l’eau à Sainte-Hélène, et rentra dans la Tamise, le 12 septembre 1795.
Mais les fatigues de cette longue campagne avaient tellement altéré
la santé de cet habile explorateur, qu’il mourut au mois de mai 1798,
avant d’avoir pu terminer la rédaction de son voyage, qui fut achevée
par son frère.
Pendant les quatre années qui avaient été employées à ce rude travail
de relever neuf mille lieues de côtes inconnues, la -Découverte- et le
-Chatam- n’avaient perdu que deux hommes. On le voit, l’habile élève
du capitaine Cook avait mis à profit les leçons de son maître, et
l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, en Vancouver, ou des soins
qu’il donna à ses matelots aussi bien que de son humanité envers les
indigènes, ou de la prodigieuse habileté dont il fit preuve pendant
tout le cours de cette dangereuse navigation.
[Illustration: Carte pour les voyages de Hearne et de Mackenzie.]
Cependant, si les explorateurs se succédaient sur la côte occidentale
d’Amérique, les colons n’étaient pas non plus inactifs. D’abord établis
sur les bords de l’Atlantique, où ils avaient fondé une longue suite
d’États jusqu’au Canada, ils n’avaient pas tardé à s’enfoncer dans
l’intérieur. Leurs trappeurs, leurs coureurs des bois, avaient reconnu
d’immenses espaces de terrain propres à la culture, et les squatters
anglais les avaient envahis progressivement. Ce n’avait pas été sans
une lutte continuelle contre les Indiens, ces premiers possesseurs
du sol, qu’ils tendaient tous les jours à refouler dans l’intérieur.
Appelés par la fertilité d’une terre vierge et les constitutions plus
libérales des divers États, les colons n’avaient pas tardé à affluer.
[Illustration: Plus de doute, c’était la mer. (Page 435.)]
Leur nombre devint tel, qu’à la fin du XVIIe siècle, les héritiers
de lord Baltimore estimaient à trois mille livres le produit de la
vente de leurs terres, et qu’au milieu du siècle suivant, en 1750,
les successeurs de William Penn se faisaient de la même manière un
revenu dix fois plus considérable. Et cependant, on ne trouvait pas
encore l’immigration assez considérable; on se mit à déporter les
condamnés,--le Maryland en comptait 1981 en 1750,--mais surtout on
recruta des émigrants auxquels on faisait signer un engagement, ce qui
fut la source d’abus scandaleux.
Bien que toutes les terres qu’on avait achetées des Indiens ou qu’on
leur avait enlevées fussent loin d’être occupées, le colon anglais
allait toujours de l’avant au risque d’avoir maille à partir avec les
légitimes possesseurs du sol.
Au nord, la Compagnie de la baie d’Hudson, qui a le monopole du
commerce des fourrures, est toujours à la recherche de nouveaux
territoires de chasse, car ceux qu’elle a exploités ne tardent pas
à s’épuiser. Elle pousse en avant ses trappeurs, recueille auprès
des Indiens, qu’elle emploie et qu’elle grise, des renseignements
précieux. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’une rivière qui se
jette, au nord, près de riches mines de cuivre dont quelques indigènes
ont apporté au fort du Prince-de-Galles de riches échantillons. La
résolution de la Compagnie est aussitôt prise, et, en 1769, elle confie
à Samuel Hearne le commandement d’une expédition de recherches.
Pour un voyage dans ces contrées glacées, où l’on ne trouve que
difficilement à s’approvisionner, où la rigueur du froid est extrême,
il faut des hommes bien trempés, en petit nombre, capables de supporter
les fatigues d’une marche pénible au milieu de la neige et de résister
aux tortures de la faim. Hearne ne prit avec lui que deux blancs et
quelques Indiens dont il était sûr.
Malgré l’extrême adresse de ces guides qui connaissent le pays et
sont au courant des habitudes du gibier, les provisions font bientôt
défaut. A deux cents milles du fort du Prince-de-Galles, les Indiens
abandonnent Hearne et ses deux compagnons, qui sont obligés de revenir
sur leurs pas.
Mais le chef de l’entreprise est un rude marin, habitué à tout
souffrir. Aussi ne se rebute-t-il pas. Si l’on a échoué la première
fois, ne peut-on être plus heureux dans une seconde tentative?
Au mois de février 1770, Hearne s’élance de nouveau à travers ces
contrées inconnues. Cette fois, il est seul avec cinq Indiens, car il a
compris que l’inaptitude des blancs à supporter les fatigues engendre
le mépris des sauvages. Déjà il s’est éloigné de cinq cents milles,
lorsque la rigueur de la saison le force à s’arrêter et à attendre
une température plus clémente. Ce fut un rude moment à passer. Tantôt
dans l’abondance, avec du gibier plus qu’on n’en peut consommer, plus
souvent n’avoir rien à se mettre sous la dent, être même obligé,
pendant sept jours, de mâcher de vieux cuirs, de ronger des os qu’on
avait jetés, ou de chercher sur les arbres quelques baies qu’on ne
trouve pas toujours, souffrir, enfin, des froids terribles, voilà
l’existence du découvreur dans ces contrées glacées!
Hearne repart au mois d’avril, continue jusqu’en août à courir les
bois, et se prépare à passer l’hiver auprès d’une tribu indienne qui
l’a bien accueilli, lorsqu’un accident, qui le prive de son quart de
cercle, le force à continuer sa route.
Les privations, les misères, les déceptions n’ébranlent pas
l’indomptable courage de Samuel Hearne. Il repart le 7 décembre, et,
s’enfonçant dans l’ouest sous le soixantième degré de latitude, il
rencontre une rivière. Le voilà construisant un canot et descendant ce
cours d’eau, qui se jette dans une série interminable de lacs grands et
petits. Enfin, le 13 juillet 1771, il atteint la rivière de Cuivre. Les
Indiens qui l’accompagnaient se trouvaient depuis quelques semaines sur
les territoires fréquentés par les Esquimaux, et se promettaient, s’ils
en rencontraient, de les massacrer jusqu’au dernier.
Cet événement ne devait pas se faire attendre.
«Voyant, dit Hearne, tous les Esquimaux livrés au repos dans leurs
tentes, les Indiens sortirent de leur embuscade et tombèrent à
l’improviste sur ces pauvres créatures; je contemplais ce massacre,
réduit à rester neutre.»
Des vingt individus qui composaient cette tribu, pas un n’échappa à
la rage sanguinaire des Indiens, et ils firent périr dans les plus
épouvantables tortures une vieille femme qui avait tout d’abord échappé
au massacre.
«Après cet horrible carnage, continue Hearne, nous nous assîmes sur
l’herbe et fîmes un bon repas de saumon frais.»
En cet endroit, la rivière s’élargissait singulièrement. Le voyageur
était-il donc arrivé à son embouchure? Pourtant l’eau était absolument
douce. Sur le rivage, paraissaient, cependant, comme les traces d’une
marée. Des phoques se jouaient en grand nombre au milieu des eaux.
Quantité de barbes de baleine avaient été trouvées dans les tentes des
Esquimaux. Tout se réunissait enfin pour donner à penser que c’était la
mer. Hearne saisit son télescope. Devant lui se déroule à perte de vue
une immense nappe d’eau, interrompue, de place en place, par des îles.
Plus de doute, c’est la mer.
Le 30 juin 1772, Hearne ralliait les établissements anglais, après une
absence qui n’avait pas duré moins d’un an et cinq mois.
La Compagnie reconnut l’immense service que Hearne venait de lui rendre
en le nommant gouverneur du fort de Galles. Pendant son expédition à
la baie d’Hudson, La Pérouse s’empara de cet établissement et y trouva
le journal de voyage de Samuel Hearne. Le navigateur français le lui
rendit à la condition qu’il le publierait. Nous ne savons quelles
circonstances ont retardé, jusqu’en 1795, l’accomplissement de la
parole que le voyageur anglais avait donnée au marin français.
Ce n’est que dans le dernier quart du XVIIIe siècle que fut connue
cette immense chaîne de lacs, de rivières et de portages qui, partant
du lac Supérieur, ramasse toutes les eaux qui tombent des montagnes
Rocheuses et les déverse dans l’océan Glacial. C’est à des négociants
en fourrures, les frères Frobisher, et à M. Pond, qui arriva jusqu’à
Athabasca, qu’est due en partie leur découverte.
Grâce à ces reconnaissances, le chemin devient moins difficile, les
explorateurs se succèdent, les établissements se rapprochent, le pays
est découvert. Bientôt même on entend parler d’une grande rivière qui
se dirige vers le nord-ouest.
Ce fut Alexandre Mackenzie qui lui donna son nom. Parti, le 3 juin
1789, du fort Chippewayan, sur la plage méridionale du lac des
Collines, il emmenait avec lui quelques Canadiens et plusieurs Indiens,
dont l’un avait accompagné Samuel Hearne. Parvenu en un point situé
par 67° 45′ de latitude, Mackenzie apprit qu’il n’était pas éloigné
de la mer à l’est, mais qu’il en était encore plus près à l’ouest. Il
approchait évidemment de l’extrémité nord-ouest de l’Amérique.
Le 12 juillet, Mackenzie atteignit une grande nappe d’eau qu’à son
peu de profondeur et aux glaces qui la recouvraient, on ne pouvait
prendre pour la mer, bien qu’on n’aperçût aucune terre à l’horizon.
Et cependant, c’était bien l’Océan boréal que Mackenzie venait
d’atteindre. Il en demeura convaincu, lorsqu’il vit les eaux monter,
bien que le vent ne fût pas violent. C’était la marée. Le voyageur
gagna ensuite une île qu’il apercevait à quelque distance de la
côte. Il vit de là plusieurs cétacés qui se jouaient au milieu des
flots. Aussi cette île, qui gît par 69° 14′ de latitude, reçut-elle
du voyageur le nom d’île des Baleines. Le 12 septembre, l’expédition
rentrait heureusement au fort Chippewayan.
Trois ans plus tard, Mackenzie, en qui la soif des découvertes n’était
pas éteinte, remontait la rivière de la Paix, qui prend sa source dans
les montagnes Rocheuses. En 1793, après être parvenu à se frayer une
route à travers cette chaîne difficile, il reconnaissait de l’autre
côté des montagnes une rivière, le Tacoutche-tesse, qui coulait vers le
sud-ouest. Au milieu de dangers et de privations qu’il est plus facile
d’imaginer que de rendre, Mackenzie descendit ce cours d’eau jusqu’à
son embouchure, c’est-à-dire au-dessous des îles du Prince-de-Galles.
Là, sur la paroi d’un rocher, il traça, avec un mélange de graisse
et de vermillon, cette inscription, aussi éloquente que laconique:
«Alexandre Mackenzie, venu du Canada par terre, ce 22 juillet 1793.» Le
24 août, il rentrait au fort Chippewayan.
Dans l’Amérique méridionale, aucun voyage scientifique n’a lieu pendant
la première moitié du XVIIIe siècle. Il ne reste guère à parler que
de La Condamine. Nous avons raconté plus haut les recherches qui
l’avaient conduit en Amérique, et nous avons dit qu’une fois les
mesures terminées, il avait laissé Bouguer revenir en Europe, et
Jussieu prolonger un séjour qui devait enrichir l’histoire naturelle
d’une foule de plantes et d’animaux inconnus, tandis que lui-même
allait descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure.
«On pourrait appeler La Condamine, dit M. Maury dans son -Histoire de
l’Académie des Sciences-, l’Alexandre de Humboldt du XVIIIe siècle.
A la fois bel esprit et savant de profession, il fit preuve, dans
cette mémorable expédition, d’un héroïque dévouement à la science.
Les fonds, accordés par le roi pour son voyage, n’ayant pas suffi,
il mit cent mille livres de sa bourse; les fatigues, les souffrances
lui firent perdre les jambes et les oreilles. Victime de sa passion
pour la science, il ne rencontra, hélas! à son retour, chez un public
qui ne comprenait pas un martyr qui n’aspire pas au ciel, que le
sarcasme et la malignité. Ce n’était plus l’infatigable explorateur
qui avait bravé tant de dangers qu’on voyait dans M. de La Condamine,
mais seulement le distrait et le sourd ennuyeux, ayant toujours à la
main son cornet acoustique. Satisfait de l’estime de ses confrères,
dont M. de Buffon se fit un jour un si éloquent interprète (réponse
au discours de réception de La Condamine à l’Académie française),
La Condamine se consolait en composant des chansons et poursuivait
jusqu’à la tombe, dont la souffrance lui abrégea le chemin, cette
ardeur d’observations de toutes choses, même de la douleur, qui le
conduisit à interroger le bourreau sur l’échafaud de Damiens.»
Peu de voyageurs, avant La Condamine, avaient eu l’occasion de pénétrer
dans les vastes régions du Brésil. Aussi, le savant explorateur
espérait-il rendre son voyage utile en levant une carte du cours du
fleuve et en recueillant les observations qu’il aurait l’occasion de
faire, dans un pays si peu fréquenté, sur les coutumes singulières des
Indiens.
Depuis Orellana, dont nous avons raconté la course aventureuse, Pedro
de Ursua avait été envoyé, en 1559, par le vice-roi du Pérou, à la
recherche du lac Parima et de l’El Dorado. Il périt par la main d’un
soldat rebelle, qui commit, en descendant le fleuve, toute sorte de
brigandages et finit par être écartelé dans l’île de la Trinité.
De pareilles tentatives n’étaient pas pour donner de grandes lumières
sur le cours du fleuve. Les Portugais furent plus heureux. En 1636
et 1637, Pedro Texeira, avec quarante-sept canots et un nombreux
détachement d’Espagnols et d’Indiens, avait suivi l’Amazone jusqu’à
son tributaire, le Napo. Il avait alors remonté celui-ci, puis la
Coca, et était arrivé à trente lieues de Quito, qu’il avait gagnée
avec quelques hommes. L’année suivante, il était retourné au Para par
le même chemin, accompagné des jésuites d’Acunha et d’Artieda, qui
publièrent le récit de ce voyage, dont la traduction parut en 1682.
La carte, dressée par Sanson sur cette relation, naturellement copiée
par tous les géographes, était extrêmement défectueuse, et, jusqu’en
1717, il n’y en eut pas d’autre. A cette époque, fut publiée dans le
tome XII des -Lettres édifiantes-,--précieux recueil où l’on rencontre
une multitude d’informations des plus intéressantes pour l’histoire et
la géographie,--la copie d’une carte dressée, dès 1690, par le père
Fritz, missionnaire allemand. On y voit que le Napo n’était pas la
vraie source de l’Amazone et que ce dernier, sous le nom de Marañon,
sort d’un lac Guanuco, à trente lieues de Lima vers l’orient. La partie
inférieure du cours du fleuve était assez mal tracée, parce que le
père Fritz, lorsqu’il le descendit, était trop malade pour observer
exactement.
Parti de Tarqui, à cinq lieues de Cuenca, le 11 mai 1743, La Condamine
passa par Zaruma, ville autrefois célèbre par ses mines d’or, et
traversa plusieurs rivières sur ces ponts en liane, attachés aux
deux rives, qui ressemblent à un immense hamac tendu d’un bord à
l’autre. Puis, il gagna Loxa, située à quatre degrés de la ligne.
Cette ville est placée quatre cents toises plus bas que Quito. Aussi y
remarque-t-on une notable différence de température, et les montagnes,
couvertes de bois, ne paraissent plus que des collines auprès de celles
de Quito.
De Loxa à Jaen-de-Bracamoros, on traverse les derniers contreforts
des Andes. Dans ce canton, la pluie tombe tous les jours pendant les
douze mois de l’année; aussi n’y faut-il pas faire un séjour de quelque
durée. Tout ce pays était bien déchu de son antique prospérité; Loyola,
Valladolid, Jaen et la plupart des villes du Pérou, éloignées de la
mer et du grand chemin de Carthagène à Lima, n’étaient plus alors que
de petits hameaux. Et cependant, toute la contrée aux alentours de
Jaen est couverte de cacaoyers sauvages, auxquels les Indiens ne font
d’ailleurs pas plus d’attention qu’au sable d’or charrié par leurs
rivières.
La Condamine s’embarqua sur le Chincipe, plus large à cet endroit
que la Seine à Paris, et le descendit jusqu’à son confluent avec le
Marañon. A partir de cet endroit, le Marañon commence d’être navigable,
bien qu’il soit interrompu par quantité de sauts ou de rapides, et
rétréci en bien des endroits jusqu’à n’avoir plus que vingt toises
de large. Le plus célèbre de ces détroits est le -pongo- ou porte de
Mansériché, lit creusé par le Marañon au milieu de la Cordillère,
coupée presque à pic, et dont la largeur n’a pas plus de vingt-cinq
toises. La Condamine, resté seul avec un nègre sur un radeau, y eut une
aventure presque sans exemple.
«Le fleuve, dit-il, dont la hauteur diminua de vingt-cinq pieds en
trente-six heures, continuait à décroître. Au milieu de la nuit,
l’éclat d’une grosse branche d’arbre cachée sous l’eau s’étant engagé
entre les pièces de bois de mon train, où il pénétrait de plus en
plus à mesure que celui-ci baissait avec le niveau de l’eau, je
me vis au moment, si je n’eusse été présent et éveillé, de rester
avec le radeau accroché et suspendu en l’air à une branche d’arbre.
Le moins qui pouvait m’arriver, eût été de perdre mes journaux et
cahiers d’observations, fruit de huit ans de travail. Je trouvai
heureusement enfin moyen de dégager le radeau et de le remettre à
flot.»
Près de la ville ruinée de Santiago, où La Condamine arriva le 10
juillet, habitent, au milieu des bois, les Indiens Xibaros, en révolte
depuis un siècle contre les Espagnols, afin de se soustraire au travail
des mines d’or.
Au delà du pongo de Mansériché, c’était un monde nouveau, un océan
d’eau douce, un labyrinthe de lacs, de rivières et de canaux au milieu
de forêts inextricables. Bien qu’il fût depuis sept ans habitué à vivre
en pleine nature, La Condamine ne pouvait se lasser de ce spectacle
uniforme, de l’eau, de la verdure et rien de plus. Quittant Borja le
14 juillet, le voyageur dépassa bientôt le confluent du Morona, qui
descend du volcan de Sangay dont les cendres volent quelquefois au delà
de Guyaquil. Puis, il traversa les trois bouches de la Pastaca, rivière
alors si débordée qu’il fut impossible de mesurer aucune embouchure.
Le 19 du même mois, La Condamine atteignit la Laguna, où l’attendait
depuis six semaines don Pedro Maldonado, gouverneur de la province
d’Esmeraldas, qui avait descendu la Pastaca. La Laguna formait, à cette
époque, un gros bourg de mille Indiens en état de porter les armes et
rassemblés sous l’autorité des missionnaires de diverses tribus.
«En m’engageant à lever la carte du cours de l’Amazone, dit La
Condamine, je m’étais ménagé une ressource contre l’inaction que
m’eût permise une navigation tranquille, que le défaut de variété
dans des objets, même nouveaux, eût pu rendre ennuyeuse. Il me
fallait être dans une attention continuelle pour observer, la
boussole et la montre à la main, les changements de direction du
cours du fleuve, et le temps que nous employions d’un détour à
l’autre, pour examiner les différentes largeurs de son lit et celles
des embouchures des rivières qu’il reçoit, l’angle que celles-ci
forment en y entrant, la rencontre des îles et leur longueur, et
surtout pour mesurer la vitesse du courant et celle du canot, tantôt
à terre, tantôt sur le canot même, par diverses pratiques, dont
l’explication serait ici de trop. Tous mes moments étaient remplis.
Souvent j’ai sondé et mesuré géométriquement la largeur du fleuve et
celle des rivières qui viennent s’y joindre, j’ai pris la hauteur
méridienne du soleil presque tous les jours, et j’ai observé son
amplitude à son lever et à son coucher dans tous les lieux où j’ai
séjourné.»
[Illustration: Pongo de Manseriche, rive des Amazones. (-Fac-simile.
Gravure ancienne.-)]
Le 25 juillet, après avoir passé devant la rivière du Tigre, La
Condamine arriva à une nouvelle mission de sauvages appelés Yameos, que
les pères avaient récemment tirés des bois. Leur langue était difficile
et la manière de la prononcer encore plus extraordinaire. Certains de
leurs mots exigeaient neuf ou dix syllabes, et ils ne savaient compter
que jusqu’à trois. Ils se servaient avec beaucoup d’adresse de la
sarbacane, avec laquelle ils lançaient de petites flèches trempées dans
un poison si actif qu’il tuait en une minute.
[Illustration: Portrait de Humboldt. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Le lendemain fut atteinte l’embouchure de l’Ucayale, l’une des plus
fortes rivières qui grossissent le Marañon et qui peut en être
la source. A partir de ce confluent, la largeur du fleuve croît
sensiblement.
Le 27, fut accostée la mission des Omaguas, nation autrefois puissante,
qui peuplait les bords de l’Amazone sur une longueur de deux cents
lieues au-dessous du Napo. Étrangers au pays, ils passent pour avoir
descendu le cours de quelque rivière qui prend sa source dans le
royaume de Grenade, afin d’échapper au joug des Espagnols. Le mot
«omagua» signifie «tête plate» dans la langue du Pérou, et ces peuples
ont en effet la coutume bizarre de presser entre deux planches le front
des nouveau-nés, dans le but, disent-ils, de les faire ressembler à
la pleine lune. Ils font aussi usage de deux plantes singulières,
le «floripondio» et le «curupa», qui leur procurent une ivresse de
vingt-quatre heures et des rêves fort étranges. L’opium et le hatchich
avaient donc leur similaire au Pérou!
Le quinquina, l’ipécacuanha, le simaruba, la salsepareille, le
gaïac et le cacao, la vanille, se trouvent partout sur les bords du
Marañon. Il en est de même du caoutchouc, dont les Indiens faisaient
des bouteilles, des bottes et des «seringues qui n’ont pas besoin de
piston, dit la Condamine. Elles ont la forme de poires creuses, percées
d’un petit trou à leur extrémité, où ils adaptent une canule. Ce meuble
est fort en usage chez les Omaguas. Quand ils s’assemblent entre eux
pour quelque fête, le maître de la maison ne manque pas d’en présenter
une par politesse à chacun des conviés, et son usage précède toujours
parmi eux les repas de cérémonie.»
Changeant d’équipage à San-Joaquin, La Condamine arriva à temps à
l’embouchure du Napo pour observer, dans la nuit du 31 juillet au
1er août, une émersion du premier satellite de Jupiter; ce qui lui
permit de fixer avec exactitude la longitude et la latitude de cet
endroit; observation précieuse, sur laquelle devaient reposer tous les
relèvements du reste du voyage.
Pevas, qui fut atteinte le lendemain, est la dernière des missions
espagnoles sur les bords du Marañon. Les Indiens, qui y étaient
réunis, appartenaient à des nations différentes et n’étaient pas tous
chrétiens. Ils portaient encore des ornements d’os d’animaux et de
poissons passés dans les narines et dans les lèvres, et leurs joues
criblées de trous servaient d’étui à des plumes d’oiseaux de toute
couleur.
Saint-Paul est la première mission des Portugais. Là, le fleuve n’a
pas moins de neuf cents toises, et il s’y élève souvent des tempêtes
furieuses. Le voyageur fut agréablement surpris de voir les femmes
indiennes porter des chemises de toile et posséder des coffres à
serrure, des clefs de fer, des aiguilles, des miroirs, des ciseaux et
d’autres ustensiles d’Europe que ces sauvages se procurent au Para,
lorsqu’ils y vont porter leur récolte de cacao. Leurs canots sont bien
plus commodes que ceux dont se servent les Indiens des possessions
espagnoles. Ce sont de vrais petits brigantins de soixante pieds de
long sur sept de large, que manœuvrent quarante rameurs.
De Saint-Paul à Coari se jettent dans l’Amazone de grandes et belles
rivières appelées Yutay, Yuruca, Tefé, Coari, sur la rive méridionale,
Putumayo, Yupura, qui viennent du nord. Sur les bords de cette dernière
rivière habitaient encore des peuplades anthropophages. C’est là
qu’avait été plantée, le 26 août 1639, par Texeira, une borne qui
devait servir de frontière. Jusqu’en cet endroit, on s’était servi
de la langue du Pérou pour communiquer avec les Indiens; il fallut
dès lors employer celle du Brésil, qui est en usage dans toutes les
missions portugaises.
La rivière de Purus, le Rio-Negro, peuplé de missions portugaises sous
la direction de religieux du Mont-Carmel, et qui met en communication
l’Orénoque avec l’Amazone, furent successivement reconnus. Les premiers
éclaircissements sérieux sur cette grave question de géographie sont
dus aux travaux de La Condamine et à sa critique sagace des voyages
des missionnaires qui l’avaient précédé. C’est dans ces parages
qu’avaient été placés le lac Doré de Parimé et la ville imaginaire
de Manoa-del-Dorado. C’est la patrie des Indiens Manaos, qui ont si
longtemps résisté aux armes portugaises.
L’embouchure du rio de la Madera,--ainsi nommé de la grande quantité
de bois qu’il charrie,--le fort de Pauxis, au delà duquel le Marañon
prend le nom d’Amazone et où la marée commence à se faire sentir, bien
qu’on soit encore éloigné de la mer de plus de deux cents lieues, la
forteresse de Topayos, à l’embouchure d’une rivière qui descend des
mines du Brésil et sur les bords de laquelle habitent les Tupinambas,
furent successivement dépassés.
Ce ne fut qu’au mois de septembre qu’on aperçut des montagnes dans le
nord,--spectacle nouveau, car, depuis deux mois, La Condamine naviguait
sans avoir vu le moindre coteau. C’étaient les premiers contreforts de
la chaîne de la Guyane.
Le 6 septembre, en face du fort de Paru, on quitta l’Amazone pour
entrer, par un canal naturel, dans la rivière de Xingu, que le père
d’Acunha appelle Paramaribo. On gagna ensuite le fort de Curupa et,
enfin, Para, grande ville aux rues droites, aux maisons bâties en
pierres et en moellons. La Condamine, qui, pour terminer sa carte,
tenait à visiter l’embouchure de l’Amazone, s’embarqua pour Cayenne, où
il arriva le 26 février 1744.
Cet immense voyage avait eu des résultats considérables. Pour la
première fois le cours des Amazones était établi d’une manière vraiment
scientifique; on pouvait pressentir la communication de l’Orénoque avec
ce fleuve; enfin, La Condamine rapportait une foule d’observations
intéressantes touchant l’histoire naturelle, la physique, l’astronomie
et cette science nouvelle qui tendait à se constituer, l’anthropologie.
Nous devons raconter maintenant les voyages d’un des savants qui
comprirent le mieux les rapports de la géographie avec les autres
sciences physiques, Alexandre de Humboldt. A lui revient la gloire
d’avoir entraîné les voyageurs dans cette voie féconde.
Né en 1769, à Berlin, Humboldt eut pour premier instituteur Campe,
l’éditeur bien connu de plusieurs relations de voyage. Doué d’un
goût très vif pour la botanique, Humboldt se lia, à l’université de
Göttingue, avec Forster le fils, qui venait d’accomplir le tour du
monde à la suite du capitaine Cook. Cette liaison, et particulièrement
les récits enthousiastes de Forster, contribuèrent vraisemblablement
à faire naître chez Humboldt la passion des voyages. Il mène de front
l’étude de la géologie, de la botanique, de la chimie, de l’électricité
animale, et, pour se perfectionner dans ces différentes sciences, il
voyage en Angleterre, en Hollande, en Italie et en Suisse. En 1797,
après la mort de sa mère, qui s’était opposée à ses voyages hors
d’Europe, il vient à Paris, où il fait la connaissance d’Aimé Bonpland,
jeune botaniste avec lequel il forma aussitôt plusieurs projets
d’explorations.
Il était convenu que Humboldt accompagnerait le capitaine Baudin; mais
les retards auxquels fut soumis le départ de cette expédition lassèrent
sa patience, et il se rendit à Marseille dans l’intention d’aller
retrouver l’armée française en Égypte. Pendant deux mois entiers, il
attendit le départ d’une frégate qui devait conduire le consul suédois
à Alger; puis, fatigué de tous ces délais, il partit pour l’Espagne,
avec son ami Bonpland, dans l’espoir d’obtenir la permission de visiter
les possessions espagnoles d’Amérique.
Ce n’était pas chose facile; mais Humboldt était doué d’une
rare persévérance, il avait de belles connaissances, de chaudes
recommandations, et il possédait déjà une certaine notoriété. Aussi
fut-il, malgré la très vive répugnance du gouvernement, autorisé
à explorer ces colonies et à y faire toutes les observations
astronomiques et géodésiques qu’il voudrait.
Les deux amis partirent de la Corogne le 5 juin 1799, et, treize jours
après, ils atteignirent les Canaries. Pour des naturalistes, débarquer
à Ténériffe sans faire l’ascension du pic, c’eût été manquer à tous
leurs devoirs.
«Presque tous les naturalistes, dit Humboldt dans une lettre à La
Metterie, qui (comme moi) sont passés aux Indes, n’ont eu le loisir
que d’aller au pied de ce colosse volcanique et d’admirer les jardins
délicieux du port de l’Orotava. J’ai eu le bonheur que notre frégate,
-le Pizarro-, s’arrêta pendant six jours. J’ai examiné en détail les
couches dont le pic de Teyde est construit.... Nous dormîmes, au
clair de la lune, à 1200 toises de hauteur. La nuit à deux heures,
nous nous mîmes en marche vers la cime, où, malgré le vent violent,
la chaleur du sol qui brûlait nos bottes, et malgré le froid perçant,
nous arrivâmes à huit heures. Je ne vous dirai rien de ce spectacle
majestueux, des îles volcaniques de Lancerote, Canarie, Gomère, que
l’on voit à ses pieds; de ce désert de vingt lieues carrées couvert
de pierres ponces et de laves, sans insectes, sans oiseaux; désert
qui nous sépare de ces bois touffus de lauriers et de bruyères, de
ces vignobles ornés de palmiers, de bananiers et d’arbres de dragon
dont les racines sont baignées par les flots.... Nous sommes entrés
jusque dans le cratère même, qui n’a que 40 à 60 pieds de profondeur.
La cime est à 1904 toises au-dessus du niveau de la mer, tel que
Borda l’a trouvé par une opération géométrique très exacte..... Le
cratère du pic, c’est-à-dire celui de la cime, ne jette, depuis des
siècles, plus de laves (celles-ci ne sortent que des flancs). Mais le
cratère produit une énorme quantité de soufre et de sulfate de fer.»
Au mois de juillet, Humboldt et Bonpland arrivèrent à Cumana, dans
cette partie de l’Amérique du Sud connue sous le nom de Terre-Ferme.
Ils y passèrent d’abord quelques semaines à examiner les traces du
grand tremblement de terre de 1797. Ils fixèrent ensuite la position de
Cumana, placée, sur toutes les cartes, d’un demi-degré trop au sud,--ce
qu’il fallait attribuer à ce que le courant qui porte au nord près de
la Trinité a trompé tous les navigateurs. Au mois de décembre 1799,
Humboldt écrivait de Caracas à l’astronome Lalande:
«Je viens de finir un voyage infiniment intéressant dans l’intérieur
du Para, dans la Cordillère de Cocolar, Tumeri, Guiri; j’ai eu deux
ou trois mules chargées d’instruments, de plantes sèches, etc.
Nous avons pénétré dans les missions des capucins, qui n’avaient
été visitées par aucun naturaliste; nous avons découvert un grand
nombre de végétaux, principalement de nouveaux genres de palmiers,
et nous sommes sur le point de partir pour l’Orinoco, pour nous
enfoncer, de là, peut-être jusqu’à San-Carlos du Rio-Negro, au delà
de l’équateur.... Nous avons séché plus de 1600 plantes et décrit
plus de 500 oiseaux, ramassé des coquilles et des insectes; j’ai fait
une cinquantaine de dessins. Je crois qu’en considérant les chaleurs
brûlantes de cette zone, vous penserez que nous avons beaucoup
travaillé en quatre mois.»
Pendant cette première course, Humboldt avait visité les missions
des Indiens Chaymas et Guaraunos. Il avait grimpé sur la cime du
Tumiriquiri et était descendu dans la grotte du Guacharo, «caverne
immense et habitation de milliers d’oiseaux de nuit, dont la graisse
donne l’huile de Guacharo. Son entrée est véritablement majestueuse,
ornée et couronnée de la végétation la plus luxuriante. Il en sort une
rivière considérable, et son intérieur retentit du chant lugubre des
oiseaux. C’est l’Achéron des Indiens Chaymas, car selon la mythologie
de ces peuples et des Indiens de l’Orénoque, l’âme des défunts entre
dans cette caverne. Descendre le Guacharo signifie mourir, dans leur
langue.
«Les Indiens entrent dans la -cueva- du Guacharo une fois chaque
année, vers le milieu de l’été, armés de perches, à l’aide desquelles
ils détruisent la plus grande partie des nids. A cette saison,
plusieurs milliers d’oiseaux périssent ainsi de mort violente, et
les vieux guacharos, comme s’ils voulaient défendre leurs couvées,
planent au-dessus des têtes des Indiens en poussant des cris
horribles. Les petits qui tombent à terre sont ouverts sur le lieu
même. Leur péritoine est revêtu d’une épaisse couche de graisse qui
s’étend depuis l’abdomen jusqu’à l’anus, formant ainsi une sorte de
coussin entre les jambes des oiseaux. A l’époque appelée à Caripe la
moisson de l’huile, les Indiens bâtissent à l’entrée et même sous les
vestibules de la caverne, des huttes de feuilles de palmier, puis,
allumant alors des feux de broussailles, ils font fondre dans des
pots d’argile la graisse des jeunes oiseaux qu’ils viennent de tuer.
Cette graisse, connue sous le nom de beurre ou d’huile de Guacharo,
est à demi liquide, transparente, inodore, et si pure qu’on peut la
conserver une année sans qu’elle rancisse.»
Puis Humboldt continue en disant: «Nous avons passé une quinzaine de
jours dans la vallée de Caripe, située sur une hauteur de neuf cent
cinquante-deux vares castillanes au-dessus du niveau de la mer et
habitée par des Indiens nus. Nous y vîmes des singes noirs avec des
barbes rousses; nous eûmes la satisfaction d’être traités avec la
plus extrême bienveillance par les pères capucins du couvent et les
missionnaires qui vivent avec les Indiens quelque peu civilisés.»
De la vallée de Caripe, les deux voyageurs regagnèrent Cumana par
les montagnes de Santa-Maria et les missions de Catuaro, et, le 21
novembre, ils arrivaient par mer à Caracas, ville qui, située au milieu
d’une vallée fertile en cacao, coton et café, offre le climat de
l’Europe.
Humboldt profita de son séjour à Caracas pour étudier la lumière des
étoiles du sud, car il s’était aperçu que plusieurs, notamment dans la
Grue, l’Autel, le Toucan, les Pieds du Centaure, paraissaient avoir
changé depuis La Caille.
En même temps, il mettait en ordre ses collections, en expédiait une
partie en Europe et se livrait à un examen approfondi des roches, afin
d’étudier la construction du globe dans cette partie du monde.
Après avoir exploré les environs de Caracas et fait l’ascension de
la -Silla-, ou Selle, qu’aucun habitant de la ville n’avait encore
escaladée jusqu’au faîte, bien qu’elle fût toute voisine de la ville,
Humboldt et Bonpland gagnèrent Valencia, en suivant les bords d’un lac
appelé Tacarigua par les Indiens, et qui dépasse en étendue le lac de
Neufchâtel en Suisse. Rien ne peut donner une idée de la richesse et
de la diversité de la végétation. Mais ce ne sont pas seulement ses
beautés pittoresques et romantiques qui prêtent de l’intérêt à ce lac.
Le problème de la diminution graduelle de ses eaux était fait pour
appeler l’attention de Humboldt, qui attribue cette décroissance à une
exploitation inconsidérée des forêts et par conséquent à l’épuisement
des sources.
C’est près de là que Humboldt put se convaincre de la réalité des
récits qui lui avaient été faits au sujet d’un arbre singulier, -palo
de la vaca-, l’arbre de la vache, qui fournit, au moyen d’incisions
qu’on pratique dans son tronc, un lait balsamique très nourrissant.
La partie difficile du voyage commençait à Porto-Cabello, à l’ouverture
des «llanos», plaines d’une uniformité absolue qui s’étendent entre les
collines de la côte et la vallée de l’Orénoque.
«Je ne sais pas, dit Humboldt, si le premier aspect des «llanos»
excite moins d’étonnement que celui des Andes.»
Rien, en effet, n’est plus frappant que cette mer d’herbes sur laquelle
s’élèvent continuellement des tourbillons de poussière sans qu’on
sente le moindre souffle d’air. Au milieu de cette plaine immense,
à Calabozo, Humboldt essaya pour la première fois la puissance des
gymnotes, anguilles électriques qu’on rencontre à chaque pas dans tous
les affluents de l’Orénoque. Les Indiens, qui craignaient de s’exposer
à la décharge électrique, proposèrent de faire entrer quelques chevaux
dans le marais où se tenaient les gymnotes.
«Le bruit extraordinaire causé par les sabots des chevaux, dit
Humboldt, fait sortir les gymnotes de la vase et les provoque au
combat. Ces anguilles jaunâtres et livides, ressemblant à des
serpents, nagent à la surface de l’eau et se pressent sous le ventre
des quadrupèdes qui viennent troubler leur tranquillité. La lutte
qui s’engage entre des animaux d’une organisation si différente,
offre un spectacle frappant. Les Indiens, armés de harpons et de
longues cannes, entourent l’étang de tous côtés et montent même
dans les arbres dont les branches s’étendent horizontalement sur
la surface de l’eau. Leurs cris sauvages et leurs longs bâtons
empêchent les chevaux de prendre la fuite et de regagner les rives
de l’étang. Les anguilles, étourdies par le bruit, se défendent au
moyen des décharges répétées de leurs batteries électriques. Pendant
longtemps, elles semblent victorieuses; quelques chevaux succombent
à la violence de ces secousses qu’ils reçoivent de tous côtés dans
les organes les plus essentiels de la vie, et, étourdis à leur tour
par la force et le nombre de ces secousses, ils s’évanouissent et
disparaissent sous les eaux.
«D’autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards et
exprimant la plus vive douleur, cherchent à s’enfuir loin du champ de
bataille; mais les Indiens les repoussent impitoyablement au milieu
de l’eau. Ceux, en très petit nombre, qui parviennent à tromper la
vigilance active des pêcheurs, regagnent le rivage, s’abattent à
chaque pas et vont s’étendre sur le sable, épuisés de fatigue, tous
leurs membres étant engourdis par les secousses électriques des
gymnotes....
[Illustration: Indiens Omaguas. (Page 441.)]
«Je ne me rappelle pas avoir jamais reçu de la décharge d’une
bouteille de Leyde une commotion plus épouvantable que celle que
j’éprouvai en posant imprudemment mon pied sur une gymnote qui venait
de sortir de l’eau.»
La position astronomique de Calabozo une fois déterminée, Humboldt
et Bonpland reprirent leur route pour l’Orénoque. L’Uritucu,
aux crocodiles féroces et nombreux, l’Apure, un des affluents
de l’Orénoque, dont les bords sont couverts de cette végétation
plantureuse et luxuriante qu’on ne trouve que sous les tropiques,
furent successivement traversés ou descendus. Les rives de ce dernier
cours d’eau étaient bordées d’un épais taillis, dans lequel étaient
percées de place en place des arcades qui permettaient aux pécaris, aux
tigres et aux autres animaux sauvages ou féroces de venir s’abreuver.
Lorsque la nuit étend son voile sur la forêt, celle-ci, qui a semblé
jusqu’alors inhabitée, retentit aussitôt des rugissements, des cris ou
des chants des bêtes fauves et des oiseaux qui semblent lutter à qui
fera le plus de bruit.
[Illustration: Au milieu de ces arbres gigantesques. (Page 450.)]
Si l’Uritucu a ses audacieux crocodiles, l’Apure possède de plus un
petit poisson, le «carabito», qui s’attaque avec une telle frénésie aux
baigneurs, qu’il leur enlève souvent des morceaux de chair relativement
considérables. Ce poisson, qui n’a pourtant que quatre à cinq pouces
de long, est plus redoutable que le plus gros des crocodiles. Aussi nul
Indien ne se risque-t-il à se plonger dans les eaux qu’il fréquente,
malgré le plaisir qu’ils éprouvent à se baigner et la nécessité qu’il
y a pour eux de rafraîchir leur peau constamment piquée par les
moustiques et les fourmis.
L’Orénoque fut ensuite descendu par les voyageurs jusqu’au Temi, réuni
par un portage de peu d’étendue au Cano-Pimichin, affluent du Rio-Negro.
Le Temi inonde souvent au loin les forêts de ses rives. Aussi les
Indiens pratiquent-ils à travers les arbres des sentiers aquatiques
d’un ou deux mètres de large. Rien n’est curieux, rien n’est imposant
comme de naviguer au milieu de ces arbres gigantesques, sous ces dômes
de feuillage. Là, à trois ou quatre cents lieues dans l’intérieur des
terres, on rencontre des bandes de dauphins d’eau douce qui lancent ces
jets d’eau et d’air comprimé auxquels ils doivent le nom de souffleurs.
Quatre jours furent nécessaires pour porter les canots du Temi au
Cano-Pimichin, et il fallut s’ouvrir un chemin à coups de machète.
Le Pimichin tombe dans le Rio-Negro, qui est lui-même un affluent des
Amazones.
Humboldt et Bonpland descendirent la rivière Noire jusqu’à San-Carlos,
et remontèrent le Casiquiare, bras puissant de l’Orénoque, qui fait
communiquer ce dernier avec le Rio-Negro. Les rives du Casiquiare sont
habitées par les Ydapaminores, qui ne mangent que des fourmis séchées à
la fumée.
Enfin, les voyageurs remontèrent l’Orénoque jusqu’auprès de ses
sources, au pied du volcan de Duida, où les arrêta la férocité des
Guaharibos et des Indiens Guaicas, habiles tireurs d’arc. C’est en cet
endroit qu’on trouve la fameuse lagune de l’El Dorado, sur laquelle se
mirent quelques petits îlots de talc.
Ainsi donc était définitivement résolu le problème de la jonction de
l’Orénoque et du Marañon, jonction qui se fait à la frontière des
possessions espagnoles et portugaises à deux degrés au-dessus de
l’équateur.
Les deux voyageurs se laissèrent alors emporter à la force du courant
de l’Orénoque, qui leur fit franchir plus de cinq cents lieues en moins
de vingt-six jours, s’arrêtèrent pendant trois semaines à Angostura
pour laisser passer les grandes chaleurs et l’époque des fièvres, puis
regagnèrent Cumana, au mois d’octobre 1800.
«Ma santé, dit Humboldt, a résisté aux fatigues d’un voyage de plus
de treize cents lieues, mais mon pauvre compagnon Bonpland a été
pris, aussitôt son retour, d’une fièvre accompagnée de vomissements,
dont il eut grand’peine à guérir. Il fallait un tempérament d’une
vigueur exceptionnelle pour résister aux fatigues, aux privations,
aux préoccupations de tout genre qui assaillent les voyageurs dans
ces contrées meurtrières. Être entouré continuellement de tigres
et de crocodiles féroces, avoir le corps meurtri par les piqûres
de formidables mosquitos ou de fourmis, n’avoir pendant trois mois
d’autres aliments que de l’eau, des bananes, du poisson et du manioc,
traverser le pays des Otomaques, qui mangent de la terre, descendre
sous l’équateur les bords du Casiquiare, où pendant cent trente
lieues de chemin on ne voit pas une âme humaine, le nombre n’est pas
grand de ceux qui peuvent surmonter ces fatigues et ces périls, mais
encore moins nombreux sont ceux qui, sortis victorieux de la lutte,
ont assez de courage et de force pour l’affronter de nouveau.»
Nous avons vu quelle importante découverte géographique avait
récompensé la ténacité des explorateurs, qui venaient de parcourir tout
le pays situé au nord de l’Amazone, entre le Popayan et les montagnes
de la Guyane française. Les résultats obtenus dans toutes les autres
sciences n’étaient pas moins nombreux et moins nouveaux.
Humboldt avait constaté que, chez les Indiens du haut Orénoque et du
Rio-Negro, il existe des peuplades extraordinairement blanches, qui
constituent une race très différente de celles de la côte. En même
temps, il avait observé la tribu si curieuse des Otomaques.
«Cette nation, dit Humboldt, hideuse par les peintures qui défigurent
son corps, mange, lorsque l’Orénoque est très haut et que l’on n’y
trouve plus de tortues, pendant trois mois, rien ou presque rien que
de la terre glaise. Il y a des individus qui mangent jusqu’à une
livre et demie de terre par jour. Il y a des moines qui ont prétendu
qu’ils mêlaient la terre avec le gras de la queue du crocodile;
mais cela est très faux. Nous avons trouvé chez les Otomaques des
provisions de terre pure qu’ils mangent; ils ne lui donnent d’autre
préparation que de la brûler légèrement et de l’humecter.»
Parmi les plus curieuses découvertes que Humboldt avait encore faites,
il faut citer celles du «curare», ce poison si violent qu’il avait
vu fabriquer chez les Indiens Catarapeni et Maquiritares, et dont il
envoyait un échantillon à l’Institut, et le «dapiche», qui est un état
de la gomme élastique jusqu’alors inconnu. C’est la gomme qui s’est
échappée naturellement des racines des deux arbres, le «jacio» et le
«cucurma», et qui s’est séchée dans la terre.
Ce premier voyage de Humboldt finit par l’exploration des provinces
méridionales de Saint-Domingue et de la Jamaïque, et par un séjour à
Cuba, où les deux voyageurs tentèrent différentes expériences pour
améliorer la fabrication du sucre, levèrent le plan des côtes de l’île
et firent des observations astronomiques.
Ces travaux furent interrompus par l’annonce du départ du capitaine
Baudin, qui devait, disait-on, doubler le cap Horn et reconnaître les
côtes du Chili et du Pérou. Humboldt, qui avait promis de rejoindre
l’expédition, partit aussitôt de Cuba pour traverser l’Amérique
méridionale et se trouver sur les côtes du Pérou lors de l’arrivée du
navigateur français. Ce fut seulement à Quito que Humboldt apprit que
Baudin devait, au contraire, entrer dans le Pacifique, en doublant
le cap de Bonne-Espérance. Il n’en est pas moins vrai que toutes les
actions du voyageur avaient été subordonnées au désir de se trouver à
époque fixe dans les parages où il croyait pouvait rencontrer Baudin.
Au mois de mars 1801, Humboldt, accompagné du fidèle Bonpland, débarqua
à Carthagène, d’où il se proposait de gagner Santa-Fé-de-Bogota, puis
les plaines élevées de Quito. Les deux voyageurs résidèrent tout
d’abord, afin d’éviter les chaleurs, au beau village de Turbaco, sur
les hauteurs qui dominent la côte, et s’occupèrent de préparer leur
voyage. Pendant une de leurs courses dans les environs, ils visitèrent
une région extrêmement curieuse, dont leur avaient souvent parlé leurs
guides indiens, et qu’on appelle les -Volcanitos-.
C’est un canton marécageux, situé au milieu d’une forêt de palmiers et
d’arbres «tolu», à deux milles environ à l’est de Turbaco. Une légende,
qui court le pays, veut que tout ce pays eût été embrasé autrefois;
mais un saint aurait éteint ce feu en jetant simplement dessus quelques
gouttes d’eau bénite.
Humboldt trouva au milieu d’une vaste plaine une vingtaine de cônes
d’une argile grisâtre, hauts de vingt-cinq pieds environ, dont
l’orifice, au sommet, était rempli d’eau. Lorsqu’on s’en approche,
on entend à intervalles réguliers un son creux, et, quelques minutes
après, on voit s’échapper une forte quantité de gaz. Ces cônes sont, au
dire des Indiens, dans le même état depuis nombre d’années.
Humboldt reconnut que le gaz qui se dégage de ces petits volcans est un
azote beaucoup plus pur que celui qu’on pouvait se procurer jusqu’alors
dans les laboratoires de chimie.
Santa-Fé est située dans une vallée élevée de huit mille six cents
pieds au-dessus de la mer, qui est de tous côtés enfermée par de hautes
montagnes, et semble avoir été autrefois un lac considérable. Le
Rio-Bogota, qui rassemble toutes les eaux de cette vallée, s’est frayé
un passage au sud-ouest de Santa-Fé et près de la ferme de Tequendama;
puis, quittant la plaine par un étroit canal, il passe dans le bassin
de la Magdalena. Il en résulte que, si l’on bouchait ce passage, toute
la plaine de Bogota serait inondée, et le grand lac, qui existait
autrefois, serait reconstitué. De même qu’il existe dans les Pyrénées
une légende sur la brèche de Roland, de même les Indiens racontent
qu’un de leurs héros, Bochica, fendit les rochers qui bouchaient le
passage et dessécha la vallée de Bogota. Après quoi, content de son
œuvre, il se retira dans la sainte ville d’Eraca, où il vécut deux
mille ans en faisant pénitence et en s’imposant les privations les plus
rigoureuses.
La cataracte de Tequendama, sans être la plus grande du globe, n’en
offre pas moins un spectacle grandiose. La rivière, grossie de toutes
les eaux de la vallée, a encore cent soixante-dix pieds de large à peu
de distance au-dessus de sa chute; mais, au moment où elle s’engouffre
dans la crevasse, qui paraît avoir été formée par un tremblement
de terre, sa largeur n’excède pas quarante pieds. La profondeur de
l’abîme, où se précipite le Rio-Bogota, n’est pas inférieure à six
cents pieds. Au-dessus de cette chute prodigieuse, s’élève constamment
un nuage épais de vapeur, qui retombe presque aussitôt et contribue
puissamment, dit-on, à la fertilité de la vallée.
Rien de plus frappant que le contraste entre la vallée de cette rivière
et celle de la Magdalena. En haut, le climat et les productions de
l’Europe, le blé, les chênes et les arbres de nos contrées; en bas, les
palmiers, la canne à sucre et tous les végétaux du tropique.
Une des curiosités naturelles les plus intéressantes que nos voyageurs
aient rencontrées sur leur route est le pont d’Icononzo, que MM. de
Humboldt et Bonpland passèrent au mois de septembre 1801. Au fond d’une
de ces gorges, de ces «cañons» si profondément encaissés qu’on ne
rencontre que dans les Andes, un petit ruisseau, le rio de Suma-Paz,
s’est frayé un chemin, par une étroite crevasse. Il serait à peu
près impossible de le traverser, si la nature n’avait pris soin d’y
disposer, l’un au-dessus de l’autre, deux ponts, qui sont à juste titre
considérés comme les merveilles de la contrée.
Trois blocs de roches, séparés d’une des montagnes par le tremblement
de terre qui produisit cette faille gigantesque, sont tombés de
telle façon qu’ils se soutiennent mutuellement et forment une arche
naturelle, à laquelle on parvient par un étroit sentier longeant le
précipice. Au milieu de ce pont est percée une large ouverture, par
laquelle on découvre la profondeur presque insondable de l’abîme, au
fond duquel roule le torrent, avec un bruit effroyable, au milieu des
cris incessants des oiseaux qui volent par milliers. A soixante pieds
au-dessus de ce pont s’en trouve un second de cinquante pieds de long
sur quarante de large et dont l’épaisseur au milieu ne dépasse pas huit
pieds. Les naturels ont établi sur son bord, en guise de parapet, une
faible balustrade de roseaux, et, de là, le voyageur peut apercevoir
la scène majestueuse qui se déroule sous ses pieds.
Les pluies et les difficultés de la route avaient rendu extrêmement
pénible la route jusqu’à Quito. Cependant, Humboldt et Bonpland ne s’y
arrêtèrent que le temps strictement nécessaire pour se reposer; puis,
ils regagnèrent la vallée de la Magdalena et les magnifiques forêts qui
tapissent les flancs du Quindiu, dans les Andes centrales.
Le passage de cette montagne est considéré comme l’un des plus
difficiles de la chaîne. Dans le moment de la saison le plus favorable,
il ne faut pas moins d’une douzaine de jours pour traverser ses forêts,
où l’on ne rencontre pas un homme, où l’on ne peut trouver de quoi se
nourrir. Le point culminant s’élève de douze mille pieds au-dessus du
niveau de la mer, et le sentier qu’il faut suivre n’a souvent qu’un
pied de largeur. On passe généralement cet endroit assis et lié sur une
chaise, que les Indiens Cargueros portent sur leur dos à la façon d’un
crochet.
«Nous préférâmes aller à pied, dit Humboldt dans une lettre à son
frère, et, le temps étant très beau, nous ne passâmes que dix-sept
jours dans ces solitudes où l’on ne trouve aucune trace qu’elles
aient jamais été habitées. On y dort dans des cabanes formées de
feuilles d’héliconia, que l’on porte tout exprès avec soi. A la
descente occidentale des Andes, il y a des marais dans lesquels on
enfonce jusqu’aux genoux. Le temps avait changé, il pleuvait à verse
les derniers jours; nos bottes nous pourrirent aux jambes, et nous
arrivâmes les pieds nus et couverts de meurtrissures à Carthago, mais
enrichis d’une belle collection de nouvelles plantes.
«De Carthago, nous allâmes à Popayan par Buga, en traversant la belle
vallée de la rivière Cauca et ayant toujours à nos côtés la montagne
de Choca et les mines de platine qui s’y trouvent.
«Nous restâmes le mois de novembre de l’année 1801 à Popayan, et
nous y allâmes visiter les montagnes basaltiques de Julusuito, les
bouches du volcan de Puracé, qui, avec un bruit effrayant, dégagent
des vapeurs d’eau hydro-sulfureuse et les granites porphyritiques de
Pisché....
«La plus grande difficulté nous resta à vaincre pour venir de
Popayan à Quito. Il fallut passer les Paramos de Pasto, et cela dans
la saison des pluies, qui avait commencé en attendant. On nomme
«paramo», dans les Andes, tout endroit où, à la hauteur de 1700 à
2000 toises, la végétation cesse et où l’on sent un froid qui pénètre
les os. Pour éviter les chaleurs de la vallée de Patia, où l’on prend
en une seule nuit des fièvres qui durent trois ou quatre mois et qui
sont connues sous le nom de -calenturas de Patia-, nous passâmes
au sommet de la Cordillère par des précipices affreux, pour aller
de Popayan à Almager, et de là à Pasto, situé au pied d’un volcan
terrible...»
Toute la province de Pasto est un plateau gelé, presque au-dessus
du point où la végétation peut durer, et entouré de volcans et de
soufrières qui dégagent continuellement des tourbillons de fumée. Les
habitants n’ont pour se nourrir que la patate, et, si elle leur manque,
ils sont réduits à se repaître d’un petit arbre appelé «achupalla», que
les ours des Andes leur disputent. Après avoir été mouillés nuit et
jour pendant deux mois, après avoir failli se noyer près de la ville
d’Ibarra par suite d’une crue subite accompagnée de tremblement de
terre, Humboldt et Bonpland arrivèrent, le 6 janvier 1802, à Quito,
où le marquis de Selva-Alegre leur offrit une hospitalité cordiale et
splendide.
La ville de Quito est belle; mais le froid très vif et le voisinage
des montagnes pelées qui l’entourent en rendent le séjour très triste.
Depuis le grand tremblement de terre du 4 février 1797, la température
s’était considérablement refroidie, et Bouguer, qui constatait à Quito
une température constante de 15 à 16°, eût été étonné de la voir à
4-10° de Réaumur. Le Cotopaxi et le Pichincha, l’Antisana et l’Ilinaça,
ces bouches différentes d’un même foyer plutonien, furent examinés en
détail par les deux voyageurs, qui demeurèrent quinze jours auprès de
chacun d’eux.
[Illustration: CARTE ITINÉRAIRE DU =VOYAGE DE HUMBOLDT= DANS L’AMÉRIQUE
ÉQUINOXIALE. -Gravé par E. Morieu-]
Deux fois, Humboldt parvint au bord du cratère du Pichincha, que
personne, sauf La Condamine, n’avait encore vu.
«Je fis mon premier voyage, dit-il, seul avec un Indien. Comme La
Condamine s’était approché du cratère par la partie basse de son
bord, couverte de neige, c’est là que, en suivant ses traces, je fis
ma première tentative. Mais nous manquâmes périr. L’Indien tomba
jusqu’à la poitrine dans une crevasse, et nous vîmes avec horreur
que nous avions marché sur un pont de neige glacée, car, à quelques
pas de nous, il y avait des trous par lesquels le jour donnait. Nous
nous trouvions donc, sans le savoir, sur des voûtes qui tiennent au
cratère même. Effrayé, mais non pas découragé, je changeai de projet.
De l’enceinte du cratère sortent, en s’élançant, pour ainsi dire,
sur l’abîme, trois pics, trois rochers, qui ne sont pas couverts
de neige, parce que les vapeurs qu’exhale la bouche du volcan la
fondent sans cesse. Je montai sur un de ces rochers, et je trouvai à
son sommet une pierre, qui, étant soutenue par un côté seulement et
minée par-dessous, s’avançait en forme de balcon sur le précipice.
Mais cette pierre n’a qu’environ douze pieds de longueur sur six de
largeur, et est fortement agitée par des secousses fréquentes de
tremblements de terre, dont nous comptâmes dix-huit en moins de
trente minutes. Pour bien examiner le fond du cratère, nous nous
couchâmes sur le ventre, et je ne crois pas que l’imagination puisse
se figurer quelque chose de plus triste, de plus lugubre et de plus
effrayant que ce que nous vîmes alors. La bouche du volcan forme un
trou circulaire de près d’une lieue de circonférence, dont les bords,
taillés à pic, sont couverts de neige par en haut. L’intérieur est
d’un noir foncé; mais le gouffre est si immense, que l’on distingue
la cime de plusieurs montagnes qui y sont placées; leur sommet
semblait être à trois cents toises au-dessous de nous; jugez donc où
doit se trouver leur base!»
Sur le volcan d’Antisana, Humboldt s’éleva jusqu’à deux mille sept cent
soixante-treize toises; mais le sang qui jaillissait des lèvres, des
yeux et des gencives des voyageurs les empêcha de monter plus haut.
Quant au Cotopaxi, il leur fut impossible de parvenir à la bouche de
son cratère.
Le 9 juin 1802, Humboldt, toujours accompagné de Bonpland, partit
de Quito pour aller examiner le Chimboraço et le Tunguragua. Ils
parvinrent à s’approcher jusqu’à deux cent cinquante toises de la cime
du premier de ces volcans. Les mêmes accidents que sur l’Antisana les
forcèrent à rétrograder. Quant au Tunguragua, son sommet s’est écroulé
pendant le tremblement de terre de 1797, et sa hauteur, estimée par La
Condamine être de deux mille six cent vingt toises, ne fut plus trouvée
par Humboldt que de deux mille cinq cent trente et une.
De Quito, les voyageurs se rendirent à la rivière des Amazones, en
passant par Lactacunga, Hambato et Rio-Bamba, pays dévasté par le
tremblement de terre de 1797, et où avaient été engloutis sous l’eau
et la boue plus de quarante mille habitants. En descendant les Andes,
Humboldt et ses compagnons purent admirer les ruines de la chaussée de
Yega, qui va de Cusco à Assuay, appelée le chemin de l’Inca. Elle était
entièrement construite de pierres de taille et très bien alignée. On
aurait dit un des plus beaux chemins romains. Dans les mêmes environs,
se trouvent les ruines du palais de l’Inca Tupayupangi, dont La
Condamine a donné la description dans les -Mémoires de l’Académie de
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