revoir!»
En effet, dans le Royaume-Uni, on sait exactement ce que vaut une
existence anglaise: c'est à cent cinquante-cinq livres--soit trois
mille huit cent soixante-quinze francs,--qu'est estimé tout juste ce
type où se mélange le sang des Saxons, des Normands, des Cambriens et
des Pictes.
La Hard, immobile, laissa l'agent s'éloigner du cabin, dont les enfants
n'avaient pas osé sortir. Jusqu'alors, elle ne considérait que les
quelques guinées que lui valait chaque année de leur existence, et
voilà que leur mort allait lui en rapporter autant! Ces neuf pence,
payés une première fois, ne dépendait-il pas d'elle de ne pas les payer
une seconde fois?
Aussi, en rentrant, quel regard la Hard jeta sur ces malheureux, le
regard d'un épervier à l'oiseau blotti sous les herbes. Il semblait
que P'tit-Bonhomme et Sissy l'eussent compris. Par instinct, ils
reculèrent, comme si les mains de ce monstre fussent prêtes à les
étrangler.
Toutefois, il convenait d'agir avec prudence. Trois enfants morts, il y
aurait eu de quoi éveiller les soupçons. Des huit ou neuf shillings qui
restaient, la Hard en emploierait une petite part à les nourrir pendant
quelque temps. Trois ou quatre semaines encore... oh! pas davantage...
L'agent, quand il reviendrait, recevrait les neuf pence, et la prime
d'assurances paierait dix fois ces frais indispensables. Elle ne
songeait plus maintenant à rendre les enfants à la maison de charité.
Cinq jours après la visite de l'agent, la petite fille mourut, sans
qu'un médecin eût été appelé près d'elle.
C'était dans la matinée du 6 octobre. La Hard, étant allée boire au
dehors, avait abandonné les enfants dans son taudis, dont elle avait eu
soin de refermer la porte.
La malade râlait. Un peu d'eau pour humecter ses lèvres, on ne pouvait
lui donner autre chose. Des remèdes, il eût fallu les aller chercher à
Donegal et les payer... La Hard avait un meilleur emploi de son temps
et de son argent. La petite victime n'avait plus la force de remuer.
Elle grelottait au milieu des sueurs de la fièvre qui trempaient sa
litière. Ses yeux se tenaient grands ouverts pour voir une dernière
fois, et il semblait qu'elle se dît:
«Pourquoi suis-je née... pourquoi?...»
Sissy, accroupie, lui baignait doucement les tempes.
P'tit-Bonhomme, dans un coin, regardait, comme il eût regardé une cage
qui va s'ouvrir et laisser s'échapper un oiseau...
A un gémissement plus plaintif, qui contracta la bouche de l'enfant:
«Est-ce qu'elle va mourir? demanda-t-il, sans peut-être se rendre
compte de ce mot.
--Oui... répondit Sissy, et elle ira au ciel!
--On ne peut donc pas aller au ciel sans mourir?...
--Non... on ne peut pas!»
Quelques instants après, un mouvement convulsif agita cette frêle
créature dont la vie ne tenait plus qu'à un souffle. Ses yeux se
tournèrent, et son âme d'enfant s'exhala dans un dernier soupir.
Sissy tomba à genoux, effarée. P'tit-Bonhomme, imitant sa compagne,
s'agenouilla devant ce corps chétif qui ne remuait plus.
Lorsque la Hard rentra, une heure plus tard, elle se mit à jeter des
cris. Puis, ressortant:
«Morte... morte!» hurla-t-elle en parcourant le hameau qu'elle voulait
prendre à témoin de sa douleur.
A peine quelques voisins firent-ils mine de s'en apercevoir. Que leur
importait, à ces misérables, qu'il y eût un malheureux de moins! N'y
en avait-il pas assez d'autres sur la terre?... Et il en pousserait
encore!... Ce n'est pas cette graine-là qui manquera jamais!
En jouant ce rôle, la Hard ne songeait qu'à ses intérêts, entendait ne
pas compromettre sa prime.
Et, d'abord, il fallait courir à Donegal réclamer l'assistance du
médecin de la Compagnie. Si on ne l'avait pas appelé pour soigner
l'enfant, on lui demanderait de venir constater son décès. Formalité
indispensable au paiement de l'assurance.
La Hard partit donc le jour même, confiant la petite morte à la garde
des deux enfants. Elle quitta Rindok vers deux heures de l'après-midi,
et, comme il y avait six milles pour aller et six milles pour revenir,
elle ne serait pas de retour avant huit ou neuf heures du soir.
Sissy et P'tit-Bonhomme restèrent dans le cabin, où ils avaient été
enfermés. Le garçon, immobile près de l'âtre, osait à peine bouger.
Sissy donnait à la fillette plus de soins que la pauvre enfant n'en
avait peut-être jamais reçu en toute sa vie. Elle lui lava la figure,
elle lui arrangea les cheveux, elle lui enleva sa chemise en loques et
la remplaça par une serviette qui séchait à un clou. Ce petit cadavre
n'aurait pas d'autre suaire, comme il n'aurait pour tombeau que le trou
dans lequel on le jetterait...
Cette besogne achevée, Sissy embrassa la fillette sur les joues.
P'tit-Bonhomme voulut en faire autant... Il fut saisi d'épouvante.
«Viens... viens!... dit-il à Sissy.
--Où?...
--Dehors!... Viens... viens!»
Sissy refusa. Elle ne voulait pas abandonner ce corps dans la hutte.
D'ailleurs la porte était fermée.
«Viens... viens! répéta l'enfant.
--Non... non!... Il faut rester!...
--Elle est toute froide... et moi aussi... j'ai froid... j'ai froid!...
Viens, Sissy, viens. Elle voudrait nous emmener avec elle... là-bas...
où elle est...»
L'enfant était pris de terreur... Il avait le sentiment qu'il mourrait
aussi, s'il ne s'ensauvait pas... Le soir commençait à tomber...
Sissy alluma un bout de chandelle, fiché dans la fente d'un morceau de
bois, et le plaça près de la litière.
P'tit-Bonhomme se sentit plus effrayé encore, lorsque cette lumière
fit tremblotter les objets autour de lui. Il aimait bien Sissy... il
l'aimait comme une sœur aînée... Les uniques caresses qu'il eût
jamais goûtées lui étaient venues d'elle... Mais il ne pouvait pas
rester... il ne le pouvait pas...
Et, alors, de ses mains, en s'écorchant, en se brisant les ongles, il
parvint à creuser la terre au coin de la porte, à déplacer les cailloux
qui en supportaient le montant, à faire un trou assez large pour lui
livrer passage.
«Viens... viens!... dit-il une dernière fois.
--Non... répondit Sissy, je ne veux pas... Elle serait seule... Je ne
veux pas!...»
P'tit-Bonhomme se jeta à son cou, l'étreignit, l'embrassa... Puis, se
faufilant à travers le trou, il disparut, laissant Sissy près de la
petite morte.
Quelques jours après, l'enfant, rencontré dans la campagne, tombait
entre les mains du montreur de marionnettes, et l'on sait ce qu'il en
advint.
XII
LE RETOUR.
Actuellement, P'tit-Bonhomme était heureux et n'imaginait pas qu'il fût
possible de l'être davantage--tout au présent, sans songer à l'avenir.
Mais l'avenir, est-ce autre chose qu'un présent qui se renouvelle de
lendemains en lendemains?
Sa mémoire, il est vrai, lui ramenait parfois des images du passé. Il
songeait souvent à cette fillette qui vivait avec lui chez la méchante
femme. Sissy aurait aujourd'hui près de onze ans. Qu'était-elle
devenue?... La mort ne l'avait-elle pas délivrée comme l'autre
petite?... Il se disait qu'il la retrouverait un jour. Il lui devait
tant de reconnaissance pour ses soins affectueux, et, dans son besoin
de se rattacher à tous ceux qui l'avaient aimé, c'était une sœur
qu'il voulait voir en elle.
Puis, il y avait Grip,--le brave Grip qu'il confondait avec Sissy dans
le même sentiment de gratitude. Six mois s'étaient écoulés depuis
l'incendie de la ragged-school à Galway, six mois durant lesquels
P'tit-Bonhomme avait été le jouet de hasards si divers! Qu'était devenu
Grip?... Lui, non plus, ne pouvait être mort... De si bons cœurs,
«ça ne cesse pas de battre comme ça!...» Ce serait plutôt aux Hards,
aux Thornpipes, de s'en aller, et personne ne les regretterait... Ces
bêtes-là ont la vie dure!
Ainsi raisonnait P'tit-Bonhomme, et, on s'en doute bien, il n'avait
pas été sans parler à la ferme de ses amis d'autrefois. Aussi la ferme
s'était-elle intéressée à leur sort.
[Illustration: P'tit-Bonhomme regardait à travers la campagne.
(Page 150.)]
Martin Mac Carthy avait donc fait une enquête; mais--on ne l'a pas
oublié,--il n'en était rien résulté à l'égard de Sissy, la fillette
ayant disparu du hameau de Rindok.
Pour ce qui est de Grip, on avait reçu une réponse de Galway. Le pauvre
garçon, à peine remis de sa blessure, n'ayant plus d'emploi, avait
quitté la ville, et, sans doute, il errait d'une bourgade à l'autre
afin de se procurer de l'ouvrage. Gros chagrin pour P'tit-Bonhomme,
de se sentir si heureux, tandis que Grip ne l'était probablement pas!
M. Martin se fût intéressé à Grip, et n'aurait pas mieux demandé que
de l'occuper à la ferme, où il aurait fait de bon travail. Mais on
ignorait ce qu'il était devenu... Les deux pensionnaires de l'école des
déguenillés se reverraient-ils un jour?... Pourquoi ne pas en garder
l'espoir?...
A Kerwan, la famille Mac Carthy menait une existence laborieuse et
régulière. Les fermes les plus rapprochées en étaient distantes de deux
ou trois milles. On ne voisine guère entre tenanciers au milieu de ces
districts peu fréquentés de la basse Irlande. Tralee, le chef-lieu du
comté, se trouvait à une douzaine de milles, et M. Martin ou Murdock
n'y allaient que si leurs affaires les y obligeaient, les jours de
marché.
La ferme dépendait de la paroisse de Silton, située à cinq milles
de là,--un village d'une quarantaine de maisons, avec une centaine
d'habitants réunis autour de leur clocher. Le dimanche, on attelait la
carriole pour conduire les femmes à la messe, et les hommes suivaient
à pied. Le plus souvent, Grand'mère restait au logis par dispense du
curé, eu égard à son âge, à moins qu'il ne s'agît des fêtes de Noël, de
Pâques ou de l'Assomption.
Et dans quelle tenue P'tit-Bonhomme se présentait à l'église de Silton!
Ce n'était plus l'enfant en haillons qui se glissait sous le porche
de la cathédrale de Galway et se dissimulait derrière les piliers.
Il ne craignait plus d'être chassé, il ne tremblait pas devant cette
redingote sévère, ce gilet montant, cette longue canne, dont l'ensemble
constitue l'important bedeau de paroisse. Non! il avait sa place au
banc, près de Martine et de Kitty, il écoutait les chants sacrés, il y
répondait d'une voix douce, il suivait l'office dans un livre à images,
dont Grand'mère lui avait fait cadeau. C'était un garçon que l'on
pouvait montrer avec quelque fierté, vêtu de son tweed de bonne étoffe,
toujours propre et dont il prenait grand soin.
La messe achevée, on remontait dans la carriole, on revenait à Kerwan.
Cet hiver-là, par exemple, il neigeait à gros tourbillons, des fois,
et la bise piquait ferme. Tous avaient les yeux rougis par le froid, la
face gercée. A la barbe de M. Martin et de ses fils pendaient de petits
cristaux de glace, ce qui leur faisait comme des têtes de plâtre.
Il est vrai, un bon feu de racines et de tourbe que Grand'mère
avait entretenu, flambait au fond de l'âtre. On s'y réchauffait, on
s'asseyait devant la table, sur laquelle fumait quelque morceau de lard
aux choux à forte odeur, entre un plat de pommes de terre brûlantes
sous leur enveloppe rougeâtre, et une omelette dont les œufs avaient
été soigneusement choisis selon leur ordre numérique.
Puis, la journée s'écoulait en lectures, en causeries, lorsque le temps
ne permettait pas de sortir. P'tit-Bonhomme, sérieux et attentif,
tirait profit de ce qu'il entendait.
La saison s'avançait. Février fut très froid, et mars très pluvieux.
L'époque approchait où les labours allaient recommencer. En somme,
l'hiver, n'ayant pas été d'une extrême rigueur, ne semblait pas
devoir se prolonger. Les ensemencements se feraient en de bonnes
conditions. Les tenanciers seraient en mesure de répondre aux exigences
des propriétaires pour les fermages de la prochaine Noël, sans être
exposés à ces funestes évictions dont tant de districts sont le
théâtre, lorsque la récolte a manqué, et qui dépeuplent des paroisses
entières[5].
[5] C'est depuis 1870, que les fermiers ne peuvent plus être expulsés
sans recevoir une indemnité pour les améliorations qu'ils ont faites
au sol.
Cependant, ainsi que l'on dit, il y avait un point noir à l'horizon de
la ferme.
Deux ans auparavant, le second fils, Pat, était parti sur le navire de
commerce -Guardian-, appartenant à la maison Marcuard de Liverpool.
Deux lettres de lui étaient arrivées, après son passage à travers les
mers du Sud; la dernière remontait à neuf ou dix mois, et, depuis
lors, les nouvelles faisaient absolument défaut. M. Martin avait écrit
à Liverpool, cela va sans dire. Or, la réponse n'avait point été
satisfaisante. On n'avait rien appris ni par les courriers ni par
les correspondances maritimes, et MM. Marcuard ne cachaient pas leurs
inquiétudes sur le sort du -Guardian-.
Il s'en suit donc que Pat était principalement l'objet des
conversations à la ferme, et P'tit-Bonhomme comprenait quel chagrin ce
manque de nouvelles devait causer à la famille.
Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'impatience avec laquelle on attendait
chaque matin le mail-coach du post-office. Notre petit garçon le
guettait sur la route, qui met cette partie du comté en communication
avec le chef-lieu. Du plus loin qu'il apercevait la voiture,
reconnaissable à sa couleur de sang de bœuf, il courait à toutes
jambes, non plus comme ces gamins en quête de quelques coppers, mais
afin de savoir s'il n'y avait pas une lettre à l'adresse de Martin Mac
Carthy.
Le service des postes est remarquablement établi jusque dans les
parties les plus reculées des comtés de l'Irlande. Le mail s'arrête à
toutes les portes pour distribuer ou recevoir les lettres. A un pan
de mur, à une borne, on trouve des boîtes signalées par une plaque en
fonte rouge, même des sacs, suspendus aux branches d'arbres, que le
courrier lève en passant.
Par malheur, aucune lettre de la main de Pat n'arrivait à la ferme de
Kerwan, aucune envoyée par la maison Marcuard. Depuis la dernière fois
que le -Guardian- avait été vu au large de l'Australie, on n'avait pas
eu de ses nouvelles.
Grand'mère était très affectée. Pat avait toujours été son enfant de
prédilection. Elle en parlait sans cesse. Déjà très vieille, ne le
reverrait-elle pas avant de mourir?... P'tit-Bonhomme essayait de la
rassurer.
«Il reviendra, disait-il. Je ne le connais pas, et il faut que je le
connaisse... puisqu'il est de la famille.
--Et il t'aimera comme nous t'aimons tous, répondit-elle.
--C'est pourtant beau, d'être marin, Grand'mère! Quel dommage qu'il
faille se quitter et pour si longtemps! On ne pourrait donc pas aller
en mer, toute une famille?...
--Non, mon enfant, non, et, quand s'en est allé Pat, cela m'a fait
beaucoup de peine... Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent ne se séparer
jamais!... Notre garçon aurait pu rester à la ferme... il aurait eu sa
part de travail, et nous ne serions pas dévorés d'inquiétude!... Il ne
l'a pas voulu... Dieu nous le ramène!... N'oublie pas de prier pour lui!
--Non, Grand'mère, je ne l'oublie pas... pour lui et pour vous tous!»
Les labours furent repris dès les premiers jours d'avril. Grosse
besogne, car la terre est encore dure, que de la retourner à la
charrue, de la fouler au rouleau pour l'égaliser, de la passer à la
herse. Il fallut faire venir quelques manouvriers du dehors. M. Martin
et ses deux fils n'auraient pu y suffire. En effet, les moments sont
précieux, quand on a dû attendre le printemps pour semer. Et puis, il y
avait aussi les légumes, et en ce qui concerne les pommes de terre, à
choisir ceux de ces tubercules dont les «œils» peuvent assurer une
forte récolte.
En même temps, les bestiaux allaient sortir de l'étable. Les porcs,
on les laissait vaguer à travers la cour et sur la route. Les vaches,
que l'on mettait au piquet dans les prairies, n'exigeaient pas grande
surveillance. On les menait le matin, on les ramenait le soir. La
traite était l'ouvrage des femmes. Mais il y avait à garder les
moutons, qui s'étaient nourris de paille, de choux et de navets pendant
l'hiver, à les conduire au pacage, tantôt sur un champ, tantôt sur un
autre. Il semblait bien que P'tit-Bonhomme était tout désigné pour être
le berger de ce troupeau.
Martin Mac Carthy ne possédait, on le sait, qu'une centaine de moutons,
de cette bonne race écossaise à longue laine plutôt grisâtre que
blanche, avec le museau noir et les pattes de même couleur. Aussi,
la première fois que P'tit-Bonhomme les dirigea vers la pâture, à un
demi-mille de la ferme, éprouva-t-il une certaine fierté d'exercer
ces nouvelles fonctions. Cette troupe bêlante qui défilait sous ses
ordres, son chien Birk qui faisait ranger les retardataires, les
quelques béliers qui marchaient en tête, les agneaux qui se pressaient
près de leurs mères... quelle responsabilité! Si l'un d'eux venait à
s'égarer!... Si les loups rôdaient aux environs!... Non! Avec Birk, et
son couteau passé à la ceinture, le jeune berger n'avait pas peur des
loups.
Il partait tout au matin, une grosse miche, un œuf dur, un morceau
de lard au fond de son bissac, de quoi dîner à midi en attendant le
repas du soir. Les moutons, il les comptait au sortir de l'étable,
et il les comptait au retour. De même les chèvres qu'il surveillait
également et que les chiens laissent libres d'aller et venir.
Pendant les premiers jours, le soleil était à peine levé, lorsque
P'tit-Bonhomme remontait la route derrière son troupeau. Quelques
étoiles brillaient encore vers le couchant. Il les voyait s'éteindre
peu à peu, comme si le vent eût soufflé dessus. Alors les rayons
solaires, frissonnant à travers l'aube, se glissaient jusqu'à lui,
en piquant d'une gemme étincelante les cailloux et les gerbes. Il
regardait à travers la campagne. Le plus souvent, sur un champ voisin,
M. Martin et Murdock poussaient la charrue, qui laissait un sillon
droit et noirâtre derrière elle. Dans un autre, Sim lançait d'un geste
régulier la semence que la herse allait bientôt recouvrir d'une légère
couche de terre.
Il faut retenir que P'tit-Bonhomme, quoiqu'il ne fût qu'au début de la
vie, était plus porté à saisir le côté pratique que le côté curieux des
choses. Il ne se demandait pas comment d'un simple grain il pouvait
sortir un épi, mais combien l'épi rendrait de grains de blé, d'orge ou
d'avoine. Et, la moisson venue, il se promettait de les compter, comme
il comptait les œufs de la basse-cour, et d'inscrire le résultat de
ses calculs. C'était sa nature. Il eût plutôt compté les étoiles qu'il
ne les eût admirées.
Par exemple, il accueillait avec joie l'apparition du soleil, moins
encore pour la lumière que pour la chaleur qu'il venait répandre
sur le monde. On dit que les éléphants de l'Inde saluent l'astre du
jour, quand il se lève à l'horizon, et P'tit-Bonhomme les imitait,
s'étonnant que ses moutons ne fissent pas entendre un long bêlement
de reconnaissance. N'est-ce pas lui qui fond les neiges dont le sol
est recouvert? Pourquoi donc, en plein midi, au lieu de le regarder en
face, ces animaux se serraient-ils les uns contre les autres, la tête
basse, de telle façon qu'on ne leur voyait plus que le dos, faisant
ce qu'on appelle leur «prangelle». Décidément, les moutons sont des
ingrats!
Il était rare que P'tit-Bonhomme ne fût pas seul sur les pâtures
pendant la plus grande partie de la journée. Quelquefois, cependant,
Murdock ou Sim s'arrêtaient sur la route, non pour surveiller le
berger, car on pouvait se fier à lui, mais par goût d'échanger quelques
propos familiers.
«Eh! lui disaient-ils, le troupeau va-t-il bien, et l'herbe est-elle
épaisse?...
--Très épaisse, monsieur Murdock.
--Et tes moutons sont sages?...
--Très sages, Sim... Demande à Birk... Il n'est jamais obligé de les
mordre!»
Birk, pas beau, mais très intelligent, très courageux, était devenu
le fidèle compagnon de P'tit-Bonhomme. Il est positif que tous deux
causaient ensemble, des heures durant. Ils se disaient des choses qui
les intéressaient. Lorsque le jeune garçon le regardait dans les yeux
en lui parlant, Birk, dont le long nez tremblottait au bout de sa
narine brune, semblait humer ses paroles. Il remuait bavardement sa
queue,--cette queue qu'on a justement appelée un «sémaphore portatif».
Deux bons amis, à peu près du même âge, et qui s'entendaient bien.
Avec le mois de mai, la campagne devint verdoyante. Les fourrages
faisaient déjà une chevelure touffue de sainfoin, de trèfle et de
luzerne aux pâturages. Il est vrai, les champs, ensemencés de grains,
n'avaient jusqu'ici que de menues pousses, pâles comme ces premiers
cheveux qui apparaissent sur la tête d'un bébé. P'tit-Bonhomme
éprouvait l'envie d'aller les tirer pour les faire grandir. Et, un
jour que M. Martin était venu le rejoindre, il lui communiqua sa
fameuse idée.
«Eh, mon garçon, répondit le fermier, est-ce que si l'on te tirait les
cheveux, tu t'imagines qu'ils en pousseraient plus vite?... Non! on te
ferait mal, voilà tout.
--Alors, il ne faut pas?...
--Non, il ne faut jamais faire de mal à personne, pas même aux plantes.
Laisse venir l'été, laisse agir la nature, et tous ces brins verts
formeront de beaux épis, et on les coupera pour avoir leur grain et
leur paille!
--Vous pensez, monsieur Martin, que la moisson sera belle cette année?
--Oui! cela s'annonce bien. L'hiver n'a pas été trop rude, et, depuis
le printemps, nous avons eu plus de jours de soleil que de jours de
pluie. Dieu veuille que cela continue pendant trois mois, et la récolte
paiera amplement les taxes et les fermages.»
Cependant, il y avait des ennemis avec lesquels il fallait compter.
C'étaient les oiseaux pillards et voraces, qui pullulent à la surface
de la campagne irlandaise. Passe pour ces hirondelles, qui ne vivent
que d'insectes durant leur séjour de quelques mois! Mais les moineaux
effrontés et gourmands, véritables souris de l'air, qui s'attaquent aux
graines, et surtout, ces corbeaux, dont les ravages sont intolérables,
que de mal ils causent aux récoltes!
Ah! les abominables volatiles, comme ils faisaient enrager
P'tit-Bonhomme! Comme ils avaient bien l'air de se moquer! Lorsqu'il
conduisait ses moutons à travers les pâturages, il en faisait lever des
bandes noirâtres, qui jetaient des croassements aigus et s'envolaient,
les pattes pendantes. C'étaient des bêtes d'une énorme envergure, que
leurs puissantes ailes entraînaient rapidement. P'tit-Bonhomme se
mettait à leur poursuite, il excitait Birk qui s'époumonait en aboyant.
Que faire contre des oiseaux qu'on ne peut approcher? ils vous narguent
même à dix pas. Puis: «Krrroa... krrroa!...» et la nuée déguerpit!
[Illustration: P'TIT-BONHOMME VIT LES CORBEAUX SE POSER. (Page 153.)]
Ce qui dépitait P'tit-Bonhomme, c'est que les épouvantails, placés au
milieu des pièces de blé ou d'avoine, ne servaient à rien. Sim avait
fabriqué des mannequins d'aspect terrible, les bras étendus, le corps
vêtu de loques qui s'agitaient au vent. Des enfants en auraient eu
peur, certainement; les corbeaux, pas le moins du monde. Peut-être
convenait-il d'imaginer quelque machine plus effrayante et moins
taciturne. C'est une idée qui vint à notre héros après de longues
méditations. Le mannequin remue ses bras, sans doute, lorsque la brise
est forte, mais il ne parle pas, il ne crie pas: il fallait le faire
crier.
Excellente idée, on l'avouera, et, pour la mettre à exécution, Sim
n'eut qu'à fixer sur la tête de l'appareil une crécelle que le vent
faisait tourner avec bruit.
Bah! si messieurs les corbeaux se montrèrent, sinon inquiets, du
moins étonnés les deux premiers jours, le troisième, ils n'y prirent
plus garde, et P'tit-Bonhomme les vit se poser tranquillement sur le
mannequin, dont la crécelle ne pouvait lutter avec leurs croassements.
«Décidément, pensa-t-il, tout n'est pas parfait en ce bas monde!»
A part ces quelques ennuis, les choses marchaient à la ferme.
P'tit-Bonhomme y était aussi heureux que possible. Pendant les longues
soirées de cet hiver il avait fait des progrès sérieux en écriture et
en calcul. Et, maintenant, lorsqu'il rentrait à la fin du jour, il
mettait en ordre sa comptabilité. Elle comprenait, avec les œufs des
poules, les poussins du poulailler inscrits à la date de leur naissance
et numérotés suivant leur espèce. Il en était de même des porcelets
et des lapins, qui forment des familles nombreuses en Irlande comme
ailleurs. Ce n'était pas là une mince besogne pour le jeune comptable.
Aussi lui en savait-on gré. Il témoignait d'un esprit si ordonné qu'on
l'y encourageait. Et, chaque soir, M. Martin lui remettait le caillou
convenu qu'il glissait dans son pot de grès. Ces cailloux-là avaient à
ses yeux autant de valeur que des shillings. Après tout, la monnaie,
ce n'est qu'une affaire de convention. En outre, le pot contenait
aussi la belle guinée d'or que lui avait valu son début au théâtre de
Limerick, et dont, par on ne sait quelle réserve, il n'avait point
parlé à la ferme. Au surplus, faute d'en avoir l'emploi puisqu'il ne
manquait de rien, il lui attribuait un moindre prix qu'à ses petites
pierres, lesquelles attestaient son zèle et sa parfaite conduite.
La saison ayant été favorable, on fit les préparatifs pour les travaux
de fenaison dès la dernière semaine de juillet. Bonne apparence de
récolte. Tout le personnel de la ferme dut être mis en réquisition.
Une cinquantaine d'acres à faucher, ce fut l'ouvrage de Murdock, de
Sim et de deux manouvriers du dehors. Les femmes leur venaient en aide
pour étendre le fourrage frais afin de le faire sécher, avant de le
mettre en «moffles»--puis de le rentrer à l'intérieur des granges.
Sous un climat aussi pluvieux, on comprend qu'il n'y ait pas une
journée à perdre, et, si le temps est au beau, que l'on se hâte d'en
profiter. Peut-être P'tit-Bonhomme négligea-t-il son troupeau pendant
une semaine, désireux de seconder Martine et Kitty. De quelle ardeur il
massait les herbes avec son râteau, et comme il s'entendait à édifier
ses moffles!
Ainsi s'écoula cette année,--l'une des plus heureuses de M. Martin à la
ferme de Kerwan. Elle n'aurait laissé aucun regret, si on avait eu des
nouvelles de Pat. C'était à croire que la présence de P'tit-Bonhomme
portait bonheur. Lorsque le collecteur des taxes et le receveur des
redevances se présentèrent, ils furent payés intégralement. A l'hiver
qui suivit, exempt de grands froids et très humide, succéda un
printemps précoce, lequel justifia les espérances que les cultivateurs
avaient conçues.
On retourna à la vie des champs. P'tit-Bonhomme reprit les longues
journées avec Birk et ses moutons. Il vit les herbages reverdir, il
entendit le bruit menu que font le blé, le seigle, l'avoine, lorsque
l'épi commence à se former. Il s'amusa du vent qui effleurait les
panaches soyeux des orges. Et puis, on parlait d'une autre récolte
impatiemment attendue, une chose qui faisait sourire Grand'mère... Oui!
trois mois ne s'écouleraient pas sans que la famille Mac Carthy se fût
accrue d'un nouveau membre, dont Kitty se préparait à lui faire cadeau.
Pendant la fenaison en août, voici que précisément au plus fort de la
besogne, un des ouvriers fut pris de fièvre et ne put continuer son
travail. Pour le remplacer, il fallait s'adresser à quelque faucheur
en chômage, s'il s'en trouvait encore. L'ennui était que M. Martin dût
perdre une demi-journée à courir jusqu'à la paroisse de Silton. Aussi
accepta-t-il volontiers, lorsque P'tit-Bonhomme offrit de s'y rendre.
On pouvait se fier à lui pour porter un mot et le remettre au
destinataire. Cinq milles sur une route qu'il connaissait, puisqu'il
la parcourait chaque dimanche, ce n'était pas chose à l'embarrasser.
Et même, il se proposait d'aller à pied, les chevaux et l'âne étant
occupés au charroi des fourrages. En quittant la ferme de grand matin,
il promettait d'être de retour avant midi.
Petit-Bonhomme partit dès l'aube, d'un pas délibéré, ayant dans sa
poche la lettre du fermier qu'il devait remettre à l'aubergiste de
Silton, et, dans son bissac, de quoi manger en route.
Le temps était beau, rafraîchi par une légère brise de l'est, et les
trois premiers milles furent allègrement enlevés.
Personne ni sur le chemin ni à l'intérieur des maisons isolées. Tout
le monde était pris par les travaux des champs. A perte de vue,
la campagne se montrait couverte de milliers de moffles, qui ne
tarderaient pas à être rentrées.
En un certain endroit, la route rencontre un bois épais qu'elle
contourne en s'allongeant d'un mille au moins. P'tit-Bonhomme jugea que
mieux valait traverser ce bois afin de gagner du temps. Il y pénétra
donc, non sans éprouver cette crainte toute naturelle que la forêt
inspire aux enfants,--la forêt où il y a des voleurs, la forêt où il
y a des loups, la forêt où se passent toutes les histoires que l'on
raconte pendant les veillées. Il est vrai, en ce qui concerne le loup,
Paddy prie volontiers les saints pour qu'ils le maintiennent en bonne
santé et il l'appelle «son parrain».
P'tit-Bonhomme avait à peine fait une centaine de pas le long d'une
étroite allée, qu'il s'arrêta à la vue d'un homme étendu au pied d'un
arbre.
Était-ce un voyageur qui était tombé à cette place, ou tout simplement
un passant qui se reposait avant de se remettre en chemin?
P'tit-Bonhomme regardait, immobile, et, l'homme ne remuant pas, il
s'avança.
L'homme dormait d'un profond sommeil, ses bras croisés, son chapeau
rabattu sur ses yeux. Il paraissait jeune, vingt-cinq ans au plus. A
ses bottes terreuses, à ses vêtements poussiéreux, nul doute qu'il ne
vînt de fournir une longue étape, en remontant la route de Tralee.
Mais ce qui attira surtout l'attention de P'tit-Bonhomme, c'est que ce
voyageur devait être un marin... oui! à voir son costume et son bagage
contenu dans un sac de grosse toile goudronnée. Sur ce sac, il y avait
une adresse que notre garçonnet put lire, dès qu'il se fut approché.
«Pat... s'écria-t-il, c'est Pat!»
Oui! Pat, et on l'eût reconnu rien qu'à sa ressemblance avec ses
frères, Pat dont on n'avait plus de nouvelles depuis si longtemps, Pat
dont on attendait le retour avec tant d'impatience!
Et alors P'tit-Bonhomme fut sur le point de l'appeler, de le
réveiller... Il se retint. La réflexion lui fit comprendre que si Pat
reparaissait à la ferme, sans que l'on fût préparé à le revoir, sa mère
et sa grand'mère surtout, éprouveraient un tel saisissement qu'elles
pourraient en être malades. Non! mieux valait prévenir M. Martin...
Il arrangerait les choses en douceur... Il préparerait les femmes à
l'arrivée de leur fils et petit-fils... Quant à la commission pour
l'aubergiste de Silton, eh bien! on la ferait demain... Et puis, Pat,
n'était-ce pas un travailleur tout indiqué, un enfant de la ferme,
qui en vaudrait bien un autre?... D'ailleurs, le jeune marin était
fatigué, et, en effet, il avait quitté Tralee au milieu de la nuit,
après y être venu par le railway. Dès qu'il serait sur pied, il aurait
vite fait d'atteindre la ferme. L'essentiel, c'était de l'y précéder,
afin que son père et ses frères, avertis à temps, pussent venir
au-devant de lui.
Inutile, pas vrai, de lui laisser ce paquet pendant les trois derniers
milles? Pourquoi P'tit-Bonhomme ne s'en chargerait-il pas? N'était-il
pas assez fort pour le porter sur ses épaules?... En outre, cela lui
ferait tant de plaisir de se charger d'un sac de matelot... un sac qui
avait navigué... Songez donc!...
Il prit le sac par la boucle de corde qui le fermait, et, l'ayant
assujetti sur son dos, il s'élança du côté de la ferme.
Une fois sorti du bois, il n'y avait plus qu'à suivre la grande route,
qui filait droit pendant un demi-mille.
P'tit-Bonhomme n'avait pas fait cinq cents pas dans cette direction,
qu'il entendit des cris retentir en arrière. Ma foi, il ne voulut ni
s'arrêter ni ralentir sa marche, et chercha au contraire à gagner de
l'avant.
Mais, en même temps qu'on criait, on courait aussi.
C'était Pat.
En se réveillant, il n'avait plus trouvé son sac. Furieux, il s'était
jeté hors du bois, il avait aperçu l'enfant au tournant de la route.
«Eh! voleur... t'arrêteras-tu?...»
On imagine bien que P'tit-Bonhomme n'entendait pas de cette oreille-là.
Il courait de son mieux. Mais, avec ce sac sur le dos, il ne pouvait
manquer d'être rattrapé par le jeune marin, qui devait avoir des jambes
de gabier.
«Ah! voleur... voleur... tu ne m'échapperas pas... et ton affaire est
claire!»
Alors, sentant que Pat n'était plus qu'à deux cents pas derrière lui,
P'tit-Bonhomme laissa tomber le sac et se mit à détaler de plus belle.
Pat ramassa le sac et continua sa poursuite.
Bref, la ferme apparut au moment où Pat, étant parvenu à rejoindre
l'enfant, le tenait par le collet de sa veste.
M. Martin et ses fils étaient dans la cour, occupés à décharger des
bottes de fourrage. Quel cri leur échappa, sans qu'ils eussent pris
garde de le retenir.
«Pat... mon fils!...
--Frère... Frère!...»
Et voilà Martine et Kitty, et voilà Grand'mère, qui accourent pour
serrer Pat entre leurs bras...
P'tit-Bonhomme restait là, les yeux rayonnants de joie, se demandant
s'il n'y aurait pas une caresse pour lui...
«Ah... mon voleur!» s'écria Pat.
Tout s'expliqua en quelques mots, et P'tit-Bonhomme, s'élançant vers
Pat, lui grimpa au cou, comme s'il se fût hissé à la hune d'un navire.
XIII
DOUBLE BAPTÊME.
Quelle joie chez les Mac Carthy! Pat de retour, le jeune marin à la
ferme de Kerwan, la famille au grand complet, les trois frères réunis à
la même table, Grand'mère avec son petit-fils, Martin et Martine avec
tous leurs enfants!
Et puis, l'année s'annonçait bien. La récolte de fourrage était
abondante, la moisson ne le serait pas moins. Et les pommes de terre,
les saintes pommes de terre, qui gonflaient le sillon de leurs
tubercules jaunâtres ou rougeâtres! C'est là du pain tout fait; il n'y
a plus qu'à le cuire, et un peu de cendre chaude y peut suffire dans
les plus modestes foyers.
Et d'abord, Martine demanda à Pat:
«Est-ce pour une année toute entière que tu nous es revenu, mon enfant?
--Non, mère, pour six semaines seulement. Je ne songe pas à abandonner
mon métier qui est un bon métier... Dans six semaines, il faut que
je sois de retour à Liverpool, où j'embarquerai de nouveau sur le
-Guardian-...
--Dans six semaines! murmura Grand'mère.
--Oui, mais en qualité de maître d'équipage, cette fois, et un maître
d'équipage à bord d'un grand navire, c'est quelqu'un...
--Bien, Pat, bien! dit Murdock, en serrant affectueusement la main de
son frère.
--Jusqu'au jour de mon départ, reprit le jeune marin, si vous avez
besoin de deux bras solides à la ferme, les miens sont à votre service.
--Ce n'est pas à refuser,» répondit M. Martin.
Ce jour-là, Pat venait de faire connaissance avec sa belle-sœur
Kitty, dont le mariage avait été postérieur à son dernier embarquement.
Il fut enchanté de trouver en elle une si excellente femme, digne de
Murdock, et crut même devoir la remercier de ce qu'elle lui donnerait
un neveu,--à moins que ce ne fût une nièce,--avant qu'il eût rejoint
son bord. Il se faisait une joie de devenir oncle, et il embrassait
Kitty comme une sœur qui lui était survenue pendant son absence.
On le croira volontiers, P'tit-Bonhomme n'était pas resté insensible
devant ces épanchements. Il s'y associait du fond du cœur, tout en
se tenant dans un coin de la salle. Mais son tour vint de s'approcher.
Au surplus, est-ce qu'il n'était pas de la famille? On avait raconté
son histoire à Pat. Le brave garçon en parut très touché. De cet
instant, tous les deux furent grands amis.
[Illustration: Sur ce sac, il y avait une adresse. (Page 156.)]
«Et moi, répétait le jeune marin, moi qui l'avais pris pour un voleur,
en le voyant s'ensauver mon sac à la main! Vraiment, il a risqué
d'attraper quelques taloches...
--Oh! vos taloches, répondit P'tit-Bonhomme, elles ne m'auraient pas
fait de mal, puisque je ne vous avais rien volé.»
Et, en parlant ainsi, il regardait ce vigoureux gars, bien planté,
bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa
figure hâlée par le soleil et la brise. Un marin, cela lui paraissait
être quelque personnage considérable... un être à part... un monsieur
qui allait sur l'eau. Comme il comprenait que Pat fût le préféré de
Grand'mère, qui le tenait par la main comme pour l'empêcher de les
quitter trop tôt!...
[Illustration: Pat avait narré son histoire. (Page 161.)]
Pendant la première heure, il va sans dire que Pat avait narré son
histoire, expliqué pourquoi il avait été si longtemps sans donner de
ses nouvelles,--si longtemps qu'on l'avait cru perdu. Et il s'en était
fallu de peu qu'il ne revînt jamais au pays. Le -Guardian- avait fait
côte sur un des îlots de la mer des Indes, dans les parages du sud.
Là, treize mois durant, les naufragés n'eurent pour lieu de refuge
qu'une île déserte, située en dehors des routes maritimes, sans aucune
communication avec le reste du monde. Enfin, à force de travail, on
était parvenu à renflouer le -Guardian-. Tout avait été sauvé, navire
et cargaison. Et Pat s'était si remarquablement distingué par son
zèle et son courage, que, sur la proposition du capitaine, la maison
Marcuard de Liverpool venait de le rembarquer en qualité de maître
d'équipage pour une prochaine navigation à travers le Pacifique. Les
choses étaient donc au mieux.
Dès le lendemain, le personnel de Kerwan se remit à la besogne, et il
fut démontré que le manouvrier malade allait être remplacé par un rude
travailleur.
Septembre arrivé, la moisson battit son plein. Si, comme à l'habitude,
le rendement du blé resta assez médiocre, du moins, les seigles, les
orges et les avoines produisirent-ils une abondante récolte. Cette
année 1878 était incontestablement une année fructueuse. Le receveur
des fermages pourrait se présenter même avant Noël, s'il était pressé.
On le paierait en bel et bon argent, et les approvisionnements en
réserve seraient pour l'hiver. Il est vrai, Martin Mac Carthy ne
parvenait guère à grossir son épargne; il vivait de son travail qui
assurait le présent, mais non l'avenir. Ah! l'avenir des tenanciers
de l'Irlande, toujours à la merci des caprices climatériques! C'était
l'incessante préoccupation de Murdock. Aussi sa haine ne cessait-elle
de s'accroître contre un tel état social, qui ne finirait qu'avec
l'abolition du landlordisme et la rétrocession du sol aux cultivateurs
par voie de paiements échelonnés.
«Il faut avoir confiance!» lui répétait Kitty.
Et Murdock la regardait sans répondre.
Ce fut ce mois-là, le 9, que l'événement si impatiemment attendu mit en
fête la ferme de Kerwan. Kitty, qui s'était à peine alitée, donna le
jour à une petite fille. Quelle joie pour tout le monde! Ce bébé, on le
reçut comme un ange qui serait entré par la fenêtre de la grande salle
en battant de l'aile. Grand'mère et Martine se l'arrachaient, Murdock
eut un sourire de bonheur en embrassant son enfant. Ses deux frères
demeuraient en adoration devant leur nièce. N'était-ce pas le premier
fruit que donnait cette maîtresse branche de l'arbre de la famille, la
branche Kitty-Murdock, en attendant que les deux autres voulussent bien
en produire autant? Et si la jeune mère fut félicitée, choyée, entourée
de soins! Et si des larmes d'attendrissement coulèrent!... On eût dit
que le logis était vide avant la naissance de ce petit être!
Quant à notre garçonnet, jamais il n'avait été aussi ému que lorsqu'il
lui fut permis de donner un baiser au nouveau-né.
Que cette naissance dût être une occasion de fête, cela ne faisait
doute pour personne aussitôt que Kitty pourrait y prendre part. Et
c'est ce qui ne tarderait guère. Du reste, le programme en serait très
simple. Après la cérémonie du baptême à l'église de Silton, le curé
et quelques amis de M. Martin, une demi-douzaine de tenanciers du
voisinage qui ne regarderaient pas à venir de deux ou trois milles,
se réuniraient à la ferme. Un copieux et succulent déjeuner les y
attendrait. Ces braves gens seraient charmés de s'associer aux joies
de cette honnête famille dans un cordial banquet. Ce qui la rendait
heureuse plus particulièrement, c'est que Pat était de la fête, puisque
son départ pour Liverpool ne devait s'effectuer que vers les derniers
jours de septembre. Décidément, la déesse Lucine, qui préside aux
naissances, avait convenablement arrangé les choses, et on lui aurait
fait brûler un beau cierge, si elle n'eût été abominablement païenne
d'origine.
Il y eut d'abord une question à décider: quel nom donnerait-on à
l'enfant?
Grand'mère proposa le nom de Jenny, et, là-dessus, il n'y eut aucune
difficulté, pas plus d'ailleurs que pour le choix d'une marraine. On
était tellement assuré de lui faire plaisir en le lui proposant que
tous furent d'accord à ce sujet. Quatre générations, il est vrai,
séparaient la bisaïeule de l'arrière-petite-fille, et mieux vaut
sans doute qu'une filleule puisse compter sur sa marraine, au moins
pendant son enfance. Mais, dans l'espèce, il y avait une question
de sentiment qui devait primer toutes les autres: c'était comme une
maternité qu'allait retrouver cette vieille femme, et des larmes
d'attendrissement coulèrent de ses yeux, lorsque l'offre lui fut
adressée avec une certaine solennité.
Et le parrain?... Ah! voilà! Cela ne marcha pas si vite. Un
étranger?... Il n'y fallait point songer, puisqu'il y avait au logis
deux frères, c'est-à-dire deux oncles, Pat et Sim, qui réclamaient
l'honneur de ce parrainage. Toutefois, désigner l'un serait mécontenter
l'autre. Sans doute, Pat, l'aîné de Sim, pouvait se prévaloir de cette
situation. Mais c'était un marin, destiné à passer la plus grande
partie de son existence en mer. Veiller sur sa filleule, comment cela
lui serait-il possible?... Il le comprit, quelque chagrin qu'il en eût,
et le choix se réduisit à Sim.
Or, voici que Grand'mère eut une idée qui ne laissa pas de surprendre
au premier abord. Quoi qu'il en fût, elle avait le droit d'indiquer un
compère à son gré. Eh bien! ce fut P'tit-Bonhomme qu'elle désigna.
Quoi! cet enfant trouvé, cet orphelin dont on n'avait jamais connu la
famille?...
Était-ce admissible?... Sans doute, on le savait intelligent,
laborieux, dévoué... Il était aimé, estimé, apprécié de tous à la
ferme... Mais enfin... P'tit-Bonhomme!... Et puis, il n'avait encore
que sept ans et demi, ce qui est un peu jeune pour un parrain.
«Qu'importe, dit Grand'mère, il a en moins ce que j'ai en trop... Cela
se compensera.»
En effet, si le parrain n'avait pas huit ans, la marraine était dans sa
soixante-seizième année--soit quatre-vingt-quatre ans pour les deux...
Et Grand'mère affirma que cela ne faisait que quarante-deux ans pour
chacun...
«La force de l'âge», ajouta-t-elle.
Comme on le pense, quelque désir que chacun eût de lui être agréable,
sa proposition demandait à être réfléchie. La jeune mère, consultée,
n'y vit aucun inconvénient, car elle avait voué à P'tit-Bonhomme une
affection quasi maternelle. Mais M. Martin et Martine se montrèrent
assez indécis, n'ayant rien pu recueillir sur l'état civil de l'enfant
ramassé dans le cimetière de Limerick et qui n'avait jamais connu ses
parents.
Sur ces entrefaites, Murdock intervint et trancha la question.
L'intelligence de P'tit-Bonhomme très supérieure à son âge, son esprit
sérieux, son application en toutes choses, ce qui se lisait visiblement
sur son front, c'est-à-dire qu'il se ferait sa place un jour, ces
raisons le décidèrent.
«Veux-tu?... lui demanda-t-il.
--Oui, monsieur Murdock,» fit P'tit-Bonhomme.
Et il répondit d'un ton si ferme que chacun en fut frappé. Il avait,
à n'en point douter, le sentiment de la responsabilité qu'il assumait
pour l'avenir de sa filleule.
Le 26 septembre, dès l'aube, chacun fut prêt pour la cérémonie. Tous
revêtus de leurs habits du dimanche, les femmes en carriole, les hommes
à pied, se rendirent gaiement à la paroisse de Silton.
Mais, dès qu'ils furent entrés dans l'église, il surgit une
complication, une difficulté à laquelle personne n'avait songé. Ce fut
le curé de la paroisse qui la souleva.
Lorsqu'il eut demandé quel était le parrain choisi pour le nouveau-né:
«P'tit-Bonhomme, répondit Murdock.
--Et quel âge a-t-il?...
--Sept ans et demi.
--Sept ans et demi?... C'est un peu jeune... Pourtant, il n'y a pas
d'empêchement. Dites-moi, il a un autre nom que P'tit-Bonhomme, je
suppose?...
--Monsieur le curé, nous le lui en connaissons pas d'autre, répondit
Grand'mère.
--Pas d'autre?» répliqua le curé.
Et, s'adressant au petit garçon:
«Tu dois avoir un nom de baptême, lui demanda-t-il.
--Je n'en ai pas, monsieur le curé.
--Ah çà! mon enfant, est-ce que, par hasard, tu n'aurais jamais été
baptisé?...»
Que c'eût été par hasard ou autrement, il est certain que
P'tit-Bonhomme était dans l'impossibilité de fournir aucun
renseignement à ce sujet. Rien, dans sa mémoire, ne lui revenait à
propos de cette cérémonie du baptême. On pouvait même s'étonner que la
famille des Mac Carthy, si religieuse, si pratiquante, ne se fût pas
encore préoccupée de cette question. La vérité est que cela n'était
venu à l'idée de personne.
P'tit-Bonhomme, s'imaginant qu'il y avait là un obstacle insurmontable
à ce qu'il devînt le parrain de Jenny, restait tout interdit, tout
confus. Mais alors Murdock de s'écrier:
«Eh! s'il n'est pas baptisé, monsieur le curé, qu'on le baptise!
--Mais s'il l'est!... fit observer Grand'mère.
--Eh bien, il en sera deux fois plus chrétien! s'écria Sim. Baptisez-le
avant la petite...
--Au fait, pourquoi pas? répondit le curé.
--Alors il pourra être parrain?...
--Parfaitement.
--Et rien ne s'oppose à ce que les deux baptêmes se fassent l'un après
l'autre?... demanda Kitty.
--Je n'y vois aucune difficulté, répondit le curé, si P'tit-Bonhomme
trouve un parrain et une marraine pour son compte.
--Ce sera moi, dit M. Martin...
--Et moi,» dit Martine.
Ah! si P'tit-Bonhomme fut heureux en songeant qu'il allait être lié
plus étroitement à sa famille d'adoption.
«Merci... merci!...» répétait-il en embrassant les mains de Grand'mère,
de Kitty, de Martine.
Et comme il lui fallait un nom de baptême, on prit le nom d'Edit, que
le calendrier marquait ce jour-là.
Edit, soit! Mais, ce qui paraissait très vraisemblable, c'est qu'il
continuerait à s'appeler P'tit-Bonhomme... Ce nom lui allait si bien,
et on en avait une telle habitude!
Le jeune parrain fut donc baptisé d'abord; puis, cette cérémonie
terminée, Grand'mère et lui tinrent sur les fonts baptismaux l'enfant
qui fut régulièrement et chrétiennement dénommée Jenny, suivant le
désir de sa marraine.
Aussitôt la cloche de verser ses plus joyeux tintements sur la
paroisse, les pétards d'éclater au sortir de l'église, les coppers de
pleuvoir sur les gamins de l'endroit... Et ce qu'il y en avait devant
le porche! C'était à croire que tous les pauvres du comté s'étaient
donné rendez-vous à la place de Silton.
Cher P'tit-Bonhomme, aurais-tu jamais pu prévoir qu'un jour viendrait
où tu figurerais au premier rang dans une circonstance si solennelle!
Le retour à la ferme se fit d'un pas joyeux, le curé en tête, avec
les invités, une quinzaine de voisins et voisines. Tous prirent place
devant la table servie dans la grande salle sous la direction d'une
excellente cuisinière que M. Martin avait mandée de Tralee.
Il va sans dire que les mets, choisis pour ce festin mémorable, avaient
été fournis par les réserves de la ferme. Rien ne venait du dehors,
ni les gigots d'agneaux que trempait un jus fortement épicé, ni les
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