Les aventures de Télémaque
par
LOUIS ARAGON
ÉDITIONS
de la Nouvelle Revue Française
PARIS 3, rue de Grenelle
1922
À
PAUL ÉLUARD
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LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE
AMENDE HONORABLE
Le problème de l'écriture, celui de l'originalité peuvent un instant
tourmenter un jeune homme: ils sont impuissants à le retenir. L'année
1920 pour quelques esprits hasardeux aura été l'année des procès
formels. Voilà qui va bien. Le sens propre des mots ne saurait pour
personne constituer ce que l'on est convenu d'appeler un idéal. Aussi
bien m'échappe-t-il le plus souvent, et l'on reconnaîtra que tout
le long d'un livre j'ai réuni sous les espèces du mot amour mille
éléments qui ne sont point essentiels à l'amour même. Je confesse ici
ce tourment, que, par la faute des mots, je cherche encore aujourd'hui
à m'expliquer au moyen de mes souvenirs de plaisir les véritables
mouvements de mon cœur. De là ces erreurs, ces équivoques, ces
confusions.
La puérilité de cet ouvrage, si elle éclate aux yeux de tous, c'est
que ces aventures ne dépassent pas le cycle de l'enfance; elles posent
l'équation à deux inconnus, l'homme et la femme, qui ne se résoudra que
plus tard. Qu'on ne s'y trompe pas: la critique de la vie, nous ne la
poursuivons qu'en l'absence de l'amour. Dès qu'il débute, les données
changent: nous nous faisons acquiescement universel. L'indifférence
aux idées, voilà ce que nous ne soupçonnions pas. Satisfaction de
s'éprouver à la merci de l'ouragan sentimental. Je me casse entre les
mains d'une tendresse infinie, acceptée et finalement révoltante. Ici
commence l'éclipse du moi. La nuit en plein midi. Si vous savez ce que
c'est que l'amour, ne tenez pas compte de ce qui va suivre.
L. A.
LIVRE I
-Malgré la grande richesse de nos langues, le penseur se voit souvent
embarrassé pour trouver une expression qui convienne exactement à sa
pensée, et faute de cette expression il ne peut la rendre intelligible
aux autres, ni, bien plus, à lui-même. Forger de nouveaux mots est une
prétention de légiférer dans les langues qui réussit rarement. Avant
d'en arriver à ce moyen douteux, il est plus sage de chercher dans une
langue morte et savante si on n'y trouverait pas l'idée en question
avec l'expression qui lui convient, et dans le cas où l'antique
usage de cette expression serait devenu incertain, par suite de la
négligence de ses auteurs, il vaut encore mieux consolider en elle la
signification qui lui était propre (dût-on laisser douteuse la question
de savoir si on l'entendait alors exactement dans le même sens) que de
tout perdre en se rendant inintelligible.-
(KANT. -Crit. de la R. pure-, 2e part., 2e div.,
Liv. I, Prem. Sect.)
LIVRE I
Calypso comme un coquillage au bord de la mer répétait inconsolablement
le nom d'Ulysse à l'écume qui emporte les navires. Dans sa douleur elle
s'oubliait immortelle. Les mouettes qui la servaient s'envolaient à
son approche de peur d'être consumées par le feu de ses lamentations.
Le rire des prés, le cri des graviers fins, toutes les caresses du
paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de celui qui les
lui avait enseignées. À quoi bon porter ses regards à l'infini, si l'on
n'y doit rencontrer que les plaines amères du désespoir? En vain les
rivages de l'île fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle
ne prêtait attention qu'au cours stupide des marées.
Un bateau vint opportunément se briser aux pieds de Calypso. Il
en sortit deux abstractions. La première n'avait pas vingt ans et
ressemblait si parfaitement à Ulysse que les branches mêmes des
arbustes, à la manière dont il les plia, reconnurent Télémaque, son
fils, qui n'avait encore courbé aucune femme dans ses bras. La seconde
entité n'était compréhensible ni pour le sable des allées, ni pour
la déesse désolée, ni pour le printemps éternel qui régnait sur ces
contrées fabuleuses: on ne pouvait reconnaître Minerve sous les traits
du vieillard Mentor, fût-on nymphe ou divinité plus haute.
Cependant Calypso retrouvait avec joie son amant fugitif en ce jeune
naufragé qui s'avançait vers elle. Connaître déjà ce corps qu'elle
apercevait pour la première fois la troubla plus que ne faisaient ces
taches brillantes, les varechs collés par l'eau vive aux membres polis
de Télémaque. Elle se sentit femme et feignit la colère.
«Étrangers, cria-t-elle, passez votre chemin si vous tenez à la vie.
Les hommes sont bannis de mon domaine.»
La rougeur de son front démentait ses paroles. Le jeune voyageur
s'inclina avec la grâce d'un souvenir:
«Madame, dit-il, vous que j'hésite à prendre pour une divinité tant
vous me paraissez belle, sauriez-vous regarder sans pitié un jeune
homme qui se cherche à travers le monde, puisqu'il poursuit sa propre
image, un père sans cesse emporté loin de moi par cette même furie des
tempêtes et des idées qui me met tout nu à vos pieds?
---Ce père, quel est-il?
--On l'appelle Ulysse, et que lui sert que ce nom soit fameux dans
toute la Grèce et dans toute l'Asie? Sa patrie lui est interdite, les
flots ne lui épargneront pas une erreur. La sagesse de ce héros, loin
de lui éviter les écueils, l'entraîne toujours à de nouveaux dangers.
J'ai quitté sans espoir ma mère Pénélope; je cours l'Univers pour lui
réclamer Ulysse, abîmé peut-être dans ses mers, et, parfois, je trouve
dans les esprits la trace de celui qui m'échappe et duquel, déesse, si
le bizarre jeu des passions l'a jamais jeté dans votre île, vous ne
cacherez pas le sort à son fils Télémaque.»
Calypso, mieux attentive aux mouvements de son cœur qu'à ceux de ces
discours, n'osait rompre par la parole ou le mouvement le charme qui
retenait ses regards sur cette forme trop humaine. Le vertige qui
brouilla ses yeux l'engagea par la crainte de soi-même à casser tout à
coup le silence.
«Télémaque, votre père... Mais je vous dirai son histoire dans ma
demeure où vous trouverez un repos plus doux et plus frais que le vent
frisé des plumes agitées par les servantes et, si vous savez jouir de
mes soins maternels, ce bonheur, apanage d'une minute, que je puis
prolonger sans fin dans le labyrinthe fermé de mes bras immortels.»
La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau. Du seuil, on
dominait la mer, plus déconcertante que les sautes du temps multicolore
entre les rochers taillés à pic, ruisselants d'écume, sonores comme
des tôles et, sur le dos des vagues, les grandes claques de l'aile des
engoulevents. Du côté de l'île s'étendaient des régions surprenantes:
une rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des arbres
fleuris d'oiseaux; des chalets et des temples, des constructions
inconnues, échafaudages de métal, tours de briques, palais de carton,
bordaient, soutache lourde et tordue, des lacs de miel, des mers
intérieures, des voies triomphales; des forêts pénétraient en coin
dans des villes impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient
parmi les nuages; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de
mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage; le grand
air disloquait les montagnes et des nappes de feu dansaient sur les
hauteurs; les lampes-pigeons chantaient dans les volières et, parmi les
tombeaux, les bâtiments, les vignobles, des animaux plus étranges que
le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon
avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb d'une
chambre Louis-Philippe où dormaient des anges blonds et chastes comme
le jour.
Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles, Calypso dit
à Télémaque: «Vous trouverez ici des lits de repos et les vêtements
qui vous conviennent. Quand vous aurez usé des uns et des autres, vous
viendrez me voir: je vous promets des récits qui toucheront votre cœur.»
En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans un retrait voisin
de la grotte où elle demeurait. Il y régnait un climat merveilleux:
les objets y dégageaient de la lumière. Des habits de neige,
tuniques subtiles de sentiments, robes de sensualités, ceintures
captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce lieu. Comme
Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur légèreté
incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit de crécelle:
«Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si vous vous laissez
émouvoir par la finesse d'une étoffe? Une laine n'est pas plus belle
qu'une autre, une laine n'est pas plus laine qu'une autre: les erreurs
ne résident que dans nos jugements. Inductions continues de notre
expérience à la généralité des cas, sophismes plus délicats que ces
trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se plaindre des
phénomènes, quand nous ne tombons dupes que de notre peine ou de notre
plaisir?
--L'entraînement qui porte un jeune homme, répondit Télémaque avec un
soupir, à se réjouir ou à se plaindre, votre ricanement le limite.
Abolir la faculté de réflexe, j'y songe tout de même un peu. Mais les
mannequins ne se contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je
me perds entre ces deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obéit-on? Le refus de
soumission, l'ordre le détermine. Vous me tendez la main, mon poing se
serre et se retire: c'est encore une politesse. Le geste dont je parle
me rappelle la mort: nous vivons par civilité. Mais que cette dame est
aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous!
--Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y. S'attacher ou
se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous admirons à proportion de
notre stupidité, nous chérissons dans la mesure de notre ignorance. Les
pavots des paroles endorment les cœurs neufs. Prenez garde aux contes
du désir. Du désir de l'autre ou du sien, comment décider quel est le
plus dangereux?»
Calypso les reçut au milieu de ses nymphes qui servirent d'abord un
repas idéal: elles apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail
des chansons de l'Inde, le parfum pénétrant des vocables égyptiens, la
sagesse sade d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise
comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus délicieux que
la mémoire, ne leur sembla point si frais que les fruits, pareils à
des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles dirent
les combats des morts et des éléments; la lutte de l'homme avec les
mots; l'ardeur commune aux dieux et aux bêtes, ce phlogiston du monde,
l'amour aux lèvres violettes. Enfin elles contèrent les travaux de ces
héros qui assiégèrent Troie, la cité des apparences. Le nom du sage
Ulysse mourut comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En
l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit ses traits
d'une beauté singulière. Calypso aperçut qu'il ne pouvait plus manger
et fit signe à ses nymphes qui se mirent à danser et ramenèrent ainsi
les esprits à l'image plaisante de la volupté. À l'issue du repas, la
déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit:
«Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortel ne peut entrer impunément
dans cette île que ce ne soit un effet de ma faveur. Le naufrage même,
trop commun dans ces parages, ne vous garantirait pas de mon courroux,
si l'amour... mais, hélas! votre père avant vous l'a connu sans en
profiter. Il ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état immortel:
il a fallu la passion immodérée de la patrie pour me l'arracher,
l'entraîner vers la misérable Ithaque, le jeter aux flots qui l'ont
englouti. Prévenu par un si triste exemple, assuré de ne plus revoir
Ulysse ni votre rocher natal, consolez-vous de les avoir perdus;
acceptez, Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité.»
A ces mois le jeune homme rougit et attacha si bien ses regards au
corps de la déesse qu'il n'entendit que distraitement le récit des
aventures d'Ulysse. Dans la crainte de paraître naïf, il prit prétexte
de l'affliction dans laquelle la mort de ce roi le plongeait pour
dissimuler son trouble et se dérober à l'offre d'un bonheur trop
soudain. Calypso, confiante en la musique pour ramener le calme au cœur
des humains, pria la nymphe Eucharis de chanter un air apaisant. Cette
beauté accorda son luth et sa voix s'éleva comme un flambeau:
«Rocher, ma force! Les douleurs, les torrents, les liens de la nuit,
les filets de la mort en trombe contre toi! Tire une langue de feu,
dévore tout, satyre, charbon des forêts. Debout! sur un nuage sombre
les cieux pour mettre pied à terre. Ténèbre, les vents t'emportent.
L'orage crève en grelots, l'éclair dit: Nom de Dieu! La terre s'ouvre
comme une plaie et montre sa matrice. Mes pieds sont des roues, mes
mains sont des roues, les yeux sont des roues. Dans le casse-noisettes
de les bras, l'amour craque avec les nuées, les dents des hommes sous
mon poing, les arbres secs aux coups de boutoirs, les grandes pièces de
soie rêche déchirées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums des
marais.» Pour mieux connaître son hôte et apprendre le mot de son cœur,
Calypso demanda au jeune homme par quels tours du sort il était venu
échouer sur ces côtes. Il se récusa longtemps, mais elle le pressa si
bien qu'il ne put lui résister davantage et entreprit le récit de ses
malheurs:
«Parti d'Ithaque, à l'insu des perfides amants de ma mère, j'étais allé
chercher des nouvelles de mon père auprès des autres princes revenus
du siège de Troie. Nul d'entre eux ne sut me dire s'il vivait; on le
croyait généralement en Sicile où la violence des vents l'eût jeté. Je
me résolus à l'y rejoindre. Mentor, mon compagnon, Madame, s'opposa
vivement à ce dessein. «Craignez, me disait-il, de tomber au pouvoir
des cyclopes anthropophages ou des Troyens dont la flotte croise
dans ces parages. Regagnons Ithaque, délivrez votre mère du joug des
prétendants, et si les dieux ne vous rendent pas Ulysse, régnez: un
homme en vaut un autre.» Je n'en fis qu'à ma tête, et cependant Mentor
ne m'abandonna point.»
Pendant que Télémaque parlait, Mentor, fatigué du voyage, avait cessé
de se surveiller et des rayons lumineux s'échappaient de son front.
Calypso le regardait avec un étonnement mêlé de méfiance: le vieillard
s'en aperçut, éteignit aussitôt la clarté de son crâne, et prit un air
modeste.
«Le temps, continuait Télémaque, nous fut d'abord favorable. Mais
tout à coup une noire tempête nous enveloppa dans une nuit, parfois
déchirée par le feu du ciel. C'est à cette lueur fugitive que nous
aperçûmes les vaisseaux d'Énée, aussi redoutables pour nous que les
écueils. Le trouble du pilote eût empêché toute manœuvre si Mentor
n'avait soi-même donné les ordres et pris le gouvernail. Comme je me
reprochais amèrement cette imprudente équipée, comme je jurais à Mentor
une obéissance future, cet ami véritable me répondit en souriant:
«Le respect que vous prétendez porter à mon expérience, gardez-le
pour les coureurs de chars. Je ne voudrais point vous imposer un si
faible artifice pour des sicles de sagesse. Toute expérience se borne
à un certain tour d'esprit fâcheux qui fait envisager de préférence
l'issue malheureuse des événements. Le masque de la vieillesse, ce
n'est qu'un masque comme les autres, un prête-nom, un amusement,
une supercherie grotesque de laquelle on devrait rire. Un jour, que
nous ayons rendu des honneurs aux têtes chauves ou blanches, fera
l'étonnement des hommes et se perdra dans l'obscurité des mythes
puérils. Mais sans doute à cette époque éclairée du monde, tuera-t-on
les nouveau-nés porteurs d'yeux verts. Le siècle dernier, la jeunesse,
le progrès, l'âge mûr, nos aïeux, la modération, l'espoir: autant de
mots incompréhensibles qui secouent comme des pruniers les barbes
majestueuses des augures. Montrez-vous, Télémaque, le digne fils
d'Ulysse et n'accordez qu'une attention passagère à des événements que
je n'avais pas mieux prévus que vous-même.»
«Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, il nous débarrassa des Troyens
à l'aide d'une ruse et nous parvînmes à force de rames sur la côte
de Sicile. On n'échappe à une illusion qu'au moyen d'une autre; si
l'on s'est cru perdu, on ne s'aperçoit de son erreur que pour se
croire sauvé. À l'extrême abattement de la faiblesse succède l'extrême
allégresse de la naïveté. Sur la rive sicilienne habitaient d'autres
Troyens, gouvernés par le vieil Aceste. Au débarcadère, ceux-ci nous
prirent pour quelque ennemi et dans le premier emportement brûlèrent
notre vaisseau, égorgèrent tous nos compagnons. «Comprenez, me dit
Mentor, que puisque rien ne peut nous sauver, rien ne peut non plus
nous perdre.» En effet nous fûmes épargnés l'un et l'autre pour être
menés au roi et interrogés par lui sur nos desseins. Les mains liées
derrière le dos, couverts de la poussière du chemin, nous fûmes jetés
aux pieds de ce monarque qui nous demanda sévèrement notre naissance et
le sujet de notre voyage. Nos mensonges n'eurent pour effet que l'ordre
de nous envoyer en esclavage garder les troupeaux de la maison royale.
Assuré que rien, à écouter Mentor, ne pouvait nous perdre, je tentai de
vérifier l'axiome de mon compagnon, et, arrêtant les gardes qui déjà
m'entraînaient, je m'écriai: «Roi Aceste, vois en moi le fils d'Ulysse
qui préfère la mort à la servitude!» Tout le peuple présent éclata en
malédictions, quelqu'un me reconnut et je fus condamné à périr avec
Mentor sur le tombeau d'Anchise. Je reprochai amèrement à mon second
d'infortunes la fausse sagesse qu'il m'avait enseignée: «Tout vous est
dieu, répondit-il, et vous ne réservez rien dans vos enthousiasmes,
mais si un homme ou une idée vous laisse voir le fer de son armature,
vous déchantez aussitôt, vous méprisez avec le même excès ce que vous
portiez aux nues, vous délirez à nouveau. Mes paroles ne sont des
talismans, ni heureux, ni malheureux. Un mot en vaut un autre: tous les
mots sont zéros. Ne craignez rien, par ailleurs: on ne meurt pas pour
si peu.»
«On nous avait menés sur le sépulcre d'Anchise: déjà les autels se
dressaient, déjà brûlait le feu sacré, déjà brillait le glaive du
sacrifice. Sous une pluie torrentielle, une foule haineuse nous
regardait marcher au supplice. Aceste, sur un trône de hasard,
assistait à nos derniers instants. Les soldats du cortège parlaient
entre eux de leurs maîtresses et se moquèrent de nous. Mon vêtement
souillé allait mal. Je n'avais mangé qu'un affreux brouet fade. Tout
était fini: on nous couronnait de fleurs. Mentor à ce moment usa d'un
stratagème et la face des choses tourna. Il fit un grand soleil, le
peuple ému de compassion réclama à grands cris notre grâce. Les femmes
pleuraient. Nos gardes nous délièrent avec respect. Le roi laissa
tomber son sceptre, descendit à notre rencontre et nous serra dans
ses bras en nous appelant ses amis, ses sauveurs. À ce prodige, je
retombai dans l'admiration de Mentor. Il éclata de rire à mon nez et,
en quelques paroles que j'ai mal retenues, plaisanta le sentiment de
déférence que m'inspirait la seule réussite. Aceste nous emmena dans
son palais et nous combla de présents. Puis il nous donna un vaisseau
pour nous reconduire en Grèce avant que la flotte d'Énée n'ait abordé
en Sicile. Dans la crainte de les exposer au ressentiment des Grecs,
il nous refusa pilote et rameurs troyens et nous munit d'un équipage
phénicien, lequel devait nous laisser en Ithaque et ramener le navire
aux Troyens insulaires. Mais les hasards de la conversation qui se
jouent des pensées des hommes nous réservaient à d'autres dangers.»
LIVRE II
-Autour de nous, j'ai tout de suite vu que les différents objets
sentimentaux n'étaient plus à leur place.-
(ANDRÉ BRETON et PHILIPPE SOUPAULT.---Les Champs Magnétiques.-)
LIVRE II
De toutes les nymphes de Calypso, la plus troublante était Eucharis,
pareille aux fleurs de lait que Télémaque voyait parfois en rêve.
Pendant le récit de ce jeune prince, Eucharis ne cessa de rouler sur
ses mains transparentes une longue boucle noire qui tombait de son
front. Une seule soirée ne suffit pas à épuiser les aventures du fils
de Pénélope. (Que cette femme devait être belle au milieu de ses amants
sur le rocher d'Ithaque!) Pendant plusieurs veillées Télémaque charma
la déesse et ses compagnes de la voix du seul homme qui vécut alors
dans leur île. Feuillages percés de lumière, repos traversés de lentes
apparitions féminines aux pieds silencieux, les jours se partageaient
entre des siestes, sous le tamis des tonnelles, et des chasses aussi
émouvantes que l'orage, avec l'éclair des longs lévriers blancs, les
égarements de la raison au milieu de la forêt, sur le bord des lacs
tranquilles ou dans les clairières, regards soudains du ciel au cœur
des arbres de bitume. Une nuit, semblable à toutes les nuits, mais
plus sombre, Eucharis visita Télémaque tandis qu'il dormait. Il ne
sut d'abord quel nom lui donner. Puis il trouva tout un lot d'injures
douces comme ce tendre réveil dans les ténèbres. La découverte d'un
corps, quelle insinuante volupté. Le contact de deux chairs côte à
côte, du talon à l'aisselle, amène des frissons qui secouent la nature
comme des passages d'oiseaux nocturnes. Le jeune homme se retourna sur
son flanc effleuré, sentit la bouche de l'inconnue et sa poitrine, puis
d'un large mouvement du bras libre saisit le bras le plus lointain
de la femme, le parcourut et atteignit sa limite. Des cheveux se
défirent contre les épaules, comme une vague sous un navire. Un soleil
punctiforme naquit sous quatre paupières, s'élargit, s'élargit et
embrasa le monde:
«Je suis Eucharis,» dit-elle.
Elle se leva rapidement, et courut à la grotte voisine. Télémaque se
sentait plus lourd que la montagne. Eucharis revint avec une veilleuse
d'huile à la lueur philosophale: elle parut dorée comme le désir, et
son amant reconnut avec hâte la puissance de sa beauté. Les nymphes
inspirent aux mortels un amour sans cesse renouvelé. Eucharis était
nymphe et Télémaque était mortel. La fatigue déjà faisait depuis
longtemps tourner les crânes dans l'ombre quand la tête d'Eucharis
retomba sur la couche comme une noix vidée. Télémaque alors caressa
distraitement le front de sa première maîtresse et se mit à penser.
«Tout ce qui n'est pas moi est incompréhensible.
«Que je l'aille chercher aux rivages du Pacifique ou que je le ramasse
dans les contrées de mon existence, le coquillage que j'appliquerai à
mon oreille retentira de la même voix que je prendrai pour celle de la
mer et qui ne sera que le bruit de moi-même.
«Tous les mots, si tout à coup je ne me contente plus de les garder
dans ma main comme de jolis objets de nacre, tous les mots me
permettront d'écouter l'océan, et dans leur miroir auditif je ne
retrouverai que mon image.
«Le langage quoiqu'il en paraisse se réduit au seul Je et si je répète
un mot quelconque, celui-ci se dépouille de tout ce qui n'est pas moi
jusqu'à devenir un bruit organique par lequel ma vie se manifeste.
«Il n'y a que moi au monde et si j'ai de temps en temps la faiblesse
de croire à l'existence d'une femme, il me suffit de me pencher sur
son sein pour entendre le bruit de mon cœur et me reconnaître. Les
sentiments ne sont que des langages pour faciliter l'exercice de
quelques fonctions.
«Je porte dans mon gousset gauche mon portrait très ressemblant: c'est
une montre en acier bruni. Elle parle, elle marque le temps, et elle
n'y comprend rien.
«Tout ce qui est moi est incompréhensible.»
Le premier regard d'Eucharie fut un désir. «Laissez-moi, dit Télémaque.
Allons, bon. Je vous assure que vous ne devez ce dernier succès qu'à
l'éclairage singulier de cette pièce. Je ne comptais pas sur votre
visite. Voilà qui est bien, n'en parlons plus.
--Enfant, comme je vous plains, et comme votre insolence me blesse. Ce
qui m'attire en vous, n'est pas tout d'abord cette fierté stupide: les
cheveux noirs et le caractère ombrageux. Reste donc tranquille sur ta
couche. Peu de gens savent goûter cette immobilité plus douce que le
sommeil, quand l'homme et la femme hésitent à se séparer et n'éprouvent
que de l'éloignement l'un pour l'autre.
--Laissez-moi dormir seul, je vous prie. Je ne suis pas habitué aux
repos en commun.
--N'avais-tu vraiment aucune idée de l'amour?
--Cela ne vous regarde pas. Vous m'avez tout appris, mais croyez bien
que je vous saurais meilleur gré de me laisser dormir que d'achever une
éducation fatigante.»
Tandis que Télémaque retournait vers la paroi un corps aussitôt repris
par Morphée, la nymphe décoiffée sautait à terre et s'étirait, rieuse,
renversée, plus réveillée que le matin. Au seuil de la grotte, elle
s'arrêta, regarda ses mains, regarda la mer, regarda le vent, regarda
les cataractes, les caniveaux, les plateaux du roc, la paresse des
fleurs. Elle plia ses reins, étendit ses bras, toucha le ciel, toucha
le lierre amoureux de la pierre, toucha les neiges éternelles, toucha
Eucharis, la plus belle des nymphes, la triomphatrice, la maîtresse
du jeune Télémaque, ce roseau endormi dans sa souplesse, Eucharis...
Avec l'eau claire qui sortait du rocher, Eucharis chassa le souvenir de
l'amour. Puis elle peigna ses longs cheveux, tout ce qui restait de la
nuit dans le monde, et elle se mit à chanter et à tresser, raisins ou
chaînes, des nattes lourdes de baisers:
«La bière au pied des falaises, l'érable au cœur du mont aimanté qui
déferre les navires, le soleil mon joli mari d'aube, les après-midi
indolents, les cours d'eau échappés des massifs granitiques, le vol
plongeant des martins-pêcheurs, je donnerai toute la vie pour mes
cheveux, mes cheveux qui raniment de leur losange orageux les sens
innombrables de mon ami.
«Mon ami est un petit phoque, un gentil goulu, mon amant. Mon ami ne
m'a rien donné, ne m'a pas dit qu'il me trouvait belle. Il m'a caressé
par hasard et nous avons dormi ensemble. Dormi, dormi, dormi. Ses mains
sont de beaux dieux blancs.
«Découvertes marines, tes baisers d'algues lisses dansent. Tu glisses
lentement entre mes bras, sapin brisé, orgueil, ébène ou banquise.
Lézard, que dis-tu de mes dents? Que dis-tu du temps qu'il fait? Pour
un peu, nous irions en villégiature.
«Démence autour du cou, fourrure étreinte, dans les prés la femme et
les désirs perdus. Jour et nuit l'amour. Ce qui sort des forêts prend
la forme du printemps. À l'ombre de Télémaque, la nature entière se
blottit. Chante, sarments, feux, courant d'air; les insectes dorés
attendent ton réveil.»
Le vieillard Mentor gravissait le coteau. Il roulait dans sa bouche
un caillou pour se délier la langue, comme chacun sait. Il aperçut
Eucharis, entendit sa chanson et le nom de Télémaque.
«Mon enfant, dit-il à la nymphe, m'avez-vous écouté? Joyeuse, vous
parlez toute seule de mon élève.
--Étranger, dit Eucharis, vous entendez singulièrement votre devoir de
précepteur. Votre prince me plaît cependant. Il dort comme une jolie
brute. Regardez ce qu'il m'a fait. Et là, et encore là.
--Je préférais qu'il fît avec vous des débuts escomptés par votre
Calypso, un peu défraîchie et trop débauchée.
--Après ma maîtresse, c'est moi-même que...
--Eh là, belle nymphe, peignez-vous, ne criez pas.»
Eucharis reprit sa chanson: «Arbre vigoureux, mon voleur, pour toi les
plages, les plaines, les faiblesses. Noue à mes doigts de porcelaine ta
chevelure faveur. Ardeur aride, mes deux genoux contre tes seins, je
bascule. Guéridon à musique, voilà l'amour mon chéri.»
Mentor le long de la mer s'exerçait inlassablement à l'éloquence. Il
criait tout d'une haleine des phrases difficiles à prononcer. Attirés
par sa voix les goélands tournaient au-dessus du vieillard et les
pingouins faisaient cercle autour de lui pour l'écouter. À titre
d'exercice, il leur adressa l'exhortation suivante:
«La pensée de la destruction bien sentie, bien méditée devrait dans
un seul jour changer l'univers en monastère ou en tombeau. Quand donc
rougira-t-on de jouer la vie? Les farces les plus courtes sont les
meilleures. Voilà bien longtemps que cela dure, l'homme, les oiseaux
et le reste. Vous qui dormez dans les villes, ces vastes hospices
aux cabanons numérotés, desquels les cimetières sont les jardins les
plus frais, vous ne valez pas moins que les campagnards assis sur
leurs fumiers, idées croupissantes, oignons de sottises ou pourriture
d'intelligence.
«L'œuvre de Dieu est belle, elle est chose d'enivrement. Qu'importe
de mourir un jour puisque nous l'aurons aperçue, avec ses ravissantes
palmeraies, ses montagnes, ses vallées, la mélancolie, les petits
bateaux, deux et deux font quatre, le merveilleux équilibre qui prouve
l'existence du Créateur, les joies de l'enfance, de la jeunesse, de
l'âge mûr, de la vieillesse, la folie, la sagesse, Paris Capitale de la
France, les exemples touchants de la piété filiale, de l'amour pur, du
doux renoncement de soi-même! Le bonheur du jour est un bonheur sans
mélange.
«La liberté par le suicide ou par l'évasion, on revient toujours à ce
point de l'histoire. Mais que sait-on de ces moyens de transport? J'ai
lu de belles pages sur ces sujets: édredons rouges, verres de vin. Vous
ne me ferez pas croire que le propriétaire soit assez bête pour avoir
laissé la clef sur la porte: un coup de revolver, on n'est pas quitte à
si bon prix. Où prend-on que les condamnés à vie doivent se tuer? Les
bagnes seraient vides.
«Où me mènes-tu, pensée? disait le vieil imbécile.--Au bout de ton
nez, répondit la petite godiche.» Il y a des gens sur la terre, c'est
comme des poux. Quand vous aurez fini de faire des enfants, vous me le
direz. Après quoi, vous n'aurez plus qu'à recommencer. L'innocence des
nouveau-nés, c'est encore une curieuse invention: nous sommes tous des
nouveau-nés, des innocents, je veux dire des coupables. Le bon sens,
la logique, Mesdames et Messieurs, quel coupe-gorge! On est volé comme
dans un bois.
«Ce petit discours commençant à vous ennuyer, comme la vie me fait,
cherchons ensemble le moyen de sortir de ce traquenard. Pareil au
camelot qui vous offre des cartes postales, puis d'une voix discrète:
Voulez-vous des photographies, Monsieur? après ces préambules honnêtes
je vous propose à l'oreille un système qui n'a pas la garantie du
Gouvernement, un système tout nouveau, tout chaud, tout beau, avec
une plaque sur laquelle on lit: -Ne fermez pas la porte-, un système,
enfin, un système, un système:
«UN système.
«Le SYSTÈME Dd: nuit, cataracte, vis à tergo des minutes et des
pensées, horloge ballottage des sentiments, domaine désertique aux
pavés oolithiques (œufs d'hommes et crânes d'autruches), anneau brisé
de la raison, chaîne de montre!
«Le Système Dd: jeu du miroir blanc sur le miroir noir, jeu du miroir
blanc sur le miroir plan, jeu du miroir plan sur le miroir convexe, jeu
du miroir convexe sur le miroir concave, jeu.
«Le système Dd se propose:
«de résoudre tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour le
dire;
«de poser tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour les
penser;
«de passer le temps au crible, de brouiller les cartes, de casser la
tète du pauvre monde;
«de dormir debout, d'éclairer la nuit, d'obscurcir le jour, de faire
rouler vos bonnes billes de loto d'yeux:
«de gagner ou de perdre à tous les coups aux jeux d'adresse et de
hasard, passe-boules, quilles, couteaux, roulettes, petits chevaux,
rhétoriques, politiques, poésies, religions, amours, bridge aux
enchères;
«de décrocher le soleil, d'éteindre les enthousiasmes aux petits
ventres rebondis;
«de casser vos logiques si essentiellement logiques, de faire des ronds
dans l'eau, des carrés dans l'air, ni carrés ni ronds, ni dans l'air ni
dans l'eau.
«Le système Dd se propose: de faire ceci, cela, le contraire, ni ceci,
ni cela, ni le contraire, de ne rien faire, de tout faire, et de vous
faire taire et mourir un peu.
«Le système Dd a deux lettres, a deux faces, a deux dos, admet toutes
les contradictions, n'admet pas la contradiction, est sans contredit la
contradiction même, la vie, la mort, la mort, la vie, la vie, la vie,
avis aux amateurs.
«Les gens qui nous aperçoivent tout à coup dans la lumière demeurent
saisis: Vous courez à la mort; la vie ne doit pas, pour vous être drôle
tous les jours; comme vous devez êtres malheureux, où tout cela vous
conduira-t-il? Il n'y a pas de société possible dans ces conditions,
vous voulez la fin du monde: vous n'y pensez pas; c'est une manière de
parler; mais alors vous êtes anarchiste? Ah! Maman, Maman, Maman le
monsieur est anarchiste!
«Vous croyez vous cacher en mettant vos mains devant vos yeux. Vous
espérez rendre tout simple, tout heureux grâce à quelques lâchetés.
«Braves gens, ne vend pas son âme au diable qui veut. Comment
pouvez-vous venir aux spectacles avec, dans le cœur, tant de rats
musqués, d'écureuils et autres rongeurs épouvantables, maladies,
banqueroutes, adultères, trahisons, rhumes de cerveau? Vous venez
chercher ici l'oubli aux yeux vides comme ceux des statues. Je vous
verse la liqueur déception et je me moque de vous parce que l'ennui,
l'impatience, l'indignation, le mépris, le rire faux comme vos
bretelles, sont tout ce que vous trouvez à dire. Il n'y a pas que moi
qui sois laid, bête, sale, prétentieux, nul, nul; vous tous et moi
faisons la paire. Le joli couple! Ne me criez pas que je m'égare: quand
je vous contemple, j'en reviens toujours à mes moutons galeux.
«Le système Dd vous fait libre: brisez tout, visages camards. Vous
êtes les maîtres de tout ce que vous casserez. On a fait des lois,
des morales, des esthétiques pour vous donner le respect des choses
fragiles. Ce qui est fragile est à casser. Éprouvez votre force une
fois; après cela je vous défie bien de ne pas continuer. Ce que vous ne
pourrez pas casser vous cassera, sera votre maître. Cassez les idées
sacrées, tout ce qui fait monter les larmes aux yeux, cassez, cassez,
je vous livre pour rien cet opium plus puissant que toutes les drogues:
cassez. Portez partout vos doigts douteux. Le doute est le puits le
plus noir, le plus profond qui s'offre à vous: y tomber c'est faire
une chute sans fin qui vous procurera pour l'éternité la charmante
sensation de la descente en ascenseur.
«Doute du doute: vous pourrez toujours retourner vos ongles
ensanglantés contre les idées les plus puériles. Jamais vous
n'arriverez à douter de rien, ni à casser quoi que ce soit. Vous êtes
immobiles, vous croyez bouger. Faiblesse ou force, tout n'est que
chanson. Le vent qui danse sur les neiges des montagnes se moque pas
mal de vos petites explosions d'appartement. À une certaine échelle,
il n'y a plus d'imbéciles, il n'y a plus que des imbéciles. Il n'y a
pas de raison pour toujours regarder le monde par le petit bout de la
lorgnette.
«Le premier D de mon système était le doute, le second D sera la foi.
«Je crois en moi, en toi, en soi, en tous les autres.
«Je crois aux miracles, aux occasions, aux sciences occultes, à la
Science, au savon, à la générosité du cœur, au dévouement social.
«Je crois le ciel bleu, les arbres verts, le drapeau tricolore, le
drapeau rouge, la terre ronde comme une boule, la jeunesse jeune, la
vieillesse vieille. Je crois. Je. Je crois au doute, je doute de ma
foi. Je doute de croire à mon doute. Ce que je crois, je le crois.
«Ce qui a été, ce qui sera ne peuvent empêcher ce qui est d'être. Ce
que j'ai dit, ce que je dirai ne peuvent m'empêcher de dire ce que je
dis. Janus blanc et noir, le système Dd sera l'école de la sincérité.
Un ancien Ministre de la république, Commandeur de la Légion d'honneur
et membre de plusieurs sociétés savantes, lequel subvient de ses
deniers à la propagande du mouvement DADA, me disait l'autre jour: «De
toute ma carrière je n'ai rencontré qu'un homme sincère: le banquier
Rochelle.» Sincèrement, là, entre nous, êtes-vous sincère?
«Point de mire plus variable que le vent des girouettes où le chasseur
tourne avec son gibier est indifféremment vers les deux pôles, aube
ou crépuscule on ne sait plus, soleil tout de même, fleur d'or des
gosiers, canari déplumé, cri du cœur, la sincérité est la monnaie
courante de l'air. On agite vainement à mes yeux le drapeau signal
de l'opinion publique: admiration, mépris, indifférence, tout m'est
souverainement égal. Seul, au milieu du vaste monde, ce petit univers
de votre imagination, je vous regarde en face, sans rien vouloir, sans
rien chercher en vous, même pas ce grain de sottise qui grelotte dans
vos orbites, et je ris comme un champ de blé.»
Les pingouins effrayés se sauvèrent en jetant vers Mentor de longs
cris de reproches et des regards chargés de colère. «Suis-je, pensait
Minerve, l'enfant casquée de Jupiter ou ce Grec bavard qui porte avec
respect les attributs du sexe mâle?» Comme il ou elle se posait cette
question, Calypso parut dans un vêtement matinal, les cheveux au vent,
le teint frais, et Minerve ne douta plus d'être un homme. «Déesse, dit
Mentor, vous êtes plus belle que le sable. Ma parole d'honneur.
--Quelle honte, vieillard, ta parole?
--Si vous ne croyez pas mes paroles, venez près de moi, déesse, et
vous saurez que votre charme a rendu la vie à un homme lequel depuis
cinquante ans se croyait retranché du nombre des vivants.
--C'est extraordinaire, dit Calypso, il me semble que vos cheveux
noircissent.
--Le miracle en serait moins grand. Mais voyez, mes membres ont
retrouvé près de vous leur force et leur élasticité.
--Vous me pressez comme un jeune homme. Ah! Mentor!
--Égarons-nous, Madame, au fond de ces bosquets.»
Il ne resta au bord de la mer que le caillou poli tombé de la bouche de
Minerve, et les oiseaux hurleurs qui faisaient l'amour en plein vol.
LIVRE III
-Avec toute la noblesse qu'on voudra, Sturel créait un état d'âme
d'aventurier.-
(MAURICE BARRÈS. -L'Appel au Soldat.-)
LIVRE III
Télémaque, armé de son arc et de ses flèches, promenait dans les bois
de l'île une mélancolie sans remède. En vain les oiseaux amoureux
soupiraient-ils sous les berceaux de verdure le nom de la divine
Eucharis; en vain les ondes, en vain les feuilles agitées une à une
par la main molle des zéphyrs murmuraient-elles: Eucharis... Le jeune
héros regardait dans les bassins naturels la tremblante image d'un
corps duquel il avait mesuré désormais tout le pouvoir. Il avait
abattu quelques flammes volantes, quelques bondissements velus, et ses
victimes pendaient à sa ceinture. Tout à coup, à travers la ramure,
quel nouvel objet frappe sa vue? Au fond d'une retraite bocagère,
Calypso est couchée sur le gazon, et Mentor! Mentor est couché dans ses
bras.
Les cheveux de la déesse sont le jouet des airs; le voile ne couvre
plus la pierre à plâtre de son sein; languissante, voluptueuse,
enflammée, Calypso brille comme une pièce de monnaie dans l'herbe. Sa
tête est penchée sur Mentor, et Mentor renversé au centre des caresses,
dévore son amante, se mine, se consume en la dévorant. Elle, de sa
bouche sort un feu rouge, agile, rampant. Sans cesse, le phénix flambe
de ce désir pareil à la parole, tombe en poudre, et renaît plus ardent
de ses cendres. Les grands frissons alternatifs des marées secouent
ce buisson humain que surmontent comme deux ailes de cygne les anses
harmonieuses de Calypso. Le pied droit de Mentor s'arc-boute contre
le tronc d'un tremble et le fait vaciller dans le jour. Le corps du
vigoureux vieillard s'incurve tout à coup vers le ciel, la terre
semble s'abîmer sous lui et par ce porche vivant Télémaque aperçoit
les champs de l'air sillés d'oiseaux et les pacages lentement habités
par les vaches. Guirlande des sens monstrueusement tordue à travers le
paysage: quel dieu va donc sauter à cette corde qui bat du vinaigre? Le
firmament rebondit sur les crânes comme un ballon d'enfant, mi-parties
bleu et rouge. Les basses branches des arbres entraînées dans la
course, frôlent la terre aux seins durs, gémissent, reviennent sur
elles-mêmes, et, reprises par la mousson de retour, cassent suivant de
longs biseaux, blancs, perlés, sensibles. Un instant les corps désunis
s'apaisent sur la mousse et ne touchent plus l'un l'autre que par des
mouvements délicats. Les soins mutuels tendrement malhabiles occupent
le répit des amants. Les contrées du rire sont plus lointaines que
jamais. Le souffle qui baigne les fronts vient des limites de la vie.
Arrêt. L'amour est une journée de tous côtés bornée par l'ombre: Mentor
et Calypso se taisent et, de l'asile qui le cache, Télémaque contemple
leur repos.
«Ô mon ami, dit la déesse, me serez-vous fidèle? penserez-vous
longtemps à moi?
--Une longue vieillesse, répondit Mentor, rend l'homme spectateur
de mille événements: j'ai déjà vécu deux cents ans, et mon troisième
âge commence. La pesante main du temps émousse mes sens. Plusieurs
faits dont je fus témoin dans ma jeunesse échappent à mon souvenir:
toutefois, ma mémoire en a retenu un plus grand nombre.
--Comme vous parlez froidement! Que cherchez-vous?
--Un caillou rond, pas trop gros. Ne vous dérangez pas: j'ai ce qu'il
me faut.
--Je puis à peine en croire mes yeux: quel prodige, Mentor, vous a
fait retrouver cette vigueur singulière; aucun jeune homme ne m'avait
habituée à cette fougue, le divin Ulysse, ni Bacchus Eucomès, jadis
mon hôte et le plus poli des dieux. Sans doute me cachez-vous quelque
secret. Une drogue.
--Est-il plus étonnant d'un vieillard le pouvoir que vous trouvez
naturel chez le premier venu? Le temps, tisane vulgaire, trompe-t-il
aussi les déesses?
--Vous direz ce que vous voudrez, il y a là quelque chose que je ne
comprends pas.
--Eh! qu'avez-vous à faire de comprendre? L'animal dont les airs et le
jour sont la seule nourriture prend la couleur des objets qu'il touche.
L'urine du lynx se change en corail. L'épine dorsale des hommes, quand
sa moelle a pourri dans la tombe, donne naissance à des serpents qui se
souviennent des frissons d'échine, amour nocturne ou sueur glacée, et
sifflent le soir autour des maisons. L'insecte des champs que l'on voit
enlacer une feuille de ses fils blancs, plusieurs laboureurs me l'ont
affirmé, dépouille sa forme pour celle d'une tête de mort volante. Le
limon engendre les grenouilles. Les animaux enterrés se transforment en
abeilles, l'expérience l'atteste. Amies des fleurs, elles se plaisent
dans les campagnes et travaillent avec ardeur au trésor, leur espoir
le plus cher. Non loin de Pallène, dans les régions hyperborées, il
est des hommes dont les corps se couvrent de plumes, tombées du ciel à
la fin de l'année. La raison, pareille à l'enfant ravi par un aigle,
s'égare parmi les nuages de la vie. Tout glisse, palet de fumée,
mercure agile. Les siècles torrents s'évadent des monts de l'ombre.
Bousculé par le sable horaire, je ne sais plus si tantôt vient ou est
venu. -Tout à l'heure- désigne ce qui m'échappe. Jeu de hasard. Suis-je
enfant ou vieillard? Je n'ai pas fini de m'émerveiller du soleil que
mes yeux se brouillent et cependant nos corps, que la flamme du bûcher
les dévore, que le temps les consume, ne peuvent subir aucun mal,
croyez-le bien. Araignées du temps, nous marchons sur ses fils et nous
nions le vide. Nos idées mouches bourdonnent plus fort que le vent.
--Mentor, vous me lassez: caressez-moi.»
Dès que la terre eut cessé de gémir avec un bruit de ressorts,
Minerve travestie reprit son discours pareil à l'horizon.--«Ô Caly,
disait-elle, le monde est à notre merci, le monde ne peut rien contre
nous. Je ne parle pas ainsi sans raison: si mon cœur devient dur, la
lune ne peut plus luire au haut du ciel, les œufs se pétrifient sous la
poule, le loup dévore l'homme, les arbres tombent avec de grands cris.
Et que font les vents à ma pensée? Ils emportent les feuilles, mais ne
les changent pas en paroles. La parole seule persiste dans l'univers
comme un héritage: j'ai pitié des joyaux les plus précieux. Le sel de
la terre meurt aussi, mais les noms qui tombent comme des figues sur la
tête des enfants survivent à leurs porteurs, poussières momentanées.
Nous avons déjà oublié l'avenir: les rois d'Europe, les guerres
appelées par le nombre de leurs années, les découvertes de l'esprit
humain, la façon d'arpenter les routes au moyen du méridien terrestre.
Mais nous avons retenu les syllabes: CHAUCHARD écrites en lettres d'or
au mur d'un Musée de demain.»
Calypso traçait des emblèmes sur la sable. Mentor prit les mains de sa
maîtresse:
«Calypso, tes yeux sont noirs.
--Mes yeux?
--Les vôtres.
--C'est une idée, Mentor, que vous vous faites.
--On dirait, Calypso, que vous pensez à mal?
--Moi? Sais-je ce qu'est le mal?
--Vous dessinez bien mal: ce cœur penné sent le vol des mouches d'une
lieue. Et cette colombe? Elle n'a pas d'ailes.
--Tiens, je n'y ai plus songé.
--À quoi songez-vous donc?
--Je songe au destin, aux regards tombés dans l'encre, à la poudre des
allées.
--Vous vous perdez, mon enfant, à compter les barreaux du ciel. La
lumière a des jeux qui ne sont pas de votre âge.
--Comme la journée a fui. Déjà le soir! On n'y voit presque plus. Je
vais faire apporter des flambeaux.
--Est-ce que vous voulez lire?
--J'ai peur du demi-jour. Je suis folle, n'est-ce pas?
Le matin je mange des tartines de forêts. À midi, l'orange est au
plafond. Le soir du bout de mon parapluie j'écris sur le gravier des
squares les lettres d'un nom que...
--Le nom de qui?
--Un nom, je voulais dire un mot, celui qui me passe par la tête. Par
exemple...
--Ne mentez pas.
--Pour qui me prenez-vous? Par exemple Souci, Chanson, Grandeur. Ne
vous levez pas, je vous donnerai ce que vous voudrez.
--Je ne veux rien. Si, ce caillou. Merci. Votre main est bien belle
pour une fleur. Approchez-vous, eau claire. Cela ne vous fait rien que
je vous appelle comme ça?
--Cela me fait de la glace pilée. Ne serrez pas mon poignet: vous ne
sentez pas votre force.
--Pourquoi, petite loutre marine, fais-tu glisser tes voiles vers le
sol?
--Moi, moi? Par habitude, par négligence, par peur du ridicule.
--Pourquoi trembles-tu?
--Parce que vous me regardez, parce que je suis mal coiffée, parce que
je suis attendue dans la forêt par un arbre vert sur lequel j'ai gravé
souvent des initiales différentes.
--Ta bouche est pleine d'étoiles, ris un peu.
--Je n'ose pas.
--Tes lèvres sont des étés.
--Ah! c'est beau comme au théâtre.
«Encore» dit Télémaque dans son fourré. «Laissons là ces Kanguroos, et
allons dormir.»
Sur le pas de la grotte, Télémaque trouva mal à propos Eucharis qui
guettait son retour. Il lui dit bonsoir, la baisa au front et voulut la
congédier. Mais elle se récria et lui fit comprendre que son honneur
l'engageait à paraître dispos et à faire parade de sa conquête:
«Crois-tu, ajouta-t-elle, que je prenne un amant pour ses beaux yeux?
Une nymphe a besoin d'un homme pour parler devant lui, se promener
dans les prés sans craindre les satyres. Chasser tout le jour, rentrer
tard, vous coucher bottés, rudoyer un peu une servante tendre à votre
réveil, voilà quelle serait votre vie, butors d'hommes, si nous n'y
mettions bon ordre. Télémaque, venez sur l'heure à la comédie. Un
groupe d'ondins amateurs donne représentation ce soir, et fait courir
toute l'île au lieu dit les Fausses-Roches. Voyez: j'ai mis mon arc
électrique, mes orages, mon plus gros regard. Ne suis-je pas belle
ainsi, et ne brûlez-vous pas de vous produire à mes côtés? Allez vite
vous habiller. Tenez, voilà une épingle de lune: répandez sur vos
cheveux la poudre de carabes dorés.»
Le lieu dit les Fausses-Roches était un cirque de nuages dans la
campagne. Les gradins croulaient sous un peuple de divinités à
escalader le ciel. L'action, déjà fort engagée quand Eucharis et
Télémaque arrivèrent, se déroulait sur un plateau central d'eau
lumineuse. Un groupe d'ondins figurait un chœur de jeunes gens épris
de la vérité et chantait à voix mesurée les préceptes de la sagesse.
D'autres acteurs costumés en vieillards se moquaient d'eux et
interrompaient leurs discours en soufflant dans de petites trompettes
de fer. Les jeunes gens parlaient de la vie; ils étaient la proie de
scrupules plus beaux que le jour et dans le moment qu'ils se sentaient
sincères, ils croyaient encore mentir. «Je mens si je dis que je mens»,
ils se perdaient sans cesse au fond de ce labyrinthe: le syllogisme
d'Épiménide. Alors les vieillards riaient, tiraient la langue et leur
demandaient si par hasard ils avaient dormi cinquante-sept ans dans une
caverne. En même temps les vieillards rendaient un culte puéril à des
pierres, à des morceaux de carton, au vent sonore que certains d'entre
eux tiraient de grandes mécaniques en bois, aux paroles des plus
chétifs. À leur tour les jeunes gens secouaient à force de rire les
cactus qui surmontaient leurs têtes et mettaient en fureur par leurs
quolibets ces dévots ridicules. Une bataille burlesque s'engageait.
«Vous trouvez cela drôle?» demanda Télémaque à Eucharis, mais celle-ci
comme les autres nymphes frappait dans ses mains et jetait aux acteurs
ses bracelets et ses bagues. Dans la grande loge vers laquelle se
tournaient les coryphées, Mentor et Calypso s'entretenaient avec le
Dieu Neptune, invité de la déesse, lequel fumait une pipe d'écume
et envoyait de temps en temps des arbres de corail sur la scène.
Télémaque s'efforça de suivre la comédie. À ce moment, un des jeunes
ondins s'avança sur le proscenium et fit sa révérence à Calypso:
«Si lentement, dit-il, que j'ouvre les paupières, mes yeux n'arrivent à
supporter qu'une seule lumière plus douce pour eux que votre colère à
mon cœur: l'amitié contre laquelle les doutes viennent mourir en petits
ruchets impuissants. Elle me mène au bout du monde, elle me perd et
j'attends.
«Aujourd'hui, vous me voyez abominablement triste. Tout ce qui part
de mon cœur est une fusée sans feu. Cette image va vous déplaire. Je
commence déjà à vous ennuyer. Je ne vous injurierai même plus. On ne
sait pas où commence la lassitude, on ne sait pas où elle finit. Je
vous regarde et vous me regardez. Quel opprobre anodin trouverez-vous
à me jeter en guise de rameau béni? Je ne cherche ni à vous imposer
silence, ni à vous faire crier. Je ne connais plus aujourd'hui que ce
grand vide en moi à cause de tous ceux qui sont mes amis comme les
gouttes d'eau du fleuve sont les amies de la goutte qu'elles entraînent
à la mer. Si vous voulez répondre de quelqu'un vous dites: je suis
sûr de lui comme de moi-même. Or, s'il existe au monde un homme dont
je ne puis psychologiquement pas être sûr, c'est moi. J'ignore ma
loi; quel continuel changement permet que les autres me reconnaissent
et m'appellent par mon nom; je ne peux pas me voir de profil. À tout
instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis
pas celui en qui je placerai ma confiance. Il n'y a pas là de quoi
désespérer. Mais vous savez bien qu'un regard de mes amis suffit à
bouleverser mes projets, voilà pourquoi nous sommes amis. Je quitte
tout pour perdre mon temps avec eux, je m'abandonne moi-même. Sans
doute croyez-vous que j'ai en eux cette confiance que je me refuse?
Détrompez-vous. Je connais leurs travers, mille choses me choquent en
eux. Ils font ce que je ne ferais pas pour tout l'or du monde.
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