lieutenant Furneaux.
Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques
furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des
hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte
la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom---Whitsunday---et
située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O,
appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.
Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les
habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent
si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible
de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les
embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins
d’y être forcé par la nécessité.
En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de
voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les
indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais
descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y
trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était
uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers,
et parsemé de végétaux antiscorbutiques.
«Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille
moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs,
épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes
belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée
à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des
épaules.»
L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau
et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges
III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de
la reine d’Angleterre.
Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de
s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités
d’approvisionnement qu’il y rencontrait.
Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de
coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de
doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs
canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce
qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient
exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En
partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et
d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux
indigènes.
Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie,
on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si
fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance.
L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur
n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention
allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs,
consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.
Le même jour fut relevée, à l’ouest de l’île de la Reine-Charlotte, une
nouvelle terre dont le -Dauphin- rangea la côte sans trouver de fond.
Basse, couverte d’arbres, sans cocotiers, sans trace d’habitations,
elle ne semblait servir que de rendez-vous de chasse et de pêche aux
naturels des îles voisines. Aussi Wallis ne jugea-t-il pas à propos
de s’y arrêter. Il lui donna le nom d’Egmont, en l’honneur du comte
d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.
Les jours suivants, nouvelles découvertes. Ce furent tour à tour les
îles Glocester, Cumberland, Guillaume-Henri et Osnabruck. Le lieutenant
Furneaux, sans débarquer sur cette dernière, put se procurer quelques
rafraîchissements. Ayant aperçu sur la grève plusieurs pirogues
doubles, il jugea qu’il devait y avoir, à peu de distance, des îles
plus étendues où l’on pourrait sans doute trouver des provisions en
abondance, et dont l’accès serait, peut-être, moins difficile.
Ces prévisions n’allaient pas tarder à se réaliser. Le 19, au lever du
soleil, les marins anglais furent fort étonnés de se voir environnés
de plusieurs centaines de pirogues, grandes et petites, montées par
plus de huit cents individus. Après s’être concertés quelque temps
à l’écart, quelques-uns des indigènes s’approchèrent, tenant à la
main des rameaux de bananier. Ils s’étaient décidés à monter sur le
bâtiment, et les échanges avaient commencé, lorsqu’un incident assez
grotesque faillit compromettre ces relations amicales.
Un des naturels, qui se tenait sur le passavant, fut heurté par une
chèvre. Il se retourne, aperçoit cet animal inconnu dressé sur ses
pieds de derrière, qui se prépare à l’assaillir de nouveau. Frappé de
terreur, il se précipite à la mer, et tous les autres en font autant.
On eût dit des moutons de Panurge! Ils se remirent cependant de cette
alarme, remontèrent à bord et firent appel à toute leur adresse et à
leur subtilité pour dérober quelques objets. Seul, un officier eut son
chapeau volé. Pendant ce temps, le bâtiment continuait à suivre le
rivage, à la recherche d’un havre sûr et bien abrité, tandis que les
embarcations côtoyaient la terre au plus près, pour sonder.
Jamais, durant ce voyage, les Anglais n’avaient vu pays si pittoresque
et si attrayant. Sur le bord de la mer, des bosquets de bois, d’où
émergeaient les gracieux panaches des cocotiers, ombrageaient les
cabanes des naturels. Dans l’intérieur, une série de collines, aux
croupes plantureuses, s’élevaient par étages, et l’on distinguait, au
milieu de la verdure, les sillons argentés d’une multitude de ruisseaux
qui descendaient jusqu’à la mer.
A l’entrée d’une large baie, les chaloupes, qui s’étaient éloignées
pour sonder, furent tout à coup entourées d’une multitude de pirogues.
Afin d’éviter une collision, Wallis fit tirer neuf coups de pierriers
par-dessus la tête des indigènes; mais, malgré la frayeur que leur
causèrent les détonations, ceux-ci continuèrent à se rapprocher. Le
capitaine fit alors signal à ses embarcations de rallier le bord.
Quelques naturels, se voyant à portée, commencèrent à lancer des
pierres qui blessèrent plusieurs matelots. Mais le patron de la
chaloupe répondit à cette agression par un coup de fusil chargé à
plomb, qui atteignit l’un des assaillants et mit tous les autres en
fuite.
Le lendemain, à l’embouchure d’une belle rivière, le -Dauphin- put
jeter l’ancre par vingt brasses d’eau. La joie fut universelle parmi
les matelots. Tout d’abord, les pirogues entourèrent en foule le
bâtiment, apportant des cochons, de la volaille et quantité de fruits,
bientôt échangés contre de la quincaillerie et des clous. Mais une des
embarcations envoyées pour sonder près de terre fut assaillie à coups
de pagaie et de bâton, et les matelots furent forcés de se servir de
leurs armes. Un des naturels fut tué, un second grièvement blessé; les
autres se jetèrent à l’eau. Voyant qu’on ne les poursuivait pas, ayant
conscience qu’eux-mêmes s’étaient attiré ce châtiment, ils revinrent
trafiquer auprès du -Dauphin-, comme si rien ne s’était passé.
En rentrant à bord, les officiers rapportèrent que les indigènes les
avaient pressés de descendre à terre, les femmes surtout, dont les
gestes n’étaient pas équivoques. D’ailleurs, près de la côte, il y
avait un bon mouillage, à portée de l’aiguade. Le seul inconvénient
était une houle assez forte. Le -Dauphin- releva donc ses ancres, et
il prenait le large pour gagner le dessus du vent, lorsque s’ouvrit, à
sept ou huit milles, une baie où Wallis résolut d’atterrir. Un dicton
veut que le mieux soit l’ennemi du bien. Le capitaine en devait faire
l’expérience.
Bien que les chaloupes marchassent devant pour sonder, le -Dauphin-
toucha sur un récif, et l’avant fut engagé. Les mesures recommandées en
pareille circonstance furent prises sans retard. Mais, en dehors de la
chaîne des roches madréporiques, on ne trouva pas de fond. Impossible,
par conséquent, de laisser tomber les ancres et de se touer sur elles
en virant au cabestan. Que faire en cette situation critique? Le
bâtiment battait sur l’écueil avec violence, et plusieurs centaines
de pirogues semblaient attendre un naufrage certain pour se ruer à
la curée. Au bout d’une heure, heureusement, une brise favorable,
soufflant de terre, dégagea le -Dauphin-, qui put gagner sans accident
un bon ancrage. Les avaries n’étaient pas sérieuses. On les eut aussi
vite oubliées que réparées.
Wallis, que les tentatives réitérées des naturels engageaient à la
prudence, répartit son monde en quatre quarts, dont l’un devait être
toujours armé, et il fit charger les canons. Cependant, après quelques
échanges, le nombre des pirogues augmenta. Au lieu d’être chargées de
volailles, de cochons et de fruits, elles ne semblaient porter que des
pierres. Les plus grandes avaient des équipages plus nombreux.
Tout à coup, à un signal donné, une grêle de cailloux tomba sur le
bâtiment. Wallis ordonna une décharge générale, et fit tirer deux
pièces chargées à mitraille. Après un peu de désordre et d’hésitation,
les assaillants revinrent deux fois à la charge avec une grande
bravoure, et le capitaine, voyant la multitude toujours plus serrée
des combattants, n’était pas sans crainte sur l’issue de la lutte,
lorsqu’un incident inattendu vint y mettre fin.
Parmi les pirogues qui attaquaient avec le plus d’ardeur l’avant du
-Dauphin-, il en était une qui semblait porter quelque chef, car
c’était d’elle qu’était venu le signal du combat. Un coup de canon
bien dirigé vint séparer en deux cette pirogue double. Il n’en fallut
pas davantage pour décider les naturels à la retraite. Ils l’opérèrent
même avec une telle précipitation, qu’une demi-heure plus tard, pas
une seule embarcation ne restait en vue. Le navire fut alors toué dans
le port et disposé pour protéger le débarquement. A la tête d’un fort
détachement de matelots et de soldats de marine, le lieutenant Furneaux
prit terre, planta le pavillon anglais et prit possession de l’île
au nom du roi d’Angleterre, en l’honneur duquel elle reçut le nom de
Georges III. C’est la Taïti des indigènes.
Après s’être prosternés et avoir donné des marques de leur repentir,
les naturels semblaient vouloir nouer avec les étrangers un commerce
amical et de bonne foi, lorsque Wallis, qu’une grave indisposition
retenait à bord, s’aperçut qu’une attaque simultanée par terre et par
mer se préparait contre ses hommes occupés à faire de l’eau. Plus
courte serait la lutte, moins elle serait meurtrière. Aussi, quand il
vit les naturels à portée du canon, il fit tirer quelques volées qui
suffirent à disperser leur flottille.
Pour éviter le retour de ces tentatives, il fallait faire un exemple.
Wallis s’y détermina à regret. Il expédia immédiatement à terre un
fort détachement avec ses charpentiers, pour détruire toutes les
pirogues qui avaient été hâlées sur le rivage. Plus de cinquante, dont
quelques-unes longues de soixante pieds, furent mises en pièces. Cette
exécution détermina les Taïtiens à se soumettre. Ils déposèrent des
cochons, des chiens, des étoffes et des fruits sur le rivage, puis
se retirèrent. On leur laissa en échange des haches et des babioles,
qu’ils emportèrent dans les forêts avec de grandes démonstrations de
joie. La paix était faite, et dès le lendemain s’établit un commerce
régulier et abondant, qui procura à discrétion des vivres frais aux
équipages.
Il y avait lieu d’espérer que les relations amicales se continueraient
durant le séjour des Anglais, maintenant que les naturels avaient
éprouvé la puissance et la portée des armes des étrangers. Wallis fit
donc dresser une tente près de l’aiguade et débarqua ses nombreux
scorbutiques, pendant que les hommes valides s’occupaient à raccommoder
les agrès, à rapiécer les voiles, à calfater, à repeindre le navire, à
le mettre, en un mot, en état de fournir la longue course qui devait le
ramener en Angleterre.
A ce moment, la maladie de Wallis prit un caractère alarmant. Le
premier lieutenant n’était guère en meilleure santé. Toute la
responsabilité retomba donc sur le lieutenant Furneaux, qui ne resta
pas au-dessous de sa tâche. Au bout de quinze jours, pendant lesquels
la paix n’avait pas été troublée, Wallis retrouva tout son monde remis
sur pied et bien portant.
[Illustration: Coiffures des habitants de Taïti. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Cependant, les vivres se faisaient plus rares. Les naturels,
rendus plus difficiles par l’abondance des clous et des haches, se
montraient plus exigeants. Le 15 juillet, une grande femme, d’environ
quarante-cinq ans, au port majestueux, et à laquelle les indigènes
témoignaient un grand respect, vint à bord du -Dauphin-. Wallis, à
la dignité de son maintien, à cette liberté d’allures qui distingue
les personnes habituées à commander, reconnut qu’elle devait occuper
une haute situation. Il lui fit présent d’un grand manteau bleu,
d’un miroir et d’autres babioles, qu’elle reçut avec les marques
d’un profond contentement. En quittant le navire, elle engagea le
commandant à descendre à terre et à lui rendre visite. Wallis n’y
manqua pas le lendemain, bien qu’il fût encore très-faible. Il fut
admis dans une grande case, qui occupait un espace de terrain long de
327 pieds et large de 42; elle était couverte d’un toit en feuilles
de palmiers que supportaient cinquante-trois piliers. Une foule
considérable, réunie pour la circonstance, faisait la haie sur le
passage de Wallis, et le reçut respectueusement. Cette visite fut
égayée par un incident assez comique. Le chirurgien du bâtiment, que la
marche avait mis tout en sueur, enleva sa perruque pour se rafraîchir.
[Illustration: (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
«Une exclamation subite d’un des Indiens, à cette vue, attira
l’attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les
yeux. Toute l’assemblée demeura quelque temps sans mouvement, et
dans le silence de l’étonnement, qui n’eût pas été plus grand, s’ils
eussent vu un des membres de notre compagnon séparé de son corps.»
Le lendemain, un messager, qui allait porter un présent à la reine
Obéroa, en remerciement de sa gracieuse réception, la trouva qui
donnait un festin à un millier de personnes.
«Ses domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande
dans des noix de coco, et les coquillages dans des espèces d’augets
de bois, semblables à ceux dont nos bouchers se servent; elle les
distribuait de ses propres mains à tous ses hôtes, qui étaient assis
et rangés autour de la grande maison. Quand cela fut fait, elle
s’assit elle-même sur une espèce d’estrade, et deux femmes placées
à ses côtés lui donnèrent à manger. Les femmes lui présentaient les
mets avec leurs doigts, et elle n’avait que la peine d’ouvrir la
bouche.»
Le contre-coup de cet échange de procédés amicaux ne tarda pas à se
faire sentir, et le marché fut encore une fois amplement approvisionné,
mais sans que les prix redevinssent aussi bas qu’à l’arrivée des
Anglais.
Une reconnaissance fut opérée par le lieutenant Furneaux, le long de
la côte, à l’ouest, pour prendre une idée de l’île, et voir ce qu’il
serait possible d’en tirer. Partout les Anglais furent bien reçus. Ils
virent un pays agréable, très peuplé, dont les habitants ne semblaient
pas pressés de vendre leurs denrées. Tous les outils étaient de pierre
ou d’os, ce qui fit conjecturer au lieutenant Furneaux que les Taïtiens
ne connaissaient aucun métal. Ne possédant pas de vases de terre,
ils ne se faisaient, par cela même, aucune idée que l’eau pût être
chauffée. On s’en aperçut un jour que la reine déjeunait à bord. Un des
principaux personnages de sa suite, ayant vu le chirurgien verser l’eau
de la bouilloire dans la théière, tourna le robinet et reçut le liquide
bouillant sur la main. Se sentant brûlé, il jeta des cris épouvantables
et se mit à courir autour de la cabine, en faisant les contorsions
les plus extravagantes. Ses compagnons, ne pouvant concevoir ce qui
lui était arrivé, restaient les yeux fixés sur lui, avec un mélange
d’étonnement et de frayeur. Le chirurgien s’empressa d’intervenir, mais
il se passa quelque temps avant que le pauvre Taïtien pût être soulagé.
Quelques jours plus tard, Wallis s’aperçut que les matelots dérobaient
des clous pour les donner aux femmes. Ils en étaient même venus à
soulever et à détacher les planches du vaisseau afin de se procurer les
vis, les clous, les tenons et tous les morceaux de fer qui les fixaient
à la membrure. Wallis eut beau sévir, rien n’y fit, et, malgré la
précaution qu’il prit de ne laisser personne descendre à terre avant
d’être fouillé, ces faits se renouvelèrent à plusieurs reprises.
Une expédition, envoyée dans l’intérieur de l’île, reconnut une
large vallée qu’arrosait une belle rivière. Partout le terrain était
cultivé avec un soin extrême, et des saignées avaient été pratiquées
pour arroser les jardins et les plantations d’arbres fruitiers. Plus
on s’enfonçait dans l’intérieur, plus les sinuosités de la rivière
devenaient capricieuses; la vallée se rétrécissait, les collines
tournaient à la montagne, la route devenait de plus en plus difficile.
Un pic, éloigné d’environ six milles du lieu du débarquement, fut
escaladé dans l’espoir que l’on découvrirait l’île tout entière jusque
dans ses moindres replis. Mais la vue était bornée par des montagnes
encore plus élevées. Du côté de la mer, cependant, aucun obstacle ne
venait cacher le tableau enchanteur qui se développait sous les yeux:
partout des collines tapissées de bois magnifiques; sur leur verdure,
les cases des indigènes se détachaient en clair; dans les vallées, le
spectacle était encore plus riant, avec cette multitude de cabanes et
de jardins entourés de haies vives. La canne à sucre, le gingembre,
le tamarin, des fougères arborescentes, telles étaient, avec les
cocotiers, les principales essences de ce pays fertile.
Wallis, qui voulait enrichir cette contrée de plusieurs productions de
nos climats, fit planter des noyaux de pêches, de cerises et de prunes,
ainsi que des pépins de citron, d’orange et de limon, et semer les
graines d’une quantité de légumes. En même temps, il faisait présent
à la reine d’une chatte pleine, de deux coqs, de poules, d’oies et
de plusieurs autres animaux, qu’il supposait pouvoir se reproduire
facilement.
Cependant, le temps pressait, et Wallis dut se résoudre au départ.
Lorsqu’il annonça sa résolution à la reine, celle-ci se jeta dans un
fauteuil et pleura longtemps, avec tant de sensibilité, que rien ne
pouvait la calmer. Elle resta jusqu’au dernier moment sur le vaisseau,
et quand il eut mis à la voile, «elle nous embrassa de la manière la
plus tendre, dit Wallis, en versant beaucoup de pleurs, et nos amis
les Taïtiens nous dirent adieu avec tant de regret et d’une façon si
touchante, que j’eus le cœur serré et que mes yeux se remplirent de
larmes.»
La façon peu courtoise dont les Anglais avaient été accueillis,
les tentatives réitérées des indigènes pour s’emparer du bâtiment,
n’étaient pas pour faire soupçonner une séparation si pénible; mais,
dit le proverbe, tout est bien qui finit bien.
Des renseignements que Wallis recueillit sur les mœurs et les habitudes
des Taïtiens, nous ne retiendrons que les suivants, car nous aurons
l’occasion d’y revenir en racontant les voyages de Bougainville et de
Cook.
Grands, bien faits, agiles, le teint un peu basané, ces indigènes sont
vêtus d’une espèce d’étoffe blanche fabriquée avec l’écorce d’un arbre.
Des deux pièces d’étoffe qui composent tout leur costume, l’une est
carrée et ressemble à une couverture. Percée d’un trou au centre pour
passer la tête, elle rappelle le «zarape» des Mexicains et le «poncho»
des indigènes de l’Amérique du Sud. L’autre s’enroule autour du corps,
sans être serrée. Presque tous, hommes et femmes, ont l’habitude de se
tatouer de lignes noires très rapprochées, qui représentent différentes
figures. Cette opération se pratique de la manière suivante: la peau
est piquée, et les trous sont remplis d’une sorte de pâte, composée
d’huile et de suif, qui laisse une trace indélébile.
La civilisation était peu avancée. Nous avons dit plus haut que les
Taïtiens ne connaissaient pas les vases de terre. Aussi, Wallis fit-il
présent à la reine d’une marmite que tout le monde vint voir avec une
extrême curiosité.
Quant à la religion de ces indigènes, le commandant n’en constata nulle
trace. Il lui sembla seulement qu’ils entraient dans certains lieux,
qu’il supposa être des cimetières, avec une contenance respectueuse et
l’appareil de la douleur.
Un des Taïtiens, qui semblait plus disposé que ses compagnons à
imiter et à adopter les manières anglaises, reçut un habillement
complet qui lui allait très bien. Jonathan,--c’est ainsi qu’on l’avait
nommé,--était tout fier de sa nouvelle parure. Pour mettre le comble
à la distinction de ses manières, il voulut apprendre à se servir de
la fourchette; mais il ne put parvenir à manier ce dernier instrument.
Emporté par la force de l’habitude, il portait toujours sa main à sa
bouche, et le morceau, piqué aux dents de la fourchette, passait à côté
de son oreille.
Ce fut le 27 juillet que Wallis quitta l’île de Georges III. Après
avoir rangé la côte de l’île du duc d’York, il découvrit successivement
plusieurs îles ou îlots, sur lesquels il n’atterrit pas. Telles sont
les îles de Charles-Saunders, de Lord-Howe, de Scilly, de Boscawen et
de Keppel, où les dispositions hostiles des indigènes et la difficulté
du débarquement l’empêchèrent de prendre terre.
L’hiver allait commencer dans la région australe. Le bâtiment faisait
eau de toutes parts, l’arrière surtout était très-fatigué par le
gouvernail. Était-il bien prudent, dans ces conditions, de faire voile
pour le cap Horn ou le détroit de Magellan? Ne serait-ce pas courir
au-devant d’un naufrage certain? Ne vaudrait-il pas mieux gagner Tinian
ou Batavia, où l’on pourrait se réparer, et rentrer en Europe par le
cap de Bonne-Espérance? C’est à ce dernier parti que Wallis s’arrêta.
Il gouverna donc dans le nord-ouest, et, le 19 septembre, après une
navigation trop heureuse pour avoir une histoire, il jeta l’ancre dans
le havre de Tinian.
Les incidents qui avaient marqué la relâche de Byron en cet endroit
se reproduisirent avec une beaucoup trop grande régularité. Pas
plus que son prédécesseur, Wallis n’eut à se louer des facilités
d’approvisionnement et de la température du pays. Si les scorbutiques
guérirent en peu de jours, si les voiles purent être raccommodées, si
le bâtiment put être radoubé et calfaté, l’équipage eut le bonheur
inattendu de ne pas contracter de fièvres.
Le 16 octobre 1767, le -Dauphin- reprit la mer; mais, cette fois, il
essuya une série d’épouvantables tempêtes qui déchirèrent les voiles,
rouvrirent la voie d’eau, démolirent en partie le gouvernail et
emportèrent les dunettes avec tout ce qui se trouvait sur le château
d’avant.
Les Bashees furent cependant doublées et le détroit de Formose franchi.
Les îles Sandy, Small-Key, Long-Island, New-Island, furent reconnues,
ainsi que Condor, Timor, Aros et Pisang, Pulo-Taya, Pulo-Toté et
Sumatra, avant d’arriver à Batavia, le 30 novembre.
La dernière partie du voyage s’accomplit dans des localités dont nous
avons eu déjà plusieurs fois occasion de parler. Il nous suffira donc
de dire que, de Batavia, où l’équipage avait pris les fièvres, Wallis
gagna le Cap, puis Sainte-Hélène, et arriva, le 20 mai 1768, aux Dunes,
après six cent trente-sept jours de navigation.
Il est regrettable qu’Hawkesworth n’ait pas reproduit les instructions
données à Wallis par l’Amirauté. Faute de les connaître, nous ne
pouvons décider si ce hardi marin exécuta rigoureusement les ordres
qui lui avaient été remis. Nous voyons qu’il suivit, sans guère s’en
écarter, la route tracée par ses prédécesseurs dans l’océan Pacifique.
En effet, presque tous abordent à l’archipel Dangereux, laissant de
côté la partie de l’Océanie où les îles sont le plus nombreuses et
où Cook devait faire tant et de si importantes découvertes. Habile
navigateur, Wallis sut tirer d’un armement hâtif, et par cela même
incomplet, des ressources imprévues, qui lui permirent de mener à bien
une entreprise aventureuse. Il faut également le louer de son humanité
et des efforts qu’il fit pour rassembler des documents sérieux sur
les populations qu’il visita. S’il eût possédé, à son bord, quelques
savants spéciaux, nul doute que la moisson scientifique n’eût été plus
abondante. La faute en revient à l’Amirauté.
Nous avons dit que, le 10 avril 1767, au moment où le -Dauphin- et
le -Swallow- débouchaient dans l’océan Pacifique, le premier de ces
bâtiments, emporté par une bonne brise, n’avait pas tardé à perdre
de vue le second, incapable de le suivre. Cette séparation fut très
pénible au capitaine Carteret. Mieux que personne de son équipage, il
connaissait le lamentable état de son bâtiment et l’insuffisance des
provisions. Il savait, enfin, qu’il ne devait plus espérer revoir le
-Dauphin- qu’en Angleterre, puisque aucun plan d’opérations n’avait été
concerté, puisque aucun lieu de rendez-vous n’avait été fixé,--faute
très grave de la part de Wallis, qui était cependant instruit du
délabrement de sa conserve. Néanmoins, Carteret ne laissa rien
soupçonner de ses inquiétudes à son équipage.
D’ailleurs, le temps détestable qui accueillit le -Swallow- dans
l’océan Pacifique, au nom trompeur, ne permettait guère aux hommes de
réfléchir. Les dangers du moment présent, auxquels il fallait parer
sous peine d’être englouti, leur cachaient les périls de l’avenir.
Carteret gouverna au nord, en longeant la côte du Chili. Lorsqu’il
se rendit compte de la quantité d’eau douce qui restait à bord,
il reconnut qu’elle était insuffisante pour la traversée qu’il
entreprenait. Aussi, avant de faire voile dans l’ouest, il résolut de
faire provision d’eau à l’île Juan-Fernandez ou à Mas-a-fuero.
Cependant, le temps continuait à être mauvais. Le 27, dans la soirée,
une rafale très forte fit tout à coup sauter le vent, qui prit le
vaisseau droit au cap. La violence de l’ouragan manqua d’emporter les
mâts et de faire sombrer le bâtiment. La tempête continuait dans toute
sa fureur, et les voiles, étant extrêmement mouillées, se collèrent
si bien aux mâts et aux agrès, qu’il était à peine possible de les
manœuvrer.
Le lendemain, un coup de mer rompit la vergue d’artimon à l’endroit où
la voile était risée et mit, pendant quelques minutes, tout le bâtiment
sous l’eau. La tempête ne s’apaisa que pour donner à l’équipage du
-Swallow- le temps de se reposer un peu et de réparer les avaries du
bâtiment; puis elle recommença et continua par violentes bourrasques
jusqu’au 7 mai. Le vent devint alors favorable, et, trois jours plus
tard, l’île Juan-Fernandez fut découverte.
Carteret ignorait que les Espagnols eussent fortifié cette île. Aussi
fut-il fort surpris de voir un grand nombre d’hommes sur le rivage,
d’apercevoir au bord de l’eau une batterie de quatre pièces, et, sur
une colline, un fort percé de vingt embrasures, qui portait pavillon
espagnol. Des coups de vent l’empêchèrent d’entrer dans la baie
Cumberland, et, après avoir croisé une journée entière, il dut se
résigner à gagner Mas-a-fuero. Mais les mêmes obstacles et la houle qui
brisait au rivage contrarièrent ses opérations; ce fut à grand’peine
qu’il parvint à embarquer quelques futailles pleines d’eau. Plusieurs
de ses hommes, que l’état de la mer avait contraints de rester à terre,
tuèrent assez de pintades pour régaler tout l’équipage. Ce furent,
avec des veaux marins et quantité de poissons, les seuls avantages d’un
séjour marqué par une série de rafales et d’orages, qui mirent plus
d’une fois le vaisseau en perdition sur cette côte.
Carteret, qui, chassé par des vents impétueux, eut, chaque fois qu’il
la regagnait, l’occasion d’observer l’île de Mas-a-fuero, relève
plusieurs erreurs du rédacteur du voyage de l’amiral Anson et fournit
quelques détails précieux pour les navigateurs.
A son départ de Mas-a-fuero, Carteret porta dans le nord avec l’espoir
de rencontrer l’alizé du sud-est. Emporté plus loin qu’il ne comptait,
il résolut de chercher les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix ou
Saint-Paul. Maintenant que Juan-Fernandez était occupée et fortifiée
par les Espagnols, ces îles pouvaient être utiles aux Anglais en cas
de guerre. Mais les cartes de M. Green et les -Éléments de navigation-
de Robertson n’étaient pas d’accord sur leur position. Carteret,
plus confiant dans ce dernier ouvrage, les chercha dans le nord et
les manqua. En relisant la description qu’en avait donnée Waser, le
chirurgien de Davis, il pensa que ces deux îles étaient la terre
rencontrée par ce flibustier dans sa route au sud des îles Galapagos,
et que la Terre de Davis n’existait point. C’était une double erreur,
d’identifier les îles Saint-Félix avec la Terre de Davis et de nier
l’existence de cette dernière, qui n’est autre que l’île de Pâques.
«Nous eûmes, dit Carteret, dans ce parallèle (à 18° à l’ouest de son
point de départ), de petites fraîcheurs, un fort courant au nord et
d’autres raisons de conjecturer que nous étions près de cette Terre
de Davis que nous recherchions avec grand soin. Mais, un bon vent
s’élevant de rechef, nous gouvernâmes 1/4 S.-O. et nous arrivâmes au
28e degré et demi de latitude sud; d’où il suit que, si cette terre
ou quelque chose de semblable existait, je l’aurais infailliblement
rencontrée, ou qu’au moins je l’aurais vue. Je me tins ensuite au
28e degré de latitude sud, 40° à l’ouest de mon point de départ, et,
suivant mon estime, à 121° ouest de Londres.»
Tous les navigateurs continuant à admettre l’existence d’un continent
austral, Carteret ne pouvait s’imaginer que la Terre de Davis ne
fût qu’une petite île, un point perdu au milieu de l’immensité de
l’Océan. De ce qu’il ne rencontrait pas de continent, il concluait à la
non-existence de cette Terre de Davis. C’est encore en cela qu’il se
trompait.
[Illustration: =CARTE= -DE L’ISLE- =D’OTAHITI= PAR -LE LIEUTENANT
J. COOK-. 1769.]
Jusqu’au 7 juin, Carteret continua sa recherche. Il était par 28° de
latitude sud et 112° de longitude ouest, c’est-à-dire qu’il se trouvait
dans le voisinage immédiat de l’île de Pâques. On était alors au milieu
de l’hiver. La mer était continuellement grosse, les vents violents
et variables, le temps sombre, brumeux et froid, avec accompagnement
de tonnerre, de pluie et de neige. C’est sans doute cette obscurité
prodigieuse, ce brouillard épais sous lequel le soleil se cacha pendant
plusieurs jours, qui empêcha Carteret d’apercevoir l’île de Pâques, car
certains indices, la multitude des oiseaux, les algues flottantes, lui
avaient dénoncé le voisinage de quelque terre.
[Illustration: Combat du -Swallow- et d’un prao malais. (Page 71.)]
Ces troubles atmosphériques étaient faits pour ralentir encore le
voyage. En outre le -Swallow-, était aussi mauvais voilier que
possible, et l’on peut juger de l’ennui, des préoccupations, de
l’angoisse même du capitaine, qui voyait son équipage à la veille de
mourir de faim. Quoi qu’il en soit, la route fut continuée toutes
voiles dehors, de jour et de nuit, dans la direction de l’ouest,
jusqu’au 2 juillet.
Ce jour-là, une terre fut aperçue dans le nord, et, le lendemain,
Carteret la rangea d’assez près pour la reconnaître. Ce n’était qu’un
grand rocher de cinq milles de circonférence, couvert d’arbres, qui
paraissait inhabité, et que la houle, très violente en cette saison,
l’empêcha d’accoster. On l’appela Pitcairn, du nom de celui qui l’avait
découverte le premier. Ce fut dans ces parages que les matelots,
jusqu’alors en bonne santé, ressentirent les premières atteintes du
scorbut.
Le 11, une nouvelle terre fut aperçue par 22° de latitude sud et
141° 34′ de longitude. On lui donna le nom d’Osnabruck, en l’honneur du
second fils du roi.
Le lendemain, Carteret expédia un détachement sur deux autres îles,
où l’on ne trouva ni végétaux comestibles ni eau. On y prit à la main
plusieurs oiseaux, si peu sauvages, qu’ils ne fuyaient pas à l’approche
de l’homme.
Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel Dangereux, longue
chaîne d’îles basses, d’attolls, qui firent le désespoir de tous les
navigateurs par le peu de ressources qu’elles leur offraient. Carteret
crut reconnaître la terre vue par Quiros; mais cette dernière, qui
porte le nom indigène de Taïti, est située plus au nord.
Cependant, la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Les
sautes de vent, et, par-dessus tout, les avaries du vaisseau rendant la
marche très lente, Carteret jugea nécessaire de prendre la route sur
laquelle il avait chance de rencontrer les rafraîchissements et les
facilités de réparations dont il avait un si pressant besoin.
«J’avais dessein, dit Carteret, si le vaisseau pouvait être réparé,
de poursuivre mon voyage dans le sud au retour de la saison
convenable, pour faire de nouvelles, découvertes dans cette partie
du globe. Je projetais enfin, si je découvrais un continent, et que
je pusse y trouver une quantité suffisante de provisions, de me
maintenir le long de la côte du sud jusqu’à ce que le soleil eût
passé l’équateur, de gagner alors une latitude sud fort avancée et de
tirer à l’ouest vers le cap de Bonne-Espérance ou de m’en revenir à
l’est, après avoir touché aux îles Falkland, s’il était nécessaire,
et de partir promptement de là pour aborder en Europe.»
Ces louables projets, qui dénotent en Carteret le véritable
explorateur, plutôt stimulé qu’intimidé par le péril, il allait être
dans l’impuissance absolue de les mettre à exécution.
En effet, il ne rencontra l’alizé que par 16°, et le temps continua
d’être détestable. Aussi, quoi qu’il naviguât dans le voisinage de
l’île du Danger, découverte par Byron en 1765, et de certaines autres,
il ne vit aucune terre.
«Nous passâmes probablement, dit-il, près de quelqu’une, que la
brume nous empêcha de voir, car, dans cette traversée, un grand
nombre d’oiseaux de mer voltigèrent souvent autour du vaisseau. Le
commodore Byron, dans son dernier voyage, avait dépassé les limites
septentrionales de cette partie de l’Océan, dans laquelle on dit que
les îles Salomon sont situées; et, comme j’ai été moi-même au delà
des limites sud sans les voir, j’ai de grandes raisons de conclure
que, si ces îles existent, leur situation est mal déterminée dans
toutes les cartes.»
Cette dernière supposition était exacte; mais les îles Salomon
existaient si bien, que Carteret allait, quelques jours plus tard, y
atterrir sans les reconnaître.
Cependant, les vivres étaient presque entièrement consommés ou
corrompus, les manœuvres et les voiles hachées par la tempête, les
rechanges épuisées, la moitié de l’équipage clouée sur les cadres,
lorsque survint, pour le capitaine, un nouveau sujet d’alarmes. Une
voie d’eau fut signalée. Placée au-dessous de la ligne de flottaison,
il était, impossible de l’aveugler tant qu’on serait en pleine mer.
Par une chance inespérée, le lendemain, la terre fut découverte. Dire
de quels cris de joie, de quelles acclamations elle fut saluée, ce
serait superflu. Le sentiment de surprise et de soulagement qu’éprouva
l’équipage ne peut être comparé, suivant les expressions mêmes de
Carteret, qu’à celui que ressent le criminel qui reçoit sur l’échafaud
l’annonce de sa grâce. C’était l’île de Nitendit, déjà vue par Mendana.
A peine l’ancre avait-elle touché le fond, qu’une embarcation fut
expédiée à la recherche d’une aiguade. Des indigènes, noirs, à la tête
laineuse, entièrement nus, parurent sur le rivage et s’enfuirent avant
que le canot pût accoster. Un beau courant d’eau douce au milieu d’une
forêt impénétrable d’arbres et d’arbustes qui poussaient jusque dans la
mer même, une contrée sauvage, hérissée de montagnes, voilà le tableau
que fit du pays le patron de l’embarcation.
Le lendemain, le maître fut renvoyé à la recherche d’un lieu de
débarquement plus facile, avec l’ordre de gagner par des cadeaux la
bienveillance des naturels. Il lui était expressément recommandé de ne
pas s’exposer, de regagner le bord si plusieurs pirogues se dirigeaient
vers lui, de ne point quitter lui-même l’embarcation, et de ne laisser
descendre à terre que deux hommes à la fois, tandis que les autres se
tiendraient sur la défensive. De son côté, Carteret envoya son canot
à terre pour faire de l’eau. Quelques naturels lui décochèrent des
flèches, qui n’atteignirent heureusement personne. Pendant ce temps, la
chaloupe regagnait le -Swallow-. Le maître avait trois flèches dans le
corps, et la moitié de son équipage était si dangereusement blessée,
que lui-même ainsi que trois matelots moururent quelques jours après.
Voici ce qui s’était passé. Débarqué, lui cinquième, dans un endroit où
il avait aperçu plusieurs cabanes, le maître était entré en relations
d’échange avec les indigènes. Bientôt le nombre de ceux-ci augmenta, et
plusieurs grandes pirogues se dirigeant vers sa chaloupe, il n’avait pu
la rejoindre qu’au moment où l’attaque commençait. Poursuivi à coups de
flèches par les naturels, qui entrèrent dans l’eau jusqu’aux épaules,
chassé par les pirogues, il n’était parvenu à s’échapper qu’après avoir
tué plusieurs indigènes et coulé une de leurs embarcations.
Cette tentative, à la recherche d’un endroit plus favorable pour
échouer le -Swallow-, avait été si malheureuse, que Carteret fit
abattre son navire en carène, à l’endroit même où il était, et là, on
travailla à boucher la voie d’eau. Si le charpentier, seul homme de
l’équipage dont la santé fût passable, ne put parvenir à l’aveugler
entièrement, il la diminua cependant beaucoup. Tandis qu’une nouvelle
embarcation était dirigée vers l’aiguade, on balaya les bois, du
vaisseau à coups de canon, de la chaloupe à coups de mousquet.
Cependant, les matelots travaillaient depuis un quart d’heure,
lorsqu’ils furent assaillis par une volée de flèches, qui blessa
grièvement l’un d’eux à la poitrine. Il fallut recourir aux mêmes
mesures toutes les fois qu’on voulut faire de l’eau.
A ce moment, trente hommes étaient incapables de faire leur service. Le
maître se mourait de ses blessures. Le lieutenant Gower était très mal.
Carteret, lui-même, attaqué d’une maladie bilieuse et inflammatoire,
était obligé de garder le lit. Ces trois officiers étaient seuls
capables de reconduire le -Swallow- en Angleterre, et ils étaient sur
le point de succomber!
Si l’on voulait enrayer les progrès de la maladie, il fallait à tout
prix se procurer des rafraîchissements, et il était impossible de le
faire en cet endroit. Carteret leva donc l’ancre le 17 août, après
avoir donné à cette île le nom d’Egmont, en l’honneur du lord de
l’Amirauté, et appelé baie Swallow celle où il avait mouillé. Persuadé
que c’était la terre à laquelle les Espagnols ont donné le nom de
Santa-Cruz, le navigateur n’en céda pas moins à la manie, alors à
la mode, d’imposer de nouveaux vocables à tous les endroits qu’on
visitait. Puis il longea la côte à peu de distance, constata que la
population était très nombreuse, et eut, mainte fois, maille à partir
avec ses habitants. Ces obstacles, ainsi que l’impossibilité de se
procurer des rafraîchissements, empêchèrent Carteret de reconnaître
les autres îles de ce groupe, auquel il imposa le nom d’îles de la
Reine-Charlotte.
«Les habitants de l’île d’Egmont, dit-il, sont extrêmement agiles,
vigoureux, actifs. Ils semblent aussi propres à vivre dans l’eau que
sur terre, car ils sautent de leurs pirogues dans la mer presque à
toutes les minutes... Une des flèches qu’ils tirèrent traversa les
planches du bateau et blessa dangereusement un officier de poupe à la
cuisse. Ces flèches ont une pointe de pierre, et nous ne vîmes parmi
eux aucune espèce de métal. Le pays, en général, est couvert de bois
et de montagnes et entrecoupé d’un grand nombre de vallées.»
Ce fut le 18 août 1767 que Carteret quitta cet archipel, avec le projet
de gagner la Nouvelle-Bretagne. Avant de l’atteindre, il comptait bien
rencontrer quelques îles où il serait plus heureux. En effet, le 20,
il découvrit une petite île basse qu’il appela Gower, où il put se
procurer quelques cocos. Le lendemain, il reconnut les îles Simpson et
Carteret, plus un groupe de neuf îles qu’il estima être les Ohang-Java,
découvertes par Tasman; puis, successivement, celles de sir Charles
Hardy, Winchelsea, qu’il ne supposa pas faire partie de l’archipel des
Salomon, l’île Saint-Jean de Schouten, et enfin la Nouvelle-Bretagne,
qu’il atteignit le 28 août.
Carteret longea la côte de cette île, cherchant un port commode et sûr,
et s’arrêta en diverses baies, où il se procura du bois, de l’eau, des
cocos, des muscades, de l’aloès, des cannes à sucre, des bambous et des
choux palmistes.
«Ce chou, dit-il, est blanc, frisé, d’une substance remplie de suc;
lorsqu’on le mange cru, il a une saveur ressemblant à celle de la
châtaigne, et, quand il est bouilli, il est supérieur au meilleur
panais. Nous le coupâmes en petites tranches dans du bouillon fait
avec nos tablettes, et ce bouillon, épaissi ensuite avec du gruau
d’avoine, nous fournit un très bon mets.»
Les bois étaient animés par des vols nombreux de pigeons, de
tourterelles, de perroquets et de divers oiseaux inconnus. Les Anglais
visitèrent plusieurs habitations abandonnées. S’il est permis de
juger de la civilisation d’un peuple par ses demeures, ces insulaires
devaient être au dernier degré de l’échelle, car ils habitaient les
plus misérables huttes que Carteret eût jamais rencontrées.
Le commandant profita de son séjour en ce lieu pour mettre encore
une fois le -Swallow- à la bande et visiter sa voie d’eau, que les
charpentiers arrêtèrent de leur mieux. Le doublage étant fort usé et la
quille toute rongée des vers, on l’enduisit de poix et de goudron chaud
mêlés ensemble.
Le 7 septembre, Carteret accomplit cette ridicule cérémonie de la
prise de possession du pays au nom de Georges III; puis il expédia en
reconnaissance une de ses embarcations, qui rapporta quantité de cocos
et de choux palmistes, rafraîchissements des plus précieux pour les
nombreux malades du bord.
Bien que la mousson dût continuer à souffler de l’est longtemps encore,
le commandant, qui appréciait le mauvais état de son vaisseau, résolut
de partir aussitôt pour Batavia, où il espérait pouvoir refaire son
équipage et réparer le -Swallow-. Il quitta donc, le 9 septembre, le
havre de Carteret, le meilleur qu’il eût rencontré depuis son départ du
détroit de Magellan.
Il pénétra bientôt dans un golfe que Dampier avait appelé baie
Saint-Georges et qu’il ne tarda pas à reconnaître pour un détroit qui
séparait la Nouvelle-Bretagne de la Nouvelle-Irlande. Il reconnut ce
canal, auquel il laissa le nom de Saint-Georges, et le décrit, dans sa
relation, avec un soin que durent hautement apprécier les navigateurs
de son temps. Puis il suivit la côte de la Nouvelle-Irlande jusqu’à son
extrémité occidentale. Près d’une petite île, qu’il nomma Sandwich, le
capitaine Carteret eut quelques relations avec les indigènes.
«Ces insulaires, dit-il, sont noirs et ont de la laine à la tête
comme les nègres, mais ils n’ont pas le nez plat et les lèvres
grosses. Nous pensâmes que c’était la même race d’hommes que les
habitants de l’île d’Egmont. Comme eux, ils sont entièrement nus, si
l’on excepte quelques parures de coquillages qu’ils attachent à leurs
bras et à leurs jambes. Ils ont pourtant adopté une pratique sans
laquelle nos dames et nos petits-maîtres ne sont pas supposés être
habillés complètement. Leurs cheveux, ou plutôt la laine de leurs
têtes, étaient chargés de poudre blanche, d’où il suit que la mode
de se poudrer est probablement d’une plus haute antiquité et d’un
usage plus étendu qu’on ne le croit communément..... Ils sont armés
de piques et de grands bâtons en forme de massue, mais nous n’avons
aperçu parmi eux ni arcs ni flèches.»
A l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande, Carteret reconnut
encore une terre, à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Hanovre, puis,
bientôt après, l’archipel du Duc-de-Portland.
Bien que toute cette partie de sa relation de voyage, dans des contrées
inconnues avant lui, abonde en détails précieux, Carteret, navigateur
bien plus exact, bien plus zélé que ses prédécesseurs Byron et Wallis,
s’excuse encore de n’avoir pu en réunir davantage.
«La description du pays, dit-il, de ses productions et de ses
habitants aurait été beaucoup plus complète et plus détaillée, si je
n’avais pas été tellement affaibli et épuisé par la maladie que je
succombais presque sous les fonctions qui retombaient sur moi faute
d’officiers. Lorsque je pouvais à peine me traîner, j’étais obligé
de faire quart sur quart et de partager d’autres travaux avec mon
lieutenant, dont la santé était aussi en fort mauvais état.»
En débouquant du canal Saint-Georges, la route fut faite à l’ouest.
Carteret découvrit encore plusieurs îles; mais, la maladie l’ayant,
pendant plusieurs jours, empêché de monter sur le pont, il ne put en
déterminer exactement la position. Il leur donna le nom d’îles de
l’Amirauté et se vit contraint d’employer, à deux reprises, les armes
à feu pour repousser les attaques des naturels. Il reconnut ensuite
l’île Durour, Matty et les Cuèdes, dont les habitants furent tout
joyeux de recevoir quelques morceaux d’un cercle de fer. Carteret
déclare que, pour quelques instruments de ce métal, il aurait acheté
toutes les productions du pays. Bien qu’ils fussent voisins de la
Nouvelle-Guinée et des archipels qu’il venait d’explorer, ces peuples
n’étaient pas noirs, mais cuivrés. Ils avaient de beaux cheveux
noirs très longs, les traits réguliers et des dents d’une blancheur
éclatante. De taille moyenne, forts et agiles, ils étaient gais,
familiers, et montèrent sans crainte à bord du bâtiment. L’un d’eux
demanda même à Carteret de l’accompagner dans son voyage, et, malgré
tout ce que ses compatriotes et le capitaine lui-même purent lui dire,
il refusa de quitter le -Swallow-. Carteret, devant une volonté aussi
ferme, céda, mais le pauvre Indien, qui avait reçu le nom de Joseph
Freewill, ne tarda pas à dépérir et mourut à Célèbes.
Le 29 octobre, les Anglais atteignirent la partie nord-est de Mindanao.
Toujours à la poursuite d’eau et de vivres frais, Carteret chercha,
vainement, la baie que Dampier avait signalée comme très giboyeuse. Un
peu plus loin, il rencontra une aiguade, mais les dispositions hostiles
des habitants le forcèrent encore une fois à reprendre la mer.
En quittant Mindanao, le commandant fit voile pour gagner le détroit
de Macassar, entre les îles Bornéo et Célèbes. Il l’embouqua le 14
novembre. Le vaisseau marchait alors si mal qu’il mit quinze jours à
faire vingt-huit lieues.
«Malades, dit-il, affaiblis, mourants, voyant des terres où nous
ne pouvions pas arriver, exposés à des tempêtes qu’il nous était
impossible de surmonter, nous fûmes attaqués par un pirate.»
Celui-ci, espérant trouver l’équipage anglais endormi, attaqua le
-Swallow- au milieu de la nuit. Mais, loin de se laisser abattre par ce
nouveau danger, les matelots se défendirent avec tant de vaillance et
d’habileté, qu’ils coulèrent bas le prao malais.
Le 12 décembre, Carteret eut le chagrin de voir que la mousson d’ouest
avait commencé. Le -Swallow- n’était pas en état de lutter contre
ce vent et le courant pour atteindre Batavia par l’ouest. Il fallut
donc se résigner à gagner Macassar, qui était alors le principal
établissement des Hollandais dans les Célèbes. Lorsque les Anglais y
arrivèrent, il y avait trente-cinq semaines qu’ils avaient quitté le
détroit de Magellan.
A peine l’ancre fut-elle jetée en vue du port, qu’un Hollandais,
dépêché par le gouverneur, monta à bord du -Swallow-. En apprenant
que ce bâtiment appartenait à la marine militaire anglaise, il parut
très alarmé. Aussi, le lendemain, lorsque Carteret envoya son
lieutenant, M. Gower, demander l’accès du port, afin d’y acheter des
rafraîchissements pour son équipage mourant, d’y réparer son bâtiment
délabré, et d’attendre le renversement de la mousson, non seulement
on ne lui permit pas de descendre à terre, mais les Hollandais
s’empressèrent de réunir leurs troupes et d’armer leurs bâtiments.
Enfin, au bout de cinq heures, la réponse du gouverneur fut apportée à
bord. C’était un refus aussi peu poli que peu déguisé. En même temps,
il était fait défense aux Anglais de débarquer dans aucun endroit
soumis au gouvernement hollandais.
[Illustration: Poursuivis à coups de flèches. (Page 67.)]
Toutes les représentations de Carteret, qui fit remarquer l’inhumanité
de ce refus, ses démonstrations hostiles mêmes, n’amenèrent d’autres
résultats que la vente de quelques provisions et l’autorisation de
gagner une petite baie voisine. Il y trouverait, disait-on, un abri
assuré contre la mousson; il pourrait y installer un hôpital pour ses
malades; enfin, il s’y procurerait des rafraîchissements plus abondants
qu’à Macassar, d’où on lui enverrait, d’ailleurs, tout ce dont il
pourrait avoir besoin. Sous peine de mourir de faim et de couler bas,
il fallut en passer par ces exigences, et Carteret dut se résoudre à
gagner la rade de Bonthain.
[Illustration: Portrait de Bougainville. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Là, les malades, installés dans une maison, se virent refuser la
permission de s’écarter à plus de trente verges de leur hôpital. Ils
étaient gardés à vue et ne pouvaient communiquer avec les naturels.
Enfin, il leur était défendu de rien acheter que par l’entremise des
soldats hollandais, qui abusèrent étrangement de leur pouvoir, car ils
faisaient quelquefois plus de mille pour cent de profit. Toutes les
plaintes des Anglais furent inutiles; ils durent se soumettre, pendant
tout leur séjour, à une surveillance humiliante au suprême degré.
Ce fut seulement le 22 mai 1768, au retour de la mousson, que le
capitaine Carteret put quitter Bonthain, après une longue série
d’ennuis, de vexations et d’alarmes qu’il nous est impossible de
raconter en détail, et qui avaient mis sa patience à une rude épreuve.
«Célèbes, dit-il, est la clé des Moluques, ou îles à Épiceries, qui
sont nécessairement sous la domination du peuple qui est maître de
cette île. La ville de Macassar est bâtie sur une pointe de terre, et
elle est arrosée par une rivière ou deux, qui la traversent ou qui
coulent dans son voisinage. Le terrain est uni et d’une très belle
apparence. Il y a beaucoup de plantations et de bois de cocotiers,
entremêlés d’un grand nombre de maisons, qui font juger que le pays
est bien peuplé.... A Bonthain, le bœuf est excellent, mais il
serait difficile d’en trouver pour approvisionner une escadre. On
peut s’y procurer autant de riz, de volailles et de fruits qu’on
le désirera; il y a aussi, dans les bois, une grande abondance de
cochons sauvages, qu’il est facile d’avoir à bon marché, parce que
les naturels du pays, qui sont mahométans, n’en mangent jamais...»
Ces informations, tout incomplètes qu’elles sont, avaient leur intérêt
à l’époque où elles furent recueillies, et nous penchons à croire
que, bien que vieilles de plus de cent ans, elles présentent encore
aujourd’hui un certain fond de vérité.
Aucun incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Batavia. Après
plusieurs retards, causés par le désir qu’avait la Compagnie
hollandaise de se faire délivrer par le commandant un -satisfecit- de
la conduite qu’avait tenue à son égard le gouverneur de Macassar, et
qu’il refusa avec beaucoup de fermeté, Carteret obtint la permission de
faire réparer son bâtiment.
Le 15 septembre, le -Swallow-, radoubé tant bien que mal, mit à la
voile. Il était muni d’un supplément de matelots anglais, sans lesquels
il lui eût été impossible de regagner l’Europe. Vingt-quatre hommes de
son équipage primitif étaient morts, et vingt-quatre autres étaient
dans un tel état, que sept d’entre eux périrent avant d’atteindre le
Cap.
Après un séjour dans ce port, séjour très salutaire à l’équipage,
qui se prolongea jusqu’au 6 janvier 1769, Carteret reprit la mer, et
rencontra, un peu plus haut que l’Ascension, où il avait touché, un
bâtiment français. C’était la frégate -la Boudeuse-, sur laquelle
Bougainville venait de faire le tour du monde.
Le 20 mars 1769, le -Swallow- jetait l’ancre sur la rade de Spithead,
après trente et un mois d’un voyage aussi pénible que dangereux.
Il avait fallu toute l’habileté nautique, tout le sang-froid,
toute l’ardeur de Carteret pour ne pas périr sur un bâtiment aussi
insuffisant, et pour faire des découvertes importantes, dans de telles
conditions. Si sa gloire tire un nouveau lustre des obstacles qu’il dut
surmonter, la honte d’un si misérable armement retombe tout entière sur
l’Amirauté anglaise, qui, au mépris des représentations de l’habile
capitaine, exposa sa vie et celle de tant de braves marins dans un si
long voyage.
III
Bougainville.--Les métamorphoses d’un fils de notaire.
--Colonisation des Malouines.--Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro.
--Remise des Malouines aux Espagnols.--Hydrographie du détroit
de Magellan.--Les Pécherais.--Les Quatre-Facardins.--Taïti.
--Incidents de la relâche.--Productions du pays et mœurs
des habitants.--Les Samoa.--La Terre du Saint-Esprit ou les
Nouvelles-Hébrides.--La Louisiade.--Les îles des Anachorètes.
--La Nouvelle-Guinée.--Bourou.--De Batavia à Saint-Malo.
Tandis que Wallis achevait de faire le tour du monde, pendant que
Carteret continuait sa longue et pénible circumnavigation, une
expédition française était armée dans le but de faire des découvertes
dans la mer du Sud.
Sous l’ancien régime, où tout était arbitraire, les titres, les grades
et les places se donnaient à la faveur. Il n’était donc pas étonnant
qu’un militaire, qui venait de quitter depuis quatre ans à peine le
service de terre et le grade de colonel, pour entrer dans la marine
avec celui de capitaine de vaisseau, reçût cet important commandement.
Par extraordinaire, cette singulière mesure se trouva justifiée, grâce
aux talents de celui qui en fut l’objet.
Louis-Antoine de Bougainville était né à Paris, le 13 novembre 1729.
Fils d’un notaire, il fut d’abord destiné au barreau et se fit
recevoir avocat. Mais, sans goût pour la profession paternelle, il
s’adonnait particulièrement aux sciences et publiait un -Traité de
calcul intégral-, tandis qu’il se faisait recevoir aux mousquetaires
noirs. Des trois carrières qu’il avait commencé à parcourir, il
abandonna sans retour les deux premières, fit quelques infidélités à
la troisième pour une quatrième, la diplomatie, jusqu’à ce qu’il la
quittât définitivement pour une cinquième, la marine. Il devait mourir
sénateur, après un sixième avatar.
Aide de camp de Chevert, puis secrétaire d’ambassade à Londres, où il
fut reçu membre de la Société royale, il partit de Brest, en 1756,
avec le grade de capitaine de dragons, pour rejoindre Montcalm au
Canada. Aide de camp de ce général, il se fit remarquer en différentes
occasions, qui lui méritèrent la confiance de son chef, et fut envoyé
en France demander des renforts.
Notre malheureuse patrie ne comptait plus ses revers en Europe, où
elle avait besoin de toutes ses ressources. Aussi, lorsque le jeune
Bougainville exposa à M. de Choiseul l’objet de sa mission, le ministre
répondit-il avec brusquerie:
«Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe guère des
écuries.--Au moins, monsieur, répondit Bougainville, on ne dira pas
que vous parlez comme un cheval.»
Cette saillie était trop spirituelle et trop mordante pour lui
concilier la bienveillance du ministre. Heureusement, Mme de Pompadour
aimait les gens d’esprit; elle présenta au roi Bougainville, qui, s’il
ne put rien obtenir pour son général, eut le talent de se faire nommer
colonel et chevalier de Saint-Louis, bien qu’il n’eût que sept ans de
service. De retour au Canada, il eut à cœur de justifier la confiance
de Louis XV et se fit remarquer dans plusieurs affaires. Après la perte
de cette colonie, il servit en Allemagne sous M. de Choiseul-Stainville.
La paix de 1763 vint arrêter sa carrière militaire. La vie de garnison
ne pouvait convenir à un esprit aussi actif, aussi amoureux du
mouvement que celui de Bougainville. Il conçut alors le singulier
projet de coloniser les îles Falkland, à l’extrémité méridionale
de l’Amérique du Sud, et d’y transporter, de bonne volonté, les
colons canadiens qui avaient émigré en France, pour échapper au joug
tyrannique de l’Angleterre. Enthousiasmé de cette idée, il s’adressa
à certains armateurs de Saint-Malo, qui, depuis le commencement du
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