milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les
flèches.»
Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de
ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.
Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles
Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande,
parurent aux yeux des navigateurs français.
Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages
s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours
verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale
amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y
procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité
à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux
naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont
la variété fit la joie de La Billardière.
Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un
torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.
Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la -Recherche- et
l’-Espérance- appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret.
Dans cette manœuvre, l’-Espérance- perdit une ancre dont le câble avait
été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent
alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six
à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que
Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent
devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.
Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au
nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′
de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de
l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui
auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale
de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la
marine française.
«Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient
le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux,
nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient
l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne,
et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents
objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite
île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les
frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la
part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de
l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le
sort de ceux-ci.»
La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en
approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels
bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à
débarquer.
«Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits
coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup
d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour
nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à
la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point
les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef,
peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés,
ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna
lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut
obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité
rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à
nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup
d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un
grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force
du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas
retenus sur l’île.»
Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu
l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès
des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient
pas fait naufrage dans leur archipel.
La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage
du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.
D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet
archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle
part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le
dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa
mission.
La -Recherche- et l’-Espérance- visitèrent ensuite les îles Hermites,
découvertes en 1781 par la frégate espagnole -la Princesa-. Comme
tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels
témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île,
sans pouvoir les y déterminer.
Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de
Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une
végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la
Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de
montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze
cents mètres.
Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la
-Recherche- et l’-Espérance- donnèrent dans le détroit de Pitt pour
gagner les Moluques.
Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent
dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques
à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une
relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les
astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt
à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches
et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut
particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance
sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.
«Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent,
dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de
dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et
très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant
quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de
la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon
oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent
mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins
de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les
bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ
trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces
fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y
introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds
de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire
les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le
vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis
mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»
Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés,
les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures
de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et
brûlants.
Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la
population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.
«La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ
deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de
myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois,
cependant, un fond de corail.
«Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques;
le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur
résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le
canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.
«La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont
les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres
étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible
détachement du régiment de Wurtemberg.....
«Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde
rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années;
aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses
qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur
temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux
qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des
conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....
«Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et
musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui
est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est
cultivé dans tous les endroits marécageux.
«Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île;
il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas.
Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée,
parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le
numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils
lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et
tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des
habitants.
«C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres
intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant
d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour
celle des girofliers et des muscadiers.
«Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin
qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces
moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs
assez avec la nonchalance de ces peuples.»
Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau
style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent
Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de
Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les
viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était
de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer,
l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de
la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les
bambous, les clous de girofle confits et l’arack.
«De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au
vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision
pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces
jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les
recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et
peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur
épaisseur d’un tiers de centimètre.
«Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des
Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de
l’asperge.
«Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades
confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule
partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient
choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi
gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop
aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un
palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant
du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.
«La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack,
dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent
beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre
eau-de-vie de vin.»
En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest
de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y
arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou,
Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité
occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été
découverte, en 1622, par Leuwin.
Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu
desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de
la plus complète aridité.
La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer
était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des
brisants. La frégate l’-Espérance-, pendant une forte bourrasque,
allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut,
du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments
seraient en sûreté.
«Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette
découverte, car la -Recherche-, obligée de louvoyer pendant la nuit
au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps
qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un
changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait
infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen
Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à
notre expédition.»
Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs.
L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la -Recherche-, nommé Riche, qui
était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations,
s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de
fatigue et mourant de faim.
C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la
découverte de Nuyts.
«Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec
laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à
une époque où les instruments d’observation étaient encore très
imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout
ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»
[Illustration: Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de
longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir
à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on
était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour,
qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons
anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La
situation n’était pas meilleure sur la -Recherche-. D’Entrecasteaux
fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante
myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas
offert d’observations intéressantes.
[Illustration: Type de la Nouvelle-Hollande. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches,
enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année
précédente.
Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout
genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de
ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les
immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis
d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé
de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il
fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite
rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui
décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence
de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race
aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous
les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au
capitaine Cook.
«Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes
faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants,
parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et
encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux
laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure
s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais,
s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près
sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais
c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et,
pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet,
ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties
supérieures du corps.
«On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux
épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des
lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes
distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents
incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs,
on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas
introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il
en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort
belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la
patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de
ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme
la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants
insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les
singes ont les mêmes habitudes.
«Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un
peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de
métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie
d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait
déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le
naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher
pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il
s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»
Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent
l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent,
le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche
et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la
Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.
Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux
renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine
Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La
Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou.
Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et
littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui
venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.
Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les
navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les
échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche
facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler
tout ce qui se trouvait à leur portée.
La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait
été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par
deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.
«L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir
les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant
dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui
qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau
sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu;
l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce
tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet
aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous
les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que
d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la
tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce
n’était pas leur coup d’essai.»
Les Français furent en relations avec un chef qu’ils nomment Finau.
C’est sans doute celui dont il est question, sous le nom de Finaou,
dans le voyage du capitaine Cook, qu’il appelait Touté. Mais celui-ci
n’était qu’un chef secondaire. Le roi, le chef suprême de Tonga-Tabou,
de Vavao, d’Annamooka, avait nom Toubau. Il vint visiter les vaisseaux,
et rapporta un fusil qui avait été enlevé, quelques jours avant,
à une sentinelle. Il fit présent à d’Entrecasteaux de deux pièces
d’étoffe d’écorce de mûrier à papier, si grandes, que chacune d’elles,
étant déployée, eût facilement couvert le vaisseau; puis, ce furent
des nattes et des cochons, en échange desquels on lui fit cadeau
d’une belle hache et d’un habit rouge de général, dont il se revêtit
sur-le-champ.
Deux jours après, une femme, d’un embonpoint extraordinaire, âgée
d’au moins cinquante ans, et à laquelle les naturels donnaient des
marques de respect extraordinaire, se fit conduire à bord. C’était la
reine Tiné. Elle goûta à tous les mets qu’on lui offrit, mais donna la
préférence aux bananes confites. Le maître d’hôtel se tenait derrière
elle et attendait le moment de desservir; mais elle lui en évita la
peine en s’appropriant l’assiette et la serviette.
Le roi Toubau voulut donner une fête à d’Entrecasteaux. L’amiral fut
reçu à terre par les deux chefs, Finau et Omalaï, qui le conduisirent à
une esplanade très étendue. Toubau arriva avec ses deux filles; elles
avaient répandu sur leurs cheveux une grande quantité d’huile de coco,
et elles portaient chacune un collier fait avec les jolies graines de
l’-abrus precatorius-.
«Les insulaires formaient, dit la relation, de toutes parts un grand
concours; nous estimâmes qu’ils étaient pour le moins au nombre de
quatre mille.
«La place d’honneur était, sans doute, à la gauche du roi, car il
invita le général à s’y asseoir. Celui-ci fit apporter aussitôt
les présents destinés pour Toubau, qui lui en témoigna beaucoup de
reconnaissance. Mais rien de tout ce qui lui fut offert n’excita
autant l’admiration de cette nombreuse assemblée qu’une pièce de
damas cramoisi, dont la couleur vive leur fit crier de toutes parts:
-Eho! eho!- qu’ils répétèrent longtemps en marquant la plus grande
surprise. Ils firent entendre le même cri lorsque nous déroulâmes
quelques pièces de ruban, où dominait la couleur rouge. Le général
donna ensuite une chèvre pleine, un bouc et deux lapins (un mâle et
une femelle). Le roi promit d’en avoir le plus grand soin et de les
laisser multiplier dans son île.
«Omalaï, que Toubau nous dit être son fils, reçut aussi du général
quelques présents, de même que plusieurs autres chefs.
«Nous avions à notre droite, vers le nord-est, treize musiciens, qui,
assis à l’ombre d’un arbre à pain chargé d’un nombre prodigieux de
fruits, chantaient ensemble en faisant différentes parties. Quatre
d’entre eux tenaient à la main un bambou d’un mètre à un mètre et
demi de longueur, dont ils frappaient la terre pour marquer la
mesure; le plus long de ces bambous servait quelquefois à en marquer
tous les temps. Ces instruments rendaient des sons approchant assez
de ceux d’un tambourin, et ils étaient entre eux dans la proportion
suivante: les deux bambous de grandeur moyenne formaient l’unisson;
le plus long était à un ton et demi au-dessous, et le plus court à
deux tons et demi plus haut. Le musicien qui chantait la haute-contre
se faisait entendre beaucoup au-dessus de tous les autres, quoique sa
voix fût un peu rauque; il s’accompagnait en même temps en frappant
avec deux petits bâtons de casuarina sur un bambou long de six mètres
et fendu dans toute sa longueur.
«Trois musiciens, placés devant les autres, s’attachaient encore
à exprimer le sujet de leur chant par des gestes qu’ils avaient
sans doute bien étudiés, car ils les répétaient ensemble de la même
manière. De temps en temps, ils tournaient la tête du côté du roi,
en faisant avec leurs bras des mouvements qui ne manquaient pas de
grâce; d’autres fois, ils inclinaient la tête avec vitesse jusque sur
la poitrine et la secouaient à différentes reprises.
«Sur ces entrefaites, Toubau offrit au général des pièces d’étoffe
fabriquées avec l’écorce du mûrier à papier, et il les fit déployer
avec beaucoup d’ostentation pour nous faire connaître tout le prix de
son présent.
«Celui de ses ministres qui était assis à sa droite ordonna qu’on
préparât le kava, et bientôt on en apporta plein un vase de bois
taillé en ovale, dont la longueur était d’un mètre.
«Les musiciens avaient sans doute réservé pour cet instant leurs plus
beaux morceaux, car, à chaque pose qu’ils faisaient, nous entendions
crier de toutes parts: -Mâli! mâli!- et les applaudissements réitérés
des habitants nous firent connaître que cette musique faisait sur eux
une impression très vive et très agréable.
«Le -kava- fut ensuite distribué aux différents chefs par celui qui
avait ordre de le préparer.....»
Ce concert était bien loin de valoir, on le voit, les fêtes splendides
qui avaient eu lieu pour la réception de Cook.
La reine Tiné donna ensuite un grand bal, précédé d’un concert qui
avait attiré un grand concours de naturels, parmi lesquels, il est
bon de le remarquer, s’étaient glissés un grand nombre de voleurs,
dont l’impudence finit par être telle, qu’ils se saisirent par force
d’un couteau. Vivement poursuivis par le forgeron de la -Recherche-,
ils se retournèrent, lorsqu’ils le virent seul, le chargèrent et lui
fendirent la tête d’un coup de massue. Par bonheur, cette rixe fut
aperçue de l’-Espérance-, d’où l’on tira un coup de canon qui dispersa
les assassins. Plusieurs insulaires, à cette occasion, furent tués par
des officiers ou des matelots, qui ne savaient pas exactement ce qui
s’était passé et croyaient voir des ennemis dans tous les insulaires
qu’ils rencontraient.
Les bonnes relations ne tardèrent pas cependant à se rétablir, et elles
étaient si cordiales au moment du départ, que plusieurs indigènes
demandèrent à s’embarquer pour venir en France.
«Les notions que des insulaires très intelligents nous donnèrent sur
les vaisseaux qui avaient mouillé dans cet archipel, dit la relation,
nous firent connaître que La Pérouse n’avait relâché dans aucune de
ces îles... Ils se souvenaient très bien des différentes époques
auxquelles ils avaient vu le capitaine Cook, et, pour nous en faire
connaître les intervalles, ils comptaient par récoltes d’ignames et
nous en indiquaient deux pour chaque année.»
Cette information relative à La Pérouse est en contradiction absolue
avec les renseignements que Dumont-Durville recueillit, trente-cinq ans
plus tard, il est vrai, de la Tamaha alors régnante.
«Je voulus savoir, dit-il, si, entre Cook et d’Entrecasteaux, il
n’était pas venu d’autres Européens à Tonga. Après avoir réfléchi
quelques moments, elle m’expliqua très clairement que, peu d’années
avant le passage de d’Entrecasteaux, deux grands navires, semblables
aux siens, avec des canons et beaucoup d’Européens, avaient mouillé
à Annamooka, où ils étaient restés dix jours. Leur pavillon était
tout blanc et non pas semblable à celui des Anglais. Les étrangers
étaient fort bien avec les naturels; on leur donna une maison à terre
où se faisaient des échanges. Un naturel, qui avait vendu, moyennant
un couteau, un coussinet en bois à un officier, fut tué par celui-ci
d’un coup de fusil, pour avoir voulu remporter sa marchandise, après
en avoir reçu le prix. Du reste, cela ne troubla pas la paix, parce
que le naturel avait tort en cette circonstance.»
L’honorabilité de Dumont-Durville le mettant à l’abri de tout soupçon
de supercherie, on ne peut s’empêcher de reconnaître que plusieurs
parties de cette déposition circonstanciée présentent un grand
caractère de vérité. Ce qui a trait à la couleur du pavillon, différent
de celui des Anglais, est particulièrement probant. Devons-nous en
conclure à la légèreté des recherches faites par d’Entrecasteaux? Cela
serait bien grave. Nous allons cependant rapporter tout à l’heure
deux circonstances qui sembleraient de nature à lui faire encourir ce
reproche.
Ce fut avec les témoignages d’un vif regret que les naturels virent
partir les frégates françaises, le 21 germinal. Six jours plus
tard, l’-Espérance- signalait Erronan, la plus orientale des îles
du Saint-Esprit, découverte par Quiros, en 1606; puis, ce furent
successivement Annatom, Tanna, dont le volcan est toujours en éruption,
etc., et les îles Beautemps-Beaupré. Portées bientôt par les courants,
les frégates furent en vue des montagnes de la Nouvelle-Calédonie et
mouillèrent dans le port de Balade, où le capitaine Cook avait jeté
l’ancre en 1774.
Les sauvages connaissaient le fer, mais ils ne l’appréciaient pas
autant que d’autres peuples, sans doute parce que les pierres dont
ils se servaient étaient extrêmement dures et leur en rendaient la
privation moins sensible. Leurs premiers mots, en montant à bord,
furent pour demander à manger, et il n’y avait pas à s’y méprendre,
car ils montraient leur ventre qui était extrêmement aplati. Leurs
pirogues n’étaient pas si artistement construites que celles des îles
des Amis, et ils les manœuvraient assez mal,--remarques déjà faites par
le capitaine Cook. La plupart de ces insulaires, aux cheveux laineux,
à la peau presque aussi noire que les naturels de Van-Diemen, étaient
armés de zagaies et de massues; ils portaient en outre, à la ceinture,
un petit sac de pierres ovoïdales, qu’ils lancent avec leurs frondes.
Après une promenade à terre, pendant laquelle ils visitèrent les huttes
en forme de ruches des naturels, les officiers et les naturalistes
songèrent à regagner les navires.
«De retour vers le lieu de notre débarquement, dit la relation, nous
trouvâmes plus de sept cents naturels qui étaient accourus de toutes
parts. Ils nous demandèrent des étoffes et du fer en échange de leurs
effets, et, bientôt, quelques-uns d’entre eux nous prouvèrent qu’ils
étaient des voleurs très effrontés.
«Parmi leurs différents tours, j’en citerai un que me jouèrent
deux de ces fripons. L’un d’eux m’offrit de me vendre un petit
sac qui renfermait des pierres taillées en ovale et qu’il portait
à la ceinture. Aussitôt il le dénoua et feignit de vouloir me le
donner d’une main, tandis que de l’autre il recevait le prix dont
nous étions convenus. Mais, au même instant, un autre sauvage, qui
s’était placé derrière moi, jeta un grand cri pour me faire tourner
la tête de son côté, et aussitôt le fripon s’enfuit avec son sac et
mes effets en cherchant à se cacher dans la foule. Nous ne voulûmes
pas le punir, quoique nous fussions pour la plupart armés de fusils.
Cependant, il était à craindre que cet acte de douceur ne fût regardé
par ces peuples comme un acte de faiblesse et ne les rendit encore
plus insolents. Ce qui arriva peu de temps après semble le confirmer.
«Plusieurs d’entre eux furent assez hardis pour jeter des pierres à
un officier qui n’était éloigné de nous que de deux cents pas. Nous
ne voulûmes pas encore sévir contre eux, car le récit de Forster nous
avait prévenus si avantageusement à leur égard, qu’il nous fallait
encore d’autres faits pour détruire la bonne opinion que nous avions
de la douceur de leur caractère; mais bientôt nous eûmes des preuves
incontestables de leur férocité.
«L’un d’eux, ayant un os fraîchement grillé et dévorant un reste de
chair qui y était encore attaché, s’avança vers le citoyen Piron et
l’engagea à partager son repas; celui-ci, croyant que le sauvage lui
offrait un morceau de quelque quadrupède, accepta l’os, qui n’était
plus recouvert que de parties tendineuses, et, me l’ayant montré,
je reconnus qu’il appartenait au bassin d’un enfant de quatorze à
quinze ans. Les naturels qui nous entouraient nous indiquèrent, sur
un enfant, la position de cet os; ils convinrent sans difficulté que
la chair dont il avait été couvert avait servi aux repas de quelque
insulaire, et ils nous firent même connaître que c’était pour eux un
mets très friand...
«La plupart de ceux de notre expédition qui étaient restés à bord
ne voulurent point ajouter foi au récit que nous leur fîmes du goût
barbare de ces insulaires, ne pouvant se persuader que ces peuples,
dont le capitaine Cook et Forster avaient fait une peinture si
avantageuse, fussent dégradés par un aussi horrible vice; mais il ne
fut pas difficile de convaincre les plus incrédules. J’avais apporté
l’os déjà rongé, que notre chirurgien major reconnut pour celui d’un
enfant; je le présentai aux deux habitants que nous avions à bord;
sur-le-champ l’un de ces anthropophages le saisit avec avidité et
arracha avec ses dents les ligaments et les cartilages qui y tenaient
encore; je le passai ensuite à son camarade, qui y trouva aussi
quelque chose à ronger.»
[Illustration: Néo-Calédoniens.]
Les naturels qui étaient venus à bord avaient volé tant d’objets et
avec une telle impudence, qu’on avait été obligé de les chasser. Le
lendemain, à peine les Français étaient-ils descendus à terre, qu’ils
trouvèrent les sauvages prenant leur repas.
[Illustration: La rivière des Cygnes. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Ceux-ci leur offrirent aussitôt à manger de la chair grillée tout
récemment, qu’on reconnut être de la chair humaine.
Quelques-uns s’approchèrent même des Français et «leur tâtèrent à
plusieurs reprises les parties les plus musculeuses des bras et des
jambes en prononçant le mot -karapek- d’un air d’admiration et même de
désir, ce qui n’était pas trop rassurant pour nous.»
Plusieurs officiers furent assaillis et volés avec la plus grande
effronterie. Les intentions des naturels n’étaient pas douteuses;
bientôt, même, ils cherchèrent à s’emparer des haches de plusieurs
matelots descendus à terre pour faire du bois, et il fallut tirer sur
eux pour s’en débarrasser.
Ces hostilités se renouvelèrent à plusieurs reprises et se terminèrent
toujours par la fuite des naturels, qui eurent plusieurs hommes tués ou
blessés. Le peu de succès de ces tentatives ne les empêcha pas de les
recommencer toutes les fois qu’ils crurent trouver l’occasion favorable.
La Billardière fut témoin d’un fait, plusieurs fois observé depuis,
mais qui avait longtemps paru invraisemblable. Il vit ces indigènes
manger de la stéatite. Cette terre «sert à amortir le sentiment de la
faim en remplissant leur estomac et en soutenant ainsi les viscères
attachés au diaphragme, et, quoique cette substance ne fournisse aucun
aliment nourricier, elle est cependant très utile à ces peuples, qui
doivent être fort souvent exposés à de longues privations d’aliments,
parce qu’ils s’adonnent très peu à la culture de leurs terres,
d’ailleurs très stériles... On ne se serait jamais imaginé que des
anthropophages eussent recours à un pareil expédient, lorsqu’ils sont
pressés par la faim.»
Les navigateurs n’avaient pu recueillir pendant leur séjour à la
Nouvelle-Calédonie aucun renseignement sur La Pérouse. Cependant, une
tradition, que M. Jules Garnier a recueillie, veut que, quelque temps
après le passage de Cook, deux grands navires se soient approchés de
l’extrémité septentrionale de l’île des Pins, et y aient envoyé des
embarcations.
«Le premier moment d’effroi passé, dit M. Jules Garnier, dans une
communication insérée au -Bulletin de la Société de géographie- de
novembre 1869, les indigènes s’approchèrent de ces étrangers et
fraternisèrent avec eux; ils furent d’abord émerveillés de toutes
leurs richesses; la cupidité les poussa ensuite à s’opposer par la
force au départ de nos marins; mais ceux-ci, par une fusillade,
qui jeta plusieurs indigènes à terre, calmèrent leur ardeur.
Peu satisfaits de cette sauvage réception, les deux vaisseaux
s’éloignèrent dans la direction de la grande terre, après avoir tiré
un coup de canon, que les habitants crurent être un coup de tonnerre.»
Il est fort étonnant que d’Entrecasteaux, qui fut en rapport avec
les indigènes de l’île des Pins, n’ait pas entendu parler de ces
événements. Cette île n’est pas très étendue, sa population n’a jamais
été nombreuse. Il faut donc que les indigènes aient tenu à garder
secrets leurs rapports avec La Pérouse.
Si, dans sa navigation au long du récif madréporique qui défend des
assauts de l’Océan la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie,
d’Entrecasteaux avait su découvrir une des nombreuses coupures qui s’y
rencontrent, il aurait pu, là encore, trouver quelque trace du passage
de La Pérouse, navigateur soigneux et hardi, émule de Cook, qui dut
débarquer sur plusieurs points de ce littoral. Un baleinier, dont le
rapport est cité par Rienzi, affirmait avoir vu entre les mains des
Néo-Calédoniens des médailles et une croix de Saint-Louis provenant de
l’expédition française.
M. Jules Garnier, pendant un voyage de Nouméa à Canala, a vu, au mois
de mars 1865, entre les mains d’un des indigènes de son escorte,
«une vieille épée rouillée, effilée comme l’étaient celles du siècle
dernier, et portant sur la garde des fleurs de lis.» Tout ce qu’on
put tirer de son propriétaire, c’est qu’il la possédait depuis très
longtemps.
Il n’y a pas apparence qu’un membre quelconque de l’expédition ait
fait cadeau d’une épée à ces sauvages, encore moins d’une croix de
Saint-Louis. Quelque officier aura sans doute été tué dans une rixe, et
c’est ainsi que ces objets seront parvenus entre les mains des naturels.
Cette hypothèse a l’avantage d’être d’accord avec l’explication, donnée
par M. Garnier, des contradictions flagrantes qu’on rencontre dans la
peinture du caractère du peuple de Balade par Cook et d’Entrecasteaux.
Pour le premier, ces indigènes ont toutes les qualités: bons, francs,
paisibles; pour le second, tous les défauts: voleurs, traîtres,
anthropophages.
Quelques faits extraordinaires, suivant M. Garnier, n’auraient-ils pas
modifié, entre ces deux visites, la manière d’agir de ces naturels? Une
rixe n’aurait-elle pas eu lieu? Les Européens n’auraient-ils pas été
forcés de faire usage de leurs armes? N’auraient-ils pas détruit des
plantations, brûlé des cases? Ne faudrait-il pas attribuer à quelque
événement de ce genre l’accueil hostile qui fut fait à d’Entrecasteaux?
La Billardière, racontant une excursion qu’il fit aux montagnes dont
est formée la chaîne de partage des eaux à l’extrémité septentrionale
de la Nouvelle-Calédonie, et d’où l’on aperçoit la mer des deux côtés,
dit:
«Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, -qui sans doute
nous avaient vus un an auparavant- longer la côte occidentale de leur
île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux
qu’ils avaient aperçus de ce côté.»
La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce
sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux
qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»
On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est
regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches
avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses
compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus
de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie,
vivants.
Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux
atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois.
Il fut remplacé dans le commandement de l’-Espérance- par M. d’Hesmivy
d’Auribeau.
Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut
successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de
Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent
attaqués les bâtiments français.
Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de
la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait
songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs
madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait
naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore
à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité
inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile
qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré
que bien longtemps après.
Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz,
sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses
recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de
Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna
les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir
visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de
la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se
l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut
appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal
historien de l’expédition.
Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de
bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux
frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du
cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans
le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la
Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites
îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en
vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.
D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du
scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses
officiers, il se détermina à se séparer de l’-Espérance- pour gagner
plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la
suite de longues et douloureuses souffrances.
Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les
Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé
le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement
de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel,
franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19
octobre devant Sourabaya.
De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis
XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande
et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la -Recherche- et
l’-Espérance- eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé
de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait
à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur
hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de
l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes,
fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater
dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des
conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer.
L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos
d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des
savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et,
arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les
différents ports de la colonie.
A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le
chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les
documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne;
mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au
mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession
des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression
n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par
le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook),
ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit
qu’on en attendait.
Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été
complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes
géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à
d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits,
d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en
grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.
III
Voyage du capitaine Marchand.--Les Marquises.--Découverte
de Nouka-Hiva.--Mœurs et coutumes des habitants.--Les
îles de la Révolution.--La côte d’Amérique et le port de
Tchikitané.--Le canal de Cox.--Relâche aux îles Sandwich.
--Macao.--Déception.--Retour en France.--Découvertes de Bass
et de Flinders sur les côtes de l’Australie.--Expédition
du capitaine Baudin.--La terre de d’Endracht et la terre
de Witt.--Relâche à Timor.--Reconnaissance de la terre de
Van-Diemen.--Séparation du -Géographe- et du -Naturaliste-.
--Séjour à Port Jackson.--Les convicts.--Les richesses
pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud.--Rentrée en France du
-Naturaliste-.--Croisières du -Géographe- et du -Casuarina- aux
terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt.--Second séjour à
Timor.--Retour en France.
Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait
du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île
Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba
naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les
articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme
avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que
le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira
de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et
particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte
occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix
fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le
Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.
De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de
Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci
résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du
Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de
qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois
cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout
ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer
en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir
la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois
ou quatre ans.
Au capitaine Marchand, commandant le -Solide-, furent adjoints deux
capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux
chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf
matelots, un équipage de cinquante personnes.
Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et
les armes nécessaires, complétaient l’armement.
Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement
de l’hiver, le -Solide- partit de Marseille le 14 décembre 1790.
Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand
se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791,
doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du
capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest
d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était
tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la
renouveler.
Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles
situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à
l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a
publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant
mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe
souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de
couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»
Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook
en 1774.
Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du
groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été
faits avec une telle précision, que le -Solide- mouillait aux îles
Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue
du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance
d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des
observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu
d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des
effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les
calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»
Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest.
Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus
septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios,
où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris
mille fois répétés de «tayo! tayo!»
L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait
besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies
de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et
plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.
[Illustration: CARTE =D’AUSTRALIE= d’après l’atlas de Perron. Gravé par
E. Morieu.]
Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir
pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les
hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la
description d’Étienne Marchand.
Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur
de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui
diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont
d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces
dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras
ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette
bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet.
La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en
souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des
colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé
de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes,
aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre
des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner
en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc
rouillé qu’elle avait dérobé au frater du -Solide-, et un homme porter
effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le
trou de son oreille et pendant à son côté.»
[Illustration: Roi de l’île Timor. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut
affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à
l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du -Solide-. Il faut croire
qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un
seul en état d’ivresse.
Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les
habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir
faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le
morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler.
On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque
distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop
discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.
Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que
leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses
dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des
inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et
sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la
compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien
connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.
«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la
pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues
et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de
danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble
avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui
partagent le cercle de leur vie.»
Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la
Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la
découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook
lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un
temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui
présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait
pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût
une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette
direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.
En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en
assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par
sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus
importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la
race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs
autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les
Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel,
qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de
la Révolution.
La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte
d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au
soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River».
Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite
dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la
Guadaloupe des Espagnols.
Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et,
après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe.
Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et,
après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement
pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille
huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique,
uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé
de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter
toutes les mesures que leur commandait l’expérience.
Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont
l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de
peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.
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