elles sont seulement plus élevées au-dessus du sol.
L’-Aventure- et la -Résolution- appareillèrent le 7 octobre,
reconnurent le lendemain l’île Pylstart, découverte par Tasman,
et jetèrent l’ancre, le 21 du même mois, dans la baie Hawke, à la
Nouvelle-Zélande.
Cook débarqua un certain nombre d’animaux, qu’il voulait acclimater
dans le pays, et remit à la voile pour entrer dans le canal de la
Reine-Charlotte; mais, assailli par une violente tempête, il fut séparé
de l’-Aventure- et ne la revit plus qu’en Angleterre.
Le 5 novembre, le commandant répara les avaries de son bâtiment, et,
avant d’entreprendre une nouvelle campagne dans les mers australes,
il voulut se rendre compte de la quantité et de la qualité de son
approvisionnement. Il constata que quatre mille cinq cents livres de
biscuit étaient entièrement gâtées, et que plus de trois milliers
n’étaient guère en un meilleur état.
Pendant son séjour en cet endroit, Cook eut une nouvelle preuve,
et plus complète que les précédentes, de l’anthropophagie des
Néo-Zélandais. Un officier ayant acheté la tête d’un jeune homme qui
venait d’être tué et mangé, plusieurs indigènes, qui l’aperçurent,
témoignèrent le désir d’en avoir quelque morceau. Cook la leur céda,
et, par l’avidité avec laquelle ils se jetèrent sur ce mets répugnant,
il put se convaincre du plaisir que ces cannibales éprouvent à se
repaître d’un aliment qu’il leur est difficile de se procurer.
La -Résolution- quitta la Nouvelle-Zélande, le 26 novembre, s’enfonçant
dans les régions glacées qu’elle avait déjà parcourues. Mais qu’elles
étaient plus pénibles, les circonstances dans lesquelles se faisait
cette seconde tentative! Si l’équipage était en bonne santé, les
hommes, très affaiblis par les fatigues, offriraient sans doute moins
de résistance aux maladies, d’autant plus qu’il n’y avait pas de vivres
frais à bord! La -Résolution- n’avait plus sa conserve, et l’on était
maintenant persuadé de la non-existence du continent austral! C’était
donc, pour ainsi dire, un voyage «platonique». Il fallait prouver
jusqu’à la dernière évidence qu’on ne découvrirait pas de nouvelles
terres un peu importantes dans ces parages désolés.
Ce ne fut que le 12 décembre qu’on rencontra les premières glaces, et
beaucoup plus au sud que l’année précédente. Depuis ce moment, les
incidents propres aux navigations sous ces latitudes se reproduisirent
tous les jours. Œdidi était stupéfait de cette pluie blanche, de cette
neige qui lui fondait dans la main; mais son étonnement n’eut plus de
bornes, lorsqu’il découvrit la première glace, qu’il qualifia de terre
blanche.
«Un premier phénomène avait déjà frappé son esprit sous la zone
torride, dit la relation. Tant que les vaisseaux étaient restés dans
ces parages, nous n’avions eu presque point de nuit et nous avions pu
écrire à minuit à la lueur du soleil. Œdidi pouvait à peine en croire
ses yeux, et il nous assura que ses compatriotes le traiteraient de
menteur, quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée et du jour
perpétuel.»
Le jeune Taïtien eut d’ailleurs le temps de s’habituer à ce phénomène,
car le navire s’avança jusqu’au 76e degré de latitude sud, au travers
des glaces flottantes. Alors, convaincu que, s’il existait un
continent, les glaces en rendaient l’accès presque impossible, Cook se
détermina à porter au nord.
La satisfaction fut générale, il n’était personne à bord qui ne
souffrît de rhumes tenaces et violents, ou qui ne fût attaqué du
scorbut. Le capitaine était lui-même très sérieusement atteint d’une
maladie bilieuse, qui le força de se mettre au lit. Pendant huit jours,
il fut en danger de mort, et sa convalescence devait être aussi longue
que pénible. La même route fut suivie jusqu’au 11 mars. Quelle joie,
lorsque, au soleil levant, la vigie cria: Terre! Terre!
C’était l’île de Pâques de Roggewein, la terre de Davis. En approchant
du rivage, la première chose qui frappa les regards des navigateurs,
ce furent ces gigantesques statues dressées sur la plage, qui avaient
autrefois excité l’étonnement des Hollandais.
«La latitude de l’île de Pâques, dit Cook, correspond, à une minute
ou deux près, avec celle qui est marquée dans le journal manuscrit de
Roggewein, et sa longitude n’est fautive que d’un degré.»
Ce rivage, composé de roches brisées à l’aspect noir et ferrugineux,
annonçait les traces d’une violente éruption souterraine. Au milieu
de cette île, stérile et déserte, on apercevait quelques plantations
éparses.
Singularité merveilleuse! Le premier mot que prononcèrent les
insulaires, en s’approchant du vaisseau pour demander une corde, fut un
terme taïtien. Tout, d’ailleurs, annonçait que les habitants avaient
la même origine. Comme les Taïtiens, ils étaient tatoués et vêtus
d’étoffes qui ressemblaient à celles des îles de la Société.
«L’action du soleil sur leur tête, dit la relation, les a contraints
d’imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes
portent un cercle d’environ deux pouces d’épaisseur tressé avec de
l’herbe d’un bord à l’autre et couvert d’une grande quantité de ces
longues plumes noires qui décorent le col des frégates. D’autres ont
d’énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges
que les vastes perruques des jurisconsultes européens; et plusieurs,
enfin, un simple cerceau de bois, entouré de plumes blanches de
mouettes, qui se balancent dans l’air. Les femmes mettent un grand et
large chapeau d’une natte très propre, qui forme une pointe en avant,
un faîte le long du sommet et deux gros lobes derrière chaque côté.»
Toute la campagne, qui fut parcourue par plusieurs détachements, était
couverte de pierres noirâtres et poreuses, et offrait l’image de la
désolation. Deux ou trois espèces d’herbes ridées, qui croissaient
au milieu des rochers, de maigres arbrisseaux, notamment le mûrier
à papier, l’hibiscus, le mimosa, quelques bananiers, voilà toute la
végétation qui pouvait pousser au milieu de cet amas de lave.
Tout près du lieu de débarquement, s’élevait une muraille
perpendiculaire, de pierres de taille carrées, jointes suivant toutes
les règles de l’art, et s’emboîtant de manière à durer fort longtemps.
Plus loin, au milieu d’une aire bien pavée, se dressait un monolithe,
représentant une figure humaine à mi-corps, d’environ vingt pieds[2]
de haut et de plus de cinq de large, très grossièrement sculptée, dont
la tête était mal dessinée, les yeux, le nez et la bouche à peine
indiqués; seules les oreilles, très longues, comme il est de mode de
les porter dans le pays, étaient plus finies que le reste.
[2] Dans la première édition de la traduction française du
deuxième voyage de Cook (Paris, 1878, 7 vol. in-4), on n’a
donné que -deux- pieds de haut à cette statue, évidemment
par suite d’un lapsus typographique. Cette faute, que nous
corrigeons ici, avait été reproduite dans les éditions
subséquentes.
Ces monuments, très nombreux, ne paraissaient pas avoir été dressés
et sculptés par la race que rencontraient les Anglais, ou cette race
s’était bien abâtardie. D’ailleurs, si les habitants ne rendaient aucun
culte à ces statues, ils les entouraient cependant d’une certaine
vénération, car ils témoignaient leur mécontentement lorsqu’on marchait
sur l’aire pavée qui les entoure. Ce n’était pas seulement sur le bord
de la mer que se voyaient ces sentinelles gigantesques. Sur les flancs
des montagnes, dans les anfractuosités des rochers, il s’en trouvait
d’autres, les unes debout ou tombées à terre à la suite de quelque
commotion, les autres encore imparfaitement dégagées du bloc dans
lequel elles étaient taillées. Quelle catastrophe subite a interrompu
ces travaux? Que représentent ces monolithes? A quelle époque lointaine
remontent ces témoignages de l’activité d’un peuple à jamais disparu ou
dont les souvenirs se sont perdus dans la nuit des âges? Problèmes à
jamais insolubles!
Les échanges s’étaient faits avec assez de facilité. On n’avait eu
qu’à réprimer l’adresse vraiment trop merveilleuse avec laquelle les
insulaires savaient vider les poches. Les quelques rafraîchissements
qu’on avait pu se procurer avaient été d’un grand secours; toutefois,
le manque d’eau potable empêcha Cook de faire un plus long séjour à
l’île de Pâques.
Il dirigea donc sa course vers l’archipel des Marquises de Mendana, qui
n’avait pas été revu depuis 1595. Mais son navire n’eut pas plus tôt
repris la mer, qu’il eut une nouvelle attaque de cette maladie bilieuse
dont il avait si grandement souffert. Les scorbutiques retombèrent
malades, et tous ceux qui avaient fait de longues courses à travers
l’île de Pâques avaient le visage brûlé par le soleil.
Le 7 avril 1774, Cook aperçut enfin le groupe des Marquises, après
avoir passé pendant cinq jours consécutifs sur les différentes
positions que les géographes lui avaient données. On mouilla à
Tao-Wati, la Santa-Cristina de Mendana. La -Résolution- fut bientôt
entourée de pirogues, dont l’avant était chargé de pierres, et chaque
homme avait une fronde entortillée autour de la main. Cependant, les
relations amicales et les échanges commencèrent.
«Ces insulaires étaient bien faits, dit Forster, d’une jolie figure,
d’un teint jaunâtre ou tanné, et des piqûres répandues sur tout leur
corps les rendaient presque noirs.... Les vallées de notre havre
étaient remplies d’arbres, et tout y répondait à la description qu’en
ont faite les Espagnols. Nous voyions plusieurs feux à travers les
forêts, fort loin du rivage, et nous conclûmes que le pays était bien
peuplé.»
La difficulté de se procurer des vivres décida Cook à un prompt départ.
Il eut cependant le temps de réunir un certain nombre d’observations
intéressantes sur ce peuple, qu’il considère comme un des plus beaux
de l’Océanie. Ces naturels paraissent surpasser tous les autres par la
régularité de leurs traits. Cependant, la ressemblance de leur langue
avec celle que parlent les Taïtiens, semble dénoter une communauté
d’origine.
Les Marquises sont au nombre de cinq: la Magdalena, San-Pedro,
Dominica, la Santa-Cristina et l’île Hood, ainsi appelée du volontaire
qui la découvrit le premier. Santa-Cristina est coupée par une
chaîne de montagnes d’une élévation considérable, sur laquelle
viennent s’embrancher des collines qui sortent de la mer. Des vallées
resserrées, profondes, fertiles, ornées d’arbres fruitiers et arrosées
par des ruisseaux d’une eau excellente, coupent ces montagnes. Le port
de Madre-de-Dios, que Cook appela port de la Résolution, gît à peu près
au milieu de la côte occidentale de Santa-Cristina. On y trouve deux
anses sablonneuses, où viennent déboucher deux ruisseaux.
[Illustration: Homme et femme de l’île de Pâques. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
II
Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration
des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie
et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la
Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de
l’-Aventure-.
Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti,
lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des
Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui
avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur
les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux
douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans
cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les
indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon
des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et
blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.
[Illustration: Indigènes des îles Marquises.]
«Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le
cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils
le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons.
Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils
viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»
Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense
archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et
notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa
galère -l’Africaine-, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser.
Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la
bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie.
La -Résolution- jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la
réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard,
le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais
et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des
fruits.
Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que
le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs
observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son
séjour.
Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec
quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme,
aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées
en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même
temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet
armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord
les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les
rassura bientôt.
Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons
et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à
transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait
pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou
pagayeurs.
«Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les
idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et
tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que
possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail
qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir
les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut
degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un
morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces
ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de
combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une
grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques.
La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup
ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé
pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au
service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce
spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le
point de vue le plus avantageux.»
En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était
destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti
et s’était rendu indépendant.
Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses
anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes
rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un
présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement
était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces
singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le
premier voyage de Cook.
«Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et
de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse
extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en
achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»
Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces
plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient
comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires.
Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale,
recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et
conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque
présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver
sa sœur mariée à un chef puissant.
Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les
Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions
qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la
reine de l’île, pendant la relâche du -Dauphin- en 1767, vint elle-même
apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se
procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut
très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux
d’artifice et des manœuvres militaires.
Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une
nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais
il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les
péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le
départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais,
jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et
vaincus, il se décida à partir.
A peine la -Résolution- était-elle hors de la baie, qu’un
aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien
aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui
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