poulets baignés d'une sauce blanche aux fines herbes, ni les jambons
dont la graisse savoureuse débordait les assiettes, ni les lapins en
gibelotte, ni même les saumons et les brochets, puisqu'ils avaient été
pêchés dans les vives eaux de la Cashen.
[Illustration: Ce qu'il y avait de gamins devant le porche. (Page 167.)]
Inutile d'ajouter que le carnet de P'tit-Bonhomme portait exactement
toutes ces plantureuses choses sur la colonne de sortie et que sa
comptabilité était en règle. Il pouvait donc manger en conscience,
boire aussi. D'ailleurs, il y avait là de solides gaillards qui
prêchaient d'exemple, de ces estomacs vigoureux que la provenance des
mets n'inquiète guère, pourvu qu'ils soient abondants. Non! rien ne
resta de ce déjeuner dînatoire, ni des trois services, ni du dessert,
bien que le plum-pudding au riz fût énorme, et qu'il y eût une tarte
aux groseilles par personne avec des bottes de céleris crus.
[Illustration: Son poignet sur la barre. (Page 172.)]
Et le vin de gingembre, et le stout, et le porter, et le soda, et
l'usquebaugh qui est une sorte de wiskey, et le brandy, et le gin, et
le grog préparé suivant la fameuse recette: -hot, strong and plenty-,
«chaud, fort et beaucoup». Il y avait de quoi faire rouler sous la
table les plus endurcis buveurs de la province. Aussi, vers la fin du
repas qui dura trois heures, les yeux étaient-ils allumés comme des
braises, les pommettes rouges comme des charbons ardents. Sans doute,
on était sobre dans la famille Mac Carthy... On n'y fréquentait pas les
«cabarets d'éther» réservés aux catholiques, par dédain des «cabarets
d'alcool» réservés aux protestants. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des
indulgences un jour de baptême, et le curé n'était-il pas là pour
absoudre les pécheurs?
Cependant M. Martin ne laissait pas de surveiller ses convives, et
il trouva un auxiliaire assez inattendu dans son second fils Pat qui
s'était modéré, tandis que son frère Sim était un peu parti pour le
pays des têtes à l'envers.
Et, comme un gros fermier des environs s'étonnait qu'un matelot fût
aussi réservé sur la boisson:
«C'est que je connais l'histoire de John Playne! répondit le jeune
marin.
--L'histoire de John Playne?... s'écria-t-on.
--L'histoire ou la ballade, comme vous voudrez.
--Eh bien, chante-la-nous, Pat, dit le curé, qui ne fut pas fâché de
cette diversion.
--C'est qu'elle est triste... et qu'elle n'en finit pas!
--Va toujours, mon garçon... Nous avons le loisir de l'écouter jusqu'au
bout.»
Alors Pat entonna la complainte d'une voix si vibrante que
P'tit-Bonhomme croyait entendre tout l'océan chanter par sa bouche.
COMPLAINTE DE JOHN PLAYNE
I.
John Playne, on peut m'en croire,
Est gris complètement.
Il n'a cessé de boire
Jusqu'au dernier moment.
Eh! deux heures de stage
Au fond d'un cabaret,
En faut-il davantage
Pour dépenser son prêt?
Bah! dans une marée
Il le rattrapera,
Et, brute invétérée,
Il recommencera!...
D'ailleurs, c'est l'habitude
Des pêcheurs de Kromer.
Ils font un métier rude...
Allons, John Playne, en mer!
«Bon! le voilà hors du cabaret! s'écria Sim.
--Ce qui est dur pour un buveur! ajouta le gros fermier.
--Il a déjà assez bu! fit observer M. Martin.
--Trop!» dit le curé.
Pat reprit:
II.
Le bateau de John Playne,
Très pointu de l'avant,
Porte foc et misaine
Il a nom le -Cavan-.
Mais que John se dépêche
De retourner à bord.
Les chaloupes de pêche
Sont déjà loin du port.
C'est que la mer est prompte
A descendre à présent.
A peine si l'on compte
Deux heures de jusant.
Donc, si John ne se hâte
De partir au plus tôt,
Et si le temps se gâte,
C'est fait de son bateau.
«Bien certainement, il va lui arriver malheur par sa faute! dit
Grand'mère.
--Tant pis pour lui!» répliqua le curé.
Pat continua:
III.
Ciel mauvais et nuit sombre!
Déjà le vent s'abat
Comme un vautour dans l'ombre...
John, de ses yeux de chat,
Regarde et puis s'approche...
Qu'est-ce donc qu'il entend?
Un choc contre la roche...
Et gare, s'il attend!
C'est son bateau qui roule
Au risque de remplir,
Et qu'un gros coup de houle
Pourrait bien démolir.
Aussi John Playne grogne
Et jure entre ses dents.
C'est toute une besogne
Que d'embarquer dedans.
Cependant il s'équipe,
Non sans quelque hoquet,
Il allume sa pipe
Au feu de son briquet.
Puis ensuite il se grée,
Car le temps sera froid,
Sa capote cirée,
Ses bottes, son suroît.
Cela fait, il redresse
Le mât, non sans effort.
Mais John a de l'adresse,
Et John Playne est très fort.
Puis, il pèse la drisse
Pour installer son foc,
Et d'un bon coup il hisse
La lourde voile à bloc.
Enfin, larguant l'amarre
Qu'il ramène à l'avant,
Son poignet sur la barre,
Il s'abandonne au vent.
Mais, devant le Calvaire,
Quand il passe, je crois
Que l'ivrogne a dû faire
Le signe de la Croix.
«Un Irlandais doit toujours se signer, fit observer gravement Murdock.
--Même quand il a bu, répondit Martine.
--Dieu le garde!» ajouta le curé.
Pat reprit la complainte:
IV.
La baie a deux bons milles
Jusques au pied des bancs,
Des passes difficiles,
De sinueux rubans
C'est comme un labyrinthe
Où, même en plein midi,
On ne va pas sans crainte,
Eût-on le cœur hardi.
John est à son affaire.
Bras vigoureux, œil sûr,
Il sait ce qu'il faut faire
Et se dirige sur
Le cap que l'on voit poindre
Au bas du vieux fanal.
Là, le courant est moindre
Qu'à travers le chenal.
John largue sa voilure
Qu'il desserre d'un cran,
Et puis, sous cette allure,
Laisse porter en grand.
Bon! Le feu de marée
Vient de s'effacer... C'est
Que John est à l'entrée
Des passes du Nord-Est.
Endroit reconnaissable,
Car il est au tournant
De la pointe de sable,
A gauche.--Et, maintenant,
Assurant son écoute
Sur le taquet de fer,
John est en bonne route...
John Playne en pleine mer.
«La pleine mer! pensa P'tit-Bonhomme. Que cela doit être beau, quand on
est dessus!»
V.
En avant, c'est le vide,
Vide farouche et noir!
Et sans l'éclair livide,
On n'y pourrait rien voir.
Le vent là-haut fait rage,
Il ne tardera pas,
Sous le poids de l'orage,
A retomber plus bas.
En effet, la rafale
Se déchaîne dans l'air,
Se rabaisse et s'affale
Presque au ras de la mer.
Pat venait de suspendre son chant. Aucune observation ne fut faite,
cette fois. Chacun prêtait l'oreille, comme si l'orage de la complainte
eût grondé au-dessus de la ferme de Kerwan, devenue le bateau de John
Playne.
VI.
Mais John a son idée,
C'est de gagner au vent,
Rien que d'une bordée
Comme il l'a fait souvent.
Il a toute sa toile,
Bien qu'il souffle grand frais.
Il a bordé sa voile
Et s'élève au plus près,
Et, bien que la tempête
Soit redoutable alors,
Au travail il s'entête...
Son chalut est dehors.
Maintenant que sa chaîne
Est raidie, et qu'il a
Son filet à la traîne,--
Tout marin sait cela,
Un bateau qui travaille
Va seul, sans embarder,
Et même sans qu'il faille
De la barre l'aider...
Aussi, la tête lourde,
L'œil à demi louchant,
John saisit-il sa gourde,
Et puis, la débouchant,
Il la porte à sa bouche,
Il la presse, il la tord,
Et, sur le banc, se couche
A l'arrière et s'endort.
Il dort, la panse pleine
De gin et de brandvin...
Ce n'est plus le John Playne...
Hélas! c'est le John plein!
«L'imprudent! s'écria M. Martin.
--On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, fit naturellement
observer Sim.
--Comme il doit être occupé! repartit Martine.
--Nous verrons bien! répliqua le curé. Continue, Pat.»
VII.
A peine quelques nues
Dans le ciel du matin.
Fuyantes et ténues!
Le soleil a bon teint.
Et comme l'on oublie
Le danger qui n'est plus,
Chacun gaiment rallie
La baie avec le flux.
Chaque bateau se hâte.
Les voilà bord à bord.
C'est comme une régate
A l'arrivée au port
«Et John Playne? demanda P'tit-Bonhomme, très inquiet pour l'ivrogne
qui s'est endormi en traînant son chalut.
--Patience, répondit M. Martin.
--J'ai peur pour lui!» ajouta Grand'mère.
VIII.
Tiens! Qu'est-ce qui se passe?
Le bateau de l'avant
Soudain fait volte-face
Pour revenir au vent.
Les autres en arrière
Manœuvrent à leur tour
De la même manière,
Sans songer au retour.
Est-ce que dans l'orage
Quelque bateau surpris
La nuit a fait naufrage?
Oui!... voilà des débris?...
On se presse, on arrive...
Un bateau sur la mer
Est là, seul, en dérive,
Chaviré, quille en l'air!
«Chaviré! s'écria P'tit-Bonhomme.
[Illustration: On vit P'tit-Bonhomme lancer la semence. (Page 183.)]
--Chaviré!» répéta Grand'mère.
IX.
Vite! que l'on travaille!
Il faut hisser d'abord
Le chalut maille à maille
Et le rentrer à bord.
On le hisse, on le croche
A l'aide de palans,
Il remonte, il approche...
Un cadavre est dedans!
Et cette épave humaine
Arrachée à la mer,
C'est bien lui, c'est John Playne,
Le pêcheur de Kromer.
X.
Son bateau, sans nul doute,
A lui-même livré,
Pris de travers en route,
Sous voile a chaviré.
Ce qui fera comprendre
Comment, le fou qu'il est,
L'ivrogne s'est fait prendre
Dans son propre filet!
Ah! quelle horrible vue,
Lorsqu'il est mis à bord!
Oui! malgré tant d'eau bue,
Il semble être ivre encor!
«Le malheureux! dit Martine.
--Nous prierons pour lui!» dit Grand'mère.
XI
Achevons la besogne!
Pêcheurs, il faut rentrer
Ce misérable ivrogne,
Afin de l'enterrer.
Si vous voulez m'en croire,
Tachez de le mettre où
Il ne puisse plus boire,
Et creusez bien le trou.
Ainsi finit John Playne,
John Playne de Kromer.
Mais la marée est pleine...
Allons, pêcheurs, en mer!
La voix de Pat sonnait comme un clairon en jetant ce dernier vers de la
triste complainte. Et l'impression fut telle parmi les convives, qu'ils
se contentèrent de boire un seul coup à la santé de chacun de leurs
hôtes,--ce qui fit un supplément de dix bonnes rasades... Et l'on se
sépara avec promesse de ne jamais imiter John Playne--pas même à terre.
XIV
ET IL N'AVAIT PAS ENCORE NEUF ANS.
Ce grand jour écoulé, la ferme se remit aux travaux des champs. On
en abattit, de la besogne. A coup sûr, Pat ne s'aperçut guère qu'il
était venu en congé de repos. De quelle ardeur il aidait son père et
ses frères. Ces marins sont véritablement de rudes travailleurs, même
en dehors de la marine. Pat était arrivé au plus fort de la moisson
qui fut suivie de la récolte des légumes. Il est permis de dire s'il
se «pomoya» comme un gabier de misaine--expression dont il se servit,
et qu'il fallut expliquer à P'tit-Bonhomme. On n'était jamais quitte
avec lui tant qu'on ne lui avait pas donné le pourquoi des choses.
Il ne s'éloignait guère de Pat, qui l'avait pris en amitié,--une
amitié de matelot pour son mousse. Dès que la journée était finie,
lorsque tout le monde était rassemblé à la table du souper, quelle
joie P'tit-Bonhomme éprouvait à entendre le jeune marin raconter
ses voyages, les incidents auxquels il avait pris part, les tempêtes
qu'avait essuyées le -Guardian-, les belles et rapides traversées des
navires! Ce qui l'intéressait surtout, c'étaient les riches cargaisons
rapportées pour le compte de la maison Marcuard, l'embarquement des
marchandises dont le trois-mâts était chargé à destination de l'Europe.
Sans aucun doute, ces choses du négoce frappaient d'un trait plus vif
son esprit pratique. A son idée, l'armateur passait avant le capitaine.
«Alors, demandait-il à Pat, c'est bien cela qu'on appelle le
commerce?...
--Oui, on embarque les produits qui se fabriquent dans un pays, et on
va les vendre dans un pays où on ne les fabrique pas...
--Plus cher qu'on ne les a achetés?...
--Bien entendu... pour gagner dessus. Puis, on importe les produits des
autres contrées pour les revendre...
--Toujours plus cher, Pat?
--Toujours plus cher... quand on le peut!»
Et si Pat fut cent fois questionné de cette façon pendant son séjour
à la ferme de Kerwan, c'est à ne point le croire. Par malheur, au
grand chagrin de tous, le moment arriva où il dut quitter la ferme et
retourner à Liverpool.
Le 30 septembre fut le jour des adieux. Pat allait se séparer de
tous ceux qu'il aimait. Combien de temps serait-on sans le voir? On
ne savait. Mais il promit d'écrire, et d'écrire souvent. Avec quelle
émotion ce brave garçon fut embrassé de tous! Grand-mère était là,
pleurant. La retrouverait-il au retour, devant l'âtre, filant sa
quenouille, au milieu de ses enfants, la pauvre vieille femme si âgée?
Du moins la laissait-il en bon état de santé, comme tous ceux de sa
famille. Puis, l'année avait été favorable aux cultivateurs du comté.
Il n'y avait rien à craindre pour l'hiver qui se faisait déjà sentir.
Aussi Pat dit-il à son frère aîné:
«Je voudrais te savoir moins soucieux, Murdock. On se tire d'affaire
avec du courage et de la volonté...
--Oui... Pat... si la chance est avec soi; mais on ne commande pas à la
chance. Vois-tu, frère, sans cesse travailler sur une terre qui n'est
pas à vous, qui ne deviendra jamais la vôtre, et, par surcroît, être
à la merci d'une mauvaise récolte, ni le courage ni la volonté n'y
peuvent rien!»
Pat n'aurait su que répondre à son aîné, et, cependant, lorsqu'il lui
donna une dernière poignée de main:
«Aie confiance!» murmura-t-il.
Le jeune marin fut reconduit en carriole jusqu'à Tralee. Il était
accompagné de son père, de ses frères et de P'tit-Bonhomme qui eut
sa bonne part des adieux... Le train l'emporta vers Dublin, d'où le
paquebot devait le transporter à Liverpool.
Il y eut encore grande besogne à la ferme pendant les semaines qui
suivirent. La moisson engrangée, vint le moment de battre, et cela
fait, M. Martin dut courir les marchés--afin de vendre ses produits, en
ne conservant que les grains de semailles.
Ces ventes intéressaient notre petit garçon au plus haut point. Aussi
le fermier l'emmenait-il avec lui. Qu'on n'accuse pas cet enfant de
huit ans de se montrer âpre au gain. Non! il était ainsi, et son
instinct le poussait au commerce. Du reste, il se contentait du
caillou que Martin Mac Carthy lui remettait chaque soir, suivant les
conventions, et il se félicitait de voir grossir son trésor. Nous
ferons observer, d'ailleurs, que le désir du lucre est inné chez la
race irlandaise. Ils aiment à gagner de l'argent, les habitants de la
Verte Erin, à la condition toutefois de l'avoir honnêtement acquis. Et,
lorsque le fermier avait conclu une bonne affaire au marché de Tralee
ou dans les bourgades voisines, P'tit-Bonhomme s'en montrait aussi
heureux que si elle eût été faite à son profit.
Octobre, novembre, décembre, s'écoulèrent en d'assez bonnes conditions.
Les travaux étaient depuis longtemps achevés, lorsque le receveur des
fermages vint, la veille de Noël, se présenter à Kerwan. L'argent
était prêt; mais, une fois échangé contre un reçu en règle, il n'en
restait plus guère à la ferme. Aussi, ne voulant point voir partir
cet argent si péniblement arraché du sol d'autrui, Murdock s'était-il
hâté de sortir, dès qu'on avait aperçu le receveur. C'était toujours
là l'inquiétude de l'avenir. Heureusement l'hiver était assuré, et les
réserves permettraient de recommencer les labours au printemps sans
dépense supplémentaire.
Avec la nouvelle année survinrent des froids excessifs. On ne
quittait plus guère la ferme. Il est vrai, le travail ne manquait
pas à l'intérieur. Ne fallait-il pas pourvoir à la nourriture et à
l'entretien des animaux? P'tit-Bonhomme était chargé spécialement
de la basse-cour, et l'on pouvait s'en rapporter à lui. Les poules
et les poussins étaient aussi soigneusement traités qu'enregistrés.
Entre temps, il n'oubliait pas qu'il avait une filleule. Quelle joie
il éprouvait à tenir Jenny sur ses bras, à provoquer son sourire en
lui souriant, à lui chanter des chansons, à la bercer pour l'endormir,
lorsque sa mère était occupée de quelque besogne! C'est qu'il avait
pris ses fonctions au sérieux. Un parrain, c'est presque un père, et
il regardait la petite fille comme son enfant. A son sujet, il formait
des projets d'avenir très ambitieux. Elle n'aurait pas d'autre maître
que lui... Il lui apprendrait à parler d'abord, puis à lire, à écrire,
enfin «à tenir sa maison» plus tard...
Observons ici que P'tit-Bonhomme avait profité des leçons de M. Martin
et de ses fils, surtout de celles que lui donnait Murdock. A cet
égard, il n'en était plus où l'avait laissé Grip,--ce pauvre Grip,
qui occupait toujours sa pensée, et dont le souvenir ne devait jamais
s'effacer...
Le printemps reparut sans trop de retard, à la suite d'un hiver qui
avait été assez rude. Le jeune berger, accompagné de son ami Birk,
reprit sa tâche habituelle. Sous sa garde, les moutons et les chèvres
retournèrent à travers les pâtures dans un rayon d'un mille autour de
la ferme. Combien il lui tardait que son âge lui permit de prendre
part aux travaux de labour, exigeant une vigueur dont il était encore
dépourvu, à son vif chagrin. Quelquefois, il en parlait à Grand'mère,
qui lui répondait en hochant la tête:
«Patience, cela viendra...
--Mais, en attendant, est-ce que je ne pourrais pas semer un bout de
champ?...
--Cela te rendrait-il heureux?...
--Oui, Grand'mère. Lorsque je vois Murdock ou Sim lancer les grains
sur le sillon, balançant leurs bras, et marchant d'un pas régulier,
j'ai bonne envie de les imiter. C'est un si beau travail, et il est si
intéressant de penser que ce grain va germer dans les sillons de cette
terre, et qu'il en sortira des épis longs... longs... Comment cela se
peut-il faire?...
--Je n'en sais rien, mon enfant, mais Dieu le sait, ce qui doit nous
suffire.»
Il résulta de cette conversation que l'on vit, quelques jours après,
P'tit-Bonhomme arpenter une pièce préparée à la charrue et au rouleau,
et lancer la semence d'avoine avec une adresse parfaite--ce qui lui
valut les compliments de Martin Mac Carthy.
Aussi, lorsque les fines pointes vertes commencèrent à sortir, quelle
obstination il mit à défendre sa future moisson contre les corbeaux
pillards, se levant à la pointe du jour pour les poursuivre à coups
de pierre! N'oublions pas de mentionner, en outre, qu'à la naissance
de Jenny, il avait planté un petit sapin au milieu de la grande cour,
avec cette pensée qu'ils grandiraient tous les deux ensemble, l'arbuste
et le bébé. Et ce frêle arbuste, ce n'était pas sans peine qu'il
s'ingéniait à le protéger contre les oiseaux malfaisants. Décidément,
P'tit-Bonhomme et les représentants de cette gent dévastatrice ne
seraient jamais bons amis.
Cet été de 1880, on travailla dur dans les campagnes de
l'Ouest-Irlande. Par malheur, les circonstances climatériques se
montrèrent peu favorables au rendement du sol. En la plupart des
comtés, il fut très inférieur à celui de l'année précédente. Néanmoins,
la famine n'était point à craindre, puisque la récolte des pommes
de terre promettait d'être abondante, quoique tardive, ce dont il
fallait se louer, car les emblavures ne réussirent point, et du blé,
il y en eut à peine. Quant aux seigles, aux orges, aux avoines, on
dut reconnaître que ces diverses céréales allaient être insuffisantes
pour les besoins du pays. Sans doute, cela amènerait une hausse des
prix. Mais en quoi les cultivateurs profiteraient-ils de cette hausse,
puisqu'ils n'auraient rien à vendre, étant forcés de conserver le peu
qu'ils récolteraient pour les semailles de la prochaine année? Aussi
ceux qui avaient pu faire quelques économies devaient-ils s'attendre à
les sacrifier d'abord pour le paiement des diverses taxes; puis, tout
l'argent disparaîtrait jusqu'au dernier shilling lors du règlement des
fermages.
La conséquence de cet état de choses fut que le mouvement nationaliste
tendit à s'accentuer dans les comtés. C'est ce qui arrive toutes
les fois qu'un nuage de misère se lève à l'horizon des campagnes
irlandaises. En maint endroit retentirent les récriminations mêlées aux
cris désespérés des partisans de la ligue agraire. De terribles menaces
furent proférées contre les propriétaires du sol, qu'ils fussent ou non
étrangers, et on n'a pas oublié que les landlords écossais ou anglais
étaient considérés comme tels.
Cette année-là, en juin, à Westport, les gens, ameutés par la faim,
venaient de s'écrier: «Accrochez-vous d'une poigne solide à vos
fermes!» et le mot d'ordre qui courait à travers les campagnes,
c'était: «la terre aux paysans!»
Quelques scènes de désordre éclatèrent sur les territoires du Donegal,
du Sligo, du Galway. Le Kerry n'en fut point exempt. Très effrayées,
Grand'mère, Martine et Kitty virent trop souvent Murdock quitter la
ferme, à la nuit close, et n'y reparaître que le lendemain, fatigué par
de longues étapes, et plus sombre, plus ulcéré que jamais. Il revenait
de ces meetings organisés dans les principales bourgades, où l'on
prêchait la révolte, le soulèvement contre les lords, le boycottage
général, qui obligerait les propriétaires à laisser leurs terres en
friche.
[Illustration: IL FALLUT RENTRER LES ANIMAUX A L'ÉTABLE. (Page 186.)]
Et, ce qui accroissait les craintes de la famille au sujet de
Murdock, c'est que le lord lieutenant pour l'Irlande, décidé aux
plus énergiques mesures, faisait surveiller de très près les
nationalistes par ses brigades de police.
M. Martin et Sim, éprouvant les mêmes sentiments que Murdock, ne
disaient rien quand celui-ci était de retour, après une absence
prolongée. Mais les femmes, elles, le suppliaient d'être prudent, de
prendre garde à ses actes, à ses paroles. Elles voulaient lui arracher
la promesse de ne pas s'associer aux rébellions en faveur du -home
rule-, qui ne pouvaient amener qu'une catastrophe.
Murdock éclatait alors, et la grande salle retentissait de ses colères.
Il parlait, il s'emportait, comme s'il eût été dans le feu de quelque
meeting.
«La misère, après toute une vie de travail, la misère sans fin!»
répétait-il.
Et, tandis que Martine et Kitty tremblaient à la pensée que Murdock
aurait pu être entendu du dehors, en cas que quelque agent eût rôdé
autour de la ferme, M. Martin et Sim, assis à l'écart, courbaient la
tête.
P'tit-Bonhomme assistait à ces tristes scènes, très ému. Après avoir
subi tant d'épreuves, n'était-il donc pas arrivé au terme de ses
misères le jour où il avait été recueilli à Kerwan? L'avenir lui en
réservait-il de plus dures encore?
Il avait alors huit ans et demi. Fortement constitué pour son âge,
ayant eu la chance d'échapper aux maladies de l'enfance, ni les
souffrances, ni les mauvais traitements, ni le manque de soins,
n'avaient pu affaiblir son organisme. On dit des chaudières à vapeur
qu'elles ont été éprouvées à «tant» d'atmosphères, quand on les a
soumises aux pressions correspondantes. Eh bien, P'tit-Bonhomme avait
été éprouvé--c'est le mot--éprouvé jusqu'à son maximum de résistance,
et il était capable d'une surprenante endurance physique et morale.
Cela se voyait à ses épaules développées, à sa poitrine déjà large, à
ses membres grêles mais nerveux et bien musclés. Sa chevelure tendait
à brunir, et il la portait courte au lieu de ces boucles que miss
Anna Waston faisait frisotter sur son front. Ses yeux, d'un iris
bleu foncé, allumés d'une prunelle étincelante, témoignaient d'une
extraordinaire vivacité. Sa bouche légèrement serrée des lèvres,
son menton un peu fort, indiquaient l'énergie et la décision de son
caractère. C'est ce qui avait plus particulièrement attiré l'attention
de sa nouvelle famille. Ces gens de culture, sérieux et réfléchis, sont
d'assez bons observateurs. Il n'avait pu leur échapper que ce garçonnet
était un enfant remarquable par ses instincts d'ordre, d'application,
et, certainement, il s'élèverait, s'il trouvait jamais l'occasion
d'exercer ses aptitudes naturelles.
Les périodes affectées aux travaux de la fenaison et de la moisson
présentèrent des conditions moins favorables que l'année précédente.
Il y eut un déficit assez considérable, tel qu'on l'avait prévu, en ce
qui concernait les grains. Le personnel de la ferme suffit aisément
à la besogne, sans qu'il eût été besoin de recourir aux bras du
dehors. Cependant la récolte des pommes de terre fut belle. C'était la
nourriture en partie assurée pour la mauvaise saison. Mais, cette fois,
comment se procurerait-on l'argent nécessaire au paiement des fermages
et des redevances?
L'hiver revint, très précoce. Dès le commencement de septembre, on
reçut le premier coup des grands froids. Puis d'abondantes neiges
tombèrent. Il fallut de bonne heure rentrer les animaux à l'étable. La
couche blanche était si épaisse, si persistante, que ni les moutons
ni les chèvres n'auraient pu atteindre l'herbe du sol. De là, cette
crainte très fondée que les fourrages fussent insuffisants jusqu'au
retour du printemps. Les plus prudents ou du moins ceux qui en
avaient les moyens,--et Martin Mac Carthy fut du nombre,--durent se
précautionner par des achats. Il est vrai, ils ne parvinrent à les
réaliser qu'à des prix très élevés, vu la rareté de la marchandise, et
peut-être eût-il mieux valu se défaire des animaux, dont l'entretien
serait compromis par une longue hibernation.
C'est une circonstance très fâcheuse, en tous pays, que ces froids
qui gèlent la terre à plusieurs pieds de profondeur, surtout lorsque,
légère et siliceuse comme en Irlande, elle a mal retenu le peu
d'engrais qu'il est possible d'y mettre. Quand l'hiver se poursuit
avec une ténacité devant laquelle le cultivateur est désarmé, il est à
craindre que la congélation se prolonge au delà des limites normales.
Et que peut le soc de la charrue, alors que l'humus a conservé la
dureté du silex? Et si les semailles n'ont pas été faites à temps,
quelle misère en perspective! Mais il n'est pas donné à l'homme de
modifier les hasards climatériques d'une saison. Il en est donc réduit
à se croiser les bras, tandis que ses réserves s'épuisent de jour en
jour. Et les bras croisés ne sont pas des bras qui travaillent!
Avec la fin de novembre, cet état de choses empira. Aux tourmentes de
neige succéda une température des plus rigoureuses. Maintes fois, la
colonne thermométrique s'abaissa à dix-neuf degrés au dessous du zéro
centigrade.
La ferme, recouverte d'une carapace durcie, ressemblait à ces huttes
groënlandaises, perdues dans l'immensité des paysages polaires. A
la vérité, cette épaisse couche de neige conservait à l'intérieur
la chaleur des foyers, et on ne souffrait pas trop de cet excès de
froidure. Par exemple, au dehors, au milieu de cette atmosphère calme
dont les molécules semblaient être gelées, il était impossible de
s'aventurer sans prendre certaines précautions.
Ce fut à cette époque que Martin Mac Carthy et Murdock, en prévision
des fermages qu'ils auraient à payer dans quelques semaines, se virent
contraints de vendre une partie de leur bétail, entre autres, un fort
lot de moutons. Il importait de ne pas s'attarder pour toucher de
l'argent chez les marchands de Tralee.
On était au 15 décembre. Comme la carriole n'aurait pu que très
difficilement rouler à la surface de la couche glacée, le fermier
et son fils prirent la résolution d'entreprendre le voyage à pied.
Par vingt degrés de froid, vingt-quatre milles à parcourir en ces
conditions, cela ne laissait pas d'être très pénible. Très probablement
leur absence durerait deux ou trois jours.
On ne les vit pas sans inquiétude quitter la ferme, dès les premières
lueurs de l'aube. Bien que le temps fût très sec, de lourdes
vapeurs qui s'épaississaient vers l'ouest, menaçaient de le modifier
prochainement.
M. Martin et Murdock étant partis le 15, on ne devait pas les attendre
avant le soir du 17.
Jusqu'au soir, l'état atmosphérique ne changea pas d'une manière
sensible. Il se produisit encore un abaissement du thermomètre d'un
ou deux degrés. La brise se leva dans l'après-midi, et ce fut un
autre sujet d'anxiété, car la vallée de la Cashen se trouble avec une
extraordinaire violence, lorsque les vents de mer s'y engouffrent au
cours de la période hivernale.
Pendant la nuit du 16 au 17, la tempête se déchaîna furieusement,
accompagnée d'épais tourbillons de neige. A dix pas de la ferme, on
ne l'aurait pas aperçue sous son manteau blanc. Le fracas des glaçons
entrechoqués sur la rivière était épouvantable. A cette heure, M.
Martin et Murdock s'étaient-ils déjà remis en route, après avoir
terminé leurs affaires à Tralee? On ne savait. Ce qui est certain,
c'est que le 18 au soir, ils n'étaient pas de retour.
La nuit se passa au milieu du tumulte des rafales. On imaginera sans
peine quelles durent être les angoisses de Grand'mère, de Martine, de
Kitty, de Sim et de P'tit-Bonhomme. Peut-être le fermier et son fils
étaient-ils alors perdus dans les remous du chasse-neige?... Peut-être
étaient-ils tombés à quelques milles de la ferme, épuisés, mourant de
faim et de froid?...
Le lendemain, vers dix heures du matin, il se fit une éclaircie à
l'horizon, et les assauts de la bourrasque diminuèrent. Par suite d'une
saute de vent vers le nord, les neiges accumulées se solidifièrent en
un instant. Sim déclara qu'il allait se porter au devant de son père
et de son frère, en emmenant Birk. Sa résolution fut approuvée, à la
condition qu'il permettrait à Martine et à Kitty de l'accompagner.
Il en résulta donc que P'tit-Bonhomme, malgré son désir, dut rester à
la maison avec Grand'mère et le bébé.
Il fut bien convenu, d'ailleurs, que les recherches se borneraient à
l'exploration de la route sur deux ou trois milles, et que, pour le cas
où Sim jugerait à propos de les poursuivre au delà, Martine et Kitty
rentreraient avant la nuit.
Un quart d'heure après, Grand'mère et P'tit-Bonhomme étaient seuls.
Jenny dormait dans la chambre à côté de la salle--la chambre de Murdock
et de Kitty. Une sorte de corbeille, suspendue par deux cordes à l'une
des poutres du plafond, selon la mode irlandaise, servait de berceau à
l'enfant.
Le fauteuil de Grand'mère était placé devant l'âtre, où P'tit-Bonhomme
entretenait un bon feu de tourbe et de bois. De temps en temps,
il se levait, il allait voir si sa filleule ne s'éveillait point,
s'inquiétant du moindre mouvement qu'elle faisait, prêt à lui donner un
peu de lait tiède, ou même à la rendormir en balançant doucement son
berceau.
Grand'mère, tourmentée par l'inquiétude, prêtait l'oreille à tous les
bruits du dehors, grésillement des neiges qui se durcissaient sur le
chaume, gémissement des ais qui craquaient sous les piqûres du froid.
«Tu n'entends rien, P'tit-Bonhomme? disait-elle.
--Non, Grand'mère!»
Et, après avoir égratigné les vitres zébrées de givre, il essayait de
jeter un regard à travers la fenêtre qui donnait sur la cour toute
blanche.
Vers midi et demi, la petite fille poussa un léger cri. P'tit-Bonhomme
se rendit près d'elle. Comme elle n'avait pas ouvert les yeux, il se
contenta de la bercer pendant quelques instants, et le sommeil la
reprit.
Il se disposait à retourner près de la vieille femme qu'il ne voulait
pas laisser seule, lorsqu'un bruissement se fit entendre à l'extérieur.
Il écouta avec plus d'attention. Ce n'était qu'une sorte de grattement
qui lui parut venir de l'étable contiguë à la chambre de Murdock.
Toutefois, celle-ci en étant séparée par un mur plein, il ne se
préoccupa pas autrement de ce bruit. Quelques rats, sans doute, qui
couraient entre les bottes de litière. Quant à la fenêtre, elle était
fermée, et il n'y avait rien à craindre.
P'tit-Bonhomme, ayant eu soin de repousser la porte qui séparait les
deux chambres, s'empressa de rentrer.
«Et Jenny? demanda Grand'mère.
--Elle s'est rendormie.
--Alors, reste près de moi, mon enfant...
--Oui, Grand'mère.»
Tous deux, courbés devant l'âtre flambant, reparlèrent de Martin et de
Murdock, puis de Martine, de Kitty, de Sim, qui étaient allés à leur
rencontre.
Pourvu qu'il ne leur fût pas arrivé malheur! Au milieu de ces tempêtes
de neige, il se produit parfois de si terribles catastrophes! Bah!
des hommes énergiques et vigoureux savent se tirer d'affaire... Dès
qu'ils rentreraient, ils trouveraient un bon feu dans le foyer, un grog
brûlant sur la table... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à jeter une brassée
de fagots au fond de l'âtre.
Depuis deux heures déjà, Martine et les autres étaient partis, et rien
n'annonçait leur prochain retour.
«Voulez-vous que j'aille jusqu'à la porte de la cour, Grand'mère?
proposa P'tit-Bonhomme. De là, je m'avancerai sur la route afin de voir
plus loin...
--Non... non!... Il ne faut pas que la maison reste seule, répondit
Grand'mère, et elle est seule lorsqu'il n'y a que moi à la garder!»
Ils se remirent à causer. Mais bientôt,--ce qui arrivait
quelquefois,--la fatigue et l'inquiétude aidant, la vieille femme ne
tarda pas à s'assoupir.
P'tit-Bonhomme, suivant son habitude, lui glissa un oreiller derrière
la tête, se promettant d'éviter tout bruit qui pourrait la réveiller,
et il vint se poster près de la fenêtre.
Après en avoir déglacé une des vitres, il regarda.
Tout était blanc au dehors, tout était silencieux comme dans un enclos
de cimetière.
Puisque Grand'mère dormait, puisque Jenny reposait dans la chambre à
côté, quel inconvénient y aurait-il à se porter jusqu'à la route. Cette
curiosité, ou plutôt ce désir de voir si personne ne venait, était très
excusable.
P'tit-Bonhomme ouvrit donc la porte de la salle et la referma
doucement. Et s'enfonçant à mi-jambe dans la couche de neige, il gagna
la barrière à l'entrée de la cour.
Sur la route, blanche à perte de vue, personne. Nul bruit de pas dans
la direction de l'ouest. Martine, Kitty et Sim n'étaient point à
proximité, car les aboiements de Birk se fussent fait entendre de loin
par ces froids vifs qui portent la voix à de grandes distances.
P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'au milieu de la chaussée.
En ce moment, un nouveau grattement attira son attention, non sur la
route, mais dans la cour, à droite des bâtiments du côté des étables.
On eût dit que ce grattement était accompagné d'un hurlement étouffé.
P'tit-Bonhomme, immobile, écoutait. Le cœur lui battait fort. Mais,
bravement, il se dirigea vers le mur des étables, et ayant tourné
l'angle de ce côté, il se glissa à pas sourds par précaution.
Le bruit se faisait toujours entendre à l'intérieur, derrière l'angle
occupé par la chambre de Murdock et de Kitty.
P'tit-Bonhomme, dans le pressentiment de quelque malheur, vint en
rampant le long de la muraille.
A peine eut-il dépassé l'angle, qu'un cri lui échappa.
En cet endroit, le paillis avait été désagrégé. Au milieu du mortier,
effrité par le temps, se découpait un assez large trou, qui s'ouvrait
sur la chambre où dormait Jenny.
Qui avait fait cette brèche?... Était-ce un homme?... Était-ce un
animal?...
Sans hésiter, P'tit-Bonhomme s'élança d'un bond et pénétra dans la
chambre...
Juste à ce moment, un animal de forte taille s'en échappait, et, en
s'enfuyant, renversa le jeune garçon.
[Illustration: Le loup se sauvait en traînant le berceau. (Page 192.)]
C'était un loup,--un de ces loups vigoureux, à museau pointu en forme
de coin, qui rôdent par bandes à travers les campagnes irlandaises
pendant les longs hivers.
Après avoir déchiré le paillis et s'être introduit dans la chambre, il
avait arraché le berceau de Jenny, dont les cordes s'étaient rompues,
et se sauvait en le traînant sur la neige.
La petite fille jetait des cris...
[Illustration: P'tit-Bonhomme l'attendait de pied ferme. (Page 194.)]
Se mettre à la poursuite du loup, son couteau à la main, P'tit-Bonhomme
n'hésita pas à le faire, appelant au secours d'une voix désespérée.
Mais qui aurait pu l'entendre, qui aurait pu lui venir en aide? Et si
le féroce animal se retournait contre lui?... Est-ce qu'il songeait à
cela?... Est-ce qu'il se disait qu'il risquait sa vie?... Non! il ne
voyait que l'enfant emporté par cette énorme bête...
Le loup détalait rapidement, tant ce berceau, qu'il tirait par une des
cordes, lui pesait peu. P'tit-Bonhomme dut courir pendant une centaine
de pas avant de l'atteindre. Après avoir contourné les murs de la
ferme, le loup s'était élancé sur la grande route, et il la remontait
vers Tralee, lorsqu'il fut rejoint par P'tit-Bonhomme.
Le loup s'arrêta, et, lâchant le berceau, se précipita sur le jeune
garçon.
Celui-ci l'attendit de pied ferme, la main tendue, et au moment où
l'animal lui sautait à la gorge, il lui enfonça son couteau dans le
flanc. Mais ce ne fut pas sans que le loup l'eût mordu au bras, et
cette morsure fut si douloureuse qu'il tomba inanimé sur la neige.
Par bonne chance, avant qu'il eût perdu connaissance, des aboiements se
firent entendre...
C'était Birk. Il accourait, il se jeta sur le loup, qui se hâta de
prendre la fuite.
Presque aussitôt apparaissaient Martin Mac Carthy et Murdock, que Sim,
Martine et Kitty venaient de rencontrer enfin à deux milles de là.
La petite Jenny était sauvée, et sa mère la rapportait entre ses bras.
Quant à P'tit-Bonhomme, dont Murdock avait étanché la blessure, il fut
ramené à la ferme, et déposé sur son lit dans la chambre de Grand'mère.
Quand il eut repris ses sens:
«Et Jenny?... demanda-t-il.
--Elle est là, répondit Kitty, là... vivante... et grâce à toi... mon
brave enfant!
--Je voudrais bien l'embrasser...»
Et, dès qu'il eut vu la petite sourire à son baiser, ses yeux se
refermèrent.
XV
MAUVAISE ANNÉE.
La blessure de P'tit-Bonhomme n'était pas grave, bien que son sang eût
abondamment coulé. Mais, s'ils fussent arrivés quelques instants plus
tard, Murdock n'aurait relevé qu'un cadavre, et jamais Kitty n'eût revu
son enfant.
Dire que P'tit-Bonhomme fut entouré de soins affectueux pendant les
quelques jours que nécessita son rétablissement, ce serait superflu.
Plus qu'à aucun moment il sentit qu'il avait une famille, lui, ce
pauvre orphelin d'on ne savait qui! Avec quelle effusion son cœur
s'ouvrait à toutes ces tendresses, lorsqu'il songeait à tant de jours
heureux passés à la ferme de Kerwan. Et pour en savoir le nombre,
ne lui suffisait-il pas de compter les cailloux que M. Martin lui
remettait chaque soir? Celui qu'il lui donna après l'affaire du loup,
quelle joie il eut à le glisser dans son vieux pot de grès!
L'année achevée, la rigueur de l'hiver s'accentua au delà du nouvel
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