plus allusion. Il semblait que, depuis la réception de ladite lettre,
il évitât de parler des anciens fermiers de Kerwan.
Cette nouvelle eut son contre-coup sur Grip. Qui s'y serait attendu?
O cœur humain, tu ne changes donc pas,--même dans la poitrine
d'un premier chauffeur! Ces Mac Carthy sur le point de revenir, ces
deux frères, Pat et Sim, qui devaient être deux superbes garçons
que P'tit-Bonhomme aimait tant... presque ses frères... qui sait
si, à l'un d'eux, il ne voudrait pas donner celle qui était presque
sa sœur?... Bref, Grip devint jaloux, affreusement jaloux, et, un
certain 9 décembre, il était résolu à en finir, lorsque, ce matin-là,
P'tit-Bonhomme, le prenant à part, lui dit:
«Viens dans mon bureau, Grip... J'ai à te parler.»
Grip, tout pâle--avait-il le pressentiment de quelque grave
éventualité?--suivit P'tit-Bonhomme.
Dès qu'ils furent seuls, assis en face l'un de l'autre, le patron des
-Petites Poches- dit à Grip d'un ton sec:
«Je vais probablement entreprendre une affaire assez importante, et
j'aurai besoin de ton argent.
--Enfin, répondit Grip, c' n'est pas trop tôt! D' combien qu' t'as
besoin?...
--De tout ce que tu as déposé à la Caisse d'épargne.
--Prends c' qu'il t' faut.
--Voici ton livret... Signe, afin que je puisse toucher dès
aujourd'hui...»
Grip ouvrit le livret et signa.
«Quant aux intérêts, reprit P'tit-Bonhomme, je ne t'en parlerai pas...
--Ça n' vaut pas la peine...
--Parce que, à dater de ce jour, tu fais partie de la maison -Little
Boy and Co-.
--En quelle qualité?...
--En qualité d'associé.
--Mais... mon navire?...
--Tu demanderas ton congé.
--Mais... mon métier?...
--Tu le quittes.
--Pourquoi que je l' quitte?...
--Parce que tu vas épouser Sissy.
--Je vais épouser... moi... mam'zelle Sissy! répéta Grip, qui n'avait
pas l'air de comprendre.
--Oui... c'est elle qui le veut.
--Ah!... c'est elle qui...
--Oui... et comme tu le veux aussi...
--Moi?... je l' veux?...»
Grip ne savait pas ce qu'il répondait, il n'entendait plus un mot de ce
que lui disait P'tit-Bonhomme. Il prit son chapeau, le mit sur sa tête,
l'ôta, le déposa sur une chaise, et s'assit dessus, sans même s'en
apercevoir.
«Allons, lui dit P'tit-Bonhomme, tu seras obligé d'en acheter un autre
pour la noce.»
Pour sûr, il en achèterait un autre, mais il ne sut jamais comment son
mariage s'était décidé. Pendant une vingtaine de jours, personne ne put
le tirer de son ahurissement--pas même Sissy. Bah! cela passerait...
après la cérémonie.
Ce qui est avéré, c'est que le 24 décembre, la veille de Noël, un
beau matin, Grip endossa un vêtement tout noir, comme s'il allait à
un deuil, Sissy, une robe blanche, comme si elle allait au bal. M.
O'Brien, P'tit-Bonhomme, Bob et Kat mirent leurs habits du dimanche,
bien qu'on fût au vendredi. Puis deux voitures vinrent chercher toutes
ces personnes à la porte des -Petites Poches-, pour les conduire à
la chapelle catholique et romaine de Bedfort-street. Et, lorsque
Grip et Sissy sortirent de cette chapelle une demi-heure plus tard,
ne voilà-t-il pas qu'ils étaient mariés tous les deux, et, ce qui ne
surprendra personne,--l'un avec l'autre!
A cela près, rien n'était changé, quand la joyeuse compagnie rentra au
bazar de -Little Boy and Co-. Et la vente fut reprise, car ce n'est
pas la veille du Christmas qu'on eût fermé à sa nombreuse clientèle un
bazar si bien achalandé.
XIV
LA MER DE TROIS COTÉS.
Le 15 mars--environ trois mois après le mariage de Grip et de
Sissy,--le schooner -Doris- sortait du port de Londonderry, et mettait
en mer par une jolie brise du nord-est.
Londonderry est la capitale du comté de ce nom, qui confine au Donegal
dans la partie septentrionale de l'Irlande. Les habitants de Londres
disent Londonderry, parce que ce comté appartient presque tout entier
aux corporations de la capitale des Iles Britanniques, par suite de
confiscations anciennes, et parce que ce fut l'argent londonien qui
releva la ville de ses ruines. Mais Paddy, faute de pouvoir protester
autrement, l'appelle simplement Derry, et on ne saurait l'en blâmer.
Le chef-lieu de ce comté est une importante ville, située près de
la rive gauche et à l'embouchure de la Foyle. Ses rues sont larges,
aérées, proprement entretenues, sans grande animation, bien que la
population comprenne quinze mille habitants. On y voit des promenades
sur l'emplacement de ses anciens remparts, une cathédrale épiscopale
au sommet de la colline urbaine, et aussi quelques vestiges à peine
reconnaissables de l'abbaye de Saint-Columba et du Tempal More,
remarquable édifice du XIIe siècle.
Le mouvement du port, qui est considérable, comprend l'exportation de
quantité de marchandises, ardoises, bières, bétail, et, il faut bien le
dire, de quantité d'émigrants. Et combien en est-il, de ces malheureux
Irlandais, chassés par la misère, qui reviennent au pays natal?
Il n'y a rien d'étonnant, sans doute, à ce qu'un schooner,--autrement
dit une goélette--ait quitté le port de Londonderry, puisque des
centaines de navires descendent ou remontent quotidiennement l'étroit
goulet de la baie de Lough-Foyle. Et pourquoi aurait-on remarqué le
départ de la -Doris- au milieu d'un va-et-vient maritime, qui se
chiffre annuellement par six cent mille tonnes?
Cette observation est juste. Mais, si cette goélette mérite d'attirer
notre attention spéciale, c'est qu'elle porte César et sa fortune.
César, c'est P'tit-Bonhomme; sa fortune, c'est la cargaison qu'elle
transporte à Dublin.
Et à quel propos, le jeune patron de -Little Boy and Co- se trouve-t-il
à bord de la -Doris-?
Voici ce qui avait eu lieu:
Après le mariage de Sissy et de Grip, les -Petites Poches- avaient
été très occupées en vue des affaires du nouvel an, inventaire de
fin d'année, affluence de la clientèle toujours plus considérable,
établissement de nouveaux rayons dans le bazar, etc. Grip s'était
activement mis à la besogne, bien qu'il ne fût pas encore remis de son
étonnement matrimonial. D'être le mari de cette charmante Sissy, cela
lui paraissait un songe qui s'effacerait au réveil.
«Je t'assure que tu es marié, lui répétait Bob.
--Oui... il m' semble bien que oui, Bob... et pourtant... je n' puis l'
croire... des fois!»
L'année 1887 débuta donc dans d'excellentes conditions. Au total,
P'tit-Bonhomme n'aurait eu à désirer que la continuation de cet état de
choses, sans la grave préoccupation qui ne le quittait pas: assurer le
sort des Mac Carthy, lorsque ces pauvres gens remettraient le pied en
Irlande.
Avait-on eu des nouvelles du -Queensland-, sur lequel la famille
s'était embarquée à Melbourne? Non, et pendant les deux premiers mois
de l'année, la lecture assidue des correspondances maritimes n'avait
rien appris, lorsque, à la date du 14 mars, on put lire ces lignes dans
la -Shipping-Gazette-:
[Illustration: La -Doris- sortait du port de Londonderry. (Page 422.)]
«Le steamer -Burnside- a rencontré le voilier -Queensland-, le 3
courant, par le travers de l'Assomption.»
Les bâtiments à voiles, qui viennent des mers du Sud, ne peuvent
abréger leur parcours en franchissant le canal de Suez, car il est
difficile, sans l'impulsion d'une machine, de remonter la mer Rouge. Il
s'en suit que, pour la traversée d'Australie en Europe, le -Queensland-
avait dû suivre la route du cap de Bonne-Espérance, et qu'à cette
époque, il se trouvait encore en plein océan Atlantique. Si le vent ne
lui était pas favorable, il emploierait quinze jours ou trois semaines
à rallier Queenstown. Donc, nécessité de prendre patience jusque-là.
[Illustration: Là se développe cette Chaussée des Géants. (Page 430.)]
Cependant, cela ne laissait pas d'être rassurant, cette rencontre
du -Queensland- et du -Burnside-. A coup sûr, P'tit-Bonhomme avait
été bien inspiré en lisant ce numéro de la -Shipping-Gazette-,--et
d'autant mieux qu'en parcourant les nouvelles commerciales, il
remarqua une annonce ainsi conçue:
«Londonderry, 13 mars.--Après demain, 15 courant, sera mise en vente
aux enchères publiques la cargaison du schooner -Doris-, de Hambourg,
comprenant cent cinquante tonnes de marchandises diverses, pipes
d'alcool, barriques de vin, caisses de savon, boucauts de café, sacs
d'épices,--le tout à la requête de MM. Harrington frères, créanciers,
etc.»
P'tit-Bonhomme demeura pensif devant cette annonce. La pensée lui
était venue qu'il y avait peut-être là une opération fructueuse à
tenter. Dans les circonstances où la -Doris- devait être vendue,
cette cargaison tomberait à vil prix. N'était-ce pas une occasion
d'acheter ces divers articles de débit courant pour la plupart, ces
pipes d'alcool, ces barriques de vin, qui pourraient être ajoutées au
commerce d'épicerie?... Enfin cela trotta tellement dans la tête de
notre héros qu'il alla consulter M. O'Brien.
L'ancien négociant lut l'annonce, écouta les raisonnements du jeune
garçon, réfléchit en homme qui ne s'engage jamais à la légère, et
finalement répondit:
«Oui... il y a là une affaire... Toutes ces marchandises, si on se les
procure à bon marché, peuvent se revendre avec gros bénéfice... mais à
deux conditions: c'est qu'elles soient d'excellente qualité et qu'on
les obtienne à cinquante ou soixante pour cent au-dessous des cours.
--Je pense comme vous, monsieur O'Brien, répondit P'tit-Bonhomme, et
j'ajoute qu'on ne peut se prononcer tant qu'on n'a pas vu la cargaison
de la -Doris-... Je partirai ce soir pour Londonderry.
--Tu as raison, et je t'accompagnerai, mon garçon, répondit M. O'Brien.
--Vous auriez cette complaisance?...
--Oui... je veux examiner moi-même... Je m'y connais à ces
marchandises-là... J'en ai acheté et vendu toute ma vie...
--Je vous remercie, monsieur O'Brien, et je ne sais comment vous
prouver ma reconnaissance...
--Essayons de tirer un parti avantageux de cette affaire, je n'en
demande pas plus.
--Il n'y a pas de temps à perdre... reprit P'tit-Bonhomme. La vente est
affichée pour après-demain sans remise...
--Eh! je suis prêt, mon garçon... Mon sac de voyage à prendre... ce
n'est pas long! Demain nous procéderons avec soin à l'examen de cette
cargaison de la -Doris-... Après-demain nous l'achèterons ou nous ne
l'achèterons pas, suivant sa qualité et son prix, et, le soir, en route
pour Dublin.»
P'tit-Bonhomme vint aussitôt prévenir Grip et Sissy qu'il comptait
partir dans la soirée pour Londonderry... Une opération qu'il se
proposait de faire avec l'approbation de M. O'Brien... Le plus gros de
son capital y serait engagé sans doute, mais à bon escient... Il leur
confiait pour quarante-huit heures la direction du bazar des -Petites
Poches-.
Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, était si inopinée
que Grip et Bob s'en montrèrent tout marris... le garçonnet surtout.
C'était la première fois, depuis quatre ans et demi, que P'tit-Bonhomme
et lui allaient se quitter... Deux frères n'eussent pas été attachés
par un lien plus étroit... Quant à Sissy, elle ne voyait pas son
cher enfant s'éloigner sans éprouver un serrement de cœur. Et
pourtant, de s'absenter deux ou trois jours, il n'y avait pas là
de quoi s'inquiéter... En ce qui concernait l'affaire elle-même,
P'tit-Bonhomme, conseillé par M. O'Brien, ne ferait rien qui fût de
nature à compromettre sa situation, à le lancer dans une spéculation
hasardeuse...
Les deux négociants, le vieux et le jeune, prirent le train à dix
heures du soir. Cette fois, P'tit-Bonhomme dépassa Belfast, la capitale
du comté de Down--Belfast, où il avait retrouvé sa chère Sissy. Le
lendemain, à huit heures du matin, nos deux voyageurs descendaient à la
gare de Londonderry.
Ce que sont les hasards de la destinée! A Londonderry, où allait
s'accomplir un acte important de sa carrière commerciale,
P'tit-Bonhomme n'était pas à trente milles de ce hameau de Rindok,
perdu au fond du Donegal, où sa vie avait débuté par tant de misères!
Une douzaine d'années s'étaient écoulées et il avait fait son tour
d'Irlande, livré à quelles vicissitudes, à quelles alternatives
de bonheur et de malheur?... Cette réflexion lui vint-elle?...
Observa-t-il ce rapprochement singulier?... Nous ne savons, mais qu'il
nous soit permis de l'observer pour lui.
La cargaison de la -Doris- fut l'objet d'un très sévère examen de la
part de M. O'Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la
composaient convenaient parfaitement au patron des -Petites Poches-. Si
elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice
considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L'ancien
négociant n'eût pas hésité à entreprendre l'opération pour son propre
compte. Il conseilla même à P'tit-Bonhomme de devancer la vente aux
enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères.
Le conseil était bon, il fut suivi. P'tit-Bonhomme s'aboucha avec les
créanciers de la -Doris-. Il obtint la cargaison à un prix d'autant
plus avantageux qu'il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de
l'acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l'intelligence
avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante
encore. D'ailleurs, M. O'Brien se portant garant, l'affaire alla toute
seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque
d'Irlande.
Trois mille cinq cents livres--à peu près toute la fortune de
P'tit-Bonhomme,--tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la
cargaison de la -Doris-. Aussi, l'opération terminée, éprouva-t-il une
certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre.
En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le
plus simple était d'y employer la -Doris-, de manière à éviter le
transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son
fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne
durerait pas plus de deux jours.
Ce point décidé, M. O'Brien et son jeune compagnon n'avaient plus qu'à
reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n'aurait pas
dépassé trente-six heures.
C'est alors que P'tit-Bonhomme eut une idée: il proposa à M. O'Brien de
revenir à Dublin sur la -Doris-.
«Je te remercie, mon garçon, répondit l'ancien négociant, mais, je
l'avoue, la mer et moi, nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord,
et c'est elle qui finit toujours par avoir raison! Après tout, si le
cœur t'en dit...
--Cela me tente, monsieur O'Brien... Pour un si court trajet, il n'y a
pas grand risque, et j'aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison!»
Il suit de là que M. O'Brien revint seul à Dublin, où il arriva le
lendemain aux premières lueurs du jour.
C'était à ce moment même que la -Doris- sortait du chenal de la Foyle,
et se dirigeait vers l'étroit goulet, qui met la baie en communication
avec le canal du Nord.
La brise était favorable, venant du nord-ouest. Si elle persistait, la
traversée serait excellente. Le schooner pourrait naviguer le long du
littoral, où la mer, abritée par les hautes terres, est toujours plus
calme. Néanmoins, dans ce mois de mars, au milieu de ces parages de
la mer d'Irlande, aux approches de l'équinoxe, on n'est jamais sûr du
temps qu'il fera.
La -Doris- était commandée par un capitaine au cabotage, nommé John
Clear, ayant sous ses ordres un équipage de huit matelots. Tous
paraissaient fort entendus à leur besogne, et ils avaient une grande
habitude des côtes d'Irlande. Aller de Londonderry à Dublin, ils
l'eussent fait les yeux fermés.
La -Doris- sortit de la baie, toutes voiles dehors. Une fois en mer,
P'tit-Bonhomme put apercevoir, vers l'ouest, le port d'Innishaven, à
l'entrée d'une baie couverte par la pointe du Donegal, et, au delà, le
long promontoire terminé par le cap Malin, le plus avancé de ceux que
l'Irlande projette vers le nord.
Cette première journée s'annonçait heureusement. Ce fut une jouissance
pour notre jeune garçon de se sentir emporté sous les ailes de la
-Doris-, à travers cette mer un peu houleuse au large, très maniable
d'ailleurs avec l'allure du grand largue. Pas le moindre malaise. Un
mousse n'eût pas eu le cœur plus marin. Cependant une pensée lui
traversait parfois l'esprit: il songeait à cette cargaison renfermée
dans les flancs de la goélette, à ces abîmes qui n'auraient qu'à
s'entr'ouvrir pour engloutir toute sa fortune...
Mais pourquoi cette préoccupation que ne justifiait aucun fâcheux
pronostic? La -Doris- était un solide bâtiment, excellent voilier, bien
dans la main de son capitaine, et qui se comportait crânement à la mer.
Quel regret que Bob ne fût pas à bord! Quelle joie -And Co- aurait
éprouvée à naviguer «pour de vrai», cette fois, et non plus sur un
-Vulcan- amarré au quai de Cork ou de Dublin? Si P'tit-Bonhomme avait
prévu qu'il effectuerait son retour par mer, il eût certainement emmené
Bob, et Bob aurait été au comble de ses vœux.
Il est admirable, ce littoral qui se prolonge sur la limite du comté
d'Antrim, montrant ses blanches murailles de calcaire, ses profondes
cavernes qui suffiraient à loger tout le personnel de la mythologie
gaélique. Là se dressent ces «tuyaux de cheminées», dont la fumée n'est
formée que de l'écume des embruns, et ces falaises rocheuses, tellement
semblables à des murs de forteresse, avec créneaux et machicoulis,
que les Espagnols de l'-Armada- les battirent à coups de canon. Là se
développe cette Chaussée des Géants, faite de colonnes verticales,
monstrueux pilotis de basalte, auxquels les violents ressacs impriment
une sonorité métallique, et dont on compte plus de quarante mille, à
en croire les touristes arithméticiens. Tout cela était merveilleux
d'aspect. Mais la -Doris- se garda d'approcher ces lignes de récifs,
et, vers quatre heures de l'après-midi, laissant au nord-est le Mull
écossais de Cantire, à l'ouvert de Clyde-Bay, elle donnait entre le cap
Fair et l'île Rathlin, afin d'embouquer le canal du Nord.
La brise de nord-ouest se maintint jusqu'à trois heures de
l'après-midi, en dissolvant les nuages des hautes zones de
l'atmosphère. Tandis que le schooner prolongeait le littoral à
deux ou trois milles de distance, c'est à peine s'il éprouvait un
léger mouvement de roulis, le tangage étant à peu près insensible.
P'tit-Bonhomme n'avait pas quitté le pont un instant. C'est là qu'il
avait déjeuné, c'est là qu'il dînerait, c'est là qu'il comptait rester,
tant que le froid de la nuit ne l'obligerait pas à regagner la chambre
du capitaine. Décidément, cette première traversée maritime ne lui
laisserait que d'excellents souvenirs, et il se félicitait d'avoir eu
cette bonne idée d'accompagner sa cargaison. Ce ne serait pas sans
quelque fierté qu'il entrerait au port de Dublin avec la -Doris-, et
il ne doutait pas qu'à ce moment Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus
par M. O'Brien, ne fussent à l'extrémité du quai, et même sur le
South-Wall, ou peut-être au bout du musoir, à la base du phare de
Poolbeg...
Entre quatre et cinq heures du soir, de gros pelotons de vapeur
commencèrent à s'arrondir vers l'est. Le ciel prit bientôt mauvaise
apparence. Ces nuages, à linéaments très durs, à contours massifs,
que poussait une brise contraire, s'élevaient avec rapidité. Aucune
éclaircie n'indiquait à leur base que le pied du vent dût se dégager
avant la nuit.
«Veille au grain!» il semblait que cet avertissement fût écrit là-bas,
à l'extrême périphérie de la mer. John Clear le comprit, car son front
se plissa, au moment où il interrogeait attentivement l'horizon.
«Eh bien, capitaine?... demanda P'tit-Bonhomme, que l'attitude de
John Clear, non moins que celle des matelots, n'avait pas laissé de
surprendre.
--Ça ne me plaît guère!» répondit le capitaine, en se retournant vers
l'ouest.
En effet, la brise régnante mollissait déjà. Les voiles, dégonflées,
commençaient à battre sur la mâture. Les écoutes de la misaine et
de la brigantine étaient largues. Les focs ralinguaient, tandis que
le hunier et le flèche recevaient les derniers souffles venus du
couchant. La -Doris-, moins appuyée, subit alors un violent roulis,
sous l'influence d'une longue houle qui se propageait du large. La
barre n'ayant que peu d'action par défaut de marche, gouverner devenait
difficile.
Cependant P'tit-Bonhomme ne souffrit pas trop de ce roulis, qui est
surtout pénible par les mers calmes, et il ne descendit point dans la
cabine, bien que John Clear l'y eût engagé.
Entre temps, les risées de l'est arrivaient plus fréquentes, plus
rapides, soulevant l'eau pulvérisée à la surface du canal. Sur les
deux tiers de l'horizon, les nuages s'effilaient en longs stratus, que
les rayons du soleil à son déclin rendirent plus noirs par opposition.
Aspect très menaçant.
Le capitaine Clear prit donc les précautions que commandait la
prudence; il fit carguer le flèche et le hunier, ne gardant que sa
trinquette, son petit foc, et l'équipage installa à l'arrière la voile
de cape, sorte de tourmentin indispensable au navire qui veut tenir
tête à la tempête. Auparavant, le schooner s'était, par bonheur, élevé
à deux ou trois milles du littoral, dans la crainte, s'il ne pouvait
gagner au vent, d'être jeté à la côte, lorsque la bourrasque tomberait
à bord.
Aucun marin n'ignore qu'à cette époque de l'équinoxe, les troubles de
l'atmosphère se développent avec une extrême violence, surtout dans ces
parages du Nord. Aussi, la nuit n'était-elle pas close que la rafale
assaillait la -Doris-, en déployant une impétuosité que ne peuvent
imaginer ni admettre ceux qui n'ont jamais été témoins de ces luttes
atmosphériques. Le ciel s'était assombri profondément après le coucher
du soleil. L'espace s'emplit de sifflements aigus, au milieu desquels
les goélands et les mouettes fuyaient éperdus vers la terre. En un
instant, le schooner fut ébranlé de la quille à la pomme des mâts. La
mer, comme on dit, «venait de trois côtés», c'est-à-dire que les lames
à crêtes déferlantes, contrariées dans leur ondulation, brouillées par
la bourrasque, se précipitèrent à la fois sur l'avant et sur les flancs
de la -Doris-, en la couvrant d'écume. Tout fut bouleversé depuis le
cabestan jusqu'à la roue du gouvernail, et il devint très difficile
de se tenir sur le pont. L'homme de barre avait dû s'attacher, les
matelots s'abriter le long des pavois.
[Illustration: Son équipage et lui se précipitèrent dans la chaloupe.
(Page 427.)]
«Descendez, monsieur, dit John Clear à P'tit-Bonhomme.
--Capitaine, permettez-moi...
--Non... en bas, vous dis-je, ou vous serez emporté par un coup de mer!»
P'tit-Bonhomme obéit. Il regagna la cabine, très inquiet, moins pour
lui-même que pour cette cargaison menacée. Sa fortune entière à bord
d'un navire en péril... tout ce bien qu'il ne pourrait faire, si elle
était perdue...
Les choses prenaient une tournure très grave. En vain le capitaine
avait-il tenté de mettre la -Doris- en cape courante, de manière à
présenter son avant aux lames, afin de s'écarter de la côte ou d'en
rester à bonne distance. Par malheur, vers une heure du matin, le petit
foc et le tourmentin furent emportés. Une heure après, la mâture vint
en bas. Brusquement, la -Doris- se coucha sur tribord, et, comme sa
cargaison s'était déplacée dans la cale, ne pouvant se relever, elle
risquait d'emplir par-dessus les pavois.
P'tit-Bonhomme, qui avait été jeté contre les cloisons de la cabine, se
redressa, à tâtons.
En ce moment, pendant une accalmie, des cris arrivèrent jusqu'à lui. Il
se faisait un grand tumulte sur le pont. Avait-il donc été défoncé par
un coup de mer?...
Non! John Clear, dans l'impossibilité de redresser la goélette, et
craignant qu'elle ne vînt à sombrer, faisait ses préparatifs pour
l'abandonner. Malgré l'inclinaison, qui rendait la manœuvre très
dangereuse, on avait mis la chaloupe à la mer. Il fallait s'y embarquer
sans perdre une minute. P'tit-Bonhomme le comprit, lorsqu'il s'entendit
appeler par le capitaine à travers le capot entrebâillé.
Abandonner la goélette et tout ce qu'elle renfermait dans la cale?...
Non... Cela ne se pouvait pas! N'y eût-il qu'une seule chance de la
sauver, P'tit-Bonhomme était résolu à courir cette chance,--même
au péril de sa vie... Il connaissait la loi maritime: si la mer ne
l'engloutit pas, un navire abandonné appartient au premier qui monte à
bord... Le code anglais est formel, qui déclare propriété du sauveteur
tout bâtiment trouvé en mer sans son équipage...
Les cris redoublaient. John Clear appelait toujours.
«Où est-il donc?... répétait-il.
--Nous allons couler! criaient les matelots.
--Mais... ce garçon?...
--On ne peut attendre...
--Ah! je le trouverai!...»
Et le capitaine se précipita par l'échelle du capot...
P'tit-Bonhomme n'était plus dans la cabine.
En effet, presque sans raisonner, guidé par une sorte d'instinct,
fermement décidé à ne point quitter le bord, il s'était introduit à
l'intérieur de la cale par une des cloisons que le choc d'une lourde
caisse venait de briser.
«Où est-il... où est-il? répétait le capitaine en l'appelant de toutes
ses forces.
--Il sera monté sur le pont... dit un matelot.
--Il aura été jeté à la mer... ajouta un autre.
--Nous coulons... Nous coulons!...»
Ces propos furent échangés de l'un à l'autre au milieu d'un effarement
épouvantable. En effet, la -Doris- venait de s'incliner sous un
formidable coup de roulis, à faire craindre qu'elle ne se retournât, la
quille en l'air.
Il n'y avait plus à s'attarder. Puisque P'tit-Bonhomme ne répondait
pas, c'est qu'il était remonté sur le pont sans que personne l'eût
aperçu au milieu de cette horrible obscurité, c'est qu'il avait été
emporté par-dessus le bord... Et cela n'était que trop vraisemblable!
Le capitaine Clear reparut, juste comme la goélette plongeait plus
profondément entre le creux de deux énormes lames. Son équipage et lui
se précipitèrent dans la chaloupe, dont l'amarre fut aussitôt larguée.
Si peu d'espoir que l'embarcation eût de résister à cette mer furieuse,
c'était l'unique chance de salut, et elle s'éloigna à force d'avirons,
afin de ne point être entraînée dans le remous du schooner au moment où
il sombrerait...
La -Doris- était sans capitaine, sans équipage... Mais ce n'était pas
un navire abandonné, ce n'était pas une épave, puisque P'tit-Bonhomme
n'avait pas quitté le bord!
Seul, il était seul, menacé d'être englouti d'un instant à l'autre...
Il ne désespéra pas, il se sentait soutenu par un extraordinaire
pressentiment de confiance. Remonté sur le pont, il se laissa glisser
jusqu'aux pavois sous le vent, à un endroit où les dallots ne donnaient
pas entrée aux lames. Quelles pensées l'assaillirent! C'était pour la
dernière fois, peut-être, qu'il songeait à ceux qu'il aimait, aux Mac
Carthy, à cette famille qu'il s'était faite avec Grip, Sissy, Bob, Kat,
M. O'Brien, et il implora le secours de Dieu, le priant de le sauver
pour eux comme pour lui...
La bande de la -Doris- ne s'accentuait pas,--ce qui éloignait tout
danger immédiat. Par bonheur, la coque, très solidement construite,
avait résisté. Aucune voie d'eau ne s'était déclarée à travers le
bordage. Si la goélette se trouvait sur la route de quelque navire,
si des sauveteurs en réclamaient la propriété, P'tit-Bonhomme serait
là pour revendiquer sa cargaison restée intacte, que les coups de mer
n'avaient point atteinte.
La nuit s'acheva. Cette affreuse tempête diminua de violence aux
premières lueurs du soleil. Toutefois, la mer ne tomba pas, troublée
d'une houle persistante.
P'tit-Bonhomme porta ses regards sous le vent, à l'opposé du soleil,
dans la direction de la terre.
Rien en vue, nuls contours d'une côte vers l'ouest. Il était évident
que la -Doris-, poussée par les rafales de la nuit, devait être
sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer
d'Irlande--peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à
quelle distance?...
Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche! D'ailleurs, un
navire eût-il été là, qu'il lui eût été difficile d'apercevoir cette
coque renversée, le plus souvent plongée dans l'entre-deux des lames.
Et pourtant, l'unique chance de salut était d'être rencontré. Si elle
continuait à dériver vers l'ouest, la -Doris- se perdrait corps et
biens sur ces récifs qui bordent le littoral.
Mais n'était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière
à gagner les parages fréquentés des pêcheurs? En vain P'tit-Bonhomme
essaya-t-il d'installer un morceau de toile sur un espars maintenu par
des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il
était entre les mains de Dieu.
La journée s'écoula sans que la situation se fût aggravée.
P'tit-Bonhomme ne craignait plus que la -Doris- s'engloutît, puisque
son degré d'inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être
dépassé. Il n'y avait qu'une chose à faire: observer le large avec la
chance de voir apparaître un navire.
En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces,
et, pas un instant,--nous insistons sur ce point,--pas un instant,
ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le
désespoir s'emparer de lui. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il
défendait son bien.
A trois heures de l'après-midi, une fumée se déroula dans l'est. Une
demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement,
se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la
-Doris-.
P'tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d'une gaffe:
ils ne furent pas aperçus.
De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant,
puisqu'il ne se découragea même pas alors? Le soir arrivant, il ne
pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice
ne lui permettait de penser qu'il fût proche de la terre. La nuit,
épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le
vent n'accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée
depuis le matin.
Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre
dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu'on ne pouvait rien
distinguer, même à une demi-encablure. Très fatigué par ces heures
d'angoisses, incapable de résister au sommeil, P'tit-Bonhomme retira la
couverture du cadre, sur lequel il n'aurait pu se coucher à cause de
l'inclinaison, et, après s'en être enveloppé le long de la cloison, il
ne tarda pas à s'endormir.
Son sommeil dura une grande partie de la nuit. Le jour commençait à
poindre, lorsqu'il fut réveillé par des vociférations proférées au
dehors. Il se redressa, il écouta... La -Doris- était-elle donc près de
la côte?... Un navire l'avait-il rencontrée au lever du soleil?
«A nous... les premiers! criaient des voix d'hommes.
--Non... à nous!» répondirent d'autres voix.
P'tit-Bonhomme ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. Nul doute
que la -Doris- eût été aperçue dès l'aube naissante. Des équipages
s'étaient hâtés de l'accoster, et, maintenant, ils se disputaient à qui
elle appartiendrait... Les voici qui se sont hissés sur la coque, ils
ont envahi le pont, ils en viennent aux mains... Des coups s'échangent
entre les sauveteurs.
P'tit-Bonhomme n'aurait eu qu'à se montrer pour mettre les deux partis
d'accord. Il s'en garda expressément. Ces hommes se fussent tournés
contre lui. Ils n'auraient pas hésité à le jeter par-dessus le bord,
afin d'éviter toute réclamation ultérieure. Sans perdre un instant,
il fallait se cacher. Aussi, alla-t-il se blottir à fond de cale, au
milieu des marchandises.
Quelques minutes plus tard, le tumulte avait cessé,--preuve que la paix
venait d'être faite. On s'était entendu pour partager le produit de la
cargaison, après avoir conduit au port le navire abandonné.
Les choses, en effet, s'étaient passées de la sorte. Deux chaloupes
de pêche, sorties au petit jour de la baie de Dublin, avaient aperçu
le schooner dérivant à trois ou quatre milles au large. Les équipages
s'étaient aussitôt dirigés vers cette coque à demi chavirée, luttant de
vitesse pour l'atteindre, car la coutume, ayant force de loi, est que
l'épave appartient à celui qui met le premier la main sur elle. Or, les
embarcations étaient arrivées en même temps. De là, querelles, menaces,
coups, et, finalement, accord sur le partage du butin. Eh! ils auraient
fait là «une belle marée», ces redoutables pêcheurs du littoral!
A peine P'tit-Bonhomme s'était-il réfugié dans la cale, que les patrons
des deux chaloupes s'affalèrent par l'échelle de capot, afin de
visiter la cabine. Et que l'on juge si P'tit-Bonhomme dût s'applaudir
de s'être soustrait à leurs regards, lorsqu'il les entendit échanger
ces paroles:
«Il est heureux qu'il n'y ait pas eu un seul homme à bord du
schooner!...
--Oh! celui-là n'y serait pas resté longtemps!»
Et, en effet, ces sauvages n'eussent point reculé devant un crime pour
s'assurer la propriété de l'épave.
Une demi-heure après, la coque de la -Doris- était mise à la remorque
des deux chaloupes, qui forcèrent de voile et d'avirons dans la
direction de Dublin.
A neuf heures et demie, les pêcheurs se trouvaient à l'ouvert de la
baie. Comme, avec la mer descendante, il leur eût été difficile d'y
faire entrer la -Doris-, ils se dirigèrent vers Kingstown, et bientôt
ils accostaient l'estacade.
Il y avait là rassemblement de populaire. L'arrivée de la -Doris-
ayant été signalée, M. O'Brien, Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus
du sauvetage, avaient pris le train de Kingstown et se trouvaient sur
l'estacade...
Quelle fut leur angoisse en apprenant que les pêcheurs ne ramenaient
qu'une coque abandonnée... P'tit-Bonhomme n'était pas à bord...
P'tit-Bonhomme avait péri... Et tous, Grip et Sissy, Bob et Kat, de
pleurer à chaudes larmes...
En ce moment arriva l'officier de port, chargé de l'enquête relative au
sauvetage, ayant qualité pour attribuer à qui de droit le navire avec
la cargaison qu'il renfermait... C'était un coup de fortune pour les
sauveteurs...
Soudain, hors du capot, apparaît un jeune garçon. Quel cri de joie les
siens ont poussé, et par quels cris de fureur les pêcheurs leur ont
répondu!
En un instant, P'tit-Bonhomme est sur le quai. Sissy, Grip, M.
O'Brien, tous l'ont serré dans leurs bras... Et alors, s'avançant vers
l'officier de port:
«La -Doris- n'a jamais été abandonnée, dit-il d'une voix ferme, et ce
qu'elle contient est à moi!»
En effet, il l'avait sauvée, cette riche cargaison, rien que par sa
présence à bord.
Toute discussion eût été inutile. Le droit de P'tit-Bonhomme était
incontestable. La propriété de la cargaison lui fut conservée, comme
celle de la -Doris- restait au capitaine Clear et à ses hommes, qui
avaient été recueillis la veille. Les pêcheurs devraient se contenter
de la prime qui leur était légitimement due.
Quelle satisfaction pour tout ce monde de se retrouver, une heure
après, dans le bazar de -Little Boy and Co-! C'est qu'elle avait été
singulièrement périlleuse, la première traversée de P'tit-Bonhomme! Et
pourtant, Bob de lui dire:
«Ah! que j'aurais voulu être avec toi à bord!...
--Tout de même, Bob?...
--Tout de même!»
XV
ET POURQUOI PAS?...
Décidément, toutes sortes de bonheurs se succédaient dans l'existence
de P'tit-Bonhomme, depuis qu'il avait quitté Trelingar-castle: bonheur
d'avoir sauvé et adopté Bob, bonheur d'avoir retrouvé Grip et Sissy,
bonheur de les avoir mariés l'un à l'autre, sans parler des fructueuses
affaires que faisait le jeune patron des -Petites Poches-. Il allait
simplement et sûrement à la fortune à force d'intelligence, disons de
courage aussi. Sa conduite à bord de la -Doris- en témoignait.
[Illustration: «Une dépêche de Queenstown!» répétait Bob. (Page 444.)]
Un seul bonheur lui manquait, faute duquel il ne pouvait être
absolument heureux,--celui d'avoir pu rendre à la famille Mac Carthy
tout le bien qu'il en avait reçu.
Aussi, avec quelle impatience attendait-on l'arrivée du -Queensland-!
La traversée se prolongeait. Ces voiliers, qui sont à la merci du
vent et dans cette saison redoutable de l'équinoxe, vous obligent
à la patience. D'ailleurs, nulle raison encore d'être inquiet.
P'tit-Bonhomme n'avait pas négligé d'écrire à Queenstown, et les
armateurs du -Queensland-, MM. Benett, devaient le prévenir par
dépêche, dès que le bâtiment serait signalé.
En attendant, on ne chômait pas au bazar de -Little Boy-.
P'tit-Bonhomme était devenu un héros,--un héros de quinze ans. Ses
aventures à bord de la -Doris-, la force de volonté, l'extraordinaire
ténacité déployée par lui en ces circonstances, n'avaient pu
qu'accroître la sympathie dont la ville l'entourait déjà. Cette
cargaison, défendue au péril de sa vie, il était juste que ce fût
pour lui un coup de fortune. Et c'est bien ce qui arriva, grâce à
la clientèle des -Petites Poches-. L'affluence prit des proportions
invraisemblables. Les magasins ne se vidaient que pour se remplir
aussitôt. Il fut à la mode d'avoir du thé de la -Doris-, du sucre de
la -Doris-, des épiceries de la -Doris-, des vins de la -Doris-. Le
rayon des jouets se vit un peu délaissé. Aussi Bob dut-il venir en
aide à P'tit-Bonhomme, à Grip, et même à deux commis supplémentaires,
tandis que Sissy, installée au comptoir, suffisait à peine à dresser
les factures. De l'avis de M. O'Brien, avant quelques mois, le capital
engagé dans l'affaire de la cargaison serait quadruplé, si ce n'est
quintuplé. Les trois mille cinq cents livres en produiraient au moins
quinze mille[10]. L'ancien négociant ne se trompait pas en prévoyant un
pareil résultat. Il disait bien haut, d'ailleurs, que tout l'honneur
de cette entreprise revenait à P'tit-Bonhomme. Qu'il l'eût encouragé,
soit! Mais c'était le jeune patron, lui seul qui en avait eu l'idée
première, en lisant l'annonce de la -Shipping-Gazette-, et l'on sait
avec quelle énergie il l'avait menée à bonne fin.
[10] 300,000 francs.
On ne s'étonnera donc pas que le bazar de -Little Boy- fût devenu non
seulement le mieux achalandé, mais le plus beau de Bedfort-street,--et
même du quartier. La main d'une femme s'y reconnaissait à mille
détails, et puis, Sissy était si activement secondée par Grip! Vrai!
Grip commençait à se faire à cette idée qu'il était son mari, surtout
depuis qu'il croyait entrevoir,--ô orgueil paternel!--que la dynastie
de ses ancêtres ne s'éteindrait pas en sa personne. Quel époux que
ce brave garçon, si dévoué, si attentif, si... Nous en souhaitons un
pareil à toutes les femmes qui tiennent à être, nous ne disons pas
adorées, mais idolâtrées sur cette terre!
Et, lorsque l'on songeait à ce qu'avait été leur enfance à tous,
Sissy dans le taudis de la Hard, Grip à la ragged-school, Bob sur les
grandes routes, Birk lui-même aux alentours de Trelingar-castle, si
heureux actuellement, et redevables de ce bonheur à ce garçon de quinze
ans! Qu'on ne s'étonne pas si nous citons Birk parmi ces personnes
privilégiées... Est-ce qu'il n'était pas compris sous la raison sociale
-Little Boy and Co-, et la bonne Kat ne le regardait-elle pas comme un
des associés de la maison?
Quant à ce qu'étaient devenus ou deviendraient les autres, auxquels
avait été mêlée son existence, P'tit-Bonhomme ne voulait pas s'en
inquiéter. Sans doute, Thornpipe continuait à courir les comtés
en montrant les marionnettes défraîchies de la famille royale, M.
O'Lobkins, à s'abrutir par l'abus des écritures de sa comptabilité,
le marquis et la marquise Piborne, à se confire dans cette auguste
imbécillité dont leur fils le comte Ashton avait hérité dès sa
naissance, M. Scarlett, à gérer à son profit le domaine de Trelingar,
miss Anna Waston, à mourir au cinquième acte des drames! Bref, on
n'avait jamais eu aucune nouvelle de ces gens-là, si ce n'est de lord
Piborne, lequel, d'après le -Times-, s'était enfin décidé à faire un
discours à la Chambre des lords, mais avait dû renoncer à la parole,
parce que le râtelier de Sa Seigneurie fonctionnait mal. Quant à
Carker, il n'était pas encore pendu, à l'extrême étonnement de Grip,
mais il s'approchait visiblement de la potence, ayant été récemment
pris à Londres dans une rafle de jeunes gentlemen de son espèce.
Il n'y aura plus lieu de s'occuper de ces personnages de haute et basse
origine.
Restaient les Mac Carthy, auxquels P'tit-Bonhomme ne cessait de penser,
dont il attendait le retour avec tant d'impatience! Les rapports de
mer n'avaient plus signalé le -Queensland-. S'il tardait de quelques
semaines, à quelles inquiétudes on serait en proie?... De violentes
tempêtes avaient balayé l'Atlantique depuis quelque temps... Et la
dépêche, promise par les armateurs de Queenstown, qui ne venait pas!
L'employé du télégraphe l'apporta enfin, le 5 avril, dans la matinée.
Ce fut Bob qui la reçut. Aussitôt ces cris de retentir au fond du bazar:
«Une dépêche de Queenstown... répétait Bob, une dépêche de
Queenstown!...»
On allait donc connaître ces honnêtes Mac Carthy... La famille
d'adoption de P'tit-Bonhomme était de retour en Irlande... la seule
qu'il eût jamais eue!...
Il était accouru aux cris de Bob. Puis Sissy, Grip, Kat, M. O'Brien,
tout le monde l'avait rejoint.
Voici ce que contenait cette dépêche:
«Queenstown, 5 Av. 9,25 m.
P'tit-Bonhomme, -Little Boy-, Bedfort-street,
Dublin.
«-Queensland- entré ce matin au dock. Famille Mac Carthy à bord.
Attendons vos ordres.
«Benett.»
P'tit-Bonhomme fut pris d'une sorte de suffocation. Son cœur avait
cessé de battre un instant. D'abondantes larmes le soulagèrent, et il
se contenta de dire, en serrant la dépêche dans sa poche:
«C'est bien.»
Puis, il ne parla plus de la famille Mac Carthy,--ce qui ne laissa pas
de surprendre Mr. et Mrs. Grip, Bob, Kat et M. O'Brien. Il retourna
comme d'habitude à ses affaires. Seulement M. Balfour eut à passer
écriture d'un chèque de cent livres qu'il délivra au jeune patron sur
sa demande expresse, et dont celui-ci n'indiqua pas l'emploi.
Quatre jours s'écoulèrent,--les quatre derniers jours de la
Semaine-Sainte, car, cette année-là, Pâques tombait le 10 avril.
Le samedi, dans la matinée, P'tit-Bonhomme réunit son personnel et dit:
«Le bazar sera fermé jusqu'à mardi soir.»
C'était congé donné à M. Balfour et aux deux commis. Et sans doute,
Bob, Grip et Sissy se proposaient d'en profiter pour leur compte,
lorsque P'tit-Bonhomme leur demanda s'ils n'accepteraient pas de
voyager pendant ces trois jours de vacances.
«Voyager?... s'écria Bob. J'en suis... Où ira-t-on?...
--Dans le comté de Kerry... que je désire revoir,» répondit
P'tit-Bonhomme.
Sissy le regarda.
«Tu veux que nous t'accompagnions? dit-elle.
--Cela me ferait plaisir.
--Alors j' serai de c' voyage?... demanda Grip.
--Certainement.
--Et Birk?... ajouta Bob.
--Birk aussi.»
Voici ce qui fut alors convenu. Le bazar devant être laissé à la
garde de Kat, on s'occuperait des préparatifs que nécessite une
absence de trois jours, on prendrait l'express à quatre heures du
soir, on arriverait à Tralee vers onze heures, on y coucherait, et le
lendemain... Eh bien! le lendemain, P'tit-Bonhomme ferait connaître le
programme de la journée.
A quatre heures, les voyageurs étaient à la gare, Grip et Bob, très
gais, bien entendu,--et pourquoi ne l'auraient-ils pas été--Sissy,
moins expansive, observant P'tit-Bonhomme, qui restait impénétrable.
«Tralee, se disait la jeune femme, c'est bien près de la ferme de
Kerwan... Veut-il donc retourner à la ferme?»
Birk aurait peut-être pu lui répondre; mais, le sachant discret, elle
ne l'interrogea pas.
Le chien fut placé dans la meilleure niche du fourgon, avec
recommandations spéciales de Bob, appuyées d'un shilling de bon aloi.
Puis, P'tit-Bonhomme et ses compagnons de voyage montèrent dans un
compartiment--de première classe, s'il vous plaît.
Les cent soixante-dix milles qui séparent Dublin de Tralee furent
franchis en sept heures. Il y eut un nom de station, jeté par le
conducteur, qui impressionna vivement notre jeune garçon. Ce fut le nom
de Limerick. Il lui rappelait ses débuts au théâtre, dans le drame des
-Remords d'une Mère-, et la scène où il s'attachait si désespérément à
la duchesse de Kendalle en la personne de miss Anna Waston... Ce ne fut
qu'un souvenir, qui s'effaça comme les fugitives images d'un rêve!
P'tit-Bonhomme, qui connaissait Tralee, conduisit ses amis au premier
hôtel de la ville, où ils soupèrent convenablement et dormirent d'un
tranquille sommeil.
Le lendemain, jour de Pâques, P'tit-Bonhomme se leva dès l'aube. Tandis
que Sissy procédait à sa toilette, que Grip demeurait aux ordres de
sa femme, que Bob ouvrait les yeux en s'étirant, il alla parcourir
la bourgade. Il reconnut l'auberge où M. Martin descendait avec lui,
la place du marché où il avait pris goût aux choses de commerce, la
boutique du pharmacien dans laquelle il avait dépensé une partie de sa
guinée pour Grand'mère qu'il devait retrouver morte à son retour...
A sept heures, un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. Bon
cheval et bon cocher, le maître de l'hôtel en répondait, moyennant un
prix consciencieusement débattu: tant pour le véhicule, tant pour la
bête qui le traîne, tant pour l'homme qui le conduit, tant pour les
pourboires, ainsi que cela se fait en Irlande.
On partit à sept heures et demie, après un déjeuner frugal. Il faisait
beau temps, soleil pas trop chaud, brise pas trop méchante, ciel de
nuages floconneux. Un dimanche de Pâques sans pluie, voilà qui n'est
certes pas commun dans l'Ile-Émeraude! Le printemps, assez précoce
cette année-là, se prêtait aux épanouissements de la végétation. Les
champs ne devaient pas tarder à verdir, les arbres à bourgeonner.
Une douzaine de milles séparent Tralee de la paroisse de Silton. Que
de fois P'tit-Bonhomme avait parcouru cette route dans la carriole
de M. Mac Carthy! La dernière fois, il était seul... il revenait de
Tralee à la ferme... il s'était caché derrière un buisson au moment
où apparaissaient les constables et les recors... Ces impressions le
reprenaient... Du reste, le chemin n'avait subi aucune modification
depuis cette époque. Çà et là, de rares auberges, des terres en friche.
Paddy est réfractaire au changement, et rien ne change en Irlande,--pas
même la misère!...
A dix heures, le jaunting-car s'arrêta au village de Silton. C'était
l'heure de la messe. La cloche sonnait. Elle y était toujours, cette
modeste église, bâtie de guingois, avec son toit boursouflé, ses murs
hors d'aplomb. Là avait été célébré le double baptême de P'tit-Bonhomme
et de sa filleule. Il entra dans l'église avec Sissy, Grip et Bob,
laissant Birk devant le porche. Personne ne le reconnut, ni aucun des
assistants ni le vieux curé. Pendant la messe, on se demandait quelle
était cette famille, dont les membres n'avaient entre eux aucun point
de ressemblance.
Et, tandis que P'tit-Bonhomme, les yeux baissés, revivait au milieu
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