qu’elle a conservé.
L’escadre passa devant cette île sans la visiter, et fut poussée, la
nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe
d’îles basses qu’on ne s’attendait pas à rencontrer. La galère
-l’Africaine- se brisa contre un écueil, et les deux conserves
faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours
d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager
et à regagner la haute mer.
Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et
longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument
d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein
nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook
a donné le nom d’îles Palliser.
Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles
Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom
d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si
le soleil avait tardé de paraître, le -Tienhoven- s’y serait perdu.
La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut
le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle
n’appartient pas aux Palliser.
Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le
seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au
milieu d’îles à demi noyées.
«A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand
nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes
pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore,
nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout
près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si
avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager,
et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir
par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui
régnait alors; la moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux
contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le
moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles
sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble,
elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées
à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur
donnâmes le nom de -Labyrinthe-, parce que, pour en sortir, nous
fûmes obligés de faire plusieurs détours.»
Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du
Prince-de-Galles, de Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu.
Dumont d’Urville croit qu’il s’agit ici du groupe de Vliegen, déjà vu
par Schouten et Lemaire.
Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais
aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et
une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas
de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par
des détachements bien armés.
Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang
d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait
d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution,
plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire
revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations
d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre.
Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur
eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en
eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une
grande bravoure, à assaillir les étrangers, et ils les forcèrent à se
rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.
Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant
de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs
adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut
l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis,
ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une
population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir
des idées bien nettes touchant la propriété?
Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent
à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient
rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le
seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été
impossible de la reconnaître.
Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île
Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au contraire, remonter au nord
pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil
de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.
Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois,
trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du -Tienhoven-,
qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer
autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule
nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs
et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la
peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de
peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges,
les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe
les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.
«Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée
et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud;
charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et,
lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets
les plus vifs.»
Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des
Navigateurs.
Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des
Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que
Fleurieu, les considérant comme une découverte hollandaise, appelle
îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue,
que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition
atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala
par de nouveaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la
Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à
Batavia.
Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades
que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bâtiments,
emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade,
et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime
impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la
Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les
ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès,
et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle
avait saisi et à payer des dommages considérables.
Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons
complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les
dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à
Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et
d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être
mieux connue.
Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient
remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:
«Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette
nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la
couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce
et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions
nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver
dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le
détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables,
inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des
latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres
à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin,
comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de
Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas
été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée
exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient
été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté,
ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture
aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix
profonde dont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de
la mettre à exécution....»
Quel était donc le marin éprouvé sur qui le choix du gouvernement
anglais s’était arrêté? C’était le Commodore John Byron, né le 8
novembre 1723. Dès son enfance, il avait montré la passion la plus vive
pour la carrière maritime et s’était embarqué à dix-sept ans sur un des
bâtiments de l’escadre de l’amiral Anson, chargée d’aller détruire les
établissements Espagnols sur les côtes du Pacifique.
Nous avons raconté plus haut les malheurs qui fondirent sur cette
expédition, avant l’incroyable fortune qui devait marquer sa dernière
partie.
Le bâtiment sur lequel Byron était embarqué, le -Wager-, fit naufrage
en débouquant du détroit de Magellan, et l’équipage, fait prisonnier
par les Espagnols, fut emmené au Chili. Après une captivité qui
n’avait pas duré moins de trois ans, Byron parvint à s’échapper et fut
recueilli par un bâtiment de Saint-Malo, qui le ramena en Europe. Il
reprit aussitôt du service, se signala en plusieurs rencontres pendant
la guerre contre la France, et ce fut, sans doute, le souvenir de son
premier voyage autour du monde, si malheureusement interrompu, qui
attira sur lui l’attention de l’Amirauté.
Les bâtiments qu’on lui confiait étaient armés avec soin. Le -Dauphin-
était un navire de guerre de sixième rang qui portait 24 canons, 150
matelots, 3 lieutenants et 37 bas officiers. La -Tamar- était un
sloop de 16 canons, sur lequel embarquèrent, sous le commandement du
capitaine Mouat, 90 matelots, 3 lieutenants et 27 bas officiers.
Le début ne fut pas heureux. Le 21 juin, l’expédition quitta les Dunes;
mais, en descendant la Tamise, le -Dauphin- toucha, et il fallut entrer
à Plymouth pour l’abattre en carène.
Le 3 juillet, l’ancre fut définitivement levée, et, dix jours plus
tard, Byron s’arrêtait à Funchal, dans l’île de Madère, pour prendre
quelques rafraîchissements. Il fut également obligé de relâcher aux
îles du cap Vert pour faire de l’eau, celle qui était embarquée n’ayant
pas tardé à se corrompre.
Rien ne vint contrarier la navigation des deux bâtiments anglais
jusqu’à la vue du cap Frio. Seulement, Byron fit cette singulière
remarque, plusieurs fois constatée depuis, que le doublage en cuivre de
ses bâtiments semblait écarter le poisson, qu’il aurait dû rencontrer
en abondance dans ces parages. Les chaleurs accablantes et les
pluies continuelles avaient couché sur les cadres une bonne partie
des équipages. Aussi le besoin d’une relâche et de vivres frais se
faisait-il sentir.
On devait la trouver à Rio-Janeiro, où l’on arriva le 12 décembre.
Byron y reçut un accueil empressé de la part du vice-roi, et il raconte
ainsi sa première entrevue:
«Lorsque je vins lui faire visite, j’en fus reçu avec le plus grand
appareil; environ soixante officiers étaient rangés devant le palais.
La garde était sous les armes. C’étaient de très beaux hommes,
très bien tenus. Son Excellence, accompagnée de la noblesse, vint
me recevoir sur l’escalier. Je fus salué par quinze coups de canon
tirés du fort le plus voisin. Nous entrâmes ensuite dans la salle
d’audience, où, après une conversation d’un quart d’heure, je pris
congé et fus reconduit avec les mêmes cérémonies....»
Nous dirons un peu plus tard combien la réception faite au capitaine
Cook, quelques années après, ressemble peu à celle qui venait d’être
faite à Byron.
Le commodore obtint sans peine la permission de débarquer ses
malades et rencontra les plus grandes facilités pour se procurer des
rafraîchissements. Il n’eut à se plaindre que des tentatives réitérées
des Portugais pour amener la désertion de ses matelots. Les chaleurs
insupportables que les équipages éprouvèrent à Rio, abrégèrent la durée
de la relâche. Le 16 octobre, l’ancre fut enfin levée, mais il fallut
attendre à l’entrée de la baie, pendant quatre ou cinq jours, qu’un
vent de terre permît aux navires de gagner la haute mer.
Jusqu’alors, la destination des bâtiments avait été tenue secrète.
Byron appela à son bord le commandant de la -Tamar-, et, en présence
des matelots assemblés, il lut ses instructions, qui lui prescrivaient,
non pas de se rendre aux Indes Orientales, comme il en avait été
question jusqu’alors, mais d’entrer dans la mer du Sud pour y faire
des découvertes qui pourraient être d’une grande importance pour
l’Angleterre. Dans cette vue, les lords de l’Amirauté accordaient
aux équipages une double paye, sans parler de l’avancement et
des gratifications, si l’on était content d’eux. De cette courte
harangue, la seconde partie fut la plus agréable aux matelots, qui
l’accueillirent avec des acclamations joyeuses.
Jusqu’au 29 octobre, on fit voile au sud sans incidents. Alors, des
grains subits et de violentes rafales se succédèrent et dégénérèrent
en une épouvantable tempête, pendant laquelle le commodore fit jeter
par-dessus bord quatre canons, pour éviter de sombrer sous voiles. Le
lendemain, le temps devint un peu plus maniable; mais il faisait aussi
froid qu’en Angleterre à cette époque de l’année, bien que novembre
répondît au mois de mai de l’hémisphère boréal. Comme le vent faisait
continuellement dériver le bâtiment dans l’est, Byron commença à
craindre qu’il fût très difficile de ranger la côte de Patagonie.
Tout à coup, le 12 novembre, quoique aucune côte ne fût marquée en cet
endroit sur les cartes, retentit à plusieurs reprises le cri: Terre!
terre à l’avant! Les nuages obscurcissaient à ce moment presque tout le
tour de l’horizon, et le tonnerre succédait aux éclairs presque sans
relâche.
«Je crus remarquer, dit Byron, que ce qui avait tout d’abord paru
être une île, présentait deux montagnes escarpées; mais, en regardant
du côté du vent, il me sembla que la terre qui se joignait à ces
montagnes s’étendait au loin dans le sud-est; en conséquence, nous
gouvernâmes S.-O. Je fis monter des officiers au haut des mâts pour
observer au vent et vérifier cette découverte; tous assurèrent
qu’ils voyaient une grande étendue de terre..... Puis, nous portâmes
à l’E.-S.-E. La terre semblait se montrer toujours sous la même
apparence. Les montagnes paraissaient bleues, comme cela est assez
ordinaire par un temps obscur et pluvieux, lorsqu’on n’en est pas
éloigné.... Bientôt, quelques-uns crurent entendre et voir la mer
briser sur un rivage de sable; mais, ayant gouverné encore environ
une heure avec toute la circonspection possible, ce que nous
avions pris pour la terre s’évanouit tout d’un coup, et nous fûmes
convaincus, à notre grand étonnement, que ce n’avait été qu’une terre
de brume.... J’ai été presque continuellement en mer, continue Byron,
depuis vingt-sept ans; mais je n’ai point d’idée d’une illusion si
générale et si soutenue..... Il n’est pas douteux que, si le temps ne
se fût pas éclairci assez promptement pour faire disparaître, à nos
yeux, ce que nous avions pris pour la terre, tout ce qu’il y avait
à bord aurait fait serment qu’il avait découvert la terre à cette
hauteur. Nous nous trouvions alors par les 43° 46′ de lat. S. et
60° 5′ de long. O.»
[Illustration: CARTE DU =DÉTROIT DE MAGELLAN= d’après Bougainville.
-Gravé par E. Morieu.-]
Le lendemain, survint un coup de vent épouvantable, annoncé par les
cris perçants de plusieurs centaines d’oiseaux qui fuyaient. Il ne dura
pas plus de vingt minutes. Cependant ce fut assez pour coucher le
navire sur le flanc avant qu’on eût pu larguer la grande amure, qui fut
coupée. En même temps, l’écoute de la grand’voile renversait le premier
lieutenant, l’envoyait rouler au loin, et la misaine, qui n’était pas
entièrement amenée, était mise en pièces.
[Illustration: Une troupe d’hommes à cheval arboraient un pavillon
blanc. (Page 34.)]
Les jours qui suivirent ne furent pas beaucoup plus favorisés. En
outre, le navire était si peu calé que sa dérive devenait très
considérable, dès qu’il ventait bon frais.
A la suite d’une navigation aussi tourmentée, le 24 novembre, Byron
atteignit,--avec quel bonheur, on le comprend!--l’île des Pingouins et
le port Désiré. Mais les agréments de cette station ne devaient pas
justifier l’impatience qu’avait eue l’équipage d’y parvenir.
Descendus à terre, les marins anglais ne découvrirent, en s’avançant
dans l’intérieur, qu’une campagne déserte, des collines aréneuses, pas
un seul arbre. En fait de gibier, quelques guanacos furent aperçus de
trop loin pour être tirés, mais on put prendre un certain nombre de
gros lièvres, qu’on n’eut pas de peine à forcer. Seule, la chasse des
veaux marins et des oiseaux aquatiques fournit assez pour «régaler
toute une flotte».
D’une mauvaise tenue, mal abrité, le port Désiré offrait encore ce
grave inconvénient, qu’on ne pouvait s’y procurer qu’une eau saumâtre.
Quant aux habitants, on n’en vit pas trace. Une longue station en
cet endroit étant inutile et dangereuse, Byron se mit, le 25, à la
recherche de l’île Pepys.
La position de cette terre était des plus incertaines. Halley la
plaçait à 80° à l’est du continent. Cowley, le seul qui assurât l’avoir
vue, prétendait qu’elle gisait par 47° de latitude S., mais sans fixer
sa longitude. Il y avait là un problème intéressant à résoudre.
Après avoir croisé au N., au S. et à l’E., Byron, persuadé que cette
île n’existait pas, fit route pour gagner les Sébaldines et le
premier port où il pourrait trouver l’eau et le bois dont il avait
le plus pressant besoin. Une tempête l’assaillit, pendant laquelle
les vagues furent si terribles, que Byron n’avait rien vu de pareil,
même lorsqu’il avait doublé le cap Horn avec l’amiral Anson. La
tourmente passée, il reconnut le cap des Vierges, qui forme l’entrée
septentrionale du détroit de Magellan.
Dès que le bâtiment fut assez près du rivage, les matelots purent
distinguer une troupe d’hommes à cheval qui arboraient un pavillon
blanc et faisaient signe de descendre à terre. Curieux de voir ces
Patagons sur lesquels les voyageurs précédents étaient si peu d’accord,
Byron gagna la côte avec un fort détachement de soldats armés.
Il trouva là près de cinq cents hommes, presque tous à cheval, d’une
taille gigantesque, et qui semblaient être des monstres à figure
humaine. Leur corps était peint de la manière la plus hideuse, leur
visage était sillonné de lignes de diverses couleurs, leurs yeux
entourés de cercles bleus, noirs ou rouges, de sorte qu’ils semblaient
porter d’immenses lunettes. Presque tous étaient sans vêtements, à
l’exception d’une peau jetée sur leurs épaules, le poil en dedans, et
plusieurs portaient des bottines. Singulier costume, primitif et peu
coûteux!
Avec eux, on voyait des chiens en grande quantité, des chevaux fort
petits, d’une très vilaine apparence, mais qui n’en étaient pas moins
extrêmement rapides. Les femmes montaient à cheval comme les hommes,
sans étriers, et tous galopaient sur le rivage de la mer, bien qu’il
fût semé de très grosses pierres excessivement glissantes.
Cette entrevue fut amicale. Byron distribua à cette race de géants une
foule de babioles, des rubans, de la verroterie et du tabac.
Aussitôt qu’il eut rallié le -Dauphin-, Byron entra avec le flot dans
le détroit de Magellan. Il n’avait pas l’intention de le traverser,
mais voulait seulement y chercher un havre sûr et commode où il pût
faire de l’eau et du bois, avant de se remettre à la recherche des îles
Falkland.
Au sortir du second goulet, Byron releva les îles Sainte-Élisabeth,
Saint-Barthélemy, Saint-Georges, la pointe Sandy. Près de cette
dernière, il rencontra un pays délicieux, des sources, des bois, des
prairies émaillées de fleurs qui répandaient dans l’air un parfum
exquis. Le paysage était animé par des centaines d’oiseaux, dont une
espèce reçut le nom «d’oie peinte», que lui valut son plumage nuancé
des plus brillantes couleurs. Mais nulle part on ne rencontra un
endroit où le canot pût accoster sans courir les plus grands dangers.
Partout l’eau était très basse et la mer brisait avec force. Des
poissons, et notamment de magnifiques mulets, des oies, des bécasses,
des sarcelles et beaucoup d’autres oiseaux d’un excellent goût furent
pêchés ou tués par les équipages.
Byron fut donc forcé de continuer sa route jusqu’au port Famine, où il
arriva le 27 décembre.
«Nous étions, dit-il, à l’abri de tous les vents, à l’exception
de celui du S.-E. qui souffle rarement, et si un vaisseau venait
à chasser en côte dans l’intérieur de la baie, il n’y recevrait
aucun dommage, parce qu’il y règne un fond doux. Il flotte le long
des côtes une quantité de bois assez considérable pour en charger
aisément mille vaisseaux, de sorte que nous n’étions point dans le
cas d’en aller couper dans la forêt.»
Au fond de cette baie débouche une rivière, la Sedger, dont l’eau
est excellente. Ses bords sont plantés de grands et superbes arbres,
propres à faire d’excellents mâts. Sur leurs branches perchaient une
multitude de perroquets et autres oiseaux au plumage étincelant. Dans
ce port Famine, l’abondance ne cessa de régner pendant tout le séjour
de Byron.
Le 5 janvier 1765, aussitôt que ses équipages furent complètement remis
de leurs fatigues, et les navires approvisionnés, le commodore reprit
la recherche des îles Falkland. Sept jours plus tard, il découvrait
une terre dans laquelle il crut reconnaître les îles de Sebald de
Weert; mais, en s’en approchant, il s’aperçut que ce qu’il avait pris
pour trois îles n’en formait qu’une seule, qui s’étendait au loin dans
le sud. Il ne douta pas qu’il ne fût en présence de l’archipel marqué
sur les cartes de cette époque sous le nom de New-Islands, par 51° de
latitude S. et 63° 32′ de longitude O.
Tout d’abord, Byron tint le large, car il importait de ne pas être jeté
par des courants sur une côte qu’il ne connaissait pas. Puis, après ce
relevé sommaire, une embarcation fut détachée, afin de suivre la côte
de plus près et d’y chercher un havre sûr et commode, qu’elle ne tarda
pas à rencontrer. Il reçut le nom de port Egmont, en l’honneur du comte
d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.
«Je ne pense pas, dit Byron, qu’on puisse trouver un plus beau port;
le fond est excellent, l’aiguade est facile, tous les vaisseaux
de l’Angleterre pourraient y être mouillés à l’abri de tous les
vents. Les oies, les canards, les sarcelles s’y trouvaient en telle
abondance, que les matelots étaient las d’en manger. Le défaut de
bois est ici général, à l’exception de quelques troncs d’arbres qui
flottent le long des côtes et qui y sont portés vraisemblablement du
détroit de Magellan.»
L’oseille sauvage, le céleri, ces excellents anti-scorbutiques, se
rencontraient de tous côtés. Le nombre des loups et des lions marins,
ainsi que celui des pingouins, était si considérable, qu’on ne pouvait
marcher sur la grève sans les voir fuir en troupes nombreuses. Des
animaux semblables au loup, mais qui avaient plutôt la figure du
renard, sauf la taille et la queue, attaquèrent plusieurs fois les
matelots, qui eurent toutes les peines du monde à se défendre. Il ne
serait pas facile de dire comment ils sont venus en cette contrée,
éloignée du continent d’au moins cent lieues, ni dans quel endroit ils
trouvent un refuge, car ces îles ne produisent, en fait de végétaux,
que des joncs, des glaïeuls et pas un seul arbre.
Le récit de cette partie du voyage de Byron ne forme, dans la
biographie Didot, qu’un tissu inextricable d’erreurs. «La flottille,
dit M. Alfred de Lacaze, s’engagea, le 17 février, dans le détroit de
Magellan, mais fut forcée de relâcher près du port Famine dans une baie
qui prit le nom de port Egmont...» Confusion singulière, qui démontre
la légèreté avec laquelle sont parfois rédigés les articles de cet
important recueil.
Byron prit possession du port Egmont et des îles adjacentes, appelées
Falkland, au nom du roi d’Angleterre. Cowley leur avait donné le nom
d’îles Pepys, mais, suivant toute probabilité, le premier qui les ait
découvertes est le capitaine Davis, en 1592. Deux ans plus tard, sir
Richard Hawkins vit une terre qu’on suppose être la même et à laquelle
il donna le nom de Virginie, en l’honneur de sa souveraine, la reine
Élisabeth. Enfin, des bâtiments de Saint-Malo visitèrent cet archipel.
C’est sans doute ce qui lui a fait donner par Frézier le nom d’îles
Malouines.
Après avoir nommé un certain nombre de rochers, d’îlots et de caps,
le 27 janvier Byron quitta le port Egmont et fit voile pour le port
Désiré, qu’il atteignit neuf jours plus tard. Il y trouva la -Floride-,
vaisseau-transport, qui lui apportait d’Angleterre les vivres et les
rechanges nécessaires à sa longue navigation. Mais ce mouillage était
trop périlleux, la -Floride- et la -Tamar- étaient en trop mauvais
état pour qu’il fût possible de procéder à une opération aussi longue
qu’un transbordement. Byron envoya donc sur la -Floride- un de ses bas
officiers, qui avait une parfaite connaissance du détroit de Magellan,
et mit à la voile avec ses deux conserves pour le port Famine.
A plusieurs reprises, il rencontra, dans le détroit, un bâtiment
français qui semblait faire la même route que lui. A son retour en
Angleterre, il apprit que c’était l’-Aigle-, commandé par M. de
Bougainville, qui venait sur la côte de Patagonie faire des coupes de
bois nécessaires à la nouvelle colonie française des îles Falkland.
Pendant ses différentes escales dans le détroit, l’expédition anglaise
reçut la visite de plusieurs hordes de Fuégiens.
«Je n’avais pas encore vu, dit Byron, de créatures si misérables. Ils
étaient nus, à l’exception d’une peau très puante de loup de mer,
jetée sur leurs épaules; ils étaient armés d’arcs et de flèches,
qu’ils me présentèrent pour quelques grains de collier et d’autres
bagatelles. Les flèches, longues de deux pieds, étaient faites de
roseau et armées d’une pierre verdâtre; les arcs, dont la corde était
de boyau, avaient trois pieds de longueur.
«Quelques fruits, des moules, des débris de poisson pourri, jetés par
la tempête sur le rivage, constituaient toute leur nourriture. Il n’y
eut guère que les cochons qui voulurent goûter de leurs mets; c’était
un gros morceau de baleine déjà en putréfaction et dont l’odeur
infectait l’air au loin. L’un d’eux découpait, avec les dents, cette
charogne et en présentait les morceaux à ses compagnons, qui les
mangeaient avec la voracité de bêtes féroces.
«Plusieurs de ces misérables sauvages se déterminèrent à monter
à bord. Voulant leur faire fête, un de mes bas officiers joua du
violon, et quelques matelots dansèrent. Ils furent enchantés de ce
petit spectacle. Impatients d’en marquer leur reconnaissance, l’un
d’eux se hâta de descendre dans sa pirogue; il en rapporta un petit
sac de peau de loup de mer où était une graisse rouge dont il frotta
le visage du joueur de violon. Il aurait bien souhaité me faire le
même honneur, auquel je me refusai; mais il fit tous ses efforts
pour vaincre ma modestie, et j’eus toutes les peines du monde à me
défendre de recevoir la marque d’estime qu’il voulait me donner.»
Il n’est pas inutile de rapporter ici l’opinion de Byron, marin
expérimenté, sur les avantages et les inconvénients qu’offre la
traversée du détroit de Magellan. Il n’est pas d’accord avec la plupart
des autres navigateurs qui ont visité ces parages.
«Les dangers et les difficultés que nous avons essuyés, dit-il,
pourraient faire croire qu’il n’est pas prudent de tenter ce passage
et que les vaisseaux qui partent d’Europe, pour se rendre dans la
mer du Sud, devraient tous doubler le cap Horn. Je ne suis point
du tout de cette opinion, quoique j’aie doublé deux fois le cap
Horn. Il est une saison de l’année où, non pas un seul vaisseau,
mais toute une flotte peut en trois semaines traverser le détroit,
et, pour profiter de la saison la plus favorable, il convient d’y
entrer dans le mois de décembre. Un avantage inestimable, qui doit
toujours décider les navigateurs, est qu’on y trouve en abondance
du céleri, du cochléaria, des fruits, et plusieurs autres végétaux
anti-scorbutiques.... Les obstacles que nous eûmes à vaincre et qui
nous retinrent dans le détroit, du 17 février au 8 avril, ne peuvent
être imputés qu’à la saison de l’équinoxe, saison ordinairement
orageuse, et qui, plus d’une fois, mit notre patience à l’épreuve.»
Jusqu’au 26 avril, jour où il eut connaissance de Mas-a-fuero, l’une
des îles du groupe de Juan-Fernandez, Byron avait fait route au N.-O.
Il s’empressa d’y débarquer quelques matelots, qui, après avoir fait
provision d’eau et de bois, chassèrent des chèvres sauvages, auxquelles
ils trouvèrent un goût aussi délicat qu’à la meilleure venaison
d’Angleterre.
Durant cette relâche, il se produisit un fait assez singulier. Un
violent ressac brisait sur la côte et empêchait les embarcations
d’approcher la grève. Bien qu’il fût muni d’une ceinture de sauvetage,
l’un des matelots débarqués, qui ne savait pas nager, ne voulut
jamais se jeter à la mer pour regagner la chaloupe. Menacé d’être
abandonné sur cette île déserte, il se refusait énergiquement à se
risquer, lorsqu’un de ses camarades vint lui passer adroitement,
autour du corps, une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant et
dont l’autre bout était resté dans la chaloupe. Lorsqu’il y arriva,
le malheureux avait avalé, dit la relation d’Hawkesworth, une si
grande quantité d’eau, qu’en le retirant il paraissait être sans
vie. On le suspendit par les pieds; il reprit bientôt ses sens, et,
le jour suivant, il était parfaitement rétabli. Malgré cette cure,
véritablement merveilleuse, nous ne prendrons pas sur nous de la
recommander aux Sociétés de sauvetage.
En quittant Mas-a-fuero, Byron changea de route, afin de chercher la
terre de Davis,--aujourd’hui l’île de Pâques,--que les géographes
plaçaient par 27° 30′ et à cent lieues environ à l’ouest de la côte
américaine. Huit jours furent consacrés à cette recherche.
Byron, n’ayant rien découvert après cette croisière qu’il ne pouvait
prolonger plus longtemps, parce qu’il avait l’intention de visiter
l’archipel Salomon, fit route au nord-ouest. Le 22 mai, le scorbut
apparut sur les vaisseaux et ne tarda pas à faire des progrès
alarmants. Par bonheur, le 7 juin, par 14° 58′ de longitude ouest, la
terre fut aperçue du haut des mâts.
Le lendemain, on se trouvait en présence de deux îles qui semblaient
offrir une riante perspective. C’étaient de grands arbres touffus, des
arbrisseaux et des bosquets, au milieu desquels circulaient quelques
naturels, qui ne tardèrent pas à se réunir sur la plage et à allumer
des feux.
Byron détacha aussitôt une embarcation pour chercher un mouillage.
Elle revint sans avoir trouvé de fond à une encâblure du littoral.
Les pauvres scorbutiques, qui s’étaient traînés sur les gaillards,
regardaient avec une douloureuse envie cette île fertile, où se
trouvait le remède à leurs maux, mais dont la nature leur défendait
l’entrée.
«Ils voyaient, dit la relation, des cocotiers en abondance, chargés
de fruits dont le lait est peut-être le plus puissant antiscorbutique
qu’il y ait au monde; ils supposaient avec raison qu’il devait y
avoir des limons, des bananes et d’autres fruits des tropiques, et,
pour comble de désagrément, ils voyaient des écailles de tortues
éparses sur le rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient
rendus à la vie, n’étaient pas plus à leur portée que s’ils en
eussent été séparés par la moitié du globe; mais, en les voyant, ils
sentaient plus violemment le malheur d’en être privés.»
Byron ne voulut pas prolonger plus longtemps le supplice de Tantale
auquel étaient soumis ses malheureux matelots; après avoir donné à ce
groupe le nom d’îles du Désappointement, il remit à la voile le 8 juin.
Le lendemain même, il eut connaissance d’une nouvelle terre, longue,
basse, couverte de cocotiers. Au milieu s’étendait un lagon avec un
petit îlot. Ce seul aspect indiquait la formation madréporique de cette
terre, simple «attoll» qui n’était pas encore, mais qui allait devenir
une île. Aussi l’embarcation, envoyée pour sonder, trouva-t-elle
partout une côte accore, aussi escarpée qu’un mur.
Pendant ce temps, les indigènes se livraient à des démonstrations
hostiles. Deux d’entre eux pénétrèrent même dans l’embarcation. L’un
vola la veste d’un matelot, l’autre mit la main à la corne du chapeau
du quartier-maître; mais, ne sachant comment s’en emparer, il le tira à
lui au lieu de le lever, ce qui permit au quartier-maître de s’opposer
à cette tentative. Deux grandes pirogues, montées chacune par une
trentaine de rameurs, firent mine alors d’attaquer les chaloupes, mais
celles-ci leur donnèrent aussitôt la chasse. Au moment où elles vinrent
s’échouer au rivage, une lutte s’engagea, et les Anglais, sur le point
d’être accablés par le nombre, durent faire usage de leurs armes. Trois
ou quatre insulaires restèrent sur le carreau.
[Illustration: L’un d’eux découpait avec les dents... (Page 37.)]
Le lendemain, quelques matelots et les scorbutiques qui avaient pu
quitter leur hamac descendirent à terre. Les naturels, effrayés par
la leçon qu’ils avaient reçue la veille, se tinrent cachés, tandis
que les Anglais cueillaient des noix de coco et récoltaient des
plantes antiscorbutiques. Ces rafraîchissements leur furent d’un si
grand secours, que, peu de jours après, il n’y avait plus un seul
malade à bord. Des perroquets, des colombes d’une rare beauté et très
familières, d’autres oiseaux inconnus composaient toute la faune de
cette île, qui reçut le nom du Roi-Georges. Celle qui fut découverte
ensuite fut appelée île du Prince-de-Galles. Toutes ces terres
faisaient partie de l’archipel des Pomotou, également appelées îles
Basses, nom qui leur convient parfaitement.
[Illustration: Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement.
(Page 47.)]
Le 21, nouvelle chaîne d’îles avec ceinture de brisants. Aussi, Byron
renonça-t-il à en prendre plus ample connaissance, car il aurait fallu
courir plus de risques que l’atterrissement ne promettait d’avantages.
Byron les nomma îles du Danger.
Six jours plus tard, l’île du Duc d’York fut découverte. Les Anglais
n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de
coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.
Un peu plus loin, par 1° 18′ de latitude sud et 173° 46′ de longitude
ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert,
reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les
matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture
insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque
tous attaqués de la dysenterie.
Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et
Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons,
et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté
l’ancre avec le -Centurion-.
Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous
les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie,
plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors
de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême
limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit
les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord
Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes!
De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis
de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait
traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En
même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs
et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau
détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.
La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on
finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit
à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions
offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles
eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses,
détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en
moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était
accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes
Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et
jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»
Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille
et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais
il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient
pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette
côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement,
furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.
Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de
rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après
un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île d’Anatacan, déjà
vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de
rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel
qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île
Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il
atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu
où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais
les habitants, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les
haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en
échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent
cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une
douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la
pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer
des vivres frais.
Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de
Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant
pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais.
Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber
l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance
hollandaise aux Indes Orientales.
Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou
petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie
des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges
et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de
grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui
rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois,
Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les
promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions,
les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée
de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le
séjour agréable. Le seul inconvénient,--et il était considérable pour
des équipages qui venaient de faire une si longue campagne,--était
l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le
savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile,
après douze jours de relâche.
Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les
bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une
terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage
et détermina la mort de trois matelots.
Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut
la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie
de la Table.
La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir
besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité
qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin
dirigée vers les rives de la patrie.
Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique:
«A la hauteur de Sainte-Hélène, dit Byron, par un beau temps et un
vent frais, à une distance considérable de la terre, le vaisseau
reçut une secousse aussi rude que s’il eût donné sur un banc.
La violence de ce mouvement nous alarma tous, et nous courûmes
sur le pont. Nous vîmes la mer se teindre de sang sur une très
grande étendue, ce qui dissipa nos craintes. Nous en conclûmes
que nous avions touché sur une baleine ou sur un grampus, et que,
vraisemblablement, notre vaisseau n’en avait reçu aucun dommage, ce
qui était vrai.»
Enfin, quelques jours plus tard, la -Tamar- se trouvait dans un tel
état de délabrement, des avaries si graves étaient survenues à son
gouvernail, qu’on fut obligé d’inventer une machine pour le remplacer
et l’aider à gagner les Antilles, car c’eût été trop risquer que de lui
faire continuer le voyage.
Le 9 mai 1766, le -Dauphin- jetait l’ancre aux Dunes, après un voyage
autour du monde qui avait duré près de vingt-trois mois.
De toutes les circumnavigations qu’avaient tentées les Anglais,
celle-ci était la plus heureuse. Jusqu’à cette époque, aucun voyage
purement scientifique n’avait été essayé. Si les résultats n’en furent
pas aussi féconds qu’on pouvait l’espérer, il faut s’en prendre, non
au commandant qui fit preuve d’habileté, mais bien plutôt aux lords
de l’Amirauté, dont les instructions ne furent pas assez précises et
qui n’eurent pas le soin d’embarquer, comme on le fit plus tard, des
savants spéciaux pour les diverses branches de la science.
Au reste, pleine justice fut rendue à Byron. On lui conféra le titre
d’amiral, et on lui donna un commandement important dans les Indes
Orientales. Mais cette dernière partie de sa vie, qui finit en 1686,
n’est pas de notre ressort. Nous n’en parlerons donc pas.
II
Wallis et Carteret.--Préparatifs de l’expédition.--Pénible
navigation dans le détroit de Magellan. Séparation du
-Dauphin- et du -Swallow-.--L’île Whitsunday.--L’île de la
Reine-Charlotte.--Iles Cumberland, Henri, etc.--Tahiti.--Les
îles Howe, Boskaven et Keppel.--L’île Wallis.--Batavia.--Le
Cap.--Les Dunes.--Découverte des îles Pitcairn, Osnabruck,
Glocester, par Carteret.--L’archipel Santa-Cruz.--Les îles
Salomon.--Le canal Saint-Georges et la Nouvelle-Irlande.--Les
îles Portland et de l’Amirauté.--Macassar et Batavia.
--Rencontre de Bougainville dans l’Atlantique.
L’élan était enfin donné, et l’Angleterre entrait dans la voie de ces
grandes expéditions scientifiques qui devaient être si fécondes et
porter si haut la réputation de sa marine. Quelle admirable école,
que ces voyages de circumnavigation, où les équipages, officiers
et matelots, sont à toute heure en présence de l’imprévu, où les
qualités du marin, du militaire, de l’homme même trouvent à s’exercer!
Si, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la marine
anglaise nous écrasa presque toujours de sa supériorité, ne faut-il pas
l’attribuer autant à ce que ses matelots s’étaient formés à cette rude
besogne qu’aux déchirements de notre patrie, qui nous avaient privés
des services de presque tout l’état-major maritime?
Quoiqu’il en soit, l’Amirauté anglaise organisa, aussitôt le retour de
Byron, une nouvelle expédition. Il semble même qu’elle ait mis beaucoup
trop de hâte dans ses préparatifs. Le -Dauphin- était rentré aux Dunes
au commencement de mai, et six semaines après, le 19 juin, le capitaine
Samuel Wallis en recevait le commandement.
Cet officier, après avoir conquis tous ses grades dans la marine
militaire, avait exercé un important commandement au Canada et
contribué à la prise de Louisbourg. Quelles furent les qualités qui
le recommandèrent, plus que tel autre de ses compagnons d’armes, au
choix de l’Amirauté pour une expédition de ce genre? nous ne le savons;
mais les nobles lords n’eurent pas lieu de se repentir du choix qu’ils
avaient fait.
Wallis procéda sans retard aux réparations dont le -Dauphin- avait
besoin, et, le 21 août, c’est-à-dire moins d’un mois après avoir
reçu sa commission, il rejoignit, sur la rade de Plymouth, le sloop
-Swallow- et la flûte -Prince-Frédéric-. De ces deux bâtiments, le
second était commandé par le lieutenant Brine; le premier avait pour
capitaine Philippe Carteret, officier des plus distingués, qui venait
d’accomplir le tour du monde avec le commodore Byron, et dont ce second
voyage allait tout particulièrement accroître la réputation.
Malheureusement, le -Swallow- semblait peu propre à la campagne
qu’on allait exiger de lui. Ayant déjà trente ans de services, ce
bâtiment était très légèrement doublé, sa quille n’était même pas
garnie de clous qui, à défaut d’un doublage, auraient pu le défendre
des vers; enfin, les vivres et les marchandises d’échange furent si
singulièrement répartis, que le -Swallow- n’en reçut qu’une quantité
bien moindre que le -Dauphin-. Vainement Carteret réclama du fil
de caret, une forge, du fer et différents objets qu’il savait par
expérience lui devoir être indispensables. L’Amirauté répondit que
le vaisseau et l’armement étaient très propres à l’usage qu’on en
attendait. Cette réponse confirma Carteret dans l’idée qu’il n’irait
pas plus loin que les îles Falkland. Il n’en prit pas moins toutes les
mesures que son expérience lui dictait.
Dès que le chargement fut complet, c’est-à-dire le 22 août 1766,
les navires mirent à la voile. Il ne fallut pas longtemps à Wallis
pour s’apercevoir que le -Swallow- était aussi mauvais voilier que
possible et qu’il lui réservait plus d’un embarras pendant la campagne.
Cependant, nul incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Madère,
où les bâtiments s’arrêtèrent pour remplacer les provisions déjà
consommées.
En quittant ce port, le commandant remit à Carteret copie de ses
instructions et lui assigna le port Famine, dans le détroit de
Magellan, pour lieu de rendez-vous, dans le cas où ils viendraient à
être séparés. Le séjour au port Praya, dans l’île Santiago, fut abrégé,
parce que la petite vérole y faisait de grands ravages, et Wallis
empêcha même ses équipages de descendre à terre. Peu de temps après
avoir passé l’équateur, le -Prince-Frédéric- fit signal d’avarie, et
il fallut lui envoyer le charpentier pour aveugler une voie d’eau sous
la joue de bâbord. Ce bâtiment, dont les vivres étaient de mauvaise
qualité, comptait déjà un grand nombre de malades.
Le 19 novembre, vers 8 heures du soir, les équipages aperçurent dans
le N.-E. un météore d’une apparence très extraordinaire, qui courut
horizontalement vers le S.-O. avec une prodigieuse rapidité. Pendant
près d’une minute, il fut visible, et il laissa derrière lui une
traînée de lumière si vive, que le tillac en fut éclairé comme en plein
midi.
Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la
longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec
des détachements armés du -Swallow- et du -Prince-Frédéric-. Une
troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des
témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres
bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence;
mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches
et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.
«Nous prîmes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus
grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq
pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq
pieds six pouces ou six pieds.»
Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305
millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des
géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas
moins très extraordinaire.
«Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait
singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant
chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts
d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme
d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant
tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une
force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent
atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance
de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un
but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas
leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la
chasse à ces animaux.»
Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se
montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant
d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le
don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient
mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se
parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants
les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder
les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les
décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, en
chantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les
attendaient sur la grève.
[Illustration: CARTE DE LA =POLYNÉSIE=. Gravé par E. Morieu.]
Le 17 décembre, Wallis fit signal au -Swallow- de prendre la tête
de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port
Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les
malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité
suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance
de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à
l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche,
et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les
nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés
et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les
manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités,
et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.
Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que
l’on chargea sur le -Prince-Frédéric- pour être transporté aux
îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher
avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont
les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter
leur transplantation au port Egmont,--ce qui devait fournir, s’ils
reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource
précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la
flûte furent réparties sur le -Dauphin- et le -Swallow-. Le premier en
prit pour un an et le second pour dix mois.
[Illustration: Des indigènes tenaient à la main des rameaux de
bananiers. (Page 53.)]
Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent
la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels
que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants
incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus
d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le -Swallow-,
surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine
Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus
être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus
avantageux au bien public.
«Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous
devez vous y conformer et accompagner le -Dauphin- tant qu’il sera
possible. Je sais que le -Swallow- est mauvais voilier, je prendrai
donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un
des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de
lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»
Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la
fin de l’expédition.
Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le
Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales
de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des
brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les
navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur
du cap Pilar, le -Dauphin- et le -Swallow- furent séparés et ne se
retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous
en cas de séparation.
Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous
donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la
Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi
misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue
des veaux marins et des pingouins.
«Un de nos gens, qui pêchait à la ligne, dit Wallis, donna à l’un de
ces Américains un poisson vivant qu’il venait de prendre et qui était
un peu plus gros qu’un hareng. L’Américain le prit avec l’avidité
d’un chien à qui on donne un os. Il tua d’abord le poisson en lui
donnant un coup de dents près des ouïes et se mit à le manger en
commençant par la tête et en allant jusqu’à la queue, sans rejeter
les arêtes, les nageoires, les écailles ni les boyaux.»
Au reste, ces indigènes avalaient tout ce qu’on leur donnait, que ce
fût cru ou cuit, frais ou salé, mais ils ne voulurent jamais boire
que de l’eau. Ils n’avaient pour se couvrir qu’une misérable peau de
phoque, leur tombant jusqu’aux genoux. Leurs armes n’étaient que des
javelines armées d’un os de poisson. Tous avaient les yeux malades, ce
que les Anglais attribuèrent à leur habitude de vivre au milieu de la
fumée pour se garantir des moustiques. Enfin, ils exhalaient une odeur
insupportable, comparable à celle des renards, et qui provenait, sans
doute, de leur excessive malpropreté.
Pour n’être pas engageant, ce tableau n’en est pas moins d’une
ressemblance frappante, comme tous les voyageurs ont pu le constater.
Il semble, pour ces sauvages si voisins de la brute, que le monde n’ait
pas marché. Les progrès de la civilisation sont pour eux lettre morte,
et ils continuent à végéter misérablement comme leurs pères, sans souci
d’améliorer leur existence, sans éprouver le besoin d’un plus grand
confortable.
«Nous quittâmes ainsi, dit Wallis, cette sauvage et inhabitable
région, où, pendant près de quatre mois, nous fûmes presque sans
cesse en danger de faire naufrage, où, au milieu de l’été, le temps
était nébuleux, froid et orageux, où presque partout les vallées
étaient sans verdure et les montagnes sans bois, enfin, où la terre
qui se présente à la vue ressemble plus aux ruines d’un monde qu’à
l’habitation d’êtres animés.»
A peine hors du détroit, Wallis fit route à l’ouest avec des vents
impétueux, des brouillards intenses et une si grosse mer, que, pendant
plusieurs semaines de suite, il n’y eut pas un seul endroit sec sur le
vaisseau. Cette humidité constante engendra des rhumes et de grosses
fièvres, auxquelles succéda bientôt le scorbut. Lorsqu’il eut atteint
32° de latitude sud et 100° de longitude ouest, le navigateur piqua
droit au nord.
Le 6 juin, deux îles furent découvertes à la joie générale. Les canots,
aussitôt armés et équipés, gagnèrent le rivage sous la conduite du
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000