donne plusieurs preuves singulières.
«J’arrivai, dit-il, à la demeure d’un fermier nommé Van der Spoei,
qui était veuf, né Africain et père de celui que vous connaissez pour
le propriétaire du Constance rouge ou vieux Constance.
«Sans faire semblant de m’apercevoir, il demeura immobile dans le
passage qui conduisait à sa maison. Lorsque je fus près de lui,
il ne fit pas un seul pas pour venir à ma rencontre, mais, me
prenant par la main, il me salua de ces mots: «Bonjour, soyez le
bienvenu!--Comment vous portez-vous?--Qui êtes-vous?--Un verre de
vin?--Une pipe de tabac?--Voulez-vous manger quelque chose?» Je
répondis à ses questions avec le même laconisme et j’acceptai ses
offres à mesure qu’il les faisait. Sa fille, jeune, bien faite et
d’une humeur agréable, âgée de douze à quatorze ans, mit sur la
table une magnifique poitrine d’agneau à l’étuvée et garnie de
carottes; après le dîner, elle m’offrit le thé de si bonne grâce que
je savais à peine que préférer ou du dîner ou de ma jeune hôtesse.
La discrétion et la bonté du cœur étaient lisiblement peintes dans
les traits et dans le maintien du père et de la fille. J’adressai
plusieurs fois la parole à mon hôte pour l’engager à rompre le
silence; ses réponses furent courtes et discrètes; mais je remarquai
surtout qu’il ne commença jamais, de lui-même, la conversation,
excepté pour m’engager à rester avec eux jusqu’au lendemain.
Cependant, je pris congé de lui, non sans être vivement touché d’une
bienveillance aussi rare...»
Sparrman fit ensuite plusieurs excursions, notamment à Hout-Bay et à
Paarl, pendant lesquelles il eut l’occasion de constater l’exagération
qui règne le plus souvent dans les récits de Kolbe, son prédécesseur en
ce pays.
Il se proposait de multiplier le nombre de ses courses pendant l’hiver,
et avait projeté un voyage dans l’intérieur pendant la belle saison,
lorsque les frégates -la Résolution- et -l’Aventure-, commandées par le
capitaine Cook, arrivèrent au Cap. Forster engagea le jeune naturaliste
suédois à le suivre, ce qui permit à Sparrman de visiter successivement
la Nouvelle-Zélande, la terre de Van-Diemen, la Nouvelle-Hollande,
Taïti, la terre de Feu, les glaces du pôle antarctique et la
Nouvelle-Géorgie, avant de revenir au Cap, où il débarqua le 22 mars
1775.
Le premier soin de Sparrman fut de préparer son voyage pour
l’intérieur, et, afin d’augmenter ses ressources pécuniaires, il exerça
la médecine et la chirurgie pendant l’hiver. Un chargement de graines,
de médicaments, de couteaux, de briquets, de boîtes à amadou, d’alcool
pour conserver les spécimens, fut réuni et chargé sur un immense
chariot traîné par cinq paires de bœufs.
«Il faut, dit-il, que le conducteur ait non seulement beaucoup de
dextérité et la connaissance pratique de ces animaux, mais encore
qu’il sache user habilement du fouet des charretiers africains.
Ces fouets sont longs de quinze pieds avec une courroie un peu
plus longue et une mèche de cuir blanc longue de trois pieds. Le
conducteur tient ce redoutable instrument des deux mains et, assis
sur le siège du chariot, il peut en atteindre la cinquième paire
de bœufs. Il doit distribuer ses coups sans relâche, savoir les
appliquer où il veut et de manière «que les poils de l’animal suivent
la mèche».
Sparrman devait accompagner à cheval son chariot et s’était adjoint un
jeune colon du nom d’Immelman, qui, pour son plaisir, avait déjà fait
un voyage dans l’intérieur. Ce fut le 25 juillet 1775 qu’il partit. Il
traversa d’abord la Rente-River, escalada la Hottentot-Holland-Kloof,
traversa la Palmit et pénétra dans un pays inculte, coupé de plaines,
de montagnes et de vallées, sans eau, mais fréquenté par des troupeaux
d’antilopes de diverses espèces, des zèbres et des autruches.
Il atteignit bientôt les bains chauds ferrugineux situés au pied du
Zwarteberg, alors très fréquentés, où la Compagnie avait fait bâtir une
maison adossée à la montagne.
C’est là que vint le rejoindre le jeune Immelman, et tous deux
partirent alors pour Zwellendam, où ils arrivèrent le 2 septembre.
Ils y recueillirent des détails précieux sur les habitants. Nous les
résumons avec plaisir.
Les Hottentots sont aussi grands que les Européens. Leurs extrémités
sont petites et leur peau d’un jaune brunâtre. Ils n’ont pas les lèvres
épaisses des Cafres et des Mozambiques. Leur chevelure est une laine
noire, frisée sans être très épaisse. En général, ils sont barbouillés,
de la tête aux pieds, de graisse et de suie. Un Hottentot, qui est dans
l’usage de se peindre, a l’air moins nu, et est plus complet, pour
ainsi dire, que celui qui se décrasse. Aussi dit-on communément que «la
peau d’un Hottentot sans graisse est comme un soulier sans cirage.»
Ces indigènes portent ordinairement un manteau appelé «kross», fait
d’une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans. Les femmes
y adaptent une longue pointe, qui forme une sorte de capuchon, et
y mettent leurs enfants, auxquels elles donnent le sein par-dessus
l’épaule. Hommes et femmes portent habituellement aux bras et aux
jambes des anneaux de cuir; ce qui avait donné lieu à cette fable, que
les Hottentots s’enroulent, autour des jambes, des boudins pour les
manger à l’occasion. Ils ont également des anneaux de fer ou de cuivre,
mais ceux-ci sont d’un prix élevé.
Le «kraal», ou village hottentot, est la réunion en cercle des cases,
qui, toutes pareilles, affectent la forme de ruches d’abeilles. Les
portes, qui s’ouvrent vers le centre, sont si basses, qu’il faut se
mettre à genoux pour pénétrer dans les cabanes. L’âtre est au milieu,
et le toit n’a pas de trou qui permette à la fumée de sortir.
Il ne faut pas confondre les Hottentots avec les Boschimans. Ceux-ci ne
vivent que de chasse et de pillage. Leur adresse à lancer des flèches
empoisonnées, leur bravoure, leur habitude de la vie sauvage, les
rendent redoutables.
A Zwellendam, Sparrman vit le «couagga», espèce de cheval qui ressemble
beaucoup au zèbre par la taille, mais dont les oreilles sont plus
courtes.
Le voyageur visita ensuite Mossel-Bay, havre peu fréquenté parce qu’il
est trop ouvert aux vents d’ouest, et la terre des Houtniquas, ou des
Antiniquas, de la carte de Burchell. Couverte de bois, elle paraît
fertile, et les colons qui s’y sont établis y prospéreront sûrement.
Sparrman eut l’occasion de voir et d’étudier dans ce canton la plupart
des quadrupèdes de l’Afrique, éléphants, lions, léopards, chats-tigres,
hyènes, singes, lièvres, antilopes et gazelles.
Nous ne pouvons suivre pas à pas Sparrman dans toutes les petites
localités qu’il visite. L’énumération des cours d’eau, des kraals
ou des villages qu’il traverse n’apprendrait rien aux lecteurs. Nous
préférons lui emprunter quelques détails assez curieux et nouveaux sur
deux animaux qu’il eut l’occasion d’observer, le mouton du Cap et le
coucou des abeilles.
[Illustration: Une femme cafre. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
«Lorsqu’on veut tuer un mouton, dit le voyageur, on cherche toujours
le plus maigre du troupeau. Il serait impossible de manger les
autres. Leurs queues sont d’une forme triangulaire, ont d’un pied à
un pied et demi de long et quelquefois plus de six pouces d’épaisseur
dans le haut. Une seule de ces queues pèse ordinairement huit à
douze livres; elle est principalement formée d’une graisse délicate
que quelques personnes mangent avec le pain au lieu de beurre; on
s’en sert pour apprêter des viandes et quelquefois on en fait de la
chandelle.»
[Illustration: Une Hottentote. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Après une description du rhinocéros à deux cornes, jusqu’alors inconnu,
du gnou, qui, par sa forme, tient le milieu entre le cheval et le
bœuf, de la gerboise, du babouin, de l’hippopotame, dont les habitudes
étaient jusqu’alors peu connues, Sparrman signale un oiseau singulier,
qui rend de grands services aux habitants; il l’appelle le coucou des
abeilles.
«Cet oiseau, dit-il, n’est remarquable ni par sa grosseur ni par
sa couleur. A la première vue, on le prendrait pour un moineau
ordinaire, si ce n’est qu’il est un peu plus gros, d’une couleur plus
claire, qu’il a une petite tache jaune sur chaque épaule et que les
plumes de sa queue sont marquées de blanc.
«C’est pour son propre intérêt que cet oiseau découvre aux hommes
les nids d’abeilles, car il est lui-même très friand de leur miel et
surtout de leurs œufs, et il sait que toutes les fois qu’on détruit
un de ces nids, il se répand toujours un peu de miel dont il fait
son profit ou que les destructeurs lui laissent en récompense de ses
services.
«Le soir et le matin sont probablement les heures où son appétit se
réveille; du moins c’est alors qu’il sort le plus ordinairement,
et par ses cris perçants semble chercher à exciter l’attention des
Hottentots ou des colons. Il est rare que les uns ou les autres ne se
présentent pas à l’endroit d’où part le cri; alors l’oiseau, tout en
le répétant sans cesse, vole, lentement et d’espace en espace, vers
l’endroit où l’essaim d’abeilles s’est établi.... Enfin, lorsqu’il
est arrivé au nid, qu’il soit bâti dans une fente des rochers,
dans le creux d’un arbre ou dans quelque lieu souterrain, il plane
immédiatement au-dessus pendant quelques secondes (j’ai moi-même été
deux fois témoin de ce fait), après quoi il se pose en silence et se
tient ordinairement caché dans l’attente de ce qui va arriver et dans
l’espérance d’avoir sa part de butin.»
Le 12 avril 1776, en revenant au Cap, Sparrman apprit qu’on avait
récemment découvert un grand lac un peu au nord du canton de
Sneeuwberg, le seul qui existât dans la colonie. Peu de temps après,
le voyageur ralliait le Cap et s’embarquait pour l’Europe avec les
nombreuses collections d’histoire naturelle qu’il avait recueillies.
A la même époque, de 1772 à 1775, le Suédois Thunberg, que Sparrman
avait rencontré au Cap, faisait dans l’intérieur de l’Afrique trois
voyages consécutifs. Ce ne sont, pas plus que ceux de Sparrman, des
voyages de découverte, et l’on ne doit à Thunberg la connaissance
d’aucun fait géographique nouveau. Il réunit seulement une prodigieuse
quantité d’observations curieuses sur les oiseaux du Cap, et on lui
doit des renseignements intéressants sur les différentes populations
qui se partagent ce vaste territoire, bien plus fertile qu’on n’aurait
pu le penser.
Thunberg fut immédiatement suivi dans les mêmes parages par un officier
anglais, le lieutenant William Paterson, dont le but principal était
de récolter des plantes et des objets d’histoire naturelle. Il pénétra
dans le nord, un peu au delà de la rivière Orange, et à l’est jusque
dans le pays des Cafres, bien au delà de la rivière des Poissons. C’est
à lui qu’est due la première description de la girafe, et l’on trouve
dans son récit des observations importantes sur l’histoire naturelle,
sur la constitution du pays et sur ses habitants.
Une remarque curieuse à faire, c’est que le nombre des Européens
attirés dans l’Afrique australe par le seul appât des découvertes
géographiques est bien moins considérable que celui des voyageurs dont
la principale préoccupation est l’histoire naturelle. Nous venons de
citer successivement Sparrman, Thunberg, Paterson; à cette liste, il
faut ajouter le nom de l’ornithologiste Le Vaillant.
Né à Paramaribo, dans la Guyane hollandaise, de parents français
qui faisaient le commerce des oiseaux, Le Vaillant revint avec eux
en Europe, et parcourut, dès sa plus tendre enfance, la Hollande,
l’Allemagne, la Lorraine, les Vosges, avant d’arriver à Paris. Il est
facile de comprendre que cette existence cosmopolite ait pu faire
naître en lui le goût des voyages. Sa passion pour les oiseaux, encore
excitée par la vue des collections nationales ou particulières, fit
naître en lui le désir d’enrichir la science par la description et la
représentation d’espèces inconnues.
Quelle contrée lui offrait sous ce rapport la plus riche récolte? Les
pays voisins du Cap avaient été explorés par des botanistes, et par
un savant qui avait fait des quadrupèdes le principal objet de ses
recherches. Personne ne les avait encore parcourus pour se procurer des
oiseaux.
Arrivé au Cap, le 29 mars 1781, Le Vaillant, après la catastrophe qui
fit sauter son bâtiment, se trouva sans autre ressource que l’habit
qu’il portait, dix ducats et son fusil.
D’autres auraient été déconcertés. Le Vaillant, lui, ne perdit pas
l’espoir de se tirer de cette position fâcheuse. Confiant dans son
adresse à tirer le fusil et l’arc, dans sa force et son agilité, comme
dans son talent pour préparer les peaux d’animaux et empailler les
oiseaux auxquels il savait donner l’allure qui leur était propre, Le
Vaillant fut bientôt en rapport avec les plus riches collectionneurs du
Cap.
L’un d’eux, le fiscal Boers, lui fournit toutes les ressources
nécessaires pour voyager avec fruit, chariots, bœufs, provisions,
objets d’échange, chevaux, jusqu’aux domestiques et aux guides qui
devaient l’accompagner. Le genre de recherches auxquelles Le Vaillant
avait dessein de se livrer influa sur son mode de voyage. Loin de
chercher les lieux fréquentés et les agglomérations, il s’efforça
toujours de se jeter hors des routes frayées, dans les cantons laissés
de côté par les Européens, car il pensait ne devoir rencontrer que là
seulement de nouveaux types d’oiseaux, inconnus des savants. Il résulta
de cette manière de procéder que Le Vaillant prit presque toujours la
nature sur le vif, et qu’il eut des rapports avec des indigènes dont
les mœurs n’avaient pas été modifiées par le contact des blancs.
Aussi les informations que nous lui devons expriment-elles bien mieux
la réalité de la vie sauvage que celles de ses devanciers ou de ses
successeurs. Le seul tort de Le Vaillant fut de confier la rédaction
de ses notes de voyage à un jeune homme qui les modifia pour les plier
à ses propres idées. Loin d’avoir le respect scrupuleux des éditeurs
modernes, ce voyageur grossit les événements, et, appuyant outre mesure
sur l’habileté du voyageur, il donna au récit de cette exploration un
ton de hâblerie qui lui fut extrêmement nuisible.
Après trois mois de séjour au Cap et dans les environs, Le Vaillant
partit, le 18 décembre 1781, pour un premier voyage à l’est et dans la
Cafrerie. Son train était composé de trente bœufs, savoir, vingt bœufs
pour ses deux voitures et dix autres pour les relais, de trois chevaux,
de neuf chiens et de cinq Hottentots.
Tout d’abord, Le Vaillant parcourut la Hollande hottentote, bien connue
par les explorations de Sparrman; il y rencontra des hardes immenses de
zèbres, d’antilopes et d’autruches, et arriva enfin à Zwellendam, où
il acheta des bœufs, une charrette et un coq, qui fit pendant toute la
campagne l’office de réveille-matin. Un autre animal lui fut également
d’un grand secours. C’était un singe qu’il avait apprivoisé et qu’il
avait promu au poste aussi utile qu’honorable de dégustateur. Si l’on
rencontrait un fruit, une racine, qui fussent inconnus des Hottentots,
personne ne devait y toucher avant que «maître Kées» ne se fût prononcé.
Kées servait en même temps de sentinelle, et ses sens, aiguisés par
l’habitude et les nécessités de la lutte pour la vie, dépassaient en
finesse ceux du Peau-rouge le plus subtil. C’est lui qui avertissait
les chiens de l’approche du danger. Qu’un serpent fût dans le
voisinage, qu’une bande de singes s’ébattît dans les fourrés prochains,
la terreur de Kées, ses cris lamentables, faisaient bientôt reconnaître
la nature des trouble-fête.
De Zwellendam, qu’il quitta le 12 janvier 1782, Le Vaillant continua
à se diriger dans l’est, à quelque distance de la mer. Sur les bords
de la rivière du Colombier (Duywen-Hoek), Le Vaillant dressa son
camp, et fit plusieurs parties de chasse très fructueuses dans un
canton giboyeux. Il gagna ensuite Mossel-Bay, où les cris des hyènes
effrayèrent ses bœufs.
Plus loin, il atteignit le pays des Houtniquas, mot qui, en idiome
hottentot, signifie «homme chargé de miel». Dans cette contrée, on
ne peut faire un pas sans rencontrer des essaims d’abeilles. Les
fleurs naissent sous les pas du voyageur; l’air est chargé de leurs
parfums; leurs couleurs variées font de ce lieu un séjour enchanteur.
La tentation d’y demeurer pouvait s’emparer de quelques-uns des
domestiques du voyageur. Aussi Le Vaillant pressa-t-il le départ. Tout
ce pays, jusqu’à la mer, est occupé par des colons qui élèvent des
bestiaux, font du beurre, coupent des bois de charpente, et ramassent
du miel qu’ils transportent au Cap.
Un peu au delà du dernier poste de la Compagnie, Le Vaillant, ayant
reconnu un canton où volaient par milliers des «touracos» et d’autres
oiseaux rares, établit un camp de chasse; mais les pluies, qui vinrent
à tomber brusquement, avec violence et continuité, contrarièrent
singulièrement ses projets et mirent les voyageurs à la veille de périr
de faim.
Après diverses péripéties et de nombreuses aventures de chasse, dont le
récit serait amusant à faire, mais ne rentrerait pas dans notre cadre,
Le Vaillant atteignit Mossel-Bay. C’est là que vinrent le trouver,--on
suppose avec quelle joie de sa part,--des lettres de France. Les
courses et les chasses continuèrent dans diverses directions, jusqu’à
ce que l’expédition pénétrât chez les Cafres. Il fut assez difficile
d’avoir des rapports avec ces derniers, car ils évitaient soigneusement
les blancs. Les colons leur avaient fait subir des pertes considérables
en hommes et en bestiaux, et les Tamboukis, profitant de leur situation
critique, avaient envahi la Cafrerie et commis mille déprédations;
enfin, les Boschimans leur faisaient une chasse très sérieuse.
Sans armes à feu, pressés de divers côtés à la fois, les Cafres se
dérobaient et se retiraient vers le nord.
Il était inutile, d’après ces renseignements, de pousser plus loin dans
ce pays qui devenait montagneux, et Le Vaillant revint sur ses pas. Il
visita alors les Montagnes de Neige, les plaines arides du Karrou, les
bords de la Buffles-River, et rentra au Cap, le 2 avril 1783.
Les résultats de cette longue campagne étaient importants. Le Vaillant
rapportait des renseignements précis sur les Gonaquas, peuple nombreux
qu’il ne faut pas confondre avec les Hottentots proprement dits, et
qui, par tous ses caractères, semble résulter du mélange des Cafres
avec ceux-ci. Quant aux Hottentots, les détails recueillis par Le
Vaillant sont, presque en tous points, d’accord avec ceux de Sparrman.
«Les Cafres que Le Vaillant a eu l’occasion de voir, dit Walckenaer,
sont généralement d’une taille plus haute que les Hottentots et même
les Gonaquas. Leur figure n’a pas ces visages rétrécis par le bas,
ni cette saillie des pommettes des joues si désagréable chez les
Hottentots, et qui déjà commence à s’affaiblir chez les Gonaquas. Ils
n’ont pas non plus cette face plate et large ni les lèvres épaisses
de leurs voisins, les nègres de Mozambique; ils ont, au contraire,
la figure ronde, un nez élevé, pas trop épaté, et une bouche meublée
des plus belles dents du monde.... Leur couleur est d’un beau noir
bruni, et si l’on fait abstraction de cette différence, il est, dit
Le Vaillant, telle femme cafre qui passerait pour très jolie à côté
d’une Européenne.»
Seize mois d’absence dans l’intérieur du continent avaient suffi pour
que Le Vaillant ne reconnût plus les habitants de la ville du Cap.
A son départ, il admirait la retenue hollandaise des femmes; à son
retour, les femmes ne pensaient plus qu’aux divertissements et qu’à la
parure. Les plumes d’autruche étaient tellement à la mode, qu’il avait
fallu en faire venir d’Europe et d’Asie. Toutes celles que rapportait
notre voyageur furent bientôt écoulées. Quant aux oiseaux, qu’il avait
expédiés par toutes les occasions possibles, leur nombre s’élevait à
mille quatre-vingts individus, et la maison de M. Boers, où ils étaient
déposés, se trouvait ainsi métamorphosée en un véritable cabinet
d’histoire naturelle.
Le Vaillant avait accompli un trop fructueux voyage pour qu’il ne
désirât pas le recommencer. Bien que son compagnon Boers fût rentré
en Europe, il put, grâce à l’aide des nombreux amis qu’il avait su se
créer, réunir le matériel d’une nouvelle expédition. C’est le 15 juin
1783 qu’il partit à la tête d’une caravane de dix-neuf personnes. Il
emmenait treize chiens, un bouc et dix chèvres, trois chevaux, trois
vaches à lait, trente-six bœufs d’attelage, quatorze de relais et deux
pour porter le bagage des serviteurs hottentots.
On comprendra que nous ne suivions pas le voyageur dans ses chasses. Ce
qu’il importe de savoir, c’est que Le Vaillant parvint à rassembler une
collection d’oiseaux merveilleuse, qu’il importa en Europe la première
girafe qu’on y ait vue et qu’il parcourut l’immense espace compris
entre le tropique du Capricorne à l’ouest et le quatorzième méridien
oriental. Rentré au Cap en 1784, il s’embarqua pour l’Europe et arriva
à Paris dès les premiers jours de 1785.
Le premier peuple sauvage que Le Vaillant ait rencontré dans ce second
voyage, ce sont les Petits Namaquas, race peu nombreuse, par cela même
destinée à disparaître avant peu, d’autant plus qu’elle occupait un
terrain stérile et se trouvait en butte aux attaques des Boschimans.
Bien qu’ils soient encore d’une belle stature, les Petits Namaquas sont
inférieurs aux Cafres et aux Namaquas, et leurs mœurs ne diffèrent pas
beaucoup de celles de ces peuples.
Les Caminouquas ou Comeinacquas, sur lesquels Le Vaillant nous donne
ensuite quelques détails, ont poussé en longueur.
«Ils paraissent même, dit-il, plus grands que les Gonaquas, quoique
peut-être ils ne le soient pas réellement; mais leurs os plus petits,
leur air fluet, leur taille efflanquée, leurs jambes minces et
grêles, tout enfin, jusqu’à leurs longs manteaux, peu épais, qui, des
épaules, descendent jusqu’à terre, contribue à l’illusion. A voir ces
corps effilés comme des tiges d’arbres, on dirait des hommes passés à
la filière. Moins foncés en couleur que les Cafres, ils ont un visage
plus agréable que les autres Hottentots, parce que le nez est moins
écrasé et la pommette des joues moins proéminente.»
Mais, de toutes les nations que Le Vaillant visita pendant ce long
voyage, la plus curieuse et la plus ancienne est celle des Houzouanas.
Cette tribu n’a été retrouvée par aucun voyageur moderne, mais on croit
y reconnaître les Betjouanas, bien que l’emplacement que leur assigne
le voyageur ne corresponde en aucune façon avec celui qu’ils occupent
depuis une longue série d’années.
«Le Houzouana, dit la relation, est d’une très petite taille;
les plus grands atteignent à peine cinq pieds. Ces petits corps,
parfaitement proportionnés, réunissent, à une force et à une agilité
surprenantes, un air d’assurance et d’audace qui impose et qui plaît.
De toutes les races de sauvages que Le Vaillant a connues, nulle ne
lui a paru douée d’une âme aussi active et d’une constitution aussi
infatigable. Leur tête, quoiqu’elle ait les principaux caractères de
celle du Hottentot, est cependant plus arrondie par le menton. Ils
sont beaucoup moins noirs..... Enfin, leurs cheveux, plus crépus,
sont si courts, que d’abord Le Vaillant les a cru tondus..... Une
chose qui distingue la race de Houzouanas, c’est cette énorme
croupe naturelle que portent les femmes, masse énorme et charnue
qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et
une ondulation fort singulières. Le Vaillant vit courir une femme
houzouana avec son enfant, âgé de trois ans, posé debout sur ses
pieds, se tenant derrière elle comme un jockey derrière un cabriolet.»
Le voyageur entre ensuite dans beaucoup de détails, que nous sommes
obligés de passer sous silence, relativement à la conformation et aux
habitudes de ces diverses peuplades, aujourd’hui complètement éteintes
ou fondues dans quelques tribus plus puissantes. Ce n’est pas la partie
la moins curieuse de l’ouvrage, si ce n’est pas toujours la plus
véridique, et c’est précisément l’exagération de ces peintures qui nous
engage à n’en pas parler.
Sur la côte orientale d’Afrique, un voyageur portugais, Francisco José
de Lacerda e Almeida, partait, en 1797, des côtes de Mozambique et
s’enfonçait dans l’intérieur. Le récit de cette expédition dans des
localités qui n’ont été visitées à nouveau que de nos jours, serait
extrêmement intéressant. Par malheur, le journal de Lacerda n’a
jamais été publié, que nous sachions du moins. Le nom de Lacerda est
très souvent cité par les géographes; on sait dans quelles contrées
il a voyagé; mais il est impossible, en France du moins, de trouver
un ouvrage qui s’étende un peu longuement sur cet explorateur et nous
rapporte les particularités de son excursion. Tout ce qu’on sait de
Lacerda, nous l’aurons dit en quelques lignes, avec le regret très vif
de n’avoir pu nous étendre plus longuement sur l’histoire d’un homme
qui avait fait de très importantes découvertes, et envers lequel la
postérité est souverainement injuste en laissant son nom dans l’oubli.
[Illustration: Avant que maître Kées ne se fût prononcé. (Page 388.)]
Lacerda, dont on ignore la date et le lieu de naissance, était
ingénieur. En cette qualité, il fut chargé de procéder à la
délimitation des frontières entre les possessions espagnoles et
portugaises de l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’on lui doit une foule
d’observations intéressantes sur la province de Mato-Grosso, dont le
détail a été imprimé dans la -Revista trimensal do Brazil-. Quelles
furent les circonstances qui le conduisirent, après cette expédition
si bien conduite, dans les possessions portugaises d’Afrique? Quel but
se proposait-il en cherchant à traverser l’Afrique australe de la côte
orientale au royaume de Loanda? Nous l’ignorons. Mais, ce qu’on sait,
c’est qu’il partit, en 1797, de Teté, ville bien connue, à la tête
d’une caravane imposante, pour se rendre dans les États du Cazembé.
[Illustration: Portrait de James Bruce. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Le despote qui gouvernait ce pays était renommé par sa bienveillance
et son humanité autant que par ses hauts faits. Il aurait habité une
capitale qu’on désignait sous le nom de Lunda, qui n’avait pas moins de
deux milles d’étendue, et qui était située sur la rive orientale d’un
certain lac Mofo. Il eût donc été très intéressant d’identifier ces
localités avec celles que nous connaissons aujourd’hui dans les mêmes
parages; mais l’absence de détails plus caractéristiques nous fait
un devoir de nous tenir sur la réserve, tout en reconnaissant que le
mot de Lunda était bien connu, grâce aux voyageurs portugais; quant à
Cazembé, sa position est depuis longtemps hors de discussion.
Fort bien reçu par le roi, Lacerda aurait séjourné une douzaine de
jours auprès de lui, puis il aurait déclaré vouloir continuer son
voyage. Malheureusement, à une ou deux journées de Lunda, il aurait
succombé aux fatigues de la route et à l’insalubrité du climat.
Le roi nègre réunit les cahiers et les notes du voyageur portugais
et donna l’ordre de les transporter, ainsi que ses restes, à la côte
de Mozambique. Mais, pendant le trajet, la caravane, chargée de ces
précieuses dépouilles, fut attaquée, et les ossements de Lacerda
restèrent abandonnés sur la terre africaine. Quant à ses observations,
un de ses neveux, qui faisait partie de l’expédition, les rapporta en
Europe.
Nous devons maintenant achever le tour du continent africain et
raconter les explorations tentées par l’est, pendant le XVIIIe siècle.
L’une des plus importantes, par ses résultats, est celle du chevalier
Bruce.
Né en Écosse, comme un grand nombre des voyageurs en Afrique, James
Bruce avait été destiné par sa famille à l’étude du droit et à la
profession d’avocat. Mais cette position, éminemment sédentaire, ne
pouvait convenir à ses goûts. Ainsi, ce fut avec plaisir qu’il saisit
l’occasion d’entrer dans la carrière commerciale. Sa femme étant morte
après quelques années de mariage, Bruce partit pour l’Espagne, où il
se passionna pour l’étude des monuments arabes. Il voulait publier la
description de tous ceux que renferme l’Escurial, mais le gouvernement
espagnol lui en refusa l’autorisation.
De retour en Angleterre, Bruce se mit à l’étude des langues orientales,
et particulièrement de l’éthiopien, qu’on ne connaissait encore que par
les travaux incomplets de Ludolf.
Dans une conversation avec lord Halifax, celui-ci lui proposa, sans
attacher grande importance à ses paroles, de tenter la découverte des
sources du Nil. Aussitôt, Bruce s’enthousiasme, embrasse ce projet avec
ardeur, et met tout en œuvre pour le réaliser. Les objections sont
combattues, les obstacles vaincus par la ténacité du voyageur, et, au
mois de juin 1768, Bruce quitte le ciel embrumé de l’Angleterre pour
les paysages ensoleillés des bords de la Méditerranée.
A la hâte, et pour se faire la main, Bruce parcourt successivement
quelques îles de l’Archipel, la Syrie et l’Égypte. Parti de Djedda, le
voyageur anglais visite Moka, Loheia, et débarque à Massouah, le 19
septembre 1769. Il avait eu soin de se munir d’un firman du sultan, de
lettres du bey du Caire et du shérif de la Mecque. Bien lui en avait
pris, car le «nayb» ou gouverneur de cette île fit tous ses efforts
pour l’empêcher d’entrer en Abyssinie et pour tirer de lui de gros
présents.
Les missionnaires portugais avaient autrefois exploré l’Abyssinie.
Grâce à leur zèle, on possédait déjà quelques notions sur ce pays,
mais elles étaient loin d’égaler en exactitude celles que Bruce allait
recueillir. Bien qu’on ait souvent mis en doute sa véracité, les
voyageurs qui l’ont suivi dans les pays qu’il avait visités, ont rendu
justice à la sûreté de ses informations.
De Massouah à Adowa, la route monte graduellement et escalade les
montagnes qui séparent le Tigré des côtes de la mer Rouge.
Adowa n’était point autrefois la capitale du Tigré. On y avait établi
une manufacture de ces grosses toiles de coton, qui circulent dan s
toute l’Abyssinie et servent de monnaie courante. Dans les environs, le
sol est assez profond pour qu’on cultive le blé.
«On a, dans ces contrées, dit Bruce, trois récoltes par an. Les
premières semailles se font en juillet et en août. Les pluies tombent
alors en abondance; malgré cela, on sème le froment, le tocusso, le
teff et l’orge. Vers le 20 de novembre, ils commencent à recueillir
l’orge, puis le froment et ensuite le tocusso. Soudain, ils sèment de
nouveau, à la place de tous ces grains, et sans aucune préparation,
de l’orge, qu’ils recueillent en février, puis ils sèment, pour la
troisième fois, du teff, et, plus souvent encore, une espèce de pois,
appelé shimbra, et l’on en fait la récolte avant les premières pluies
d’avril. Mais malgré l’avantage de cette triple récolte, qui ne coûte
ni engrais ni sarclage et qui n’oblige pas à laisser les terres en
jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.»
A Fremona, non loin d’Adowa, sont situés les restes d’un couvent
de jésuites, qui ressemble bien plutôt à un fort qu’à l’habitation
d’hommes de paix. A deux journées de marche plus loin, on rencontre les
ruines d’Axoum, l’ancienne capitale de l’Abyssinie.
«Dans une grande place, que je crois avoir été le centre de la
ville, dit Bruce, on voit quarante obélisques, dont pas un seul
n’est orné d’hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés; mais
un troisième, un peu moins grand que ces deux-là et plus grand que
tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc
de granit, et, au haut de celui qui est debout, on voit une patère
supérieurement sculptée dans le goût grec.....»
«Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaléon, appelé en Abyssinie
Mantillas, et le petit obélisque, qui est situé sur un rocher
au-dessus de ce couvent, nous suivîmes un chemin conduisant vers
le sud et pratiqué dans une montagne de marbre extrêmement rouge,
où nous avions, à gauche, un mur de marbre formant un parapet de
cinq pieds de hauteur. De distance en distance, on voit dans cette
muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques
indiquent qu’ils servirent à porter les statues colossales de
Sirius, l’aboyant Anubis ou la Canicule. Il y a encore en place cent
trente-trois de ces piédestaux avec les marques dont je viens de
parler. Mais il n’y reste que deux figures de chien, qui, quoique
très mutilées, montrent aisément qu’elles sont sculptées dans le goût
égyptien.....
«Il y a aussi des piédestaux sur lesquels ont été placées des figures
de sphinx. Deux magnifiques rangs de degrés en granit, de plusieurs
centaines de pieds de long, supérieurement travaillés et encore
intacts, sont les seuls restes d’un temple superbe. Dans un coin de
la plate-forme où ce temple s’élevait, on voit aujourd’hui la petite
église d’Axoum. «Petite, mesquine, fort mal soignée, cette église est
remplie de fiente de pigeon.»
C’est près d’Axoum que Bruce vit trois soldats tailler sur une vache
vivante le beefsteak qui devait servir à leur dîner.
«Ils laissèrent entière, dit-il très sérieusement, la peau qui
recouvrait l’endroit où ils avaient coupé de la chair, et ils la
rattachèrent avec quelques petits morceaux de bois qui leur servirent
d’épingles. Je ne sais pas s’ils mirent quelque chose entre le cuir
et la chair, mais ils recouvrirent bien toute la blessure avec de
la boue; après quoi, ils forcèrent l’animal à se lever et ils le
firent marcher devant eux pour qu’il pût leur fournir, sans doute, un
nouveau repas le soir, quand ils auraient joint leurs camarades.»
Du Tigré, Bruce passa dans la province de Siré, qui tire son nom de sa
capitale, ville plus grande qu’Axoum, mais où règnent continuellement
des fièvres putrides. Près de là, coule le Takazzé, l’ancien Siris, aux
bords ombragés d’arbres majestueux, aux eaux poissonneuses. Dans la
province de Samen, où Bruce fut inquiété par les lions et les hyènes,
où de grosses fourmis noires dévorèrent une partie de ses bagages,
au milieu des montagnes de Waldubba, pays malsain et brûlant, où de
nombreux moines s’étaient retirés pour se livrer à la pénitence et à la
prière, Bruce ne s’arrêta que le temps nécessaire au repos de ses bêtes
de somme. Il avait hâte de gagner Gondar, car le pays était déchiré par
la guerre civile, et la situation des étrangers n’était rien moins que
sûre.
Au moment où Bruce arriva dans la capitale, la fièvre typhoïde y
faisait de grands ravages. Ses succès comme médecin lui furent
excessivement utiles. Ils ne tardèrent pas à lui procurer une situation
très avantageuse à tous les points de vue, avec un commandement qui
lui permit de parcourir, à la tête de corps de troupes, le pays dans
toutes les directions. Il recueillit ainsi une foule d’observations
intéressantes sur la contrée, sur son gouvernement, sur les mœurs des
habitants et sur les événements de son histoire, qui firent de son
travail l’ouvrage le plus important qui eût jusqu’alors été publié sur
l’Abyssinie.
C’est pendant une de ces courses que Bruce découvrit les sources du Nil
Bleu, qu’il croyait être le vrai Nil. Arrivé à l’église de Saint-Michel
Géesh, où le fleuve n’avait que quatre pas de large et quatre pouces de
profondeur, Bruce reconnut que ses sources devaient se trouver dans le
voisinage; mais son guide lui assura qu’il fallait encore escalader une
montagne pour y arriver. Naturellement, le voyageur ne se laissa pas
tromper.
«Allons! allons! dit Bruce, plus de paroles! Il est déjà tard,
conduisez-nous à Géesh et aux sources du Nil, et montrez-moi
la montagne qui nous en sépare.--Il me fit passer alors au
sud de l’église, et, étant sortis du bosquet de cèdres qui
l’environne:--C’est là, dit-il, en me regardant malicieusement, c’est
là la montagne qui, lorsque vous étiez de l’autre côté de l’église,
était entre vous et les sources du Nil. Il n’y en a point d’autre.
Voyez cette éminence couverte de gazon dans le milieu de ce terrain
humide. C’est là qu’on trouve les deux sources du Nil. Géesh est
située sur le haut du rocher, où l’on aperçoit ces arbrisseaux si
verts. Si vous allez jusqu’auprès des sources, ôtez vos souliers,
comme vous avez fait l’autre jour, car les habitants de ce canton
sont tous des payens, et ils ne croient à rien de ce que vous croyez,
si ce n’est au Nil, qu’ils invoquent tous les jours comme un Dieu,
comme vous l’invoquez peut-être vous-même.
«J’ôtai mes souliers, je descendis précipitamment la colline et je
courus vers la petite île verdoyante, qui était environ à deux cents
pas de distance. Tout le penchant de la colline était tapissé de
fleurs, dont les grosses racines perçaient la terre. Et, comme, en
courant, j’observais les peaux de ces racines ou de ces oignons,
je tombai deux fois très rudement, avant d’être au bord du marais,
mais je m’approchai enfin de l’île tapissée de gazon. Je la trouvai
semblable à un autel, forme qu’elle doit sans doute à l’art; et je
fus dans le ravissement en contemplant la principale source qui
jaillit au milieu de cet autel.
«Certes, il est plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai
alors. Je restais debout en face de ces sources où depuis trois mille
ans le génie et le courage des hommes les plus célèbres avaient en
vain tenté d’atteindre.»
Le voyage de Bruce contient encore bien d’autres observations
curieuses; mais nous devons nous borner. Aussi ne rapporterons-nous que
ce qu’il dit du lac Tzana.
«Le lac Tzana, d’après la relation, est, sans contredit, le plus
vaste réservoir qu’il y ait dans ces contrées. Cependant, son étendue
a été très exagérée. Sa plus grande largeur est de Dingleber à
Lamgué, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, et a trente-cinq milles
en droite ligne, mais il se rétrécit beaucoup par les bouts. Il
n’a même guère plus de dix milles en quelques endroits. Sa plus
grande longueur est de quarante-neuf milles du nord au sud, et va
du Bab-Baha un peu au sud-ouest quart d’ouest de cet endroit où le
Nil, après avoir traversé le lac par un courant toujours visible,
tourne vers Dara dans le territoire d’Allata. Dans la saison des
sécheresses, c’est-à-dire du mois d’octobre au mois de mars, le lac
décroît beaucoup; mais, lorsque les pluies ont grossi toutes les
rivières qui viennent s’y réunir comme les rayons d’une roue se
réunissent dans le centre, il augmente et déborde dans une partie de
la plaine.
«Si l’on en croit les Abyssiniens, qui sont toujours de grands
menteurs, il y a dans le lac Tzana, quarante-cinq îles habitées. Mais
je pense que ce nombre peut être réduit à onze. La principale est
Dek, Daka ou Daga; les plus considérables sont ensuite Halimoon, du
côté de Gondar, Briguida, du côté de Gorgora, et Galila, qui est au
delà de Briguida. Toutes ces îles étaient autrefois les prisons où
l’on envoyait les grands d’Abyssinie, ou bien ils les choisissaient
eux-mêmes pour leur retraite, quand ils étaient mécontents de la
cour, ou lorsque, enfin, dans les temps de trouble, ils voulaient
mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.»
Après avoir visité l’Abyssinie avec Bruce, remontons au nord.
Le jour commençait à se faire sur l’antique civilisation de l’Égypte.
Les voyages archéologiques de Pococke, de Norden, de Niebuhr, de
Volney, de Savary, avaient été publiés tour à tour, et la commission
d’Égypte travaillait à la rédaction de son grand et magnifique ouvrage.
Les voyageurs devenaient tous les jours plus nombreux, et c’est ainsi
que W. G. Browne, à l’exemple de tant d’autres, voulut connaître la
terre des Pharaons.
Son ouvrage nous offre en même temps, et le tableau des monuments et
des ruines qui rendent ce pays si intéressant, et la peinture des mœurs
des peuples qui l’habitent. La partie absolument neuve est celle qui
a trait au Darfour, pays dans lequel jamais Européen n’avait pénétré.
Enfin, ce qui assure à Browne une place à part entre tant de voyageurs,
c’est que, le premier, il comprit que le Bahr-el-Abiad était le vrai
Nil et qu’il chercha, non pas à en découvrir la source,--il ne pouvait
guère y compter,--mais à en approcher assez pour en déterminer la
direction et la latitude.
Arrivé en Égypte, le 10 janvier 1792, Browne fit son premier voyage à
Siouah, où il reconnut, comme devait le faire Hornemann, l’oasis de
Jupiter Ammon. Il n’eut pas beaucoup plus que son successeur la faculté
d’explorer les ruines et les catacombes, où il vit nombre de crânes et
d’ossements humains.
«Les ruines de Siouah, dit-il, ressemblent trop à celles de la
Haute-Égypte, pour qu’on puisse douter que les édifices dont elles
proviennent n’aient été bâtis par la même race d’hommes. On y
distingue aisément, parmi les sculptures, les figures d’Isis et
d’Anubis, et les proportions de leur architecture sont, quoique plus
petites, les mêmes que celles des temples égyptiens.
«Les rochers, que je vis dans le voisinage des ruines de Siouah,
étaient d’une nature sablonneuse, qui n’avait aucun rapport avec la
qualité des pierres de ces ruines; de sorte que je pense que, quand
on a bâti les édifices, les matériaux ne peuvent avoir été pris sur
les lieux. Les habitants de Siouah n’ont conservé sur ces objets
aucune tradition vraisemblable; ils s’imaginent seulement qu’ils
renferment des trésors et qu’ils sont fréquentés par des démons.»
Dès qu’il eut quitté Siouah, Browne fit plusieurs courses en Égypte et
vint s’établir au Caire, où il apprit l’arabe. Il quitta cette ville
le 10 septembre 1792, et visita successivement Kaw, Achmin, Girgeh,
Denderah, Kous, Thèbes, Assouan, Kosseïr, Memphis, Suez, le mont Sinaï;
puis, désireux de pénétrer en Abyssinie, mais certain qu’il ne pourrait
le faire par Massouah, il partit d’Assiout pour le Darfour, au mois
de mai 1793, avec la caravane du Soudan. Ainé, Dizé, Charjé, Boulak,
Scheb, Seliné, Leghéa, Bir-el-Malha, telles furent les étapes de la
caravane avant d’atteindre le Darfour.
Détenu à Soueini, malade, Browne ne put gagner El-Fascher qu’après
un long délai. Dans cette ville, les vexations et les exactions
recommencèrent, et Browne ne put parvenir à être reçu par le sultan. Il
dut passer l’hiver à Cobbé, attendant une convalescence qui ne se fit
que pendant l’été de 1794. Cependant, cette inaction forcée ne fut pas
perdue pour le voyageur; il apprit à connaître les mœurs et le dialecte
du Darfour.
[Illustration: Je trouvai le monarque sur son trône. (Page 400.)]
L’été revenu, Browne rentra à El-Fascher et recommença ses démarches.
Elles avaient toujours le même résultat négatif, lorsqu’une dernière
injustice, plus criante que les autres, procura enfin à Browne
l’entrevue avec le sultan qu’il demandait depuis si longtemps.
«Je trouvai le monarque (Abd-el-Raschman) sur son trône, et sous un
dais de bois très élevé, garni de diverses étoffes de Syrie et des
Indes flottantes et indistinctement mêlées. La place du trône était
couverte de petits tapis de Turquie. Les meleks (officiers de la
cour) étaient assis à droite et à gauche, mais à quelque distance du
trône. Derrière eux, il y avait un rang de gardes, dont les bonnets
étaient ornés sur le devant d’une petite plaque de cuivre et d’une
plume d’autruche noire. L’armure de ces gardes consistait en une
lance qu’ils tenaient dans leur main droite et un bouclier de peau
d’hippopotame qui couvrait leur bras gauche. Ils n’avaient pour
tout habillement qu’une chemise de coton fabriquée dans le pays.
Derrière le trône, on voyait quatorze ou quinze eunuques vêtus de
riches étoffes de différente espèce, et dont les couleurs n’étaient
nullement assorties. Le nombre des solliciteurs et des spectateurs
qui occupaient la place en avant du trône s’élevait à plus de quinze
cents.
[Illustration: Empereur de la Chine. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
«Un louangeur à gages se tenait debout à la gauche du prince et
criait continuellement de toute sa force:--Voyez le buffle! le
fils d’un buffle! le taureau des taureaux! l’éléphant d’une force
extraordinaire! le puissant sultan Abd-el-Raschman-el-Raschid!
Que Dieu protège ta vie, ô maître! Que Dieu t’assiste et te rende
victorieux!»
Le sultan promit justice à Browne et remit son affaire entre les mains
d’un des meleks. Cependant, on ne lui rendit que le sixième de ce qui
lui avait été volé.
Le voyageur n’était entré dans le Darfour que pour le traverser;
il s’aperçut qu’il ne lui serait pas facile de le quitter et qu’il
fallait, en tout cas, renoncer à pousser plus loin son exploration.
«Le 11 décembre 1795, c’est-à-dire après trois mois de séjour,
j’accompagnai, dit Browne, le chatib (un des premiers personnages
de l’empire) à l’audience du sultan. Je lui répétai succinctement
ce que j’avais demandé; le chatib seconda mes sollicitations, mais
non pas avec tout le zèle que j’aurais désiré. Le sultan ne fit pas
la moindre réponse à la demande que je lui faisais de me laisser
poursuivre mon voyage; et ce despote inique, qui avait reçu de moi
pour sept cent cinquante piastres de marchandises, ne consentit à me
donner que vingt bœufs maigres qu’il estimait cent vingt piastres! Le
triste état de mes finances ne me permit pas de refuser cet injuste
payement. Je le pris et je dis adieu à El-Fascher, dans l’espoir de
n’y plus retourner.»
Ce ne fut qu’au printemps de 1796 que Browne put quitter le Darfour; il
se joignit à la caravane qui rentrait en Égypte.
La ville de Cobbé, bien qu’elle ne soit pas la résidence des marchands,
doit être considérée comme la capitale du Darfour. Elle a plus de
deux milles de longueur, mais elle est très étroite. Chaque maison
est placée au milieu d’un champ entouré de palissades, entre chacune
desquelles se trouve un terrain en friche.
La plaine où s’élève la ville s’étend à l’ouest et au sud-ouest
jusqu’à vingt milles de distance. Presque tous les habitants sont des
marchands qui font le commerce d’Égypte. Le nombre des habitants peut
s’élever à six mille, encore y compte-t-on beaucoup plus d’esclaves
que de personnes libres. La population totale du Darfour ne doit pas
dépasser deux cent mille individus; mais Browne ne put arriver à cette
évaluation que d’après le nombre des recrues levées pour la guerre
contre le Kordofan.
«Les habitants du Darfour, dit la relation, sont de différente
origine. Les uns viennent des bords du Nil, les autres sortent des
contrées occidentales; ils sont ou foukkaras (prêtres) ou adonnés au
commerce. Il y a beaucoup d’Arabes, dont quelques-uns se sont fixés
dans le pays. Ces Arabes appartiennent à diverses tribus. Ils mènent,
pour la plupart, une vie errante sur les frontières du Darfour, où
ils font paître leurs chameaux, leurs chevaux et leurs bœufs, et
ils ne sont pas assez soumis au sultan pour lui donner toujours des
secours en temps de guerre, ou pour lui payer tribut en temps de
paix..... Après les Arabes viennent les gens du Zeghawa, pays qui
formait autrefois un état indépendant, dont le chef pouvait, dit-on,
mettre en campagne mille cavaliers pris parmi ses propres sujets. Les
Zeghawas parlent un autre dialecte que celui du Darfour.
«On peut compter ensuite les habitants du Bego ou Dageou, maintenant
sujets du Darfour et issus d’une tribu qui dominait autrefois ce
pays.»
Les Darfouriens peuvent supporter longtemps la soif et la faim,
et cependant ils se livrent avec passion à l’usage d’une liqueur
fermentée, la «bouza» ou «mérissé». Le vol, le mensonge, la fraude dans
les marchés et tous les vices qui les accompagnent, font l’ornement des
Darfouriens.
«En vendant et en achetant, le père qui peut tromper son fils et le
fils qui peut tromper son père s’en glorifient. C’est en attestant le
nom de Dieu et celui du Prophète qu’on commet les friponneries les
plus atroces et qu’on prononce les mensonges les plus impudents.
«La polygamie est, comme on sait, tolérée par la religion mahométane,
et les habitants du Darfour en abusent avec excès. Quand le sultan
Teraub partit pour aller faire la guerre dans le Kordofan, il avait
à sa suite cinq cents femmes, et il en laissa autant dans son
palais. Cela peut d’abord paraître ridicule; mais il faut songer que
ces femmes étaient chargées de moudre le blé, de puiser l’eau, de
préparer à manger et de faire tous les travaux du ménage pour un très
grand nombre de personnes.»
La relation de Browne contient encore de très intéressantes
observations médicales, des conseils sur la manière de voyager en
Afrique et des détails sur les animaux, les poissons, les métaux et les
plantes du Darfour. Nous ne nous y arrêtons pas, car nous n’y avons
rien trouvé qui attire l’attention d’une manière spéciale.
CHAPITRE III
L’ASIE ET SES PEUPLES
La Tartarie d’après Wilzen.--La Chine d’après les Jésuites et le
père Du Halde.--Macartney en Chine.--Séjour à Chu-Sang.--Arrivée
à Nankin.--Négociations.--Réception de l’ambassade par
l’empereur.--Fêtes et cérémonies à Zhé-Hol.--Retour à Pékin et
en Europe.--Volney.--Choiseul-Gouffier.--Le Chevalier dans la
Troade.--Olivier en Perse.--Un pays semi-asiatique.--La Russie
d’après Pallas.
A la fin du XVIIe siècle, le voyageur Nicolas Witzen avait parcouru la
Tartarie orientale et septentrionale et avait rapporté un fort curieux
récit de voyage qu’il publia en 1692. Cet ouvrage, écrit en hollandais
et qui ne fut traduit en aucune langue européenne, ne procura pas à son
auteur la notoriété à laquelle il avait droit. Illustré de nombreuses
gravures, peu artistiques, il est vrai, mais dont la bonhomie semble
prouver la fidélité, ce livre fut réédité en 1705, et les derniers
exemplaires de cette seconde édition furent rajeunis en 1785 par un
nouveau titre. Le besoin ne s’en faisait cependant pas sentir, car on
avait, à cette époque, des relations bien plus curieuses et autrement
complètes.
Depuis le jour où les jésuites avaient pu mettre le pied dans le
Céleste Empire, ils avaient travaillé, par tous les moyens en leur
pouvoir, à rassembler des documents de tout genre sur cette immense
contrée, qui n’était connue, avant eux, que d’après les récits
merveilleux de Marco Polo. Bien que la Chine soit la patrie de la
stagnation et que les mœurs y demeurent constamment les mêmes, trop
d’événements s’étaient passés pour qu’on ne désirât pas être renseigné
d’une manière plus précise sur un pays avec lequel l’Europe pouvait
entamer des relations avantageuses.
Les résultats des recherches des pères de la Compagnie de Jésus, qui
jusqu’alors avaient été publiés dans le recueil précieux des -Lettres
édifiantes-, furent réunis, révisés, augmentés par un de leurs plus
zélés représentants, par le père Du Halde. Le lecteur n’attend pas,
sans doute, que nous résumions ce travail immense; un volume n’y
suffirait pas, et d’ailleurs les renseignements que nous possédons
aujourd’hui sont bien plus complets que ceux que l’on doit à la
patience et à la critique éclairée du père Du Halde, qui composa le
premier ouvrage vraiment sérieux sur le Céleste Empire.
En même temps qu’ils se livraient à ces travaux, on ne peut plus
méritoires, les jésuites s’adonnaient aux observations astronomiques,
recueillaient pour les herbiers des spécimens d’histoire naturelle et
publiaient des cartes qu’on consultait encore avec fruit, il n’y a pas
longtemps, pour certaines provinces reculées de l’empire.
A la fin du XVIIIe siècle, un chanoine de Saint-Louis du Louvre,
l’abbé Grosier, publiait à son tour et sous une forme abrégée une
nouvelle description de la Chine et de la Tartarie. Il y mettait à
profit les travaux de son devancier, le père Du Halde, qu’il rectifiait
et complétait à son tour. Le gros travail de l’abbé Grosier, après
une description des quinze provinces de la Chine et de la Tartarie
chinoise, ainsi que des États tributaires tels que la Corée, le
Tonking, la Cochinchine et le Thibet, consacre de longs chapitres à
la population et à l’histoire naturelle de la Chine. Puis, il passe
en revue le gouvernement, la religion, les mœurs, la littérature, les
sciences et les arts des Chinois.
Dans les dernières années du XVIIIe siècle, le gouvernement anglais,
voulant ouvrir des relations commerciales avec la Chine, envoya dans
ce pays, comme ambassadeur extraordinaire, Georges de Macartney.
Ce diplomate avait déjà parcouru l’Europe, la Russie, et, tour à
tour gouverneur des Antilles anglaises, gouverneur de Madras, puis
gouverneur général des Indes, il avait acquis dans cette longue
fréquentation des hommes, sous des latitudes et des climats si
différents, une science profonde des mobiles qui les font agir.
Aussi le récit de son voyage contient-il une foule de faits, ou
d’observations, qui permirent aux Européens de se faire une idée bien
plus exacte des Chinois.
Au récit d’aventures ou d’observations personnelles, le lecteur
s’intéresse bien plus qu’à un travail anonyme. Le moi est haïssable,
dit un proverbe bien connu; ce n’est pas exact en fait de relations
de voyages, et celui qui peut dire: «J’étais là, telle chose advint»,
rencontrera toujours une oreille attentive et prévenue favorablement.
Une escadre de trois bâtiments, composée du -Lion-, de l’-Hindoustan-
et du -Chacal-, partit de Portsmouth le 26 décembre 1792, emportant
Macartney et sa suite. Après plusieurs relâches à Rio-de-Janeiro, aux
îles Saint-Paul et Amsterdam, où furent vus des chasseurs de veaux
marins, à Batavia et à Bantam, dans l’île de Java, à Poulo-Condor,
les bâtiments mouillèrent à Turon (Han-San), en Cochinchine, vaste
baie dont on n’avait qu’une très mauvaise carte. L’arrivée des navires
anglais inspira tout d’abord quelque inquiétude aux Cochinchinois;
mais, dès qu’ils eurent appris les motifs qui forçaient l’escadre à
s’arrêter en ce lieu, un haut dignitaire fut envoyé avec des présents
à Macartney, qui fut bientôt après invité par le gouverneur à un repas
suivi d’une représentation dramatique. Ces détails sont complétés
par quelques observations, recueillies trop rapidement pour être bien
exactes, sur les mœurs et les variétés de race des Cochinchinois.
Les navires remirent à la voile, dès que les malades eurent recouvré la
santé et que les provisions eurent été renouvelées. Après une relâche
aux îles des Larrons, l’escadre pénétra dans le détroit de Formose, où
elle fut assaillie par de gros temps, et entra dans le port de Chusan.
On profita de cette relâche pour corriger la carte de cet archipel
et visiter la ville de Ting-Haï, où les Anglais excitèrent autant de
curiosité qu’ils en éprouvaient à voir tant de choses nouvelles pour
eux.
Les maisons, les marchés, les vêtements des Chinois, la petitesse des
pieds de leurs femmes, toutes choses que nous connaissons maintenant,
excitaient au plus haut point l’intérêt des étrangers. Nous nous
arrêterons cependant sur les procédés employés par les Chinois pour la
culture des arbres nains.
«Cette espèce de végétation rabougrie, dit Macartney, semble être
très estimée des curieux en Chine, car on en trouve des exemples dans
toutes les maisons considérables. Une partie du talent du jardinier
consiste à savoir la produire, et c’est un art inventé à la Chine.
Indépendamment du mérite de vaincre une difficulté, on a, grâce à cet
art, l’avantage d’introduire dans des appartements ordinaires des
végétaux qu’autrement leur grandeur naturelle ne permettrait pas d’y
faire entrer.
«La méthode qu’on emploie à la Chine pour produire les arbres nains
est telle que nous allons la rapporter. Quand on a choisi l’arbre
dont on veut tirer un nain, on met sur son tronc, et le plus près
possible de l’endroit où il se divise en branches, une certaine
quantité d’argile ou de terreau, qu’on contient avec une enveloppe
de toile de chanvre ou de coton, et qu’on a soin d’arroser souvent
pour y entretenir l’humidité. Ce terreau reste là quelquefois toute
une année, et, pendant tout ce temps, le bois qu’il couvre jette
de tendres fibres qui ressemblent à des racines. Alors, la partie
du tronc d’où sortent ces fibres, et la branche qui se trouve
immédiatement au-dessus, sont avec précaution séparés du reste de
l’arbre et plantés dans une terre nouvelle où les fibres deviennent
bientôt de véritables racines, tandis que la branche forme la tige
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